Un conte d’hiver

par Asahina Akyo (la Shala)

Acte 1 : Songe

Elle se réveilla avec un cri silencieux. Son coeur était rempli d’une terreur dont elle ne pouvait rien se rappeler.

La jeune femme se redressa sur sa couche. D’un geste gracieux, elle balaya ses cheveux blancs rendus collant par la sueur. Ses pas feutrés résonnèrent faiblement sur le parquet ciré, et un panneau coulissa dans un faible chuintement. L’air froid pénétra dans la chambre surchauffée.

La nuit était belle, le silence tellement profond. La lune, pleine, brillait comme une pièce d’argent. Sa lumière pale faisait scintiller l’épais tapis de neige qui recouvrait le jardin. Pas une branche ne bougeait, pas un oiseau ne chantait ; tout était vide, mort.

Le froid fit frissonner les bras nus de la jeune samouraï-ko, tandis que les derniers rubans de terreur se dissolvaient dans la nuit paisible. La voix de la partie logique, raisonnable de son esprit se fit entendre dans sa tête, étrangement assourdie. "Qu’est ce que tu fais debout dans ce froid, tu vas être malade ! Demain, le seigneur Takamori regardera d’un air méprisant ton nez rouge et tes yeux larmoyants. Il agitera même son éventail d’un air dégoûté et dira pour la centième fois : "Une femme garde du corps ! pff". Allez ! Rentre te coucher".

Mais la nuit était trop parfaite. Le silence hypnotisant lui fit croire un instant qu’elle était seule au monde. Le tapis de neige vierge sembla l’appeler.

D’un bond souple, elle s’envola, ses long cheveux blancs flottant derrière elle. Neige sur neige. Ses pieds nus s’enfoncèrent profondément dans la fine poussière immaculée. La morsure du froid tenta de lui faire reprendre ses esprits, en vain.

Elle marchait dans le jardin désert, grelottant sous son léger kimono de soie. Ses pas la menaient sur un sentier autrefois connu, maintenant oublié. Elle marchait, ses yeux bleus grands ouverts, en transe.

Le soleil brillait, l’air était parfumé de la délicate odeur des fleurs de cerisier. Elle trébucha, une main douce et fine la retint. Une présence amicale, aimante, rassurante.

Des voiles de brume s’effilochaient aux arbres dénudés du jardin, la lumière spectrale de la lune découpait les formes, violemment. Le sentier faisait un coude... là, derrière. D’une main tremblante, elle écarta une branche alourdie par la neige... là, derrière. Le paquet de neige fit un bruit mat et mouillé en s’écrasant sur le sol... là, derrière. Elle écarta les branches tombantes d’un saule gelé... et la vit... là, derrière. Son endroit préféré, bien sûr ; le banc sous les pêchers. Elle était là, comme dans ses souvenirs, calmement assise, le visage doux, ses longs cheveux flottants dans l’air immobile. Elle était blanche, toute blanche, comme faite de pure fumée d’encens. Elle agita les lèvres, formant des mots silencieux. Puis, elle écarta doucement l’éventail de son visage, et Akemi remarqua la fine ligne rouge qui encerclait son cou blanc.

Une voix hurla de loin, de très loin, du fin fond de son esprit ; elle hurla que ce n’était pas possible, qu’elle était morte voilà des années. Mais des lèvres bleuies par le froid, un seul mot hésitant s’échappa, "Mère !".

Puis le monde tourna, tournoya, en une lente spirale noire...

Interlude

La douleur la vrilla. Chaque partie de son corps ne semblait exister que pour la faire souffrir. Elle ouvrit les yeux et connut un instant de pure panique lorsqu’elle réalisa qu’elle ne voyait qu’une brume blanche, douloureusement lumineuse. Au bout d’un moment, il lui sembla distinguer une forme sombre s’agitant à la limite de son champ de vision. Puis une voix bien connue s’éleva. "Enfin ! Que toutes les Fortunes soient bénies. Elle s’est réveillée."

"Ikue", coassa Akemi. "Chut, mon bel oiseau, il ne faut pas que tu parles". La vielle heimin ridée comme un papier de riz froissé lui fit avaler de force un breuvage parfaitement ignoble et trop chaud."

"Là, Akemi-chan, repose-toi". La tête lourde, 

Akemi ferma les yeux, et laissa le monde tourner sans elle.

Acte 2 : Réveil

"Que s’est-il passé ?" demanda Akemi de son lit.

Ikue tournoyait dans la chambre, s’agitant à mille besognes inutiles, sans cesser un instant de parler.

"Comment : ’que s’est-il passé’, jeune maîtresse ? Moi qui vous ai élevée pendant des années, je rentre dans votre chambre au matin, et qu’est ce que je trouve ? Votre lit vide, et la porte ouverte, par ce froid ! Quelle peur vous m’avez faite !

Heureusement que la vielle Ikue a encore toute sa tête, j’ai suivi vos traces dans la neige. Que Kaze-no-kami soit loué, il n’avait pas neigé à nouveau. Et je vous ai trouvée là où... bref, je vous ai trouvée, au milieu du jardin, étendue dans la neige. Que Jizo soit loué, vous étiez encore vivante. Alors, j’ai couru chercher Takao-sama, et il vous a porté dans votre lit, que Bishamon soit loué.

"Tu As Quoi !?" rugit Akemi. L’idée que son frère d’armes, Daidoji Takao, l’ai vue dans cette situation de faiblesse la frappa de toute son horreur. La honte la submergea comme une vague brûlante.

"Allons, ne vous inquiétez pas. Il m’a promis de ne rien dire. Il m’a chargé de vous dire que vous pouvez lui faire confiance, que Benten soit loué."

"Vos mains et vos pieds étaient tout bleus, alors je suis allée chercher le shugenja, qui vous a soignée. Que Jurojin soit loué ! Il a dit que vous seriez guérie dans une semaine. Toutes les Fortunes vous ont bien protégée !"

Akemi regarda ses mains enveloppées dans des linges blancs. Les bandages cachaient même le mon des Daidoji, le mon du Héron et de la Lance, tatoué sur son poignet. "Protégée", murmura Akemi avec amertume. Son regard se posa machinalement sur son wakizashi orné qui brillait doucement à la lueur des flammes.

Le bavardage insupportable de Ikue s’arrêta et elle lança un drôle de regard à la jeune fille.

"J’ai rêvé de ma mère, l’autre nuit" lança Akemi d’un air faussement dégagé "Tu te souviens d’elle ?"

"Comment : ’est-ce que je me souviens d’elle’ ?" répondit Ikue d’un ton outragé. "C’était une vraie Dame, votre mère, pas le genre à courir à moitié nue dans la neige,

ça non." ajouta la vielle servante avec un coup d’oeil éloquent vers la jeune fille.

Sa voix pris les accents de la nostalgie tandis qu’elle replongeait dans ses souvenirs.

"Je lui ai appris à marcher. Elle était ravissante, déjà à cette époque. Le fleuron de la maison Kakita. Plus tard, elle a écrit des poèmes très connus. Elle avait beaucoup de succès pendant la Cour d’Hiver. Tout le monde l’aimait. Mais, elle a toujours été très honorable, attention ! Pas comme ces Dames Scorpions, à jeter des coups d’oeil pour voir si les hommes les regardent ! Je revois encore son beau visage, si serein. Elle avait toujours l’air mélancolique."

D’une voix légèrement voilée, elle termina : "Et, plus tard, elle a fait son devoir, elle est devenue Daidoji Akiyo."

Interlude

Restée seule, la samouraï-ko contemplait en silence les flammes mourantes. Sa mère, dont elle avait presque tout oublié, l’avait appelée. Elle avait été

assassinée, c’est sûr. Personne ne lui en avait jamais parlé, comme si ce fait était tombé dans l’oubli, comme si elle-même était tombée dans l’oubli. Il ne restait d’elle que l’image tranquille d’une jeune femme triste et effacée.

Pourquoi le hasard avait-il fait choisir au seigneur Takamori le château de son père comme villégiature d’hiver ; elle n’était pas revenue ici depuis son gempukku... Le hasard, ou le destin ?

Elle regarda machinalement son poignet bandé, et murmura un seul mot. Devoir.

Acte 3 : Vérité

Le sourire complice de Daidoji Takao l’accueillit à son retour à la cour. La honte empourpra son visage, elle détourna les yeux.

Elle se sentait désarmée. La jeune garde du corps était privée de son fidèle naginata et exposée en vêtements féminins devant les yeux curieux des invités. Elle regretta amèrement de ne pas avoir hérité des manières courtoises de sa mère. D’un geste mal assuré, elle ouvrit son éventail et essaya de se composer un visage indifférent. Elle attendait avec impatience le moment où l’attention générale se détournerait d’elle.

"Je suis ravi de vous revoir parmi nous, Akemi-san." dit Doji Takamori d’un ton parfaitement indifférent, en inclinant légèrement la tête.

Elle lui rendit son salut en s’inclinant profondément et resta silencieuse.

Puis les yeux du petit homme se posèrent sur elle avec insistance, et il ne dit plus rien. Akemi se sentit frémir sous l’étrange regard, et elle compris que pour la première fois le courtisan, la regardait, elle, Daidoji Akemi, et non plus "son garde du corps". Gênée, elle chercha en vain un moyen poli d’éviter ses yeux perçants. Au bout de ce qu’il lui sembla être une éternité, le Doji reprit la parole.

"Puis-je vous parler en privé, Akemi-san ?"

"Bien sûr, Takamori-sama", répondit-elle sans réfléchir, tout en s’inclinant à nouveau.

Lorsqu’elle redressa la tête, le Doji s’éloignait déjà, sans un regard en arrière. Se souvenant des convenances, Akemi appela la vielle Ikue d’un geste bref.

Le panneau coulissant se referma doucement, un mur de papier les isolait du reste du monde. Ils s’agenouillèrent face

à face. La vielle servante s’était recroquevillée dans un coin de la petite pièce, les yeux obstinément rivés sur le sol, essayant de n’être pas là.

Et le silence s’installa. "Oh, non ! Ca ne va pas recommencer", pensa la jeune femme.

Mais, l’homme finit par prendre la parole, "Vous êtes chez vous ici, n’est ce pas ?"

"J’ai grandi ici, en effet. C’est la demeure de ma famille."

Le regard du courtisan se fit spéculatif, 

"Votre famille, hum..., vous prendrez bien un peu de thé ?" Akemi acquiesça en remarquant pour la première fois le service à thé qui attendait sur la petite table.

La conversation roula pendant de longues minutes sur l’art du thé. Akemi répondait patiemment. Finalement, le courtisan déclara, "Vous savez, Akemi-san, votre père fut un guerrier honorable et valeureux avant que sa malheureuse blessure ne l’empêche définitivement de pratiquer l’art de la guerre." Il ajouta d’un ton pensif : "Il a beaucoup changé depuis."

"Il est devenu amer, surtout après la mort tragique de sa femme. Son assassin n’a jamais été retrouvé, je crois ?"

Akemi acquiesça brièvement, la bouche sèche.
Les yeux noirs du courtisan se fixèrent sur les yeux bleus de la bushi, et sa voix devint grave et insistante : "En tout cas, vous ne devez pas croire les rumeurs qui concernent votre père. Il ne fournit certainement pas d’informations aux Scorpions et il ne peut être impliqué dans la mort de votre mère. Il est parfaitement inutile de vous inquiéter à ce sujet. Vous m’avez bien compris, Daidoji-san ?"

"J’ai parfaitement compris, Doji-sama." répondit la jeune fille avec une fermeté qu’elle était loin de ressentir.

"Très bien" déclara l’homme d’un ton satisfait. "Veuillez alors accepter ce modeste présent en remerciement de la loyauté que vous me témoignez", dit-il en lui présentant un petit objet soigneusement enveloppé dans un tissu de soie.

"Je ne peux accepter, Seigneur, je ne fait que mon devoir."

Après que le cadeau ait été, rituellement, trois fois offert et deux fois refusé, Akemi se retrouva en possession de l’étrange paquet. Sur un signe de tête de Takamori, elle le déballa soigneusement pour découvrir... un tanto. Un tanto tout simple, sans aucun signe distinctif.

"Merci, Seigneur, je suis indigne d’un tel honneur." remercia Akemi d’une voix qu’elle espérait neutre.

"Certes, il n’est pas très joli, répondit Takamori, mais il pourra s’avérer fort utile. J’aimerai beaucoup que vous le gardiez sur vous, à l’avenir"

Interlude

"Très honorable seigneur Yasuro-sama, votre fille, Daidoji Akemi, garde du corps personnel du très respecté

Magistrat Doji Takamori, sollicite la faveur d’une audience privée" déclama pompeusement le serviteur en s’inclinant très bas devant son maître.

"Ma fille ?" répondit le daimyo comme s’il avait oublié la signification de ce mot.

Le regard du serviteur se teinta de perplexité.

"Ma fille ?" répéta pensivement l’ancien guerrier Grue, tout en traînant pesamment sa jambe morte.

Cette fois-ci, le regard du serviteur devint franchement affolé.

"Bien" murmura Yasuro pour lui-même, presque soulagé. Puis il ordonna au serviteur toujours agenouillé : "Va lui  dire que je la recevrai seul à seul cet après-midi, dans mon bureau."

Acte 4 : Jugement

Akemi frémit en entrant dans le bureau de son père. La pièce lui ressemblait tellement, pleine de souvenirs de sa gloire passée. Des cartes des environs détaillées, délicatement rehaussées de nombreuses couleurs, occupaient les murs de pierre. Diverses armes et armures remplissaient la petite pièce, et le daisho familial trônait au centre, entouré par les urnes funéraires des plus glorieux ancêtres.

"Comme il a vieilli !" constata sans émotion la jeune Daidoji.

"Ma fille. Quelle joie de te revoir." l’accueillit son père sans la moindre intonation dans la voix.

"Yasuro-sama, je vous remercie de m’accorder cette audience", répondit Akemi sur le même ton.
Ils se scrutèrent en silence un long moment, se défiant du regard.

La jeune fille trancha le silence, d’une voix nette comme le fil d’un katana : "Le fantôme de ma mère m’est apparu l’autre nuit. Elle réclamait vengeance."

"Réclamait !" s’exclama son père, "Ta mère n’a jamais rien réclamé."

"J’ai le droit de savoir la vérité !" cria brusquement Akemi, "j’exige..."

"Tu exiges la vérité !" la coupa Yasuro. Akemi l’avait souvent vu en colère dans le passé, mais jamais cette rage froide et désespérée n’avait habité son regard à cet instant. Elle eut peur. Elle voulut l’arrêter, refermer cette porte sur la folie qu’elle avait ouverte. Mais plus rien ne pouvait le faire taire.

"La vérité tu l’auras, puisque tu y tiens tellement. Ta mère, si honorable, si honnête, si modeste ; ta mère est tombée amoureuse d’un Crabe pendant une cour d’hiver, il y a si longtemps de ça."

"Un Crabe" répéta-t-il avec mépris, " elle, si délicate, qui n’avait jamais vu en moi qu’une brute handicapée. Elle m’a toujours refusé son estime et le respect qu’elle me devait,

à moi, son mari !"

"Alors, j’ai commis l’impensable. J’ai fini par passer un pacte avec les Scorpions, nos ennemis, je les ai payés très cher, en or et en honneur, pour qu’ils me ramènent le coeur de ce Crabe, dans une petite boite en bois."

"Je l’ai offert à Akiyo, un beau soir de printemps, alors qu’elle se promenait dans le jardin. Elle ne l’a pas ouverte, mais elle savait. Je sais qu’elle savait, tout. Je l’ai vu dans ses yeux tristes lorsque la corde lui a encerclé le cou. Elle n’a pas bougé, elle n’a pas lâché la boite. Elle est morte sur ce banc comme elle avait vécu, sans un cri.

"Et à ce Crabe, continua-t-il avec haine, elle lui avait donné son coeur... et une fille, une Crabe aux yeux bleus." Il lança à la jeune fille un regard fou.

"Depuis le jour béni où tu as quitté cette maison, j’ai attendu avec espoir la nouvelle de ta mort, en vain. Et aujourd’hui tu me réclames la vérité." Son voix devint ironie amère, "Là voilà, profites-en bien ! Ma fille !"

Akemi voulait oublier ce qu’elle venait d’apprendre, voulait effacer ce regard de mépris, voulait faire taire cette voix de haine.

Sa main tomba par hasard sur le tanto, caché dans son obi. Sans réfléchir, elle le tira. D’un seul mouvement extraordinairement fluide, guidée par de longues années d’entraînement, elle transperça avec une précision aveugle le coeur de l’homme ricanant qui se moquait de sa douleur.

Epilogue

Le printemps réveillait doucement les terres de Rokugan. Partout les bourgeons s’ouvraient, révélant des feuilles fragiles d’un vert lumineux. La douce brise transportait mille parfums délicats.

De l’autre côté du Mur, le renouveau ne touchait pas les terres mortes. Le sol noirci restait stérile et l’air empoisonné sentait la mort. Les yeux bleus, calmes et froids, de la jeune ronin contemplaient cette désolation. Le vent aigre caressait son crâne rasé et fouettait la brûlure profonde et fraîche qui couvrait son poignet.

En bas du mur, deux gardes Crabes regardaient la jeune fille silencieuse et solitaire.

"Tu crois que c’était une Daidoji ?"
Haussement d’épaules. "Il paraît"
"C’est drôlement rare"
Haussement d’épaules.
"Qu’est ce qu’elle cherche ici, à ton avis ?"
Haussement d’épaules. "La mort"