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Rokugan 2000

Episode XX

Feu

L’Empire de Diamant, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

samedi 10 avril 2010, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode XX, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

Pour un œil non averti, ça ne ressemblait à rien de plus que de la poussière, des vêtements en lambeaux et des os éparpillés : un tas d’immondices carbonisées. Bien sûr, ce genre de chose n’appartenait pas à la Voie. Rien n’appartenait à la Voie. Il n’y avait pas de détritus dans la Voie, il n’y avait qu’un infini néant.

Un cri horrible envahit les corridors de la Voie alors que le tas d’obscurs détritus se tordait et s’élevait dans les airs. Des tendons se mirent à apparaitre en claquant entre les os brisés. Les vêtements se déchirèrent puis se retissèrent pour reprendre leur apparence habituelle. En quelques instants, Yogo Ishak se dressait là où peu de temps avant il n’y avait encore rien, tremblant suite à la douleur due à sa réincarnation. L’Oracle Noir du Vide vacillait sur ses pieds, ses jambes tremblaient et sa mâchoire frémissait faiblement. Ses yeux étaient à moitié refermés, pleins de colère, et de la bave coulait de ses lèvres entrouvertes.

"Putain d’Otaku…" grogna-t-il. "Comment ose-t-elle… Comment a-t-elle pu…"

Il baissa les yeux sur son bras gauche, qui s’achevait sous le coude par un moignon ratatiné. Les tendons de son cou se tendirent alors qu’il poussait sur son bras de toutes ses forces. Un os surgit soudain du moignon, mais rien de plus. Il avait été détruit si gravement qu’il n’avait même plus la force de se régénérer complètement. Il donna un coup de pied dans les os brûlés qui gisaient sous ses pieds, envoyant rouler un crâne carbonisé dans le corridor. Un pied lourdement botté apparut soudain pour bloquer le mouvement du crâne, et un rire résonna aux oreilles d’Ishak.

"Hacharui, mon vieil ami," dit Moto Yotogi, se penchant pour ramasser le crâne d’une main. "Ne sois pas si tempétueux. La mort n’est qu’un revers mineur, pour notre espèce. Tu dois être patient. Ton bras repoussera dans quelques temps. Réfléchis-y - les choses pourraient être pires. Tu pourrais être à sa place." Il brandit le crâne pour que ses orbites vides fixent Ishak.

"Saleté de Vierge de Bataille," grogna l’Oracle Noir du Vide. "Les Tonnerres ne sont pas sensés sacrifier leur vie comme ça !"

"Alors peut-être que ton fils adoré s’est trompé dans ses suppositions sur l’identité des Tonnerres," répondit Yotogi. Il retira son mempo grimaçant d’une main, révélant un visage incroyablement jeune et beau. Yotogi baissa le regard sur le crâne avec une tristesse distante. "Sachiko n’a jamais été la Tonnerre. Jamais, bien que cela eut été possible. J’aurais pu te le dire. Son destin était autre…"

"Si tu le savais, alors pourquoi ne pas nous l’avoir dit ?" demanda Ishak. "Tu aurais pu nous épargner pas mal de problèmes."

Yotogi haussa les épaules. "Le Jour des Tonnerres arrive et s’en va," répondit-il. "Même lorsque le bien gagne, le mal n’est pas aboli. Alors quelle importance de gagner ? Personnellement, je préfère avoir une part de bonté dans ce monde. Ça rend le combat digne d’être livré, tu ne penses pas ? Non, je ne suis jamais entré dans le complot du Briseur d’Orage avec pour autre but que de servir mon propre bénéfice personnel. Mais tu dois savoir de quoi je parle. Tu as tes propres plans, pas vrai, Hacharui ?"

"Je préférerais que tu ne m’appelles pas comme ça," dit Ishak. "Ce nom est mort depuis longtemps, tout comme l’homme qui le portait."

"Si tu le dis, Oracle," répondit Yotogi. "Certains de nous ont besoin de leurs illusions. Moi, d’un autre côté, je suis le seul honnête homme de l’Empire. Mais malgré ça, ça a été un plaisir de travailler avec vous. Je présume que tu entretiendras ta servitude pour le moine jusqu’à ce que cette affaire soit terminée."

"Bien sûr," cracha Ishak. "Tu vas quelque part ?"

"Je retourne d’où je suis venu," dit Yotogi, en baissant les yeux vers le crâne. "J’ai ce que j’étais venu chercher, maintenant."

"Le Briseur d’Orage ne sera pas heureux d’entendre que tu le trahis, Moto," grogna Ishak, essayant à nouveau en vain de reformer son bras mutilé.

"Ah, n’ai pas peur de ça," dit Yotogi avec un sourire. "Je laisse derrière moi un remplaçant tout à fait convenable. Quelqu’un qui a un grand intérêt pour l’avenir de Rokugan. Il se fera bientôt connaître, j’imagine. Notre sombre créateur était plus qu’heureux de l’accepter, comme nous l’avons un jour été nous aussi."

Les lèvres d’Ishak frémirent. "Un akutenshi ? Un nouveau serviteur de l’Outremonde ?"

"Avec une magie noire très personnelle pour ajouter au mélange," dit Yotogi. "Je pense que tu aimeras notre nouveau frère, Massad. Bonne chance, Oracle. A la fois pour le Jour des Tonnerres et pour tes propres aspirations. Bien qu’un loyal serviteur comme toi n’ait certainement aucune autre aspiration que de servir le Briseur d’Orage."

Moto Yotogi se retourna et disparut dans les ténèbres de la Voie, emportant le crâne d’Otaku Sachiko dans sa main. Yogo Ishak ne dit rien, mais son visage était déformé par la haine.


Kenyu passa sa tête à travers la fenêtre, regardant de part et d’autre pour voir si quelqu’un arrivait. Heureusement, il n’y avait rien d’autre dans la rue que la façade des immeubles. Les camions qui empruntaient cette route pour faire leurs livraisons ou pour ramasser les ordures n’étaient pas encore là, aussi tôt le matin. Posant ses mains de chaque côté de la fenêtre, le Licorne passa rapidement à travers, sautant sur le sol. Il se retourna et aida Zin à la traverser elle aussi.

La fenêtre fut soudain occupée par un grand visage reptilien. Les yeux de Szash prirent une couleur rouge vif. "Je ne peux pas passer," dit-il. "Cette fenêtre est trop petite. L’un de vous a-t-il une idée ?"

Le regard de Zin passa de Kenyu à Szash, elle était tracassée. "Il doit y avoir un autre moyen," dit-elle. "Une autre issue."

Kenyu passa la main dans ses longs cheveux, regardant la façade arrière de la bibliothèque de haut en bas. Aucune opportunité ne s’offrait à eux. "Je pourrais me procurer un peu de beurre," suggéra-t-il sans conviction. "Et on pourrait vous enduire de graisse et vous extirper de là, ou un truc du genre."

Szash soupira. "Je ne pense pas que ça soit nécessaire, Licorne," grogna-t-il. "Je n’aurais voulu ne pas attirer l’attention sur nous, mais…" Il s’empara de chaque côté de la fenêtre avec ses grandes mains écailleuses, et tira. Le mur de briques épais de quinze centimètres se déchira comme du papier de riz dans les mains du naga, explosant à l’intérieur dans une douche de pierre et de poussière. Szash déchira les côtés de la fenêtre pendant quelques instants, puis se glissa dans la rue à travers le passage élargi. Ses yeux passèrent d’un côté à l’autre de la rue.

"Lumineuse Otaku," dit Kenyu, regardant d’un air désabusé dans quel état Szash avait mis le mur. "Je n’imaginais pas que vous étiez si fort !"

"Quelqu’un a sûrement entendu ça," dit Zin, en regardant attentivement la rue. "Nous devons partir d’ici."

Szash acquiesça et emboita le pas à Zin alors qu’elle se mit à courir le long de la rue. Kenyu fixa encore un instant le mur ravagé, puis les suivit aussi. Au loin, un hurlement se fit entendre.

"Je les entends aussi, Kenyu," dit Zin, sans se retourner. "Continuez de courir."

"Quoi ?" siffla Szash. "Qu’avez-vous entendu ?"

"Les sirènes," répondit Kenyu. "Bon sang, les flics de Neo Shiba sont rapides !"

"Vous avez certainement laissé vivant un de ces hommes dans la bibliothèque," gronda Szash, regardant par-dessus son épaule alors qu’il s’avançait en glissant.

"Hein ?" répondit Kenyu. "Je les ai tous laissés vivants, Szash ! Pourquoi les aurais-je tués ? Ils ne m’ont rien fait !"

"Ils voulaient vous tuer, Licorne !" grogna Szash. "Nous sommes en pleine guerre, ici ! Pouvez-vous comprendre une telle chose ?"

"Hé, je ne suis pas un tueur, je suis un écrivain !" répondit Kenyu.

"Très bien, alors," répondit le naga. "La prochaine fois qu’une telle situation se présente, laissez-moi m’en occuper. Je sais que je peux faire ce qui doit être fait."

"Silence, vous deux !" leur murmura Zin. Elle tourna et s’enfonça la première dans une petite rue parallèle. Szash et Kenyu suivirent, le Python jeta un regard en arrière à la route qu’ils avaient emprunté pour s’assurer qu’ils n’étaient pas suivis. Acquiesçant de satisfaction, il disparut dans l’allée.

Zin se colla contre le mur et se glissa en avant, regardant la rue de l’autre côté. Quatre voitures de police passèrent devant elle, dans un hurlement de sirènes, et elle se détendit. Kenyu s’avança à ses côtés, le visage morne.

"Ils vont revenir," dit-il. "Lorsqu’ils n’auront rien trouvé dans la bibliothèque, ils vont fouiller le quartier. Les flics sont assez minutieux. Vous pouvez me croire, j’ai été élevé par eux. Peut-être que je pourrais récupérer ma moto. Elle est toujours garée à la bibliothèque."

Zin hocha la tête. "Szash ne peut pas monter sur une moto," dit-elle.

Kenyu regarde le grand lézard d’un air sombre. "Ne peut-il pas se glisser discrètement dans les égouts et nous rejoindre plus tard ? C’est ce que les gros monstres gentils font toujours, dans les films."

Un grognement sourd émana de la gorge de Szash.

"Je plaisantais," fit Kenyu.

"Qu’allons-nous faire ?" grogna Szash. "Nous ne trouverons pas de refuge dans cette cité. Et comme vous vous plaisez à me le rappeler, Licorne, nous ne pouvons pas vraiment nous faire passer pour des humains."

"Je réfléchis," dit Kenyu, en regardant à nouveau vers la rue.

"Attendez," dit Zin, en désignant la rue. "N’est-ce pas le yojimbo de Sumi ?"

Kenyu regarda dans la direction qu’elle indiquait. "Quoi ?" dit-il. "Hein ? De qui parlez-vous, Zin ?"

"Là," soupira-t-elle, en l’attrapant de chaque côté de la tête et en l’orientant de l’autre côté de la rue. "L’homme en armure orange. Ce n’est pas l’un des hommes qui ont combattu avec nous dans la forêt de Shinomen ?" Un Phénix en armure de plastacier était seul, à un coin de la rue. Il semblait lire un journal, mais il regardait souvent en direction de la bibliothèque, de la façon qu’un homme utiliserait pour paraître discret.

Kenyu haussa les épaules. "Je ne sais pas, peut-être que oui," dit-il. "Tous les Phénix se ressemblent, à mes yeux."

Szash s’avança derrière eux, observant la rue lui aussi. "Oui," acquiesça le naga. "C’est Shiba Jo, celui qui est resté derrière pour garder la blessée."

"Oh oui, ce gars-là !" dit Kenyu. Il regarda Szash. "Vous vous rappelez de son nom ?"

"Et de son odeur. Un guerrier sage se souvient de ses alliés et de ses ennemis, Licorne," dit Szash, en regardant le petit shugenja les yeux à demi-fermés.

"Vous ne vous rappelez jamais de mon nom," répondit Kenyu.

"Vous ne valez vraiment pas la peine que je m’intéresse à vous," dit le naga.

"Ce n’est pas le moment de vous insulter, vous deux," dit Zin. "Kenyu, peut-être pourriez-vous aller là-bas et voir ce que Jo est en train de faire ?"

Kenyu acquiesça, jetant à nouveau un coup d’œil à la rue. "Ok. Si j’ai de la chance, personne ne se souviendra de moi. Comme dit le gros, je ne mérite pas qu’on s’intéresse à moi." Il lança un petit sourire, puis s’avança dans la rue.

Kenyu essaya d’avoir l’air calme et indifférent, sifflotant tout en marchant. Il s’efforça de regarder plus bas dans la rue vers la police qui entourait la bibliothèque. Tout le monde les regardait ; il n’aurait pas eu l’air naturel s’il ignorait le spectacle. Heureusement, on aurait dit qu’ils ignoraient sa moto. Traversant la rue, il sauta sur le trottoir d’en face et s’avança vers le yojimbo isolé.

"Salut," dit aimablement Kenyu.

"Allez-vous-en," dit le Phénix sans relever les yeux de son journal.

"Euh… non," répondit Kenyu. "Je suis Iuchi Kenyu. Je vous connais, vous vous souvenez ?"

Les yeux du Phénix affichèrent un air irrité, puis ils s’élargirent soudain. "Oh, Iuchi-sama !" dit-il rapidement. "Je suis tellement désolé !" Il replia son journal, le glissa sous son bras, puis s’inclina.

"Hé, du calme," dit Kenyu, regardant à gauche et à droite. "J’essaie d’avoir l’air discret."

"Bien sûr," répondit Jo. "Désolé, Kenyu-sama, quelque chose d’horrible s’est produit—"

"Je sais !" répondit le Licorne. "Une bande de Phénix et un Grue sont arrivés dans la bibliothèque à la recherche de Zin et de Szash, mais nous avons réussi à nous échapper. Cependant, je pense qu’ils ont appelé leurs amis." Du pouce, il désigna par-dessus son épaule l’endroit où se rassemblaient les véhicules de police.

"Et ce n’est pas le pire," dit Jo à voix basse. "Sumi-sama a été mise en détention provisoire par Shiba Gensu."

"En détention ?" répondit Kenyu. "Mais qu’a-t-elle fait, voyons ? N’est-elle pas votre championne ?"

Jo acquiesça. "C’est compliqué," répondit-il. "Il a découvert un groupe oublié qui bénéficierait d’une autorité sur le champion du Phénix - les Inquisiteurs. D’une manière ou d’une autre, il aurait obtenu une faveur des Maîtres Elémentaires et il a été capable de la faire mettre en détention provisoire. Ils l’accusent de maho. De maho !" Le visage du jeune yojimbo prit une couleur pourpre. "Vous imaginez un tel culot, une telle témérité ? Et pendant tout ce temps, j’ai été obligé de rester là, sans bouger !" Le journal se froissa sous le bras de Jo alors que ce dernier serrait les poings.

"Hé, du calme, mon pote," dit rapidement Kenyu, regardant autour de lui pour voir si quelqu’un avait remarqué la scène. "Contentons-nous de partir d’ici. On pourra réfléchir plus tard sur ce que nous devons faire pour Sumi. Zin et Szash ont besoin d’aide, maintenant. Vous avez une voiture ou un véhicule ?"

Jo désigna la camionnette garée un peu plus loin dans la rue. "Juste là," dit-il. "Je me suis dit que vous pourriez avoir besoin d’aide, alors j’ai pris un véhicule assez grand pour le Python."

"Bien pensé," dit Kenyu, en se précipitant vers la camionnette. "Donnez-moi les clés."

"Mais c’est la camionnette de mon ami," répondit Jo, en le suivant.

"Et votre ami sera bien récompensé pour ses services envers l’Empire," répondit Kenyu, en ouvrant la porte du côté conducteur, et en sautant à l’intérieur. "Maintenant, on s’en va d’ici."


Une douzaine de camionnettes bleu foncé passèrent dans les rues du Petit Jigoku. Elles étaient bien trop propres, trop neuves, trop chères pour appartenir à des gens d’ici. Elles semblaient aussi étrangères que les Senpet qui étaient venus seulement quelques semaines auparavant. Elles semblaient déplacées, et tout ce qui était étranger au Petit Jigoku n’était sûrement pas une bonne chose.

Ceci en tête, Inago Sekkou suivait la caravane, roulant un peu en retrait de la dernière camionnette dans une berline noire qu’il avait volée quelques heures plus tôt. Kaibutsu était tapis dans le siège passager, assis le plus bas possible pour que sa tête n’érafle pas le plafond.

"Que se passe-t-il, Sekkou-sama ?" demanda Kaibutsu. "Qui sont ces gens ?"

"Dojicorp," répondit Sekkou, en écartant ses longs cheveux de ses yeux. Le Sauterelle avait retiré son casque à nouveau ; il était virtuellement méconnaissable, sans lui. "Les Grues. Ces camionnettes n’ont aucune marque, mais on pourrait reconnaître n’importe où un de ces véhicules de sécurité Daidoji. Ils semblent se diriger vers chez Shotai."

Kaibutsu mordillait nerveusement sa lèvre inférieure. "Ils vont au même endroit que nous ?" demanda-t-il. "Ils vont trouver l’Armée de Toturi ?"

"C’est possible," répondit Sekkou. "Nous verrons. Pour l’instant, on se contente de les suivre et on reste calme. Je veux voir ce qui va se passer."

Kaibutsu gratta sa joue sous son masque. "Que fait-on s’ils commencent à se battre ?" dit l’ogre.

"Ce qu’on fait ?" répondit Sekkou. "Ce ne sont pas nos affaires. Hier, l’Armée de Toturi était notre ennemi. Je suis plutôt hésitant au sujet de les aider maintenant."

"Et s’ils blessent Jiro ?" demanda Kaibutsu. "Jiro ami."

"Vraiment ?" Sekkou haussa les épaules. "Je ne suis pas d’accord. Jiro est un traître, Kaibutsu. Tu dois le comprendre. Il n’a rejoint les Sauterelles que pour nous espionner pour le compte de l’Armée de Toturi. Il a volé l’Œil de l’Oni et nous a quittés. C’est ça, être un ami, pour toi ?"

Kaibutsu fronça les sourcils, et ne regarda pas vers Sekkou. "Jiro était gentil avec Kaibutsu."

"Oui, il était gentil," répondit Sekkou. "Et si le gentil Jiro n’avait pas volé l’Œil de l’Oni, j’aurais pu découvrir qu’Inago était un monstrueux mort-vivant tetsukami juste à temps pour sauver le Clan de la Sauterelle de la destruction. Je suis sûr que tu comprendras pourquoi j’ai du mal à éprouver de la sympathie pour le petit Jiro. S’il vit, il vit, et connaissant le grand instinct de conservation chez ce petit rat d’égouts, je suis sûr qu’il a déjà abandonné ses amis de l’Armée de Toturi, eux aussi.
A cet instant, un grand camion de livraison les croisa soudain, roulant rapidement. Sekkou stoppa la voiture dans un crissement de pneus. "Quand on parle de Fu Leng, il se réveille," marmonna Sekkou.

"Je pensais qu’on suivait les Grues ?" demanda Kaibutsu.

"Plus maintenant," répondit Sekkou, en faisant tourner la voiture pour suivre le camion.

"Où allons-nous, maintenant ?" demanda Kaibutsu.

"Jiro," répondit Sekkou. "Il était dans ce camion qui vient juste de nous croiser." Sekkou enfonça l’accélérateur et se mit à le suivre.


Sen acheva son sandwich, froissant l’emballage en aluminium et le jetant dans la poubelle. Elle aimait la nourriture à Otosan Uchi. Tout particulièrement les sandwiches gras, bien fournis en viande, et pleins de calories. Elle les adorait, et s’ils devaient avoir un effet négatif sur sa silhouette, alors tant pis. L’obésité n’était pas un problème que l’usage de la maho ou le vol d’un nouveau corps ne pouvait résoudre. Ce n’était pas qu’elle était pressée de se débarrasser de ce corps en particulier. Les regards des autres employés et clients derrière le comptoir vers les formes de Shosuro Kochiyo lui arrachaient toujours un sourire. En d’autres circonstances, elle aurait tenté d’en attraper un. Ça aboutissait toujours sur une soirée amusante ; ramener un humain chez elle, apprendre à les connaître, découvrir ce qui faisait d’eux ce qu’ils sont.

Les expressions de leur visage lorsqu’elle les tuait étaient toujours inestimables.

Malheureusement, elle n’avait pas de temps pour ça. Pas aujourd’hui. Elle ouvrit la porte du restaurant et observa la rue de droite à gauche. Où était-elle censé le rencontrer, déjà ? Ses yeux se posèrent sur le chantier de construction, à un demi-pâté de maison d’ici.

"Bien sûr," murmura-t-elle, en descendant la rue.

Un jeune couple la croisa, se tenant main dans la main et se souriant l’un et l’autre. Sen se mit à marcher en se déhanchant un peu plus et lança un regard droit vers l’homme, lui décochant son sourire le plus énigmatique et le plus séducteur. Il lui retourna son regard, surpris, et Sen continua de marcher. Un moment plus tard, alors qu’elle arrivait à l’entrée du chantier, elle entendit la femme le gifler.

"Alors ?" résonna une voix grave venant des ombres derrière le grillage. "Quand cesseras-tu de jouer ?"

"Jamais," répondit-elle, en se pourléchant les lèvres. "Mais je ferai toujours une pause pour toi, Kunisada."

"Epargne-moi ça, Sen," dit-il. "Ce corps est plus attirant que le dernier, c’est vrai, mais l’âme à l’intérieur est toujours la même."

"Comme c’est décevant," dit-elle, soupirant tout en passant à travers un trou dans le grillage. "Je commençais à me demander si je pourrais un jour découvrir s’il y a un homme sous tous ces rochers." Elle sourit à un tas de briques et de gravats tout proche. Ce tas se transforma, prenant soudain la forme d’un énorme homme de pierre en armure de samurai.

"Tu l’as tué ?" demanda Kunisada. "As-tu tué le Lion ?"

"Akodo Daniri est toujours vivant," dit-elle, s’asseyant sur une brouette renversée avec une mine boudeuse.

"Pourquoi as-tu échoué ?" demanda simplement Kunisada. Il croisa ses bras massifs avec un bruit de pierre frottant contre de la pierre.

"Parce que c’est un putain de veinard, voilà pourquoi," dit-elle, posant son menton sur le dos de ses mains. "Je ne sais pas. Il y a quelque chose d’étrange chez lui."

"Tu as raison," acquiesça Kunisada. "Selon Ishak, c’est un Tonnerre. C’est pour ça que tu étais censée le tuer."

"Tu en es sûr ?" elle releva les yeux pour le regarder. "Je veux dire, il n’est même pas un Lion. Il n’est rien. C’est un crétin. Il est toujours amoureux de cette Kochiyo, même après qu’elle l’ait détruit. Et en plus, je ne mentionne pas le fait qu’elle soit morte. Quel loser."

"Pourquoi ne l’as-tu pas tué, Sen ?" demanda Kunisada, ses yeux durs comme la pierre ne clignaient pas.

"Je… ne sais pas," elle haussa les épaules. "Je n’y arrivais pas. Quelque chose se passait. Peut-être qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec ce corps. Peut-être que ce qui reste de Kochiyo a encore quelques sentiments pour lui." Elle gloussa, se couvrant la bouche d’une main. "Ils étaient totalement amoureux, tu savais ? N’est-ce pas pathétique ? Un faux Lion qui tombe amoureux d’une fausse Scorpion. Difficile de dire qui est le plus gros menteur dans cette relation, hein, Kunisada ?"

"La ferme, Sen," dit Kunisada dans un soupir fatigué.

Sen fronça les sourcils, regardant à nouveau l’Oracle. "Tu es méprisable," dit-elle. "De plus, ce n’est pas comme si tu avais eu plus de chance en essayant de le tuer, hein."

"Je ne savais pas qu’il était à l’intérieur de ce robot," répondit Kunisada. "Car sinon, il serait mort, crois-moi."

"Oh, arrête," dit-elle. "Tu ne savais pas qu’Akodo Daniri était dans la Machine de Guerre Akodo ?"

"C’est quoi, une Machine de Guerre Akodo, par Jigoku ?" s’irrita Kunisada, son front se plissant d’un air confus.

"Tu ne savais même pas que c’était son nom ?" Elle hocha la tête d’un air compatissant. "Vraiment, Kunisada, où étais-tu ce dernier siècle ? Tu vivais dans une grotte ?"

Kunisada acquiesça. "La société m’insupporte."

"Oh, ouais," gloussa-t-elle. "J’oubliais. Tu vivais dans une grotte."

"Ils ont vraiment appelé ce truc atroce la Machine de Guerre Akodo ?" demanda-t-il.

Sen acquiesça.

"Stupides Lions," grogna-t-il, en secouant la tête. "Ça n’a pas d’importance. Où est Daniri, maintenant, Sen ?" demanda-t-il.

"L’infirme qui se fait appeler Dairya a envoyé Daniri à la station Monorail 14, dans le Petit Jigoku," dit-elle. "Il est sensé rencontrer Bayushi Oroki là-bas, mais Daniri ne le sait pas."

Kunisada la regarda d’un air indécis. "Le patron du Labyrinthe ?" dit-il. "Celui qui a tué Hotaru ? Tu es sûre ? Comment l’as-tu découvert ?"

Sen sembla irritée. "Je suis l’Oracle Noir de l’Air, Kunisada," répondit-elle sur un ton offensé, repoussant ses cheveux derrière son épaule. "J’ai rassemblé tous les kansen de l’air d’Otosan Uchi dans cet immeuble. Je sais tout ce qu’ils se disent. Même les plus stupides et monotones discussions humaines qui n’ont aucun sens. Tu veux savoir ce que Mikio a eu pour dîner, ce soir ? Je peux te le dire, si tu veux. Sérieusement, Kunisada, je sais que je peux être parfois un peu frivole, mais je fais bien mon boulot. Essaie de me faire un peu confiance."

"Très bien, très bien," grogna Kunisada. "Je te crois. C’est juste que ça m’énerve lorsque je ne comprends pas quelque chose."

"Ceci explique le fait que tu sois tout le temps irrité," lui lança-t-elle.

Kunisada ne répondit pas, mais se retourna pour faire quelques pas lourds. A chaque pas qu’il fit, il s’enfonça un peu plus dans le sol. C’était la façon de voyager préférée de l’Oracle Noir de la Terre. Il pouvait aller où il voulait, invisible, laissant seulement un léger sillage dans la terre sur son passage.

"Attends," lui lança Sen. "Où vas-tu ?"

Il se retourna vers elle. "Je vais tuer Akodo Daniri," dit-il. "Je vais tuer Bayushi Oroki. Ils me font une belle faveur en se réunissant car je pourrai les frapper en même temps. Qu’en penses-tu ?"

"Tu ne sais rien du Scorpion," dit-elle. "Tu ne sais même pas non plus si Daniri a pris sa Machine de Guerre avec lui ou pas. Tu ne sais pas qui sera avec eux à la station monorail. Tu ne sais rien. Tu ne sais pas dans quoi tu te lances."

"C’est vrai," dit Kunisada, en se détournant d’elle et en s’enfonçant un peu plus dans le sol. "J’ai un plan."

"Un plan ?" Elle éclata de rire. "Toi ? Et quel est-il ? ’Tuer tout le monde ?’"

"Exactement," répondit-il. Ce plan a toujours marché."

"Tu es une brute," dit-elle.

Il haussa les épaules et continua d’avancer.

Oh, attends juste une seconde," dit-elle rapidement, en se relevant et en faisant quelque pas derrière lui, alors qu’elle venait de réaliser soudain quelque chose. "Ravage et destruction ? Prends-moi avec toi ! Il n’y a rien d’amusant à KTSU pour l’instant !"

"Arrête de gémir, Sen, c’est ennuyeux," gronda Kunisada. "Va là-bas toi-même. Tu en as le pouvoir." La pointe de son casque disparut sous la surface. L’Oracle Noir de la Terre était parti.

"Les hommes," soupira Sen. Elle quitta rapidement le chantier de construction et se mit à courir dans la nuit.


"Allez les gars, ce n’est pas un exercice !" cria Ginawa, sautant des dernières marches de l’escalier menant dans la salle de dîner de Chez Shotai. Il était vêtu d’une veste de cuir noir, avec un pistolet rengainé à sa hanche et son daisho de l’autre côté. Tokei et Mikio étaient juste derrière lui. Mikio tenait un grand fusil entre ses mains et avait ses cheveux noués et tenus en arrière par un bandeau. L’anneau avec les cartes-sorts de Tokei pendait à son poignet.

"Amaterasu !" s’exclama Goemon. Le jeune bushi était en train de déguster un bol de riz à une table proche des escaliers. "Pourquoi vous êtes-vous fringués comme ça, les mecs ? Pour le Jour du Tonnerre ?"

"Si ce n’est pas le Jour du Tonnerre, et bien ça y ressemble, gamin," répondit Ginawa. "Munashi en a après nous et il arrive avec une centaine de Daidoji. On doit faire nos valises et nous tirer d’ici le plus vite possible."

"Nous fuyons ?" rétorqua Akiyoshi, en se levant de son siège au comptoir avec un air confus. "Pourquoi ne nous battons-nous pas ? Nous avons combattu le Senpet ! Nous avons combattu les Sauterelles ! On ne va quand même pas fuir devant une bande de Grues !?" Un grand nombre de voix unanimes s’élevèrent des adolescents rassemblés, bien que les plus vieux membres du gang restent silencieux, les yeux fixés sur Ginawa. Derrière le comptoir, Shotai essuyait un bol de soupe et mâchonnait une cigarette.

"C’est totalement différent," répondit sérieusement Ginawa, les yeux parcourant la foule. "C’est Dojicorp. Ils sont au côté de l’Empereur, vrai ou pas ? Les combattre reviendrait à attaquer l’Empereur lui-même. Même si nous pouvons les repousser, la Licorne et le Lion viendront après. Et que ferons-nous, alors ? Combattre chaque samurai de Rokugan ?"

"S’il le faut," rétorqua Akiyoshi. "Que veux-tu que l’on fasse, Ginawa ? Abandonner le Petit Jigoku ? Quel est le but de l’Armée de Toturi, alors ?"

"Survivre !" grogna une voix venant de derrière Ginawa et les autres.

Chaque œil dans le restaurant se posa sur Dairya lorsqu’il entra dans la salle, assis sur une chaise roulante poussée par Godaigo. Le rônin grisonnant était toujours immobilisé par des plâtres et des attelles, mais ses yeux étaient féroces comme jamais. "Le but de l’Armée de Toturi, jeune fille," dit-il de sa voix grave, "c’est de survivre."

"Tu es un hypocrite, Dairya," répondit Akiyoshi. Le visage de la jeune fille se remplit de colère. "Tu m’as raconté un jour que l’Armée de Toturi ne se battait pas parce nous pouvons gagner. Nous combattons parce que c’est la meilleure chose à faire."

"Et quelle serait la meilleure chose à faire, jeune fille ?" siffla Dairya, en la toisant depuis sa chaise roulante. "Commencer une bataille dans le Petit Jigoku uniquement par amour-propre ou par fierté ? Et combien de nos amis et de membres de nos familles mourront dans ce combat ? Combattre les Grues ne nous apportera rien, Akiyoshi. Il faut fuir."

"Et où irons-nous ?" demanda un jeune garçon effrayé assis à une petite table.

"Nous allons nous cacher dans les docks," répondit Ginawa. "Enfin, pour l’instant."

"Les docks ?" demanda Shotai en hochant la tête. "Cet endroit est en ruines ! Où allons-nous vivre ? Qu’allons-nous manger ? Je ne peux pas abandonner mon restaurant !"

"Le restaurant est le cadet de nos soucis, Shotai," dit Ginawa dans un hochement de tête. "Emporte seulement tout ce qui a de la valeur. Et tandis que nous irons nous cacher dans les docks, Hida Yasu va essayer de trouver une solution pour nous. Maintenant, allons-y, les gars."


"Jurin," dit Gohei d’une voix enrouée. Le Lion se redressa, la main posée sur la blessure à son flanc. Il se pencha lourdement contre le mur, le visage reluisant de sueur.

"Votre blessure est sérieuse, Gohei-sama," dit le zokujin, courant à ses côtés et le regardant de ses yeux jaune pâle. "Nous devons vous trouver un traitement. Jurin-san va vous soigner. Je vais y aller et-"

"Non," aboya Gohei. "Tu ne dois pas la déranger. Ce qu’elle cherche est plus important que moi. Je peux m’occuper de moi tout seul."

Argcklt cligna des yeux et dressa légèrement la tête. "De tous les péchés de votre race, aucun d’eux n’a provoqué plus de morts que l’orgueil."

"Je ne voudrais pas mourir à cause d’un autre," dit Gohei avec un sourire féroce. Il s’appuya contre le mur et poussa pour s’en écarter, se redressant de toute sa taille comme s’il retrouvait ses forces. "Reste ici, Argcklt," ordonna-t-il. "Tu dois protéger Jurin. Assure-toi qu’elle trouve ce qu’elle est venue chercher." Le daimyo Lion avança en titubant vers la sortie, le pistolet fermement serré dans sa main libre.

"Gohei-sama," appela Argcklt, en se précipitant derrière lui. "Où allez-vous ? Vous ne pourrez certainement pas voyager avec une telle-"

Gohei se retourna, son regard était terriblement impressionnant. Argcklt fit un pas en arrière. "Tu as entendu ce qu’a dit cet assassin Guêpe. Je dois être supprimé et ma famille aussi. Je ne laisserai pas cet idiot me tuer et je ne le laisserai pas faire du mal au Lion non plus. Je rentre aux Studios du Soleil d’Or."

Argcklt plissa le front. "Si vous souhaitez les avertir, ne pourriez-vous pas… les appeler ?" il désigna du doigt la porte du bureau de maintenance, où un téléphone trônait sur le bureau. "Peut-être qu’ils pourraient aussi vous envoyer une ambulance."

Gohei regarda le téléphone, puis à nouveau vers le zokujin, tremblant légèrement sur ses pieds.

"Vous ne devez pas toujours charger seul, Gohei-sama," sourit le zokujin.

Gohei éclata de rire. "Ce n’est pas ça la voie du Lion, mais je crois que je vais faire ça maintenant," dit-il. Le daimyo Lion essuya la sueur sur son front, et sembla un peu surpris de voir le pistolet dans sa main, et il le rengaina dans son holster d’épaule. "Je suppose que je ne suis pas dans ma meilleure forme," admit-il. "Ouais, merci, Argcklt. Je vais appeler le Soleil d’Or. Retourne auprès de Jurin."

Argcklt ne dit pas un mot alors que le Lion entrait avec peine dans le bureau. "Les humains," sourit-il pour lui-même alors qu’il empruntait le couloir d’un pas tranquille.


Daniri tenta de clarifier ses pensées tandis qu’il conduisait. Sa vie avait beaucoup changé lors de ces quelques dernières semaines. De plus grande star de l’Empire et Champion de Diamant (mais brièvement, fort heureusement) de l’Empereur, il était retombé à l’état de rien du tout. Il essayait de se convaincre qu’il ne devait pas être trop mécontent de tout ça. Il savait que tout a une fin. Toutefois, il n’avait jamais imaginé que cela se terminerait ainsi.

"Tu es toujours en train de te morfondre à cause de Kochiyo ?" demanda Jiro, en se tournant vers lui et en le regardant depuis le siège passager du camion emprunté. "Je pensais que tu avais mis ça de côté. Tu n’aurais pas du lui reparler."

"C’est un peu difficile de se dire que c’est fini," grommela Daniri. "C’était ma vie."

"Ouais, j’imagine qu’être un heimin totalement inutile, c’est vraiment dur," dit Jiro d’un ton sarcastique. "Oublie ça, Daniri. Au moins, tu as pu devenir une vedette de film pendant quelques temps. Ce n’était pas ta vie, c’était celle d’Akodo Daniri. Il n’a jamais existé. Tu as seulement emprunté son nom."

"Tu ne sais pas de quoi tu parles, Jiro," dit Daniri, ignorant à quel point les mots de Jiro pouvaient être proches de ses pensées.

"Ouais, ben, je sais une chose," répondit Jiro. "S’il y a bien une chose que tu n’as jamais apprise de papa, c’est comment garder un secret. La seule façon d’y arriver, c’est de ne le dire à personne. Tu as vraiment déconné en racontant tout à cette fille. Et peu importe ce que tu pensais ressentir pour elle."

"Ok, maintenant c’est sûr, tu ne sais vraiment pas de quoi tu parles, Jiro," dit Daniri d’un ton mordant. "Tu ne peux pas vivre en te cachant de tout le monde. C’est cet idiot d’Hiroru qui t’a raconté des conneries comme ça ?"

"Nan, ces conneries-là, c’est de moi," dit Jiro. "Tu n’en serais pas là si tu n’avais fait confiance à personne, Daniri. J’en suis sûr." Jiro s’enfonça à nouveau dans son siège, croisant les bras et regardant par la fenêtre le trafic de l’autoroute.

Daniri regarda vers son frère, une expression de regret se formant sur son visage. "Hé, Jiro," dit Daniri. "Je suis désolé de vous avoir quitté, toi et maman. Je pensais vraiment faire la meilleure chose possible à ce moment-là. Je n’essayais pas de refaire ce que papa a fait. Je récoltais de l’argent pour vous, et c’est ce que je pensais être important. Ecoute, Jiro. Tu es un garçon vraiment intelligent. Ne viens pas me dire que tu pensais que la nouvelle voiture de maman et toute cette nourriture de luxe venait uniquement de sa pension ?"

"Ok, je le suspectais," dit Jiro. "Je m’étais imaginé que tu étais encore là, quelque part, en train de nous aider. Je savais que nous n’aurions pas pu nous en sortir sans argent, mais ça n’était pas pareil sans toi. Tu aurais dû être là, Danjuro."

"De toute façon, c’est fini maintenant, Jiro," dit Daniri en soupirant. "Plus de Soleil d’Or. Plus de films. Plus de voitures de sport. Plus d’argent. Je suis à nouveau Genju Danjuro. Est-ce suffisant ?"

Jiro sursauta, et se retourna vers Daniri. "Plus d’argent ? Qu’est-ce qui est arrivé à tout ton argent ?"

"Oui, bon, c’est vrai, l’argent est toujours là," dit Daniri. "Et il en reste un paquet. J’avais un contrat, donc je suppose qu’ils ne peuvent pas me le retirer. Hé, merci Jiro. Alors que ma vie émotionnelle vire à la déchéance totale, je vois que je peux compter sur toi pour me rappeler ce qui est vraiment important - la richesse matérielle. J’irai t’acheter une Vehement lorsque tout sera fini."

"Cool," dit Jiro. "Ne crois pas que je vais oublier que tu m’as dit ça. Où allons-nous, au fait ?"

"Bonne question", dit Daniri. "Nous sommes sensé rencontrer un ami de Dairya à la station monorail."

"Quelqu’un qu’on connait ?" demanda Jiro.

Daniri hocha la tête, les yeux rivés sur la route, sans expression.

"Est-ce qu’il t’a dit de qui il s’agissait ?" demanda Jiro.

Daniri hocha à nouveau la tête.

"Euh, drapeau rouge, frangin," dit Jiro. "C’est peut-être que ma nature méfiante dont je te parlais tout à l’heure, mais je ne pense pas qu’on devrait se montrer à ce rendez-vous."

"J’en ai marre de me cacher," dit Daniri. "J’en ai marre de ne pas savoir qui sont mes ennemis. Quelle que soit cette personne, je vais la rencontrer en face à face et découvrir ce qu’elle me veut."

"Et que vas-tu faire s’il n’est pas amical ?" demanda Jiro.

"Alors je sortirai la Machine de Guerre de ce camion," répondit Daniri, "Et je l’enfoncerai dans le sol à coups de poing."


Hatsu tenta d’expulser la poussière hors de ses poumons en toussant, mais il ne put que cracher du sang. Ses mains éraflées repoussèrent des morceaux de bois et du verre brisé. Ses yeux pleuraient à cause de la fumée. Il pouvait sentir le feu qui consumait maintenant l’immeuble. Sa vision s’obscurcit à nouveau et il s’effondra sur le sol.

"Hatsu ! Hatsu… debout ! …tués si nous…"

Sa vision redevint claire pendant un bref instant. Alors qu’il tentait de se relever, il crut voir une grande silhouette penchée sur lui, l’épée à la main. Tout se troubla et il vit Sachiko, emportée par une énorme explosion alors qu’elle luttait avec l’Oracle Noir du Vide. Toute force disparut de ses membres et il s’affaissa à nouveau.

"Maudits… vous autres Dragons allez vous relever et… allez mourir !"

Hatsu hocha la tête, essayant de disperser la douleur et la confusion. Sa main se posa sur une chose froide et métallique, et il réalisa que c’était la lame de l’épée que Mirumoto Chojin lui avait donnée. Il se rappela soudain où il était et pourquoi il était ici. Il était dans l’appartement de Chojin, une planque du Dragon Caché, et il se battait contre Yogo Ishak au moment où…

"Sachiko !" s’exclama Hatsu, se redressant brusquement. Il regarda autour de lui. L’étage entier était en proie aux flammes, détruisant les meubles et renversant les râteliers d’armes un peu partout autour de lui. Une grande silhouette était agenouillée devant lui, tenant une épée d’une main. Malgré la fumée qui lui brûlait les yeux, Hatsu reconnut Orin Wake, le gaijin qu’il avait rencontré à son arrivée ici.

"Il est presque temps de vous réveiller, bon sang !" dit Orin, en le secouant par l’épaule. "Vous pouvez marcher ? Nous devons sortir d’ici !"

"Je… le feu… je…" Hatsu bégayait. Il avait l’impression que son corps entier brûlait. Il avait l’impression qu’il se consumait lentement. Il cligna des yeux, essayant de chasser cette sensation, et il sentit la pièce tanguer autour de lui. Il réalisa vaguement que c’était le pouvoir du tatouage qui l’embrouillait ; il sentait réellement le feu autour de lui et ça perturbait sa concentration au point de l’empêcher de se tenir debout. Il tenta de dissiper ces sensations, mais il n’arriva pas à réunir la concentration suffisante pour faire ça.

"Hatsu !" cria à nouveau Orin, secouant les Dragons par les deux épaules, maintenant. "Reprenez-vous ! Nous sommes en danger ici ! Les Dragons sont en danger ici !"

Hatsu pouvait ressentir le chaos des étages inférieurs et supérieurs. Les hommes et les femmes courant, pris de panique, leur confusion, leur douleur. Il pouvait sentir les hommes dans les rues à l’extérieur, les armes qu’ils portaient, la confiance qu’ils dégageaient. Il porta soudain un regard concentré et calme sur Orin. "Il y a des hommes dehors, entourant l’immeuble," dit-il. "Ceux qu’Ishak a mentionnés. Nous devons faire sortir tout le monde d’ici."

"Ravi que vous nous rejoigniez dans Otosan Uchi, détective," dit sèchement Orin. "Maintenant, pouvez-vous marcher ?"

"Je pense," dit Hatsu, se relevant totalement et saisissant son katana en griffe de dragon sur le sol. Il balaya les flammes du regard. "Où est Sachiko ?"

Orin se contenta de hocher la tête.

Hatsu acquiesça gravement. Son cœur se figea, mais il n’avait pas le temps de se laisser aller. Pas maintenant. Orin se retourna vers la porte, mais Hatsu lui barra le chemin.

"Pas par là," dit Hatsu.

"C’est la seule sortie," dit Orin.

"Non," dit Hatsu, hochant la tête. "C’est trop dangereux." Cette issue mène au vestibule d’entrée, le sommet de l’escalier où il y a le plus d’hommes qui nous attendent. Une soudaine rafale de fusil-mitrailleur résonna dans cette direction, puis un cri.

"Mais que doit-on faire alors, bordel ?" demanda Orin, en regardant l’appartement en flamme autour de lui. "Rester ici et brûler ?"

Hatsu ferma les yeux et se retourna, intensifiant ses sens vers le feu en dépit de la douleur. Un instant plus tard, ses yeux s’ouvrirent et il pointa son épée vers le feu. "Ne posez pas de questions, Orin," dit Hatsu. "Suivez-moi simplement."

"Maudits Dragons," grogna Orin. "Pourquoi n’ai-je pas été enfermé avec des Crabes ? Ils ne sont pas aussi compliqués à comprendre."

"Suivez-moi, Orin," répondit Hatsu, "et essayez de courir plus vite que vous ne brûlerez." Le détective s’élança vers les flammes.

Orin hésita un court instant, puis le suivit. Il réalisa qu’après tout, il n’y avait pas beaucoup d’autre alternative. Pendant un instant, il fut entouré d’une chaleur terrible, dévorante. Il se couvrit le visage d’une main tout en courant en avant. Et juste au moment où il commença à craindre de mourir brûlé, le sol disparut soudain sous ses pieds et il tomba en avant. Orin atterrit brutalement, et par chance, pas sur sa propre épée. Se remettant sur pieds, il regarda autour de lui. Hatsu était debout juste à côté, tenant son katana en main. Ils semblaient être dans une buanderie sombre. Il releva les yeux et il vit qu’il n’avait pas chuté d’un étage mais de deux, tombant dans un tas de draps froissés.

"Hatsu, comment saviez-vous-" demanda Orin.

"La grenade de Sachiko a fait un trou dans le sol," murmura Hatsu, marchant lentement vers la sortie. "Vous ne pouviez voir ce trou à travers les flammes, mais je le pouvais. Vous n’êtes pas obligé de me croire, mais j’ai un tatouage magique qui améliore énormément mes sens."

"Ne pas sauter trop vite aux conclusions," répondit Orin, en murmurant lui aussi. "Les Dragons m’ont appris que mettre mon incrédulité de côté est une chose très importante. Pourquoi murmurons-nous ?"

Hatsu s’arrêta juste à côté de la porte, puis se tourna à nouveau vers Orin. "Il y a trois hommes de l’autre côté," murmura Hatsu, en tenant sa lame vers le sol. "Chacun d’eux portent une armure de plastacier, et chacun est armé d’un fusil-mitrailleur. Ils couvrent l’escalier et ils descendent tous les Dragons qui essaient de s’enfuir. Dans un instant, je vais ouvrir cette porte, et nous allons bondir pour les tuer. Vous me suivez ?"

Orin plissa le front, dégaina sa propre épée, et acquiesça. "Et après ?" demanda-t-il.

"Après, nous courons," dit Hatsu, "avant que les quatre hommes derrière eux réalisent ce que nous faisons."

Orin se plaça de l’autre côté de la porte, agrippant son épée-ours des deux mains. Et lorsqu’ils furent prêts tous les deux, Hatsu ouvrit la porte d’un coup de pied et ils bondirent dans le couloir. Et suivant la prédiction de Hatsu, il y avait bien trois hommes en armures bleu foncé accroupis dans le couloir, couvrant les escaliers avec de petits fusils. La lame d’Hatsu fut tel une vague d’ombre, tranchant en deux le premier avant qu’il ne puisse réagir. Orin chargea les autres, donnant un bon coup d’épaule dans le premier et le projetant par terre, puis tranchant le corps du second avec son épée. Les portes d’entrée de l’immeuble étaient ouvertes et quatre autres gardes étaient à l’extérieur, les yeux écarquillés de surprise. Orin se pencha, ramassa un fusil-mitrailleur sur un des gardes morts, et arrosa les portes d’entrée. Hatsu se retourna, à mi-chemin dans les escaliers.

"Hé, je pensais qu’on devait courir !" lui lança Hatsu.

"Je ne laisse pas d’ennemis derrière moi," répondit Orin, en jetant par terre le fusil vide et en ramassant un autre. "Allez trouver Hisojo et les autres, Hatsu. Je vais couvrir la porte."

Hatsu acquiesça, se retourna, et courut dans les escaliers. Hatsu se demandait comment un gaijin comme Orin Wake avait pu se retrouver parmi les Dragons. Mais peu importe les raisons, elles n’étaient pas importantes. Toute personne qui pouvait se dresser contre l’Oracle Noir du Vide était un allié, du moins en ce qui le concernait. Une demi-douzaine de corps gisaient dans les escaliers. L’un d’eux était un Ise-Zumi, avec son habituel crâne rasé et ses tatouages. Deux autres n’étaient que des enfants, pris au mauvais endroit et au mauvais moment. Hatsu se renfrogna en arrivant au sommet de l’escalier. C’étaient des soldats de Dojicorp à l’extérieur, et il ne fallait pas pousser un raisonnement logique très élaboré pour imaginer qui était derrière leur présence ici.

Asahina Munashi paiera pour cela.

Mais pas maintenant. Non, maintenant Hatsu devait trouver les Dragons et les faire sortir d’ici, d’une manière ou d’une autre. Il se jeta de côté au moment où un morceau de bois enflammé tomba du plafond, et il ouvrit la porte d’une petite pièce d’un coup de pied.

"Ohé ?" appela-t-il. "Il y a quelqu’un ici ?"

Il n’entendit pas de réponse. Il poursuivit rapidement dans le couloir jusqu’à la porte suivante, tout en continuant de crier.

"Ohé ?" cria Hatsu. "Quelqu’un, répondez ! Il y a encore quelqu’un ici ?"

Une rafale résonna à l’étage en-dessous, et une autre ensuite. Hatsu pria pour qu’Orin arrive à les retenir encore un peu, et pour que les soldats n’envahissent pas l’immeuble par toutes les issues. Jusqu’à présent, le feu semblait les retenir à l’extérieur, mais un simple ordre de Munashi pouvait tout changer.

"Hisojo !" cria-t-il. "Chojin ! Quelqu’un ! Il y a quelqu’un ici ?"

Hatsu réalisa soudain qu’il s’était évanoui pendant un certain temps. Et si les soldats de Dojicorp avaient déjà envahi l’immeuble ? Et s’ils avaient ignoré la pièce où Hatsu et Orin étaient enfermés à cause du feu ? Et s’il était trop tard ? Des corps jonchaient le couloir. Hatsu ne pouvait dire si c’était le feu qui les avait tués ou s’ils avaient brûlés après avoir été abattus par les soldats de Dojicorp.

"Que quelqu’un me réponde," hurla-t-il, de la transpiration coulait sur son visage à cause de la chaleur. "Est-ce qu’il y a encore des Dragons vivants ?"

Il intensifia ses sens améliorés, mais ne sentit rien. Le feu et la chaleur étaient trop intenses pour voir quoi que ce soit. Sa vision s’obscurcit, ses sens surchargés par le chaos et la confusion. Il trébucha et tomba un genou à terre, sa lame en griffe de dragon s’enfonçant dans le sol pour l’aider à garder son équilibre.

"Sachiko…" murmura-t-il. "Où es-tu ?"

"Son rôle est terminé, Tonnerre," murmura une étrange voix se répercutant tel l’écho. "N’abandonne pas maintenant. Ton rôle ne fait que commencer. Bientôt, tu comprendras…" Un serpent scintillant sembla apparaître dans les ombres de l’immeuble en flammes. Un œil cristallin se tourna vers Hatsu, cligna, puis disparut.

"Dragon du Vide," gronda Hatsu. "Que nous voulez-vous ?" Il s’avança en titubant, libérant la lame du sol et en balayant les flammes d’un geste, l’épée tenue des deux mains. "Ce n’est pas un foutu jeu, ce sont nos vies ! Laissez-nous tranquille !" Hatsu cria si fort que sa gorge le fit souffrir. Il tituba en arrière, troublé par la chaleur, la douleur, le chagrin, et le pouvoir du sang du Seigneur Hoshi qui courait dans ses veines. Il s’effondra par terre, serrant le katana d’une main, et attendit que le feu le prenne.

Une porte s’ouvrit à l’autre extrémité du couloir. "Il y a quelqu’un ici ?" dit une voix. Une jeune fille avec des cheveux orange foncé passa la tête dans le couloir. Hatsu la reconnut vaguement.

"Togashi Meliko," grommela Hatsu. Sa voix était trop basse. Il savait qu’elle ne pourrait jamais l’entendre. La porte se refermait déjà.

Un petit jappement résonna dans la pièce derrière elle, et une boule de fourrure fit irruption dans le couloir avec un grattement de griffes sur le bois. "Akkan !" cria Meliko. "Ne va pas là !" Elle s’avança dans le couloir pour suivre la chienne.

"Meliko, laisse ce fichu chien !" La grosse voix de Chojin résonna, un peu plus loin dans la pièce. "Nous devons évacuer !"

Le chien esquiva des débris enflammés et sauta par-dessus le corps d’un samurai Dragon pour atterrir sur les genoux d’Hatsu. Ignorant le carnage et la panique tout autour d’elle, la petite chienne se mit à vigoureusement lécher le visage de son maître. Hatsu ne pouvait rien sentir dans la pièce, derrière Meliko. C’était comme un grand vide.

"Akkan," appela à nouveau Meliko, sa voix prise de panique. Elle se dressa sur la pointe des pieds pour voir où le chien était parti, puis ses yeux s’écarquillèrent. "Sept Tonnerres !" s’exclama-t-elle. "Hatsu !" Elle courut dans le couloir, ses mains couvrant ses cheveux.

"Meliko !" cria une autre voix. Daidoji Ishio, le grand Grue qu’Hatsu avait rencontré un peu avant, s’élança dans le couloir juste derrière elle. Un instant plus tard, ils étaient tous les deux à côté d’Hatsu.

Meliko tomba à genoux et plaça une main sur le visage d’Hatsu. Ses yeux étaient plein d’inquiétude. "Hatsu !" dit-elle. "Où est Orin ?"

"En bas," toussa Hatsu. "Il couvre la porte."

Meliko fit un signe de tête, se releva, et courut vers les escaliers. Ishio se releva, surpris. "Euh, Mel ?" dit-il. "On ne devrait pas aider Hatsu ?" Il désigna le détective étendu sur le sol.

Meliko jeta un regard en arrière. "Tu peux t’en occuper. Je vais chercher Orin !" cria-t-elle, en se remettant à courir. "Et n’oublie pas Akkan !" ajouta-t-elle.

"Désolé, Kitsuki," dit Ishio, en aidant Hatsu à se remettre debout avec son bras. "Habituellement nous sommes plus polis pendant les sauvetages, mais je pense qu’elle a un petit faible pour le gaijin."

Hatsu acquiesça, glissant maladroitement son épée dans sa ceinture avec sa main libre. "Ecartez-… moi… du feu…" marmonna-t-il.

Ishio fait un signe de tête et entraîna rapidement Hatsu à l’autre extrémité du couloir. La petite chienne sautillait juste devant eux, indiquant le chemin. La porte s’ouvrit ensuite, et Chojin attendait là, son visage rond couvert d’une expression inquiète. Il prit l’autre bras d’Hatsu lorsque les deux hommes entrèrent. La pièce était petite et sombre, mais remplie d’hommes et de femmes. Les murs étaient peints en une couleur bleue étrange, et Hisojo était assis exactement au milieu, plongé dans une profonde concentration. Hatsu sentit soudain ses idées s’éclaircir en entrant dans la pièce, et le pouvoir de son tatouage déclina. Le feu était parti. Ses forces revenaient rapidement. Il était à nouveau lui-même.

"Je vais chercher Mel !" cria Ishio, quittant à nouveau rapidement la pièce.

"Quel est cet endroit ?" demanda Hatsu, en regardant autour de lui. Dans le couloir, le feu faisait toujours rage. Cette pièce était intacte. Il vit Ishio disparaître dans les flammes.

"Cette salle est proche de la Voie," répondit Chojin à voix basse. Le vieil homme portait une armure verte brillante ; le heaume calé sous un bras. "Ici, nous sommes à l’abri du feu aussi longtemps que l’immeuble tiendra debout. Hisojo essaie d’ouvrir un portail pour l’instant, pour qu’ils puissent s’enfuir vers la Montagne Togashi."

"Ils ?" répondit rapidement Hatsu. "Cela veut-il dire que vous ne partez pas, Chojin ?"

Chojin acquiesça. "Je ne peux pas," dit-il. "Avant que tout ceci ne commence, nous avons placé nos marques, demandant à chaque Dragon de la cité de venir dans cette planque. Si personne ne s’échappe et ne vit assez longtemps pour toutes les retirer, les Grues pourraient tuer tous les Dragons d’Otosan Uchi."

Hatsu acquiesça. "Je vais vous aider," dit-il.

"Oh non," dit Hisojo de là où il était assis, les yeux fermés à cause de sa profonde concentration. "Tu es un Tonnerre, Hatsu, et je pense qu’il est temps pour les Tonnerres d’arrêter de risquer leur vie inconsciemment. Nous avons déjà perdu l’un d’entre vous et je ne sais pas exactement comment nous allons faire pour nous en sortir. Tu vas venir avec moi à la Montagne Togashi, en sécurité."

"Hisojo-" commença Hatsu.

"Taisez-vous, Hatsu," dit Chojin. "La meilleure chose que vous puissiez faire pour nous aider, maintenant, c’est de rester vivant. Lorsque le portail vers la Montagne Togashi s’ouvrira, vous l’emprunterez. Si je dois vous assommer et vous jeter dedans moi-même, je n’hésiterai pas à le faire."

Hatsu croisa le regard du vieux maître d’arme. Il n’y avait aucune exagération, aucune trace d’humour dans ses yeux. Chojin ne ressemblait plus au vieux type obèse et mangeur de chips qu’Hatsu avait rencontré en arrivant dans la cité ; ses yeux avaient tout de ceux d’un guerrier, tout de ceux d’un Dragon. C’est pour ça qu’il avait été entraîné. Il protégerait les Sept Tonnerres, même s’il devait les assommer pour cela.

"Très bien," dit Hatsu avec amertume, en s’adossant contre un mur et en glissant le long de celui-ci pour s’asseoir. "Mais vous devez me promettre quelque chose."

"Parlez," répondit Chojin.

"Ishak a dit qu’une centaine de soldats était en route pour détruire l’Armée de Toturi," dit Hatsu. "Ils doivent être prévenus. Ils se cachent dans un restaurant appelé-"

"Chez Shotai," dit Chojin, en acquiesçant.

"Vous savez ?" les yeux d’Hatsu se refermèrent à moitié.

"Nous sommes le Dragon Caché," répondit Chojin. "Nous avons réussi à apprendre l’une ou l’autre chose au sujet de Rokugan, pendant plus ou moins un siècle d’observation dans l’ombre, mon garçon. Ne vous inquiétez pas. J’irai avertir vos amis dès que j’aurai réussi à sortir d’ici."

"Merci," dit Hatsu avec sincérité.

Chojin se contenta d’un signe de tête et continua à regarder Hatsu.

"Chojin, le portail est sur le point de s’ouvrir," dit Hisojo du centre de la pièce. "Vous devriez sortir maintenant. Etes-vous certain que vous ne serez pas brûlé par le feu ?"

"Ça m’a pris une vie pour forger cette armure," répondit Chojin avec un petit sourire. "Si le feu parvient à m’atteindre alors que je la porte, et bien, je mérite de mourir. Bonne chance, Hisojo. Hatsu."

"Que les Fortunes vous gardent, Chojin-san," dit Hisojo. Ses vieux yeux s’ouvrirent alors qu’il s’inclinait en souriant à son vieil ami. Chojin lui rendit le salut et s’en alla, s’élançant dans le couloir à une vitesse surprenante.

Ensuite, la pièce fut envahie d’une grande lumière, et les Dragons Cachés disparurent.


La camionnette de Shiba Jo s’arrêta devant un grand manoir très impressionnant. Cette demeure se trouvait juste à la sortie de Neo Shiba, et était relativement récente. Une paire de larges portes séparait le manoir du reste de la cité. Celui qui vivait ici était le genre de personne qui pouvait se permettre de se payer de quoi ne pas être dérangé par les étrangers. Jo sortit de la camionnette du côté du conducteur, trottina jusque l’interphone, et attendit d’être reconnu. Une caméra de sécurité pivota dans sa direction.

"Jo," dit le haut-parleur. "Vous êtes revenu. Vous les avez trouvés ?"

Jo acquiesça. Les portes s’ouvrirent soudain, et le yojimbo retourna vers la camionnette. Il regarda autour de lui avant d’entrer à l’intérieur. "Où est Kenyu ?" demanda-t-il. "Il s’est perdu ou quoi ?"

Zin, assise sur le siège passager, se tourna vers lui. Son visage était impassible, mais Jo pouvait deviner à la façon dont ses épaules étaient contractées qu’elle était nerveuse. "Peut-être," dit-elle. "Difficile de dire, avec Kenyu. Il pourrait être en train de visiter. Vous savez, le Gardien des Terres, tout ça…"

Jo fronça les sourcils. "Vous n’avez pas confiance en moi, pas vrai ?" demanda-t-il. "Vous pensez que ceci pourrait être un piège. C’est pour ça qu’il est reparti chercher sa moto tout seul."

La tête de Szash apparut à l’arrière de la camionnette. "Donnez-moi une raison de vous faire confiance, humain, cette cité m’a suffisamment démontré le contraire," grogna-t-il. "Nous nous sommes fait attaquer ! Vous avez attaqué votre propre dirigeant. Vous autres Phénix n’êtes que de pitoyables traîtres."

Jo soupira et entra dans la camionnette en claquant la porte. "Nous ne sommes pas tous comme Gensu," dit-il, en démarrant le véhicule. "Certains d’entre nous sont toujours loyaux envers l’Ame de Shiba, peu importe celui qui en est le détenteur. Comme moi."

"Et comme votre ami ?" dit Zin, en regardant vers le manoir.

"Oui," dit Jo. La camionnette avança et entra dans la propriété. "Vous verrez," dit-il. "C’est un homme bon."

"J’espère pour vous que c’est la vérité," répondit Szash.

Pendant presque une minute, la camionnette roula sur les longues allées de la propriété. Finalement, ils arrivèrent sur une large allée circulaire devant une maison qui était tout simplement à couper le souffle, aussi bien pour sa taille que pour sa beauté. Des pagodes à étages multiples s’élevaient sur le toit et des rampes en spirale menaient aux portes de chacun des cinq étages. Le manoir était d’une conception moderne mais bizarre, et il était peint intégralement en rouge vif.

"Fameuse demeure," dit Zin, relevant les yeux émerveillée. "Elle est encore plus grande que la propriété de Sumi dans la cité."

"Cela peut vous paraître étonnant," dit Jo, "mais Shiba Sato est plus riche que la championne du Phénix."

"Un vassal plus riche que son seigneur ?" gronda Szash. "Je pensais que les choses n’allaient pas de cette façon chez vous, les Rokugani."

"Et bien, nous aimons prétendre que nous sommes toujours dans un système féodal, mais ce genre de choses arrive," dit Jo, en ouvrant la portière et en sortant du véhicule. Il y a bien longtemps, la propriété de Sato était vraiment reculée dans les anciennes provinces du Phénix et a toujours été considérée comme l’une des plus inutiles. Les seules ressources dont elle disposait étaient des veines d’une pierre sans valeur, utilisée principalement pour faire des ornements et des bijoux pour nos costumes. Les Fortunes veillant sur la famille ont légèrement changé la donne après la Guerre des Ombres. Cette pierre sans valeur était en fait du cristal de silicate, qui a soudain été très demandé lorsque les gens ont commencé à découvrir des choses comme les semi-conducteurs et les transistors. Après quelques juteux contrats avec les corporations florissantes de fabrication de tetsukami, la valeur des propriétés familiales est passée de inutile à inestimable. Shiba Sato est né comme étant l’une des neuf plus riches personnes du monde. Il a rendu une bonne partie de sa richesse au clan, mais le fait est qu’il gagne littéralement plus d’argent qu’il ne peut en dépenser. Les intérêts à eux seuls lui permettent de vivre mieux que le Président des Royaumes d’Ivoires."

Zin sortit du véhicule et se déplaça aux côtés de Jo. "Et c’est un de vos amis ?"

"Ouaip," dit Jo en faisant un large sourire. "C’est un vieux yojimbo à la retraite. Je pense que vous allez l’aimer. Il a un caractère très particulier." Jo s’avança et sauta sur la rampe la plus proche, pour se diriger vers le deuxième étage.

Zin et Szash le suivirent. Zin avait l’air dubitative en observant la maison d’un rouge criard. "Pourquoi un homme disposant d’une telle richesse aurait-il travaillé comme garde du corps ?" murmura-t-elle à Szash. "Ça n’a pas de sens."

"Je ne sais pas, mais je dois dire une chose à son sujet," répondit Szash tout en parcourant la rampe. "J’apprécie les goûts architecturaux de cet homme. Je n’ai jamais compris la fascination des Rokugani pour leurs terribles escaliers. Je n’ai jamais réussi à tout à fait m’habituer aux escaliers."

Ils arrivèrent rapidement au deuxième étage, où Jo les attendait devant la porte ouverte. Ils entrèrent dans un grand salon, rempli d’étagères, avec une grande cheminée crépitant sous un écran de télévision de presque six mètres de diagonale. Une grande table en chêne se trouvait au centre de la pièce. Un vieil homme desséché en combinaison orange était assis dans une chaise roulante près de la table, mangeant des biscuits venant d’un petit sachet, tout en parlant avec Iuchi Kenyu.

"Kenyu !" s’exclama Zin. "Que faites-vous ici ?" Kenyu fit un timide sourire de là où il était assis.

"Hu hu," gloussa le vieil homme. "Les gardes l’ont attrapés alors qu’il rôdait à l’extérieur, sur la moto, alors ils l’ont invité à l’intérieur. Asseyez-vous, asseyez-vous !" Il fit un large geste en direction de la table. Il y avait deux chaises et un énorme pouf.

"Zin, Szash, voici Shiba Sato," dit Jo. "Shiba-sama, voici la Zin et le Szash." Shiba Jo s’inclina profondément devant le vieil homme puis s’assit. Zin fit de même. Szash posa un regard curieux sur le pouf, puis s’enroula maladroitement au creux de celui-ci.

"Vous aimez ce pouf ?" demanda le vieil homme, en se penchant vers le naga. "Je l’ai spécialement commandé lorsque j’ai appris que vous viendriez ! Wow. De vrais nagas. J’ai entendu des histoires à votre sujet, mais je n’avais jamais espéré en voir un en vrai, alors deux, vous n’imaginez pas. En chair et en os, en plus ! C’est vraiment une journée incroyable."

"Que nous voulez-vous ?" demanda Szash sans ambages, ses yeux rouges rivés sur le vieil homme tandis qu’il pliait les doigts.

Le sourire de Shiba Sato s’effaça, alors qu’il était en train de mâcher un biscuit. "Tous les humains ne veulent pas quelque chose, Szash," dit-il. "C’est de la généralisation. C’est comme si je disais que tous les naga sont des monstres xénophobes et cruels. C’est faux, n’est-ce pas ? Un biscuit ?" Il tendit le sachet vers le naga.

"Non merci," siffla Szash. "Mon expérience me prouve qu’en dehors de rares exceptions, les humains n’offrent jamais leur aide à moins d’une promesse de récompense. Qu’est-ce qu’un homme comme vous pourrait vouloir d’un groupe de réfugiés comme nous ?"

Sato hocha la tête, puis prit un autre biscuit dans le sachet. "Alors, considérez-moi comme une rare exception. Je ne veux rien. Je n’ai besoin de rien. Ai-je l’air de manquer de quelque chose ?"

"S’il vous plaît, excusez-les, Shiba-sama," dit rapidement Jo. "Ils ont traversé beaucoup de difficultés et-"

"Je le sais, et je vous ai déjà dit un millier de fois de m’appeler Sato !" dit Sato d’un ton laconique. "Le naga m’a posé une question, et je vais y répondre ! Szash," il se tourna vers le naga. "Vous voyez cette maison, n’est-ce pas ? L’avez-vous bien regardée de l’extérieur ?"

"Un vrai monument à l’extravagance humaine," fit Szash en acquiesçant.

Sato haussa les épaules. "La faute de grand-père Toma," rit-il. "C’est lui qui l’a conçue. Ne jamais construire deux étages quand on peut en faire cinq. Ne jamais mettre un étang à poissons quand on peut mettre un manège. Toma était comme ça. Savez-vous quand j’ai déménagé ici ?"

Szash se contentait de regarder le vieil homme, les yeux affichant son ennui.

"Il y a dix ans," répondit Sato. "J’ai été obligé. La douleur dans mes jambes était devenue si intense que je ne pouvais plus les sentir. Avant ça, j’avais vécu toute ma vie dans une caserne dans les anciennes terres Shiba."

"Dans une caserne ?" demanda Zin.

"J’étais yojimbo," dit Sato, en relevant le menton avec une pointe de fierté. "Notre famille a fait office de yojimbo pendant deux mille ans. Le Jour du Tonnerre ne nous a pas arrêtés. Le fait que le Crabe nous ait pris notre devoir vis-à-vis des Isawa ne nous a pas découragés. Même l’arrivée de la richesse ne nous a pas détournés de notre tâche, bien que cela fût de justesse. Vous voyez, pour ma famille, il n’a jamais été question d’être nécessaire ou d’être désiré. Bon sang, je suis un Shiba, et si je suis vivant, alors la seule raison pour laquelle j’existe est parce que je protège l’Ame. Rien de plus. L’argent est une distraction amusante pour un vieil homme, mais c’est tout. Sans loyauté, sans honneur, sans famille, vous n’avez rien. C’est une chose que ce bâtard de Gensu n’arrivera jamais à faire entrer dans son crâne. Un biscuit ?" Il tendit le sachet à Zin. "Ils sont très bons. Je suis propriétaire de la société qui les fabrique."

"Merci," dit Zin, en prenant un biscuit avec un sourire.

"Et merci pour votre aide," dit Kenyu. "Nous serions toujours cachés dans une ruelle, sans vous."

Sato fit un large sourire. "Un prêté pour un rendu," dit-il. "Shiba Ikuyo est ma petite-fille, et sans vous, Licorne, elle serait morte. C’était le moins que je puisse faire. Je vous remercie. Jo vous remercie. La famille Shiba entière vous remercie, Kenyu. Enfin, au moins ceux qui méritent encore de s’appeler Shiba."

Kenyu le dévisagea pendant un moment, puis un air malicieux s’afficha soudain sur son visage. "Hé, Sato-sama," dit-il. "Vous êtes aussi dans le domaine de la publication ?"

"Je suis dans tous les domaines," répondit Sato. "J’ai beaucoup de temps libre."

"Cool," dit Kenyu. "Vous voyez, j’écris un livre, et-"

"Nous n’avons pas le temps pour ça," grogna Szash. "Sato, je dois admettre que vous avez l’air sincère, mais ce ne sont que des mots. Il est temps de prouver votre sincérité. Qu’avez-vous l’intention de faire pour nous aider à retrouver Sumi et à rentrer à Otosan Uchi ?"

"Moi ?" Sato cligna des yeux. "Euh, je ne sais pas. Je n’ai jamais été très créatif. Les soldats et les magnats de la finance n’ont pas besoin de l’être, ils ont tous les deux des gens pour leur dire ce qu’ils doivent faire. Je suis, d’un autre côté, très, très riche. Dites-moi de quoi vous avez besoin pour la récupérer, et je vous procure tout."

"Sato-sama, êtes-vous certain de vouloir vous impliquer dans ceci ?" demanda Jo. "Shiba Gensu est un homme très puissant. Il est techniquement le dirigeant de la famille Shiba et il a un nombre impressionnant de partisans en ville. Vous prenez un grand risque en nous aidant."

"Bah, je n’ai pas peur de Gensu," Sato posa son sachet de biscuits à côté de lui. "Il a peut-être beaucoup d’alliés, mais il n’a pas d’honneur, et un adversaire qui se bat sans honneur se vaincra lui-même. Shiba lui-même a prononcé ces paroles. Et souvenez-vous d’une autre chose que Shiba a dit : il est toujours bon d’avoir des amis riches."

Kenyu afficha un rictus. "Shiba n’a jamais dit ça," dit-il.

Sato regarda Kenyu d’un air sévère pendant un moment, puis fit un clin d’œil. "Eh bien, il l’aurait dit, s’il y avait pensé. Un biscuit ?"


"Tu penses que Tengyu ne va pas s’emporter à l’idée de tous ces rônins en liberté dans le Kyuden ?" dit Hayato, avachi dans le siège d’artilleur de Ketsuen.

"Il faudra bien qu’il fasse avec," répondit Yasu, tout en regardant l’écran de contrôle vert pâle de la Machine de Guerre. "Ginawa et les autres nous ont aidés lorsque nous en avions besoin, et ils ont réparé Ketsuen. Et en plus, Asahina Munashi ne les aime pas. S’il le fallait, je me battrais avec Fu Leng pour empêcher cette tarlouze d’obtenir ce qu’il veut." Le Quêteur ricana.

Les deux Crabes restèrent silencieux un moment, observant l’écran alors que Ketsuen avançait dans les eaux calmes et sombres de la Baie du Soleil d’Or. A leur droite apparut le mât brisé d’un ancien navire. Un banc de poissons blancs fut éclairé par les projecteurs de la Machine de Guerre pendant un instant, puis ils disparurent sur le côté. Hayato plissa le front, pensif.

"Yasu, qu’est-ce qui est arrivé à Kamiko et aux Daidoji, à ton avis ?" demanda l’éclaireur.

Yasu hocha la tête. "J’essaie de ne pas y penser," répondit-il. "Je suis sûr que c’est pas joli à voir."

"Ça a joliment foiré," répondit Hayato. "Et ça ne te tracasse pas ? Tu ne te demandes pas ce qu’il a pu leur faire ?"

"Ecoute, Hayato, tu me connais mieux que ça," dit Yasu. "Kamiko est une amie. Elle a gagné mon respect lors de la tentative d’assassinat. Et c’est pas toutes les filles qui foutent leur poing dans la figure d’un mort-vivant. Si elle a de la chance, elle est morte maintenant. Et sinon, je préfère ne pas penser à ce qui lui est arrivé. Si j’ai l’air insensible, là, crois-moi, ce n’est pas vrai. Je suis très, très, très, très, très, très mécontent. Si j’arrive à remettre la main sur Munashi, cette tarlouze va comprendre à quel point je suis en colère, peu importe le nombre de petites filles-oni de neuf ans qu’il mettra sur mon chemin."

Hayato éclata de rire. "Je n’aimerais pas être à la place de Munashi lorsque tu lui mettras la main dessus," dit-il. "Je n’ai jamais vu quelqu’un te mettre de mauvaise humeur à ce point-là."

Yasu jeta un regard rapide vers Hayato. "Hayato, Munashi ne m’a pas encore vu de mauvaise humeur."

Un soudain grésillement émergea du panneau de contrôle de la Machine de Guerre, arrachant un regard intrigué à Hayato. Il jeta un coup d’œil vers Yasu, puis se tourna à nouveau les commandes.

"Quoi ?" demanda Yasu. "C’était quoi ça ?"

"J’sais pas," répondit l’éclaireur. "Ça aurait dû être un message du Kyuden Hida. Mais non, c’était pas ça." Hayato se pencha sur le panneau de contrôle, tapotant plusieurs fois sur une touche clignotante. "Ketsuen à Hida. Répondez, Hida. Terminé."

Ils attendirent quelques instants. Rien.

"C’est pas bon," dit Yasu. "Je pensais que ce qui bloquait les transmissions du Kyuden vers la cité n’affectait pas Ketsuen."

"C’est pareil pour moi, mec," répondit Hayato. "C’est vraiment pas normal." Ils pouvaient à présent voir la forme sombre du Kyuden se dessiner au-dessus d’eux, comme un grand nuage noir à la surface de l’eau. "Aucune des portes sous-marines menant aux baies d’arrimage n’est ouverte. Je ne vois aucune lumière non plus. On essaie de rentrer ?"

"Non," dit Yasu, son regard était glacial et sérieux, alors qu’il levait les yeux vers la surface. "Je vais tenter de faire surface. Il faut qu’on ait un aperçu de la situation avant de rentrer."

Hayato acquiesça. Yasu tira sur les commandes et Ketsuen répondit lentement, remontant vers la surface avec une rapidité et une grâce surprenantes. Quelques instants plus tard, le robot de métal bleu apparut à la surface de la Baie du Soleil d’Or, la fente noire qui lui servait d’œil rivée sur l’île artificielle qu’était le Kyuden Hida. Yasu et Hayato ne dirent pas un mot, mais fixèrent avec horreur ce qu’ils avaient sous les yeux.

Le Kyuden Hida était en flammes.


Ryosei avançait dans les couloirs sombres du Palais de Diamant, traversant des passages oubliés ainsi que des pièces assombries et inutilisées depuis longtemps. Elle avait vécu ici sa vie entière, et avait souvent exploré le Palais lorsqu’elle s’ennuyait. Bien qu’elle ne se soit aventurée que très récemment dans les salles gigantesques des Agasha, elle connaissait des passages secrets et des itinéraires dissimulés dont la plupart des historiens impériaux ne se doutaient même pas l’existence. Elle suivait l’un de ces passages pour l’instant, le cœur serré. Bien qu’elle ait déjà emprunté ce passage de nombreuses fois, elle n’avait jamais ressenti la terreur, la tension, la crainte absolue qu’elle éprouvait à cet instant précis.

"Que crois-tu être en train de faire ?" dit une voix venant des ombres derrière elle.

Ryosei tourna sur elle-même, les yeux écarquillés. "Qui ?" appela-t-elle, en sortant un petit couteau de sa robe.

Isawa Saigo tendit les mains devant lui, tout en trébuchant. "Hé, c’est seulement moi !" dit-il rapidement. "Où cachais-tu ce truc ?"

"Secret de famille," dit-elle, en escamotant le couteau. "Mon père m’a montré ça, un jour. Je ne l’avais jamais porté jusqu’à maintenant."

Saigo soupira. "Tu veux aller voir ton frère, n’est-ce pas ?"

Ryosei acquiesça. "Il le faut, Saigo. Je dois découvrir ce qui lui est arrivé."

"Tu sais ce qui lui est arrivé," dit-il. "Munashi l’a transformé en une sorte de monstre. Il est sur le point de déclencher sa colère sur tous les pays du monde."

Elle hocha la tête. "Kameru n’aurait jamais déclaré la guerre. Pas le Kameru que je connais. Je dois le voir, découvrir comment le rejoindre. Il y a certainement un moyen de le faire revenir à la raison."

"Je ne peux pas mettre en doute ton courage, mais ne penses-tu qu’on mettrait plus notre temps à profit en essayant de trouver un moyen de sortir d’ici ?" demanda-t-il.

"Hors du Palais ?" demanda-t-elle.

"Hors de Rokugan !" répondit Saigo. "Demain, nous pourrions ne plus être vivants ! Il n’y a pas besoin d’être prophète pour s’en rendre compte ! Tu ne parviendrais pas à croire la vision que j’ai eue. Ryosei, le Palais est condamné."

"Condamné ?" demanda-t-elle.

"Condamné !" répéta Saigo. "Pas de ’si’, de ’et’ et de ’ou’. Il n’y a aucune alternative possible. Ce n’est pas un futur qui peut être changé. C’était la prophétie la plus pure, la plus concise que j’ai jamais eue. Le Palais de Diamant va être totalement détruit. Je ne sais pas si Otosan Uchi le sera également, mais je ne veux pas rester ici pour voir ça ! Nous devons sortir d’ici !" Il prit sa main dans la sienne et tenta de la tirer à elle, mais elle ne bougea pas. Elle se contentait de le regarder, les yeux tristes et froids.

"Je ne peux pas laisser Kameru, Saigo," dit-elle. "Si j’étais dans son cas, il ferait la même chose. Je dois rester ici avec lui."

"Et si c’était son destin de mourir ici ?" demanda Saigo.

"Alors, je suppose que c’est le mien aussi," dit-elle, en serrant plus fort la main de Saigo. "Je suis désolée, Saigo, mais je ne peux pas partir. Pas maintenant. Je dois le faire."

Enervé, Saigo voulut glisser sa main libre dans ses cheveux. Il tiqua lorsque sa main ne les trouva pas et se mit à rire. "Je ne suis toujours pas habitué à cette nouvelle coupe de cheveux," dit-il, en regardant vers le sol. Il resserra lui aussi sa main.
"Saigo," dit-elle. "Si tu veux partir, fais-le. Je comprendrai. Je ne peux pas voir ce que tu vois. Si je pouvais avoir tes visions, peut-être qu’elles me donneraient envie de partir, moi aussi."

Saigo acquiesça, le regard toujours orienté vers le sol. Ses yeux semblèrent s’humidifier. "Je vais rester," dit-il.

"Mais je croyais que tu disais-" commença-t-elle.

"Je sais ce que j’ai dit," répondit-il, toujours sans relever les yeux. "Je sais que c’est vrai. Mais il est important que je reste avec toi."

"Saigo ?" dit-elle, en se rapprochant de lui, de la curiosité se lisait sur son visage. "Il y a quelque chose que tu ne me dis pas, n’est-ce pas ?"

"Tu sais quoi ?" dit-il, en faisant tourner sa main dans la sienne, "J’ai entendu un jour une histoire amusante. C’était celle d’une fille qui était maudite par les dieux, et qui pouvait voir l’avenir. Ses prophéties étaient toujours vraies, mais personne ne la croyait. Et plus elle tentait de prévenir les gens à propos des choses terribles qui allaient leur arriver, plus les choses se terminaient mal. Chaque fois que j’entends cette histoire, je me retrouve dans le rôle de cette petite fille. Ouais, sauf que je ne suis pas une petite fille, tu vois. J’ai un peu plus de vingt ans, je suis un ex-drogué au Lait-D, et je suis amoureux d’une Princesse Impériale, mais bon, tu vois ce que je veux dire."

"Je sais ce que tu veux dire," rit Ryosei. "Saigo, je crois en tes prophéties. Et tu le sais."

"Ce n’est pas ça le problème," dit Saigo, en relevant la tête avec un sourire étrange. "Le fait est que tous ceux qui naissent prophètes apprennent cette histoire. Nous la connaissons tous. C’est pour cette raison que nous agissons ainsi, que nous parlons de cette façon. C’est la raison pour laquelle nous déformons toute chose, que nous camouflons nos paroles derrière des énigmes. Cette histoire est un avertissement. Et je suis le pire de tous, je parie. Je suis un couard. Je me suis caché la majeure partie de ma vie dans un brouillard provoqué par la drogue. J’ai passé la plus grande partie de ma vie à me dissimuler de la vérité."

"Mais maintenant tu ne te caches plus," dit Ryosei, en touchant ses lèvres avec le bout de ses doigts. "Et tu n’es pas un couard. Tu m’as sauvé, tu t’en souviens ?"

"Et j’ai condamné le reste de Rokugan," dit-il, en plaçant doucement ses mains sur ses épaules. "Ce n’est pas ça que je veux dire. La vérité, c’est qu’il n’y a pas d’énigmes. Quand un prophète veut voir l’avenir, il le voit. Nous pouvons le voir aussi clair, aussi froid, et aussi éclatant que je te vois maintenant. La plupart du temps, notre esprit embrume notre vision pour que nous n’ayons pas à nous tracasser de la douleur et du doute que nous pourrions ressentir si les gens ne nous croient pas. Mais parfois, c’est très clair."

"Saigo, qu’est-ce que tu veux dire ?" demanda-t-elle, inquiète. "Je ne t’ai jamais entendu parler comme ça."

"Ryosei, je dois te dire quelque chose maintenant, et si tu ne me crois pas, ce n’est pas grave. Est-ce que tu me promets de m’écouter ?" Saigo tenait fermement sa main et attendait sa réponse.

"Oui," dit-elle, "Je te le promets."

"C’est pour ça que je veux vraiment partir," dit Saigo. "Pourquoi je veux quitter Rokugan."

"Vas-y," dit-elle.

"Otosan Uchi va être détruite," répondit Saigo.

"Je le sais, Saigo," dit-il, en retenant un petit rire. "Tu m’as déjà racontée ta vision au sujet des Tonnerres."

"Non, Princesse," dit Saigo. "Otosan Uchi va être détruite demain."

"Oh," dit-elle. Yoritomo Ryosei devint soudain très pâle.

"Ouais," Saigo acquiesça rapidement. "Si tu veux rester, je resterai avec toi, mais je préfèrerais ne pas connaître une mort glorieuse. Alors, s’il te plaît, est-ce qu’on pourrait sortir d’ici ? Je ne me sens pas prêt pour l’apocalypse."

Ryosei réfléchit à tout ça pendant un long moment, puis se tourna à nouveau vers Saigo. "Non," dit-elle. "Nous ne pouvons pas partir. Pas encore."

Saigo acquiesça tristement. "J’étais sûr que tu dirais ça. Allons parler à ton frère."


"Il est en retard," dit Zou, dissimulant à peine la suspicion dans sa voix.

"Patience, Zou," dit Oroki, en s’appuyant contre la carrosserie de son Otaku Vehement noire. Au loin, on pouvait entendre le gémissement du monorail qui approchait. Des personnes se pressaient sur le parking, tout autour d’eux, portant des bagages ou emmenant des enfants vers la station de train. La plupart faisaient un large détour pour éviter le Scorpion masqué et son garde du corps vêtu de noir. Ces gens quittaient Otosan Uchi pour fuir les ennuis, et ce n’était pas pour en chercher d’autres en chemin.

Zou allait et venait, les yeux parcourant la foule à la recherche d’une menace éventuelle. Ses épaules trahissaient sa tension. Il ressemblait à une bête sauvage, prête à bondir à n’importe quel moment. "Nous n’aurions pas dû venir seuls, Oroki-sama," dit Zou d’un ton laconique. "Nous aurions pu emmener les autres du Labyrinthe-"

"Dans quel but ?" demanda Oroki. "Pour nos vrais ennemis, un millier de bushi Bayushi ne ferait aucune différence. Les seules armes qui comptent sont ta force et le Migi-Hidari. Ensemble, nous avons tout ce dont nous avons besoin. Toute autre personne combattant à nos côtés ne ferait que gaspiller sa vie."

"Mais si nous devons combattre, je préfèrerais que ça soit en terrain familier, Oroki-sama," dit Zou.

"C’est vrai, mais nous ne pouvons espérer mieux qu’ici," dit Oroki. "De plus, ce n’est pas vraiment un terrain neutre. Nous avons des contacts ici. Je connais les nuances. J’aurais préféré le Labyrinthe, mais malheureusement, le Lion n’aurait jamais été assez fou pour accepter de nous rencontrer là-bas. Pas s’il est celui que je crois. Bah, même s’il ne l’est pas, par Jigoku. Quel fou voudrait rencontrer un Scorpion dans son antre à part Kitsuki Hatsu ? Oh, comme nos journées à jouer aux policiers et aux voleurs avec Kitsuki Hatsu me manquent. L’Armageddon est trop compliquée pour un homme simple comme moi."

Zou acquiesça, et se remit à marcher. Il ne voulait pas continuer d’en débattre avec Oroki. Si son maître voulait s’expliquer, il le ferait, c’était aussi simple que ça.

"A mes yeux, il y a peu de possibilités," dit Oroki. "Comme je l’ai découvert lors de mes premières investigations avec ’feu’ Hatsu, il y a quatre importants consommateurs de circuits tetsukami dans la cité, et donc, des individus avec une relation potentielle avec le Briseur d’Orage. Je peux me retirer de l’équation pour l’instant, puisque je suis raisonnablement certain que je ne suis pas le Briseur d’Orage. Les Sauterelles ne sont également plus à prendre en compte, puisqu’ils ont eu la gentillesse de s’éliminer eux-mêmes. J’en conclus donc que le candidat le plus probable est Kitsu Ikimura, le créateur de la Machine de Guerre Akodo. Et comme Daniri est le pilote de la dite Machine de Guerre, il est raisonnable de penser qu’il pourrait savoir quelque chose."

"Mais n’y a-t-il pas un autre suspect ?" demanda Zou. "Vous aviez dit qu’ils étaient quatre."

"Bien sûr," répondit Oroki. "Mais comme Hoshi Jack est le descendant de Shinsei, je lui accorde le bénéfice du doute."

"Oh," dit Zou, en riant. "Désolé."

"Ne le sois pas," dit Oroki, les yeux soudain fixés sur la sortie du parking. "Tiens-toi prêt, plutôt. Notre ennemi pourrait être partout. Je pense que voici celui que nous attendions."

Un grand camion manœuvrait pour rentrer sur le parking, se frayant maladroitement un chemin entre les rangées de véhicules. Le conducteur semblait manifestement lutter contre son volant, peu habitué à conduire un véhicule aussi grand. Oroki se tourna pour murmurer un ordre à Zou, mais le garde du corps avait déjà disparu dans les ombres. Oroki se mit à marcher d’un pas tranquille en direction de la station 14. Il voulait rencontrer l’Akodo là-bas, à l’intérieur, au milieu d’une foule, là où il ne pourrait pas emporter sa Machine de Guerre. Bien qu’il serait amusant de voir Zou démonter Akodo à mains nues, il n’y avait pas de raison de laisser la situation s’aggraver à ce point.

L’intérieur de la station monorail était unique, un étrange mélange de vieux Rokugan et de nouveau. Les colonnes étaient empruntées à l’architecture Amijdal, mais les escaliers en bois laqué et les lanternes étaient du style dynastie-Hantei. Des panneaux publicitaires clignotaient ici et là, annonçant les dernières sorties en matière de cinéma et les dernières nouvelles. (La Fureur des Usagi II allait sortir dans trois jours, et la déclaration de guerre du Prince Kameru était partout.) Les gens se pressaient pour rentrer chez eux, achetant leur ticket ou se dépêchant pour aller attendre leur train. Comme d’habitude, il y avait plus de gens qui achetaient des tickets pour quitter Otosan Uchi que pour y revenir. L’endroit entier avait un air de changement, de concentration, un but précis. Oroki aimait cet endroit. Même pour le Petit Jigoku, surtout pour le Petit Jigoku, la station monorail avait un petit quelque chose de particulier.

Le Scorpion sourit lorsque les détecteurs de métaux se déclenchèrent lorsqu’il les franchit. Il fit un signe de tête à l’un des gardes de la sécurité qui répondit en se renfrognant et en l’ignorant. Oroki noterait cette réaction dans ses registres ; ces hommes agissaient comme on leur avait dit de le faire. Il faudra qu’il augmente les pots-de-vin en conséquence. Oroki s’arrêta juste assez pour qu’un garde fasse semblant de le fouiller, puis il se perdit dans la foule.

Quelques instants plus tard, il vit l’Akodo. La crinière blonde comme à son habitude, Daniri s’avança entre les portes de la station monorail. Etonnamment, personne ne réagit à sa présence. Il y avait tellement de gens qui imitaient Akodo Daniri dans la cité que plus personne ne réagissait dans un lieu public comme celui-ci. Le vrai Akodo Daniri n’avait aucune raison de venir ici. Daniri acheta un ticket, s’avança à travers le détecteur de métaux, et s’enfonça dans la station, observant la foule derrière ses lunettes de soleil miroir. Oroki attendit simplement là où il se trouvait, jusqu’à ce que Daniri s’approche de lui.

"Ça fait une sacrée trotte depuis le Petit Jigoku, n’est-ce pas ?" demanda Oroki, les bras croisés sur sa poitrine tout en étant le dos appuyé contre une large colonne. Il tentait d’avoir l’air confiant et relaxé, tout en ayant le dos protégé. Il y avait un passager dans le camion de Daniri, et Oroki ne le voyait pas pour l’instant. Il voulait ne courir aucun risque.

"Vous," dit Daniri, en ôtant ses lunettes de soleil et se tournant vers Oroki. "Vous êtes celui qui vouliez me rencontrer ici ? Un Scorpion ?" Daniri fit un pas en arrière.

"Je suis Bayushi Oroki, ça fait longtemps, Danjuro," répondit Oroki, en levant un doigt.

"Que voulez-vous ?" répondit Daniri, en s’arrêtant là où il était. Il semblait irrité, confus, mais pas sûr de pourquoi il était ici. "Et appelez-moi ’Daniri’. Seule ma famille m’appelle Danjuro."

"Vous avez votre masque, j’ai le mien," répondit Oroki avec un petit haussement d’épaules. "Je recherche un individu appelé le Briseur d’Orage. Vous allez me dire ce que vous savez à son sujet."

"Rien," dit Daniri, en jetant un coup d’œil vers la sortie et en soupirant. "Désolé. C’est tout ce que vous vouliez ?"

Oroki s’interrompit. Il s’était préparé à un refus, même à une violente discussion, mais ceci était étrange. Le Lion ne semblait même pas se soucier de cette accusation. "Vous savez de qui je parle, bien sûr," dit sèchement Oroki.

Daniri reposa les yeux sur le Scorpion. "Ouais, ouais," répondit-il. "Le taré qui est supposé être derrière les Sauterelles et tout ça. Celui qui s’amuse à coller des trucs dans la tête des gens." Il tapota sa tempe avec un doigt. "Désolé, je ne sais rien. J’ai mes propres problèmes. Je m’en vais maintenant." L’acteur fit demi-tour.

"Attendez !" siffla Oroki. Daniri se retourna, confus.

"Ouais ?" dit le Lion, souleva un sourcil en remettant ses lunettes.

"Ça ne peut pas être une coïncidence," dit Oroki, en se redressant et lançant un regard furieux au Lion. "La technologie tetsukami des Machines de Guerre est en avance d’une dizaine d’années sur tout ce qui se fait d’autre dans l’Empire. C’est forcément lié d’une manière ou d’une autre aux tetsukansen. Vous êtes lié au Briseur d’Orage, que vous vouliez le reconnaître ou non. Il n’y a pas d’autre solution."

"Désolé, Scorpion," dit Daniri avec un petit rire. "Vous devez vous planter. Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, par Jigoku. Mais tant que j’y suis, vous voulez un autographe ?"

"Non," dit Oroki, les yeux se refermant à moitié. "Je ne veux pas un autographe. Prenez garde à vos arrières, Lion."

Daniri acquiesça. "Je ne suis pas un Lion," dit-il. "Et faites attention vous aussi." Il s’éloigna.

Oroki serra les dents de frustration en regardant Daniri s’en aller. Comment pouvait-il s’être trompé ? Il n’y avait pas d’autre conclusion possible. Aucune autre possibilité, sauf si Shinsei était le Briseur d’Orage, et ceci était tout simplement ridicule. Est-ce que le Lion avait tout simplement menti ? Oroki se considérait comme un excellent juge de la vérité, et soit Daniri était le menteur le plus doué qu’il avait jamais rencontré, soit il avait commis une erreur de jugement. Certes, Daniri était un acteur, même si c’était seulement un acteur de films d’action. Il était doué pour se faire passer pour ce qu’il n’est pas, d’ailleurs, n’a-t-il pas prétendu être un samurai pendant une période plutôt longue ? Personne ne s’en était douté ni ne l’avait suspecté. Manifestement, il était encore en train de mentir.

Oroki sortit un petit téléphone cellulaire de sa poche intérieure, le dépliant et posant l’appareil contre son oreille. "Zou," dit-il. "Daniri va bientôt sortir de la station. Je veux que tu le suives. Va voir où il se rend."

"Oui, monsieur," répondit Zou. "Je…" Il y eut un long silence à l’autre bout de la ligne.

"Zou ?" dit Oroki. "Zou, que se passe-t-il ?"

"Sept Tonnerres," jura Zou. "Oroki-sama, vous devez sortir de là !"

La station monorail fut soudain secouée par un coup de tonnerre, et la large fenêtre principale fut illuminée par une boule de feu orange qui explosa dans le parking.

"Hum, un nouvel élément," dit Oroki. "Zou, je te rappelle plus tard." Oroki rangea calmement son téléphone dans sa poche tout en se frayant un chemin dans la foule.


Sumi était furieuse.

Jamais elle n’avait été traitée si rudement, de façon aussi humiliante. L’image de l’Inquisiteur Asako Yao brûlait dans son esprit. Elle n’en était jamais arrivée à détester quelqu’un aussi vite que Yao. Après l’avoir placée sous détention et l’avoir emmenée hors du domaine de Shiba Gensu, son masque de politesse avait rapidement décliné. Il l’avait faite emmener par deux grandes brutes sans nom qui obéissaient à tous ses ordres. Ceux-ci l’avaient emmenée dans un petit temple abandonné près d’Eikisaku et l’avaient enfermée dans une cellule dans un sous-sol similaire à un cachot. Les trois hommes l’avaient fouillée, dépouillée, et interrogée impitoyablement pendant trois heures sur son voyage dans la forêt de Shinomen. Ils l’avaient cuisinée sur tous les détails qui pouvaient laisser sous-entendre qu’elle avait utilisé de la maho ou indiquant un complot afin de déshonorer le clan du Phénix, s’emparant des détails les plus anodins comme s’ils étaient des preuves irréfutables. Ce n’est qu’une fois l’interrogatoire terminé qu’elle fut autorisée à s’habiller, et elle ne reçut qu’un t-shirt en loques et un short. Elle pouvait entendre Yao chanter des sutras dans le temple, à l’étage. L’homme était fou. Il était incroyablement paranoïaque, et convaincu qu’elle était au cœur d’une quelconque sombre conspiration contre le Phénix.

"Je n’ai pas peur de vous, Sumi," avait-il dit en fermant sa cellule. "Tous les secrets que vous gardez dans votre cœur corrompu seront bientôt miens."

Lorsque tout ceci serait terminé, Sumi se jura qu’elle donnerait une raison à Yao d’avoir peur d’elle. Malheureusement, elle ne pouvait rien faire pour tenir cette promesse pour l’instant. La cellule était plongée dans l’obscurité, et toute tentative pour utiliser sa magie s’était révélée infructueuse. D’une manière ou d’une autre, le temple était coupé de tout contact avec les kamis. Elle savait que dans certains endroits du vieil Outremonde, les efforts déployés pour nettoyer la terre de la Souillure avait arrachés toutes formes d’énergie spirituelle, laissant des zones de "magie morte". Elle était sans doute dans l’une d’entre elles. Elle avait aussi essayé d’invoquer Ofushikai plusieurs fois. Mais ça avait également échoué.

Un étrange cliquetis métallique résonna dans les ténèbres. Sumi réalisa que quelqu’un ouvrait la porte de sa cellule. Elle pouvait toujours entendre Yao chanter. Elle s’accroupit, ce qui était le mieux qu’elle puisse faire dans cette minuscule cellule. Une lumière brillait dans le couloir, et elle vit le visage carré et cruel d’un des deux gardes. Il souriait.

"Qu’est-ce que vous voulez ?" demanda Sumi, croisant les bras devant sa poitrine pour couvrir ce que les vêtements en lambeaux de Yao ne pouvaient pas.

"M’excuser pour vous faire perdre votre temps," répondit le garde.

"Quoi ?" dit-elle. Un espoir étincela soudain en elle. "Vous êtes ici pour m’aider ?"

"En quelque sorte," répondit-il, en braquant sa lampe de poche vers son visage. "Vous vous êtes bien débrouillée contre Yao. Vous avez très bien répondu à toutes ses questions, sans vous incriminer à aucun moment. Il a même été plus ou moins convaincu que vous n’êtes pas ce qu’il pensait que vous soyez, et ce n’était pas facile. Félicitations."

"Alors il va me laisser partir ?" demanda-t-elle.

L’homme hocha la tête. "Non," dit-il. "Il va faire appel à un ami, un type qui est un vrai expert de la torture et de l’humiliation. Yao sait ce qu’il veut entendre, et il ne s’arrêtera pas tant qu’il n’aura pas eu les réponses qu’il veut. Vous pouvez penser que vous avez vécu un sale moment, là, mais c’était un vrai pique-nique à côté de ce qui vous attend. C’est moche. Vous êtes plutôt mignonne. Mais vous ne le serez plus lorsqu’ils auront terminé."

Sumi lui lança un regard mauvais. "Alors vous êtes venu ici pour glousser."

L’homme hocha de nouveau la tête. "Non," répéta-t-il. "Aussi marrant que ça puisse être de voir le tortionnaire à l’œuvre, ça ne colle pas vraiment au planning. On a besoin de vous à Otosan Uchi. Je vais faire en sorte que vous y arriviez, ce soir."

Sumi sembla confuse. "Alors, vous êtes venu pour m’aider ?"

L’homme se contenta de sourire. Sa poitrine se mit soudain à gonfler, mais il souriait toujours. Un craquement sinistre se fit entendre au niveau de son torse, et une tache sombre s’agrandit sur sa chemise. L’homme baissa les yeux puis les releva pour la regarder, et il sourit encore plus largement. "Asahina Munashi vous envoie ses vœux," dit-il. La poitrine de l’homme se déchira soudain, aspergeant Sumi et la cellule d’un sang noir. L’homme hurla et tomba à genoux, puis s’effondra, mort. La porte de la cellule se déverrouilla et s’ouvrit.

Sumi s’avança en titubant dans le couloir, étourdie et choquée. Elle baissa les yeux vers l’homme, mais il était déjà mort. Sa chair était boursouflée et pourrie, ses organes internes desséchés comme s’ils étaient restés des semaines au soleil. Un rire étouffé envahit le couloir tandis qu’une poignée de créatures vermiformes noires de la taille de poissons rouges s’extirpèrent en rampant hors de la cage thoracique de l’homme et disparurent dans les interstices du sol de pierre. Sumi fit un pas en arrière lorsqu’elle réalisa que chacun des vers avait un visage humain, et que le rire venait de chacun d’eux. Un instant plus tard, ils avaient disparus. Par Jigoku, qu’est-ce que c’était ? Des bruits de pas descendant l’escalier à toute vitesse attirèrent son attention, et elle releva les yeux juste à temps pour voir Asako Yao et l’autre garde arriver dans le couloir.

"Amaterasu !" s’exclama Yao, la mâchoire s’ouvrant d’horreur en voyant ce qui était arrivé à son garde. Il désigna Sumi du doigt. "Tsukai !" L’homme à côté de Yao sortit un petit appareil noir de sa ceinture et le pointa vers Sumi.

Sumi savait qu’elle n’arriverait jamais à se justifier, alors elle attrapa la lampe de poche sur le corps du garde tué et elle chargea les deux hommes en hurlant. Et c’est tout ce qu’elle réussit à faire avant que l’aiguillon du taser ne la touche à la jambe.


"Trouvez le problème et réglez-le !" cria Tengyu. Le Champion Crabe ne se rappelait avoir été aussi en colère que trois fois dans sa vie. La première était dans sa jeunesse, lorsque son père avait été tué au combat dans les pires quartiers de Ryoko Owari, touché dans le dos par un tir allié. La seconde remontait à six ans d’ici, lorsque Yasu vola un véhicule tout terrain pour faire une virée dans le Bas-Quartier juste pour le plaisir, à douze ans. La troisième était à cet instant précis. Tous les systèmes critiques du Kyuden Hida s’était coupés d’un seul coup, un feu avait pris dans la salle des machines, et personne n’arrivait à dire pourquoi tout ceci arrivait.

"Les senseurs de cette zone sont tous fichus !" répondit le technicien, le visage pâle de terreur devant la fureur de son seigneur et commandant. "Nous n’avons aucune information du tout, et encore moins au sujet de la source du problème ! Personne ne répond dans ce secteur !"

"Toshimo !" gronda Tengyu. "Est-ce que le Kyuden a des systèmes de secours ?"

Kaiu Toshimo soupira, un air irrité creusant ses traits. "Bien sûr qu’il y a des systèmes de secours," répondit Toshimo. "Tous les systèmes critiques du Kyuden ont six niveaux de redondance. Ceci ne devrait pas arriver."

"Alors vous auriez dû en installer sept !" cria Tengyu, frappant sauvagement du poing la console de métal.

"Hum, détruire le panneau de contrôles n’arrangera rien, Tengyu," souffla Toshimo. "Vous savez aussi bien que moi qu’il n’est pas possible que le Kyuden tombe totalement en panne aussi vite en des circonstances normales. Nous devons avoir un saboteur à bord."

"Aucun saboteur n’aurait pu rentrer dans le Kyuden," siffla Tengyu.

"Aucun saboteur humain," dit doucement Kuni Mokuna. Le tsukai tsugasu avança à pas lent dans la salle. Deux grandes personnes au visage peint en blanc le suivaient. "Bien sûr, nous autres Crabes sommes habitués à combattre l’inhabituel. Je crois que vous devriez me laisser m’en occuper, Tengyu."

"Est-ce que vous sentez quelque chose, Mokuna ?" demanda Tengyu, se tournant vers le shugenja, l’air soucieux.

"Rien de spécifique," répondit-il. "Juste une intuition. Lorsqu’aucune explication raisonnable ne s’applique, je présume toujours que la cause doit être surnaturelle. Et j’ai souvent raison, comme vous le savez."

"Très bien, dans ce cas," répondit Tengyu, faisant un signe de main pour le congédier. "Allez-y, fouillez le Kyuden comme vous l’entendez. Prenez autant de Quêteurs que vous l’estimerez nécessaire. Je prie Amaterasu pour que vous découvriez quelque chose."

"Je ferai de mon mieux, Tengyu-sama," répondit Mokuna, s’inclinant et quittant la pièce aussi rapidement que possible. Ses deux assistants le suivirent.

"Ces chasseurs de sorciers semblent si peu humains, parfois," dit Toshimo en frissonnant une fois les portes refermées.

"Bien," répondit Tengyu. "Les forces de l’Outremonde ne sont pas humaines non plus. J’espère juste qu’après les avoir combattu pendant deux mille ans, nous pourrons nous battre au moins aussi bien qu’elles."

"Oh oh," dit une autre technicienne, en tapant désespérément sur le clavier devant elle.

"Précisez la signification de ’oh oh’, s’il vous plaît," dit Tengyu d’un ton sec, ses bottes de métal claquant alors qu’il se déplaçait sur la passerelle pour se placer derrière l’épaule de la jeune fille.

"La baie sous-marine numéro trois vient de s’ouvrir à un angle d’ouverture de sept pourcents, Tengyu-sama," rapporta la technicienne. "Il s’agit à la fois des portes internes et externes vers la baie."

"Par le sang d’Hida !" jura Tengyu. "Le Kyuden va couler !"

"Oui, monsieur," répondit-elle, en continuant de taper sur son clavier.

"Annulez, annulez !" cria Toshimo, en courant pour rejoindre son champion.

"J’essaie, Toshimo-sama !" répondit-elle. "Je n’arrive pas à atteindre cette section ! Le système de contrôle entier est coupé ! Quelqu’un est en train de prendre le contrôle du Kyuden !"

"C’est ça," dit Tengyu. "Que quelqu’un m’apporte un fusil. Je vais sortir et-"

"Tengyu, non !" dit Toshimo.

"Pardon ?" fit Tengyu, l’air irrité en baissant les yeux vers son vieil ami.

"Tengyu, dois-je vous rappeler que le Kyuden est un énorme tetsukami ?" répondit Toshimo, levant les yeux vers Tengyu sans la moindre trace de peur dans son regard. "Ce kami nous aime particulièrement. Il nous voit comme ses parents et ses protecteurs. S’il devait arriver quoi que ce soit à l’un de nous, la puissance du Kyuden entier chuterait de trente pourcents. Voulez-vous vraiment sortir, vous faire tuer, et risquer que cette foutue catastrophe empire encore ?"

"Hum, que voulez-vous que je fasse, Toshimo ?" rétorqua Tengyu, en tendant les mains désespérément. "Rester ici et nous regarder couler ?"

"Non," dit Toshimo, en tirant sur sa barbe.

"Alors ?" demanda Tengyu, tendant à nouveau les mains. "Que fait-on ?"

Toshimo se tourna vers la technicienne. "Debout," dit-il.

La technicienne se leva immédiatement, et Kaiu Toshimo prit sa place. "Tout le monde se tait," dit Toshimo, les doigts se posant à leur place habituelle sur le clavier. "J’ai besoin de concentration si je veux découvrir ce qui se passe ici, par Jigoku."

Le plus grand ingénieur de l’Empire de Diamant se mit au travail. Après quelques instants, ses yeux s’écarquillèrent. "Oui," dit-il calmement. "Oui, voilà. Finalement, nous ne sommes peut-être pas dans une situation aussi grave que nous le pensions."

"Qu’est-ce que c’est ?" demanda Tengyu. "Vous avez trouvé comment fermer les portes ?"

"Non," répondit Toshimo. "Mais j’ai trouvé quelqu’un pour s’occuper de notre saboteur. Ketsuen est revenu."

"Ketsuen ?" dit Tengyu, une trace d’impatience dans sa voix. "Yasu ?" Une acclamation parcourut la passerelle.

"Oui," rit Toshimo. "Yasu et Hayato. J’établis la communication immédiatement."


"Ça ne sera plus très long, maintenant, Rathan," dit Athmose, en inclinant la tête alors que l’ascenseur descendait.

"Excusez-moi ?" répondit le Général, en regardant le Senpet par-dessus son épaule. Un air nerveux s’affichait sur les traits vieillissant de Carter.

"Mes excuses, Général Carter," dit Athmose, en relevant la tête. "Votre langage n’est pas facile à maîtriser. C’était seulement une prière dans mon Senpet natif."

"Une prière adressée à vos dieux ?" demanda Carter.

"Non," répondit Athmose. "A mon fils, Rathan. Il a été tué lorsque le Dragon de Feu a emporté Medinaat-al-Salaam. Je ne prie aucun dieu."

Carter loucha. "Pourquoi, vous ne croyez plus en eux ?"

"Non," dit simplement Athmose. "Je ne crois pas qu’ils méritent qu’on les vénère. Si les dieux des Senpet se souciaient de leur peuple, ils n’auraient pas laissé mourir le Joyau du Désert."

"Vous devez croire en vos dieux," fit Carter. "Un homme doit croire en quelque chose."

"J’envie votre foi, Général, mais je crains qu’il ne m’en reste plus du tout," dit Athmose, le visage impassible.

L’ascenseur s’immobilisa, ouvrant ses portes sur un grand hangar souterrain. La structure était dominée par un énorme aéroglisseur armé de lance-missiles et de mitrailleuses de gros calibre. Athmose s’avança dans le hangar, levant les yeux vers le véhicule, surpris.

"Thoth," dit Athmose. "La nouvelle génération de transporteur de troupes, basé sur le modèle du Scarabée. Il n’y a que peu de prototypes, même dans mon propre pays. Je ne m’attendais pas en voir un ici."

"Et vous n’en voyez pas," répondit le Général Carter, s’avançant au côté d’Athmose. "N’ayez pas l’air aussi surpris, Commandant. Nos pays n’étaient pas en très bon terme avant que cette connerie de guerre éclate avec Rokugan. Je suis sûr que de nombreux secrets de chez nous ont filtré dans votre camp."

"Peut-être," dit-il. "Mais je ne pourrais pas le savoir. Je suis un soldat, pas un espion."

"Selon mon expérience, cela ne fait aucune différence," dit Carter avec un petit mouvement de tête. "Bien, allez jeter un coup d’œil. Faites-moi savoir lorsque vous serez prêt pour le briefing." Le général s’écarta d’un pas tranquille, sortant un cigare de sa poche et l’allumant tout en marchant.

Athmose sourit brièvement. Il ne pouvait pas s’empêcher d’apprécier le Général Carter. L’homme était franc, honnête et sérieux. Il lui rappelait les Senpet. Le Président Maximilian était aussi une personne sympathique et agréable, pas vraiment le pion capitaliste que lui avait décrit la Pharaon. En d’autres temps, ils auraient fait d’excellents alliés, peut-être même des amis. Malheureusement, l’époque pour ce genre de choses était révolue depuis longtemps. Tout en relevant la tête vers la forme massive du Thoth, le Commandant Athmose réalisa qu’il n’y avait plus qu’une seule chose qui importait pour lui maintenant.

La vengeance.


"Un petit deux petits trois petits oni…"

Chobu s’avança jusqu’au coin du tunnel, s’agenouilla, puis se mit à tracer une ligne sur le sol avec un morceau de craie.

"Quatre petits cinq petits six petits oni…"

Chobu avança accroupit jusqu’au deuxième coin, traçant à la craie derrière lui.

"Sept petits huit petits neuf petits oni…"

Il sauta par-dessus la ligne tracée et se rendit au troisième coin, dessinant un autre motif complexe.

"Je me demande," dit-il à haute voix. "Quel est le pluriel du mot oni, en fait ?" Le Blaireau médita à cela un instant. "Peut-être qu’il n’en a pas," conclut-il. "Si on en veut plus d’un, on s’expose à des ennuis, pas vrai ?"

Chobu se gifla. Il avait passé trop de temps dans le Bas-Quartier. Cet endroit commençait à le rendre dingue. Il avait entendu des histoires parlant du vieil Outremonde, et de la façon dont les gens qui restaient trop longtemps dans cet endroit étaient peu à peu envahi par la Souillure, aussi bien de corps que d’esprit. Il se demandait si c’était ce qui lui arrivait maintenant. Non, c’était ridicule. C’était seulement des histoires inventées à la fin de la Guerre des Ombres lorsque les missiles du Dragon de Feu explosèrent, avant que les gens ne connaissent réellement la vérité au sujet des radiations et des mutations. Ces créatures qui habitaient maintenant dans Ryoko Owari étaient le résultat de la modification de leurs gènes, pas de la "Souillure".

Il regarda autour de lui le froid et humide tunnel d’égout. Quelque chose l’observait. Quelque chose était toujours en train de l’observer. Pourquoi est-ce que le Kashrak l’avait laissé ici au lieu de le tuer directement ? Etait-ce une sorte de jeu ? "Qui est-ce ?" cria-t-il.

"Est-ce… est-ce… est-ce…" La voix de Chobu résonna dans les couloirs. L’écho semblait différent à chaque fois, comme si quelqu’un d’autre lui répondait. Il aimait cette voix. C’était amusant. Chobu éclata de rire.

Chobu se gratta le côté du cou. Il se grattait là tous les jours, maintenant, et il commençait certainement à développer une sorte d’allergie. Ça le dérangeait vraiment. Cette zone entière était plutôt ancienne et en mauvais état. Peut-être qu’ils l’avaient utilisée pour des genres de test. Peut-être que la zone entière était contaminée, empoisonnée ou même radioactive. Il ne croyait pas en la Souillure, mais il était convaincu qu’aucune personne sensée n’abandonnerait un quartier entier au milieu de la capitale sans une foutue bonne raison. Ils devaient avoir bouclé le quartier à cause d’un déversement chimique quelconque, et puis le Kashrak et ses monstres s’y étaient installés. Ouais, Chobu pouvait croire à une histoire comme ça. Il essuya la sueur sur son front. Est-ce qu’il avait de la fièvre ?

Il devait sortir d’ici.

Chobu trébucha à l’extrémité du tunnel. Il sortit une minuscule lampe de poche de la poche de sa veste, projetant la lumière dans les ténèbres devant lui. Là-bas, le tunnel rejoignait le reste des égouts. Chobu observa le bord d’une saillie qui dégoulinait d’un liquide visqueux noir-vert. Il devrait patauger dedans pour sortir d’ici, et seules les Fortunes savaient de quoi il s’agissait. Peut-être qu’il devrait rester dans le tunnel, à attendre Kashrak.

Attendre de mourir ? Chobu éclata de rire, puis s’arrêta lorsqu’il réalisa qu’il riait hystériquement depuis plusieurs minutes. Oui, il devait vraiment sortir d’ici. Cet endroit était en train de le rendre dingue. Il murmura une rapide prière aux kamis pour avoir leur faveur, puis il sauta dans le liquide. Celui-ci lui arrivait jusqu’aux genoux et était désagréablement chaud. Il ne savait pas où aller, mais le courant qu’il ressentait devait bien mener quelque part. Peut-être dans la Baie du Soleil d’Or. Il se mit à suivre le courant.

Une griffe solide accrocha la cheville droite de Chobu, et quelque chose de lourd et d’épais s’enroula autour de son mollet. Le Blaireau glapit de douleur lorsqu’il tomba le visage le premier dans la fange. Il lutta quelques instants, sa bouche trop remplie de liquide visqueux pour pouvoir formuler un sortilège, lorsqu’il réalisa que ce n’était pas une créature qui l’avait attrapé. Il s’était simplement pris le pied dans quelque chose coincé dans le fond. Il récupéra sa lampe de poche qui flottait à la surface et plongea la main pour se libérer. Il sentit une chaîne enroulée autour de sa jambe, reliée à un bâton court. Curieux, il tira l’objet hors du liquide pour voir ce que c’était.

Des nunchakus. Une paire de nunchaku recouvert d’une vase noire et goudronneuse.

"Par Jigoku ?" marmonna Chobu. Il passa la main sur l’arme, essayant de la nettoyer de toutes les impuretés collées à celle-ci. Ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’il vit un éclat vert et blanc sous la crasse. Les nunchakus étaient faits de cristal et de jade pur, bien que la pierre fût noircie aux extrémités des bâtons.

"Comment est-ce arrivé ici ?" se demanda-t-il, en regardant l’arme d’un air stupéfait. Des images d’aigles en vol et des kanji étranges (que Chobu n’avait jamais vus) étaient soigneusement gravées sur les bâtons. C’était une arme de grande qualité et d’un prix exorbitant. Peut-être n’avait-il pas perdu son temps, après tout. En posant ses mains sur les bâtons, Chobu sentit sa fièvre décliner doucement. Son cou cessa de le démanger et il se sentit également un peu moins nerveux. Pas étonnant : Chobu se sentait toujours mieux après avoir réussi à engranger un profit quelconque.

Quelque chose de petit et de rouge bondit hors de l’eau en hurlant et tenta de plonger ses griffes dans la gorge de Chobu. Le Blaireau réagit sans réfléchir, faisant tournoyer les nunchakus et frappant la chose dans son petit corps grassouillet. Un éclair de lumière verte éclaira le tunnel, et la chose disparut dans un nuage de fumée âcre. Chobu baissa les yeux vers les nunchakus, puis regarda autour de lui dans le tunnel pour trouver d’éventuelles autres créatures.

"Je dois absolument sortir d’ici," se dit-il. Il reprit sa marche dans le tunnel, brandissant les nunchakus des deux mains, devant lui.


"VERMISSEAUX !" rugit Hida Kunisada, abattant ses poings sur le sol du parking et fracassant la terre. Les voitures se déchiraient avec d’énormes explosions de flammes, arrachant des hurlements de terreur aux humains en fuite.

"VERMISSEAUX !" beugla-t-il. "VOUS ETES TOUS DES VERMISSEAUX !" Il souleva un petit véhicule des deux mains, le projetant en direction de la station monorail. Il s’écrasa dans la grande baie vitrée à l’avant de la station, tombant dans la masse confuse des voyageurs qui tentaient de fuir. L’Oracle Noir fit un sourire en coin. Sen accordait une telle importance à la subtilité, mais la subtilité était rarement aussi satisfaisante.

"Akodo Daniri !" hurla le géant à la foule. "Je suis Hida Kunisada, Oracle Noir de la Terre ! Sors de là et viens te battre ! Viens subir la puissance de Jigoku, ou tu verras mourir ces fragiles mortels !"

Kunisada regarda autour de lui le parking ravagé, heureux. Les flammes brûlaient avec éclat et la terre tremblait à son commandement. Il n’aimait pas beaucoup la technologie moderne, mais il devait admettre que le penchant du monde moderne à utiliser l’électricité, les moteurs, et l’essence décuplait un millier de fois son potentiel de destruction. Il n’avait qu’à soulever un doigt pour causer une catastrophe majeure. Il suffisait de déclencher un feu au bon endroit, et la technologie faisait le reste. La plupart des inventions modernes et des véhicules vous aidaient virtuellement à les détruire si vous saviez quoi faire, et Hida Kunisada était un connaisseur en matière de destruction de masse et de chaos. Même avant de devenir un Oracle, lorsqu’il était simplement un maître de siège, c’était ce qu’il faisait de mieux. Et une nuit, il se vit piégé du mauvais côté du Mur de Kaiu et il tomba sur l’Oracle Noir de la Terre à l’agonie, touché par un tir d’une catapulte en jade. Un marché fut rapidement conclu, et la vie du Crabe fut changée à jamais. Maintenant, bien qu’il porte toujours le nom qu’il utilisait lors de son existence de mortel, il n’était plus Hida Kunisada.

Maintenant, il était la mort. Maintenant, il était la destruction. Depuis des siècles, il était un Oracle Noir.

En attendant sa proie, Kunisada s’empara d’une petite voiture dans chaque main et les frappa l’une contre l’autre pour tester le résultat. Les réservoirs explosèrent spectaculairement à cause du choc brutal, arrosant Kunisada et les environs d’un feu liquide. Il rit en projetant les restes calcinés des véhicules sur le côté, puis il s’avança à travers les flammes et les débris. Il n’y avait qu’un seul problème avec l’essence : l’incendie provoquait énormément de fumée. Ça bloquait la visibilité, certaines fois.

En tout cas, ça l’empêcha de voir l’énorme poing doré qui vint percuter son menton.

Kunisada fut projeté en arrière, laissant une longue traînée dans le sol en retombant sur le dallage. Il se remit instantanément sur pied, souriant tout en se massant la mâchoire. Le grand robot doré se trouvait à dix mètres de là, l’épée dégainée, l’observant attentivement.

"Je te cherchais, Akodo," gronda Kunisada, faisant un pas en avant et resserrant les poings avec un bruit de pierre qui s’effrite. "Je savais que tu serais assez fou pour te montrer à nouveau si je tuais assez de ces chiens. Es-tu prêt ? J’aimerais terminer ce que j’ai commencé à l’immeuble KTSU, et te faire subir ce que j’ai fait à ton ami journaliste."

"Keijura…" répondit Daniri, avançant prudemment sur le côté alors que l’Oracle s’approchait de lui. "Tu as tué Keijura…"

Kunisada sourit, affichant une rangée de dents grises. "Peut-être pas," dit-il. "Peut-être était-ce une de ces statues de samurai en pierre. Peut-être me confonds-tu avec quelqu’un d’autre. Tu es un idiot, Lion."

La Machine de Guerre haussa les épaules, tendit un bras vers l’Oracle Noir, et libéra une volée de missiles. Kunisada hurla de rage et croisa les bras devant son visage alors que les missiles miniatures explosèrent à son contact, le projetant à nouveau en arrière. La puissance de l’impact brisa la peau de pierre sur ses bras et sa poitrine, détruisant son armure. Il se remit à nouveau sur pied, un grondement sourd naissant dans sa gorge alors qu’un sang opaque coulait de ses bras brisés.

"On dirait que tu n’es pas aussi solide que tu le pensais," cria Daniri, émergeant de la fumée laissée par les missiles et frappant la poitrine de Kunisada de sa longue lame. Le grand katana laissa une entaille profonde et fit gicler encore un peu de sang. Daniri arrêta soudain son geste, et releva les yeux, bouche bée, lorsqu’il vit que Kunisada tenait l’extrémité de son épée d’une main.

"Tu n’écoutes pas," dit l’Oracle. "Blesse-moi tant que tu veux, tu ne pourras pas me tuer. Tu ne peux pas gagner." Un énorme poing de pierre frappa à la gorge de la Machine de Guerre. Elle fut projetée en arrière, rebondissant sur le sol avec un bruit métallique, et terminant sa course allongée sur le ventre.

"Tu vois de quoi je parle, Lion ?" rit l’Oracle. Le sol tremblait alors qu’il marchait vers elle. Kunisada tenait à présent le katana d’Akodo dans sa main. Ses bras étaient à nouveau intacts.

Dans les ombres de la station monorail, Oroki assistait au combat avec curiosité. Sous son masque, son visage était déformé de confusion. Tout ceci n’avait aucun sens. Il n’y avait pas de lien. Si Daniri était un pion du Briseur d’Orage comme il l’avait supposé, alors pourquoi un Oracle Noir essayait-il de le tuer ? Etait-il possible que tout ceci soit une ruse pour le perturber ? Ou peut-être que Daniri devait être éliminé parce que Oroki l’avait remarqué ? Non, rien de cela n’était possible. Oroki hocha la tête et se maudit de devenir aussi paranoïaque. Il n’avait pas les idées claires. Il ne se reposait pas assez. Quelque chose ne collait pas, ici, quelque chose qui aurait normalement dû être parfaitement clair.

C’était les pistolets. Le Migi-Hidari. C’était forcément ça. Dans les légendes, ils drainaient le chi de leur porteur, transformant la force vitale en énergie destructrice. Ainsi, il n’y avait aucune chose vivante qu’ils ne pouvaient détruire, mais celui qui les portait serait détruit lui aussi tôt ou tard. Le prix importait peu à Oroki. Il avait vécu une vie bien remplie et détruire les Oracles Noirs valait bien sa propre existence. Mais ça ? Etre vivant et ne pas pouvoir penser efficacement ? Etre incapable de comprendre une énigme qui ne devrait pas lui prendre plus de quelques temps de réflexion ?

Peut-être n’était-ce pas les pistolets du tout. Peut-être était-il tout simplement paranoïaque. Le Briseur d’Orage était un dément, focalisé sur la destruction de Rokugan. Peut-être qu’il n’y avait aucune logique à découvrir dans les actions du Briseur d’Orage. Comme Fu Leng, c’était un fou. Une force de la nature qui détruisait tout simplement tout sur son passage. Il n’y avait aucun moyen de prédire ce qu’un tel adversaire va faire, ni quel pourrait être le but de ses actions.

"Non," dit Oroki, en comprenant soudain. "Il y a un moyen."

Il porta la main à sa veste, sortant une bourse de velours sombre qui contenait un éclat de l’Œil de l’Oni. Les kolat avaient jadis utilisé l’Œil pour espionner l’Empire entier. Peut-être que ce petit morceau avait encore assez de pouvoir pour localiser le Briseur d’Orage. Malheureusement, l’utiliser pourrait alerter les Oracles Noirs et attiser leur colère.

Mais ce problème pouvait être facilement résolu. Il y avait un Oracle Noir juste là, qui attendait uniquement qu’Oroki le tue. Il glissa l’Œil de l’Oni dans sa poche et sortit le Migi-Hidari de ses gaines, pointant les pistolets jumeaux vers le dos rocailleux de l’Oracle Noir de la Terre.

"Tornade."

Le vent fut soudain pris de frénésie, soulevant Oroki dans les airs, et le projetant à travers le mur vitré de la station monorail. Il s’écrasa sur un banc en bois avec un bruit sourd, les pistolets jumeaux glissant sur le sol à trois ou quatre mètres de lui. Oroki, malgré la douleur, releva les yeux vers son agresseur. Une jeune femme en robe rouge s’approchait de lui en souriant.

"Stupide Scorpion," dit-elle en riant. "Tu ne pensais tout de même pas qu’il était venu seul ? Pas après ce qui s’est passé la dernière fois…"


Ketsuen se posa sur le sol du Kyuden Hida, les pistons se relâchant avec un sifflement. Les senseurs mécaniques sur son visage de métal cliquetaient et vibraient doucement alors qu’il analysait la situation. Yasu lança un regard inquisiteur à Hayato.

"On dirait que le feu vient de la salle des machines," dit Hayato.

Yasu resta silencieux un moment. "Il y a encore quelqu’un de vivant dans le Kyuden ?" demanda-t-il.

Hayato se pencha à nouveau sur son moniteur. "Ouais," dit-il. "Il y a encore beaucoup de vivants à l’intérieur, mais plus personne dans la salle des machines. Je me demande ce qu’il se passe."

Yasu fronça les sourcils. "Allons voir de plus près," dit-il.

La Machine de Guerre se mit en marche, ses pas résonnant sur la surface d’acier gris du Kyuden. Ketsuen passa dans l’ombre d’un des énormes canons d’une des plateformes de combat ; une arme si large qu’elle arrivait à éclipser la Machine de Guerre. La grande citadelle qui trônait au centre de la plateforme était silencieuse. Il n’y avait aucun mouvement visible. Absolument rien. Alors qu’ils approchaient, Hayato posa ses doigts sur son oreillette et se tourna vers Yasu.

"J’entends des coups de feu," dit-il. "Quelqu’un tire sur quelque chose à l’intérieur."

"Un coup de feu ?" répondit Yasu. "Qui serait assez fou pour envahir le Kyuden ?"

Soudain, une projection de liquide jaillit de l’orifice d’évacuation principal, similaire au jet d’eau d’une baleine. Une petite chose fut éjectée par le jet d’eau, projetée dans les airs. Et lorsque cette chose retombait vers le sol, les deux Crabes réalisèrent que c’était un corps humain.

"Amaterasu," souffla Hayato. "Cet homme est fichu."

Les poings de Yasu se resserrèrent sur les commandes et la Machine de Guerre s’ébranla. Le grand véhicule s’élança en avant, accélérant rapidement, puis sauta en l’air. Les fusées dans le dos du robot prirent vie en rugissant, décuplant le bond bien au-delà des capacités d’une bête de métal aussi large et encombrante. Elle s’éleva de dix mètres dans les airs, pour intercepter le corps qui tombait, l’attrapa des deux mains, puis retomba vers le pont du Kyuden. Les fusées flamboyèrent encore, ralentissant la chute de la Machine de Guerre, et elle atterrit avec un simple petit claquement mécanique. Hayato était collé à son siège, surpris par le mouvement brutal. Il regarda Yasu et expira. "Joli !" s’exclama-t-il.

Yasu avait toujours les sourcils froncés. "C’est Mokuna," dit-il simplement. Il manœuvra Ketsuen pour reposer l’homme sur le pont, puis ouvrit rapidement l’écoutille.

Les deux Quêteurs sautèrent aux côtés de Mokuna. L’homme était à peine reconnaissable. Son corps était brisé et maculé de sang. Un os brisé avait percé sa peau au niveau de la cuisse, et un œil était totalement enflé. Sa respiration était saccadée, mais il tenta de s’asseoir lorsqu’il les reconnut. "Yasu… Hayato…" il respirait bruyamment, sa voix était faussée à cause de ses dents cassées et de la douleur.

"Allongez-vous, Mokuna-sama," dit Yasu, s’agenouillant à côté de l’homme. "Nous allons rester avec vous jusqu’à ce que quelqu’un arrive pour prendre soin de vous. Tout ira bien."

"Oh, ça y est… Je suis aux portes de la mort et soudain… c’est Mokuna-sama ?" gloussa le shugenja. "Par Jigoku ! Vous devez… arrêter cette saloperie d’oni !"

"Un oni ?" répéta Yasu, les yeux se refermant à moitié. "Où ça ?"

"Salle des machines," dit Mokuna. "C’est… Mizu, la Terreur de l’Eau… il a tué mes hommes… c’est un changeur de forme…"

"Ouais, on s’est déjà rencontrés," dit Yasu d’un air maussade. Il releva les yeux en direction du blockhaus, puis regarda à nouveau Mokuna. "Mokuna-sama, est-ce que ça ira si je vous laisse ici ?" demanda-t-il.

"Non, espèce d’idiot, …je vais sûrement mourir…" gronda le shugenja en toussant du sang qui éclaboussa son menton. "Alors, je n’ai plus besoin d’aide, de toute façon. Allez… sauver… le Kyuden !"

Yasu acquiesça, se retourna, et grimpa dans la Machine de Guerre. Hayato resta là où il était pendant un instant, regardant tristement le daimyo Kuni.

"Tu l’as entendu, Hiruma !" cria Yasu. "Tu veux être mon artilleur ou tu vas rester là et laisser sa vie être gâchée inutilement ? Allez, on bouge !"

Hayato acquiesça et grimpa rapidement dans le cockpit de Ketsuen. Un puissant grondement métallique résonna à l’intérieur de la Machine de Guerre alors qu’elle reprenait vie.

"C’était quoi ça ?" demanda Hayato, jetant un coup d’œil aux commandes. "C’était quoi ce bruit ? C’est toi qui a fait ça ?"

"Non," dit Yasu. "Ketsuen l’a fait toute seule. Elle est en colère, et moi aussi. Tu voulais me voir furieux, Hayato ? Et bien, quelque chose veut détruire le Kyuden Hida, ça me fout vraiment en colère. Allez, on va lui botter le cul."


L’hélicoptère décolla rapidement du toit du manoir de Shiba Sato, son moteur émettant à peine un murmure. Dans le pré, Sato fit un signe alors qu’ils s’éloignaient. Shiba Jo fit un signe de tête au vieil homme depuis son siège à la fenêtre puis tourna la tête. Le jeune yojimbo semblait être profondément dérangé par quelque chose.

"Jo ?" dit Zin depuis le siège à côté de lui. "Quelque chose ne va pas ?"

Le yojimbo acquiesça. "J’ai un mauvais pressentiment," dit-il.

"Quel genre de pressentiment ?" répondit-elle.

"Difficile à expliquer," répondit Jo. "Comme si plus rien ne sera jamais comme avant, après ça. C’est amusant, n’est-ce pas ? C’est toujours la même chose à chaque fois. J’aurais voulu que ça se passe différemment, cette fois. Je sais que c’est malheureusement trop demander de voir l’histoire cesser de se répéter elle-même, mais j’aurais réellement voulu que ça soit différent pour nous."

"Je vous demande pardon ?" dit-elle en le regardant un peu inquiète. "De quoi parlez-vous ?"

"Des Phénix," dit Jo. "Chaque fois que l’Empire est en danger, chaque fois que les choses dégénèrent, ce n’est jamais l’ennemi qui nous met hors de combat. Nous autres Phénix nous vainquons toujours nous-mêmes. Isawa est mort sans parvenir à s’échapper de l’Outremonde, et Shiba est mort en partant à sa recherche. Lors du premier Jour des Tonnerres, c’est Isawa Tsuke qui a détruit le clan entier, et cette fois, on dirait que Gensu s’apprête à faire de même."

"Vous ne pouvez pas savoir si cela sera la même chose," dit Zin. "Gensu n’est pas un mauvais homme, juste quelqu’un de confus. Je pense qu’il fait ce qu’il estime être le mieux pour son clan, et Sumi était juste dans son chemin. Dès que nous l’aurons sauvée et remise à la place qui lui revient, le reste du clan rentrera dans le rang."

Jo regarda à nouveau par la fenêtre, les yeux toujours tristes. "Pas un mauvais homme ?" dit-il plongé dans ses pensées. "Tous les monstres ne lancent pas de la maho ou ne vivent pas dans l’Outremonde, Zin. Gensu accorde plus d’importance à l’arrogance et l’ambition qu’à l’honneur. Pire, il encourage les autres à faire de même. Si ça n’est pas mauvais, je ne sais pas ce que c’est. Les gens l’écoutent. La plupart des hommes de cette cité obéissent à ses ordres plutôt qu’à ceux de Sumi. Même avec l’aide de Sato, je ne sais pas si nous arriverons à l’arrêter. Je ne sais pas si nous arriverons à régler tout ça sans combattre."

"Ne te tracasse pas pour ça, humain," gronda Szash. Le constricteur était enroulé inconfortablement à l’arrière de l’hélicoptère. "Si Gensu veut une guerre, ce n’est pas sûr qu’il la gagnera."

"Au même titre que vous m’accusez de ne pas comprendre les naga, je pense que vous comprenez les Phénix encore moins," rétorqua Kenyu depuis l’avant de l’hélicoptère. "Jo et son clan sont des pacifistes. Une guerre civile est la chose la plus terrible qui pourrait arriver au clan du Phénix. Si Gensu provoque une cassure dans le clan du Phénix, alors ils ont déjà perdu."

"Pacifistes," grogna maladroitement Szash. "Je ne connais pas ce mot."

"Ils sont comme les védiques," répondit Zin. "Ils aspirent à un monde en paix."

"La paix," rit Szash. "Le monde est la guerre, Phénix. Chasser la paix ? Vous pouvez aussi chasser des chimères."

"Je pense que c’est à peu près ça," dit Kenyu en regardant Szash dans le rétroviseur.

"Bah, assez de philosophie," fit Szash. "Quand allons-nous atterrir ?"

"L’église devrait être en vue dans quelques minutes," répondit le pilote.

"Et êtes-vous sûr que vos informations sont fiables ?" siffla Szash. Le grand naga était voûté à l’arrière et essayait de ne pas trop regarder par les fenêtres. Il était clair qu’il n’était pas à son aise, aussi haut dans le ciel.

"Elles sont tout à fait fiables," répondit Jo. "Sato a découvert ces informations pour nous."

"Il a des espions dans la garde de Gensu ou quoi ?" demanda Kenyu.

"Non, rien de cette sorte," répondit Jo. "Sato n’utilise pas d’espions. Enfin, pas dans son propre clan, en tout cas. Il a juste donné un coup de fil à Asako Kul, le daimyo des Asako, et lui a posé quelques questions au sujet des Inquisiteurs. Si cet Asako Yao est vraiment un Inquisiteur, alors il y a des règles très spécifiques qu’il doit suivre. Si Sumi est suspectée de maho, ce que Yao supposait, alors la procédure habituelle est de l’emmener dans une zone de magie morte pour l’interroger. Le meilleur endroit de ce type à proximité de Neo Shiba est le temple mineur d’Eikisaku, au nord-ouest. Les Isawa qui ont à l’origine purifié la terre ont été un petit peu trop zélés et l’ont transformée en des Désolations Kuni miniatures. Rien ne pousse là-bas. Rien ne vit là-bas naturellement, et il n’y a ni kami, ni kansen. Les dortoirs du sous-sol ont été convertis en cellules et sont parfait pour enfermer des supposés tsukai. Sumi sera là-bas, et elle ne sera pas lourdement gardée. Les Inquisiteurs n’aiment pas avoir des spectateurs. Leurs techniques d’interrogatoire sont vraiment vilaines, d’après ce que Sato m’a dit."

"Et si elle ne s’y trouve pas ?" demanda Zin.

"Elle y sera," dit Jo. "Sumi est toujours la championne du clan. Yao ne peut l’emmener hors de la cité contre sa volonté que s’il a des preuves concrètes qu’elle est réellement une tsukai."

"Et s’il trouvait de fausses preuves ?" demanda Kenyu.

"Il ne ferait pas une chose pareille," dit Jo en hochant la tête. "Kul a dit que Yao est un peu trop zélé, mais il ne serait jamais partisan d’une telle chose. C’est le petit chienchien de Gensu mais il n’y a aucune raison de croire que Yao est lui-même un tsukai. Les Asako sont plutôt doués pour sentir ce genre de choses. Les gardiens du Sceau sont attentifs et cherchent tout le temps des traces de Souillure."

"Amusant," dit Zin en regardant par la fenêtre, l’air grave. "Ils ont raté Nitobe."

Jo ne trouva rien pour répondre à ça. Plus personne n’ajouta quoi que ce soit pour le reste du vol.


"Je vous connais," grogna Oroki. Du sang coulait de sous son masque. "Vous êtes la Scorpion, celle qui suit toujours le Lion… Shosuro Kochiyo."

La fille lui lança un regard en coin, appuyée contre une colonne renversée, puis s’étira. "Pas tout à fait," dit-elle avec un sourire subtil. "Mais il y a une ressemblance. Vous êtes celui qui a tué ce pauvre Hida Hotaru."

"Je ne sais pas de qui vous parlez," dit Oroki en se remettant sur pieds.

"Je suis sûre que vous vous souvenez de lui," répondit-elle. "Vous avez de la chance d’être tombée sur moi d’abord. Kunisada est le frère d’Hotaru. Ce gros rustre vous aurait déjà découpé en petits morceaux s’il vous avait trouvé. Quand à moi, je souhaite négocier."

"Je vous écoute, Oracle," répondit Oroki. Il vit les deux pistolets du coin de son œil, par terre à plus de six mètres de lui.

"Non, vous ne m’écoutez pas," rit-elle. "Vous faites semblant de m’écouter pour gagner du temps. Vous voulez les pistolets, pas vrai, assassin ?"

Oroki acquiesça. "Oui," répondit-il. "Vous m’avez projeté contre un mur. J’aimerais beaucoup vous descendre."

Elle rit. "Une telle honnêteté, venant d’un Scorpion ?"

"Les Scorpions sont toujours honnêtes," répondit Oroki. "Mais personne ne le remarque jamais. Vous dites vouloir négocier. Voici mes conditions. Donnez-moi les Migi-Hidari et je mettrai un terme à votre vie de souffrances."

"Vous êtes un petit homme très arrogant, n’est-ce pas ?" demanda-t-elle. "Nous allons devoir résoudre ça. Suffocation."

Oroki eut soudain un hoquet alors que l’air disparut de ses poumons. Il ne montra aucun signe de faiblesse et resta parfaitement droit, les yeux rivés sur l’Oracle Noir de l’Air. Son regard était chargé de haine pure, et un sourire amusé s’élargit le visage de Kichiyo tandis qu’elle l’étudiait. Il était fort. Elle s’écarta de la colonne et s’approcha lentement de lui, attentive à rester hors de portée du Scorpion.

"Quelle volonté," dit-elle avec un signe de tête approbateur. "Les kolat entraînent bien leurs agents. Vous êtes une belle amélioration par rapport à l’ancienne variété de votre genre, ces kolats qui rodaient dans les ombres, qui volaient les bébés, qui se tuaient pour que personne ne comprenne quel était le grand plan, et sans même jamais savoir ce qu’ils faisaient réellement. Etes-vous fier de votre héritage, Scorpion ? Etes-vous fier de ces ordures dont vous descendez ? Des criminels si futiles et si misérables qu’ils étaient prêts à échanger l’artefact magique le plus puissant jamais créé en échange d’une autre chance de continuer à se comporter comme les enfants gâtés des kamis ?"

Oroki ne dit rien.

"Je suppose que vous ne pouvez rien dire, puisque vous ne pouvez pas respirer," rit-elle. "Mais si vous pouviez parler, que diriez-vous ? Serait-ce un autre mensonge kolat ou une autre vérité Scorpion ? Que diriez-vous ? Respirez, et dites-moi." Elle sourit tandis que l’air remplissait à nouveau les poumons du Scorpion.

"Je dirais…" dit Oroki, sa voix rauque à cause du manque d’air, "de regarder derrière vous."

L’Oracle Noir de l’Air se retourna juste au moment où Bayushi Zou lui frappa violemment le crâne avec la colonne brisée. Elle fut projetée à travers la station, heurta le mur un bruit sourd et s’effondra sur le sol.

"Juste à temps, Zou," dit Oroki d’une voix enrouée, en arrangeant le revers de sa veste. "Je te remercie." Oroki ramassa rapidement les Migi-Hidari et courut vers le quai du monorail. Le train était justement en train d’arriver au bout de la voie, les fenêtres remplies de visages apeurés observant les flammes qui consumaient la station.

"Oroki-sama ?" demanda Zou, jetant un regard soucieux à la bataille de l’extérieur tout en suivant son maître. Akodo et Kunisada étaient toujours en train de combattre sur le parking. "Ne devrions-nous pas nous occuper des Oracles Noirs ?"

"Nous ne pouvons pas," répondit Oroki. "Pas maintenant. Après la correction qu’elle m’a donnée, impossible de dire ce que les Migi-Hidari vont faire. Les pistolets pourraient me tuer, ou ne pas tirer du tout. Nous devons nous sortir d’ici." Le train ralentit en entrant dans la station, et les portes s’ouvrirent avec un sifflement. Oroki se fraya un chemin à l’intérieur, Zou juste derrière lui.

"Et pour l’Akodo ?" demanda Zou.

"Je suppose qu’il devra se débrouiller tout seul," répondit Oroki alors que les portes se refermaient. "S’il tue Kunisada, nous saurons qu’il n’est pas avec le Briseur d’Orage. Je ne pense pas que le Briseur d’Orage apprécierait qu’un serviteur inférieur tue un de ses Oracles Noirs."

De l’autre côté de la station, la femme qui fut jadis Shosuro Kochiyo se mit à quatre pattes en grognant. Des os brisés et des muscles déchirés se mirent à bouger pour se remettre en place. Sen aperçut son reflet dans un morceau de verre brisé et cela l’effraya. Son visage n’était plus magnifique et ne le serait probablement plus jamais. Ça n’avait que peu d’importance ; elle pourrait se trouver un nouveau corps plus tard. Maintenant, elle avait du travail à faire. Elle regarda autour d’elle dans la station, mais ne vit aucune trace du Scorpion, seulement la faible lumière du monorail qui s’évanouissait dans la nuit.

"Oh non," ricana-t-elle. "Pas si facilement. Vent."

Une soudaine rafale de vent fouetta l’Oracle Noir. Elle s’envola dans le ciel nocturne à la poursuite du train.


Un véhicule roulait seul au milieu de la forêt plongée dans l’obscurité. De fabrication Mante, c’était une automobile à quatre roues motrices et conçue pour rouler dans toutes sortes d’environnements difficiles. Elle évoluait facilement sur les rochers inégaux et les pierres, arrivant au pied d’une grande montagne.

Mojo siffla. "Wow," dit-il. "C’est ici que nous nous rendons ?"

Dans le siège à côté de lui, Teika acquiesça. "Effectivement," répondit l’Oracle. "Je vous avais dit que ce véhicule pouvait devenir inutile."

"Ce véhicule n’est pas inutile," répondit Mojo. "C’est un modèle Sea Spider 758 de luxe. Il n’y a pas un seul endroit dans Rokugan où il ne peut se rendre. Nous pourrions gravir le flanc de cette montagne si c’était nécessaire."

"Le terrain n’est pas le problème," répondit Teika. "Les moines Washi ne sont pas friands de technologie. Si nous emmenons cette monstruosité sur leur territoire, ils ne nous aideront pas, c’est aussi simple que ça."

"Et pourquoi avons-nous besoin de leur aide, Teika ?" demanda Mojo en observant attentivement l’Oracle. "Vous n’avez pas été très bavard sur ce que nous sommes exactement sensés faire."

"Je vous l’ai dit," soupira Teika. "Nous devons restaurer l’équilibre-"

"Entre les Oracles, ouais, vous me l’avez dit," dit Mojo. Le yojimbo s’appuya contre le dossier du siège de conducteur, tambourinant sur la portière avec ses doigts. "Mais ça n’explique rien de tout ceci. Dites-moi rapidement, Teika, depuis combien de temps êtes-vous un Oracle ?"

"Quelle importance ?" demanda Teika.

"Combien de temps ?" demanda-t-il à nouveau.

Teika marqua un silence. "Depuis presque un mois, maintenant, mais l’expérience est hors de propos lorsqu’il est question de-"

"Un mois," rit Mojo. "Ça ne fait qu’un mois que vous faites ce boulot et vous êtes déjà expert dans l’art de sauver l’univers. Je savais qu’il y avait quelque chose qui clochait chez vous, lorsque je vous ai vu pour la première fois, Oracle. Par Jigoku, vous ne savez pas ce que vous faites."

Teika s’assombrit. "Le savoir dont je dispose m’a été transmis par votre Maître du Vide," dit-il d’un ton dur. "Les Oracles sont en terrible danger. Je dois admettre que je ne suis pas habitué à mon pouvoir. Si nous devions affronter Akeru no Oni ou Yogo Ishak, il ne fait aucun doute que leur plus grande expérience leur permettrait de me vaincre avec aisance. C’est pourquoi j’ai voulu avoir votre aide, et pourquoi nous recherchons l’ordre des Washi."

"Alors le plan est de vous entourer de gens qui savent ce qu’ils font pour que vous puissiez vous sentir plus en confiance ?" demanda Mojo. "Ouais, au moins vous êtes honnête sur ce coup-là, je vous accorde ce point."

Teika tourna la tête, regardant par la fenêtre. "Vos mots sont cruels, mais finalement, vous détenez la vérité. Je suis le dernier mortel qui recevra les pouvoirs d’un Oracle tant que nous n’aurons pas débarrassé Rokugan du déséquilibre surnaturel qu’est Ishak. Si nous ne pouvons pas trouver et détruire Yogo Ishak avant que s’achève le Jour des Tonnerres, alors il n’y aura plus d’Oracles de la Lumière ou des Ténèbres. Une partie de la magie de ce monde sera perdue, ce qui serait une chose affreuse, puisqu’il n’en reste déjà que fort peu. Oh, vous pouvez regarder les réussites de votre clan tels que le Grand Sceau ou la prolifération des appareils tetsukami et croire que la magie est plus forte que jamais, mais c’est totalement faux. Les kamis sont de plus en plus faibles. Et un jour, ils mourront. La perte des Oracles ne ferait que rapprocher encore cette catastrophe."

"Ralentir l’arrivée d’une catastrophe, c’est bien, mais n’y a-t-il pas moyen de l’éviter ?" demanda Mojo.

"Je ne sais pas," dit Teika. "Mon prédécesseur était proche de la réponse, néanmoins. Il pense que l’Ordre des Washi détient une pièce du puzzle. Si nous pouvons entrer dans leur temple et parler à leur dirigeant, peut-être pourrons-nous apprendre quelque chose."

"Peut-être," dit Mojo. "Vous m’avez traîné derrière vous à travers la moitié de Rokugan à cause d’un ’peut-être’."

Teika haussa les épaules. "Peut-être que j’aurais pu vous laisser dans l’œsophage de ce monstre des marais, Shiba."

Mojo acquiesça. "Très juste. Allons voir ces moines."


"Hatsu !" cria-t-il. "Vous êtes vivant ?"

Pas de réponse.

Orin était bloqué contre le mur à côté de la porte d’entrée. Chaque fois qu’il bougeait en direction des escaliers, il était accueilli par une grêle de balles. Les Grues tiraient à l’aveuglette, et jusqu’à présent il n’avait pas été touché, mais il ne pourrait pas se cacher ici éternellement. Le feu se propageait. Et nulle part où aller. Il devait partir de là, et vite. Il se retourna et tira avec son fusil à travers la porte, puis reprit sa position précédente. Les coups de feu s’interrompirent un instant, puis reprirent. Il avait tué au moins une dizaine des attaquants, mais il y en avait encore sept fois ce nombre qui attendaient à l’extérieur.

"Hé ! Vous là-bas !" cria-t-il au milieu des coups de feu. "Hé !"

Les coups de feu cessèrent. Les Grues semblaient attendre pour écouter ce qu’il voulait dire.

"J’ai une proposition à vous faire !" cria Orin. "Si vous déposez tous vos armes maintenant, je vous laisserai vous rendre !"

Orin sourit alors que les coups de feu éclatèrent à nouveau. Il allait probablement mourir ici, mais il ne les laisserait pas le vaincre. Il vérifia les munitions de son fusil une dernière fois. S’il n’avait pas de nouvelles d’Hatsu d’ici quelques minutes, il chargerait vers l’extérieur avec son fusil. Peut-être que de cette façon, il arriverait à en tuer encore quelques-uns avant de se faire descendre. Amusant. Chaque fois qu’il avait pensé à la mort lorsqu’il était seul, tard la nuit ou à d’autres moments, il avait toujours eu peur. Il ne s’était jamais imaginé qu’il mourrait dans un tel endroit, dans une situation telle que celle-ci, mais d’une certaine façon, ça n’avait pas d’importance. C’était très bien, ici.

"Hatsu !" cria-t-il une dernière fois. "Vous feriez mieux de vite me répondre avant que je ne parte semer la mort chez les Daidoji là-dehors tel le vent divin !"

A nouveau, pas de réponse.

Orin prit une profonde inspiration. Voila… Il pressa son fusil contre sa poitrine et s’agenouilla, prêt à courir.

"Orin !" dit une voix venant de l’incendie.

Orin trébucha et s’aplatit à nouveau contre le mur. Il leva les yeux vers les escaliers et vit Meliko bondir à travers la fumée et les flammes. Il l’attrapa vivement par le bras et la tira hors de vue de la porte tandis que les coups de feu éclataient. Elle s’écrasa contre le mur à côté de lui, à bout de souffle, le visage couvert de suie.

"Orin !" elle soupira de soulagement, se collant contre sa poitrine et l’entourant de ses bras. "Tu es vivant !"

"Mel, où est Hatsu ?" demanda-t-il. "Où sont les autres ?"

"Les autres ?" Elle le regardait avec ses yeux bleus innocents. Pourquoi changeait-elle toujours la couleur de ses yeux ? "Ils sont retournés à la Montagne Togashi."

Orin resta bouche-bée. "La Montagne Togashi ?" s’exclama-t-il. "Comme ça ? Et ils nous ont laissés ici ?"

"Ils étaient plutôt pressés, je suppose," dit-elle.

"Oh, mais c’est parfait," dit-il d’un ton sec. "Et comment sommes-nous sensés sortir d’ici, par Jigoku ?"

"Je ne sais pas," dit-elle. "Je ne voulais pas partir sans toi."

"C’est dommage que les autres n’aient pas pensé comme toi," grogna Orin.

"Hé !" cria une voix venant du haut des escaliers. Une grande silhouette traversa maladroitement les flammes. Ishio. Orin se jeta à nouveau en avant et lui saisit le bras, le tirant à lui juste quand les Grues firent feu à nouveau.

"Wow, ils plaisantent pas, hein ?" demanda Ishio en regardant l’escalier criblé de balles. Il posa les yeux sur les Grues morts au pied des marches. "Hé," dit-il. "Je connais quelques-uns de ces types."

"Désolé," dit Orin. "J’espère que ce n’étaient pas des amis à toi."

"Nan, c’étaient des cons," dit Ishio. "Bon débarras."

"Hé," dit Orin, ses yeux soudainement écarquillés. "Ishio, tu penses que tu pourrais parler aux Grues dehors ? Les convaincre de nous laisser sortir d’ici ?"

Ishio se mit à rire. "Ouais, ouais," dit-il. "Tous les Grues se connaissent, ça n’ira pas."

"Tu connaissais les types par terre," Orin désigna les corps.

"Hmm," Ishio y réfléchit une seconde. "Non, ça n’ira pas," conclut-il. "Ils me buteraient aussi vite que toi. Ces gars-là sur le sol étaient de la garde personnelle de Munashi. Des abrutis arrogants. Ils pensaient toujours être supérieurs à tous les autres, y compris moi, alors que j’étais un des gardes du corps de Meda. J’préfèrerais qu’on les bute, plutôt." Ishio ramassa un fusil sur un des gardes morts.

"Merde," dit Orin. "Il doit pourtant y avoir un moyen de sortir d’ici."

Ishio haussa les épaules. "J’envisageais plutôt de sortir d’ici en courant et en tirant. Ok, ils me buteraient, mais j’en tuerais quelques-uns avant, pas vrai ?"

"C’est l’idée la plus stupide que j’ai jamais entendue, Ishio," dit Meliko. "C’est du suicide. A quoi penses-tu donc ?"

"Ouais, je suppose que c’est une mauvaise idée, Ishio," dit Orin. "D’autres suggestions ?"

Le bruit de lourdes bottes métalliques résonna dans les escaliers.

"C’est qui, cette fois-ci ?" demanda Orin. "Je croyais que tout le monde était parti."

De la fumée verte naquit soudain dans le feu, glissant sur les marches et se répandant jusque dans la rue. Les lourds bruits de pas s’amplifièrent encore tandis qu’ils s’approchaient, jusqu’à ce que le son semble annoncer l’arrivée d’une créature trop grande pour être contenue dans l’immeuble. La sombre silhouette d’un énorme samurai apparut au milieu des flammes. Ses yeux brillaient comme deux points de pure lumière verte, plus éclatants que le feu lui-même.

"Par Jigoku !" marmonna Ishio, pris de peur.

"Chojin essaie juste de faire une belle entrée," gloussa Meliko. "Il est rigolo."

Les Grues à l’extérieur ouvrirent désespérément le feu sur la silhouette. Les balles ricochèrent inoffensivement sur l’armure de Chojin, tandis que ce dernier descendait les marches, ses pas résonnant comme le tonnerre.

"MORTELS !" sa voix résonna soudain. "VOUS AVEZ OSÉ LEVER LA MAIN CONTRE LES ENFANTS ÉLUS DE TOGASHI ! AU NOM DU SOLEIL ET DE LA LUNE, JE VOUS MAUDITS !" Les Grues crièrent de terreur et de confusion alors que Chojin émergeait des flammes et empruntait les marches devant l’immeuble. Son armure verte émeraude était intacte, le feu ne l’avait pas touchée. Un terrifiant mempo en forme de dragon recouvrait son visage, le faisant ressembler très fort au Togashi originel. Des balles continuaient de ricocher sur son armure. Il prit soudain une sphère contenant un liquide blanc tourbillonnant à sa ceinture et la brandit au-dessus de lui.

"AU NOM DU DRAGON CACHÉ, MOUREZ !" cria-t-il et il jeta la sphère vers les Grues. Il y eut une explosion assourdissante et un brusque éclair de lumière. Des hurlements parcoururent les rangs des Daidoji.

"Qu’est-ce qu’il fait ?" demanda Ishio. "Et pourquoi n’a-t-il pas fait ça plus tôt ?"

Chojin retourna soudain à l’intérieur, retirant son mempo d’une main. Le visage du vieux Dragon était couvert de sueur. "Venez !" cria-t-il en leur faisant signe. "Courez !" Il se tourna et quitta les escaliers d’un bond.

Orin, Meliko et Ishio lui emboitèrent le pas. Des corps de Grues jonchaient la rue. Certains se tordaient et gémissaient par terre, d’autres étaient totalement immobiles. "Vous les avez tués ?" cria Orin au Dragon. "Qu’avez-vous fait ?"

"Grenade aveuglante et un peu de spectacle," répondit Chojin tout en courant. "Ils sont hors d’état de nuire pour trente secondes, tout au plus. Je vous suggère d’accélérer le pas, gaijin."

Chojin courait plus vite encore, à un rythme impressionnant pour un homme de son âge et portant une armure complète. Orin et Ishio avait du mal à le suivre. Meliko le distança, tournant au coin d’un immeuble. Et lorsqu’ils la rattrapèrent, elle cassait la vitre d’une voiture garée avec une brique.

"Que faites-vous, Mel ?" cria Chojin, en attrapant son bras et tentant de l’entraîner avec lui. "Nous devons courir !"

"Hé, laissez-moi !" dit-elle. "Je nous trouve un moyen de transport !" Elle se tordit pour échapper à la prise et revint vers la voiture. Elle ouvrit la portière et sauta à l’intérieur.

"Mel, tu n’arriveras jamais à la faire démarrer à temps !" dit Orin, courant à côté de la voiture et jetant un regard en arrière, en direction des Grues. Il s’attendait à les voir débarquer à tout moment.

"Je ne touche pas aux fils," dit-elle. "C’est un nouveau modèle Phénix à moteur Tetsukami. Regarde." Meliko posa ses doigts sur son épaule, où apparut soudain un tatouage représentant des nuages tourbillonnants, et ce tatouage s’étendit sur ses deux bras jusqu’au bout de ses doigts. Ses yeux s’illuminèrent d’une étrange lueur, et elle sourit. "Bonjour, petites sœurs," dit-elle. "Je suis désolée pour la fenêtre, mais j’ai vraiment besoin de votre aide. Vous pouvez nous sortir d’ici ?"

"Meliko !" cria Chojin. "Qu’est-ce que vous faites ?"

Le moteur de la voiture démarra.

"Je nous sors d’ici !" répondit-elle avec un sourire. "Maintenant entrez avant que ces Grues se réveillent !"

Chojin, Orin, et Ishio s’observèrent mutuellement pendant un instant, puis s’entassèrent dans la voiture. C’était un petit modèle et donc les trois grands hommes étaient plutôt à l’étroit, mais Orin et Ishio s’assirent sur la banquette arrière tandis que Chojin en armure se mit à l’avant. Meliko fit vrombir la petite voiture et fit demi-tour, descendant la rue avec un crissement de pneus juste au moment où les premiers Daidoji arrivèrent au coin de la rue.

"C’était grandiose," souffla Chojin, en retirant son casque et en passant une main dans ses cheveux moites et clairsemés. "Mais c’était un risque énorme, Meliko."

"Pas vraiment," répondit-elle. "Je savais ce que je faisais."

Chojin l’observa avec curiosité. "Jeune dame ?" dit-il. "Avez-vous utilisé les tatouages sacrés du Seigneur Hoshi pour voler des voitures auparavant ?"

Meliko referma la bouche. Elle regarda vers Chojin pendant une seconde, puis reposa les yeux sur la route. "Je, euh, n’ai vraiment pas envie d’en discuter maintenant," dit-elle.

"Vu les circonstances," rit Chojin, "je pense que je suis prêt à totalement laisser tomber ce sujet."


Ketsuen se tenait au sommet de la grande tour d’évacuation au centre du Kyuden Hida. Sous eux, dans les profondeurs de la forteresse, Yasu et Hayato pouvaient voir la fumée et les flammes. Ils s’imaginaient entendre des cris et des bruits de bataille, à moins que ça ne soient le gémissement des moteurs torturés. Ketsuen glissa légèrement, trébuchant sur la surface plane.

"Hé, que… ?" demanda Yasu, se tournant vers Hayato. "L’équilibre est foutu ou quoi ? Tout est penché."

"Non," dit nerveusement Hayato. "Les cadrans sont tous normaux. Je pense que le Kyuden est en train de couler."

Yasu plissa le front. "Nous n’avons plus beaucoup de temps, alors," dit-il. "Qu’est-ce que tu en penses ? On saute dans la tour d’évacuation et on voit ce qui se passe ?"

La radio grésilla soudain, attirant l’attention d’Hayato. Il tourna le bouton pour obtenir une meilleure réception, et bientôt une voix fut audible. "-à Ketsuen. Vous m’entendez Ketsuen ? Terminé. Entrez, Ketsuen. Kyuden à Ketsuen. Vous m’entendez Ketsuen ? Terminé."

"Toshimo ?" dit Yasu, excité, tout en saisissant la radio. "C’est toi, mon oncle ? Tout va bien ?"

Toshimo soupira. "Oui, je vais bien, Yasu," dit-il. "Tu es un Quêteur, toutefois. Agis en tant que tel, et utilise les signaux appropriés. Quelle est votre position, Ketsuen ? Terminé."

"Oh," Yasu sembla surpris. "Nous sommes au sommet de la tour d’évacuation principale. Nous pouvons voir du feu, en contrebas. Il y a aussi des bruits, mais nous n’arrivons pas à les identifier clairement. A part ça, tout à l’air calme. Entrée possible dans la salle des machines principale. Terminé."

"Amaterasu," jura Toshimo. "J’espère que vous n’étiez pas sur le point de descendre à l’intérieur de ça, hein ? Terminé."

"En vérité, j’avais plutôt l’intention de sauter," répondit-il. "Plus surprenant comme ça. Terminé."

"Ne soyez pas stupide, Ketsuen," répondit Toshimo. "La chose qui est en bas a le contrôle complet des systèmes du Kyuden. Si vous essayez de descendre de cette façon, elle va pousser les moteurs en surcharge et dégager tellement de radiations dans la tour que vous serez cuits à l’intérieur de la Machine de Guerre comme des pommes de terre cuites au four. Vous me comprenez ? Terminé."

"Euh… Bien compris, Kyuden," dit Yasu. Il ajusta les contrôles pour que Ketsuen fasse quelques pas pour reculer du bord intérieur de la tour. "Des conseils ? Terminé."

"Essayez de descendre le long de la forteresse, Ketsuen," répondit Toshimo. "Il devrait y avoir une ouverture à l’angle le plus bas du sud-ouest assez grande pour vous permettre d’entrer. Terminé."

"Bien compris, Kyuden," dit Yasu, en tendant la radio à Hayato. Yasu prit les commandes en main et Ketsuen se mit à avancer, s’orientant vers l’angle sud-ouest de la tour. Le robot s’arrêta au bord alors que Yasu regardait autour de lui, pensif.

"Quoi ?" demande Hayato. "Qu’est-ce que tu attends ? Pourquoi est-ce que tu ne sautes pas ? On glisserait en utilisant la pince et les réacteurs pour nous ralentir."

"Ça va foutre en l’air la tour," dit Yasu. "Tu te rappelles, Hayato, lorsque ce combat sera fini, nous devrons vivre ici. On doit réduire les dommages matériels au minimum."

"Yasu ?" Hayato cligna des yeux en regardant son ami. "Qui êtes-vous et qu’avez-vous fait de Yasu ? Je comprends ces mots, mais cette phrase n’a aucun sens, venant de toi ! Tu me fais peur. Tu es possédé ou quoi ?"

"Bon sang, Hayato, arrête de te moquer de moi, et aide-moi à trouver un moyen de descendre d’ici."

"Ketsuen !" craquela la radio. "Nous n’avons pas beaucoup de temps ! Si cet oni s’introduit dans le noyau du réacteur, il pourrait transformer le Kyuden et la moitié de la Baie du Soleil d’Or en une gigantesque boule de feu ! Peu importe si vous devez casser des trucs, je les réparerai plus tard ! Maintenant, allez-y !"

Hayato haussa les épaules. "Ben, tu l’as entendu."

"Papa va nous tuer pour ça," grogna Yasu en prenant les commandes.

"Oh, arrête," dit sèchement Hayato. "Tu ne t’es jamais tracassé de casser toutes les autres inventions de Toshimo. Arrête de te tourner les pouces et fais-nous descendre pour qu’on puisse tuer l’oni !"

"Très bien," soupira Yasu.

Et d’un bond, Ketsuen se projeta soudain de la tour d’évacuation. Se retournant en plein vol, la Machine de Guerre enfonça sa griffe acérée dans la paroi de la tour, laissant comme une vilaine balafre dans la surface métallique tout en continuant à tomber. Même en utilisant ses réacteurs et la tour pour se freiner, le sol arriva rapidement. Yasu et Hayato s’attachèrent solidement pour l’impact. Et soudain, ils touchèrent le sol avec fracas. Ketsuen était debout au fond d’un énorme cratère creusé dans le sol du Kyuden. Quelques étincelles surgirent des articulations aux genoux, mais Ketsuen semblait néanmoins intact. L’énorme machine se tourna vers la tour à nouveau.

"C’est le passage que Toshimo a mentionné," dit Hayato en désignant une grande porte d’acier renforcé devant eux. Elle mesurait plus de dix mètres de haut et était pratiquement aussi large. Les mots "PERSONNEL AUTORISE UNIQUEMENT " étaient peints en rouge et en caractères d’imprimerie.

"Cet avertissement semble un peu exagéré," remarqua Hayato en se penchant sur le panneau de contrôle. "Je veux dire, qui arriverait à entrer par une telle porte sans y avoir été autorisé ?"

Yasu haussa les épaules. "Moi. Ouvre la porte."

Hayato acquiesça, activant sa grille de visée. Ketsuen prit le tetsubo dans son dos, tordant le manche et pointant l’extrémité vers la porte. Le bout de l’arme bourdonna et un gros missile émergea de l’extrémité, explosant dans un nuage de fluide rouge visqueux qui recouvrit la porte. Un pilier de flammes blanches brillantes apparut alors que le produit chimique réagissait au contact du métal, réduisant une grande portion de la porte en métal fondu en quelques secondes. Le Machine de Guerre Crabe fit un pas en avant, puis s’arrêta.

"Attention Yasu," dit Hayato sur un ton prudent. "Ce truc prend quelques secondes pour sécher. Crois-moi, faut vraiment pas en avoir sur nous."

Yasu hocha la tête et avança un peu plus prudemment, dirigeant la Machine de Guerre précautionneusement à travers l’ouverture pour éviter de prendre une goutte. Ketsuen entra dans la salle des machines principale du Kyuden. La salle était énorme, de la taille d’un petit stade de football et remplie d’une toile complexe de câbles, de pistons et d’appareils électroniques. Une dizaine d’immenses moteurs fonctionnaient à l’unisson, disposés en rang sur le sol. Deux ou trois avaient totalement cessés de fonctionner, et un moteur était devenu comme un cocon noirci. Des flammes sortaient de terminaux informatiques ça et là, et les corps de Crabes morts et de Nezumi gisaient un peu partout.

"Hein ?" Yasu regarda la scène fixement, choqué. "Comment un oni peut-il tuer tant de gens ?"

"Regarde les capteurs environnementaux, Yasu," dit Hayato, en désignant un écran. "Il a remplit la salle entière de fumées d’évacuation toxiques. Si nous n’étions pas dans un environnement étanche, nous y aurions déjà succombé. C’est sûrement comme ça qu’il a pu se débarrasser de Mokuna et des autres."

La bouche de Yasu se changea en une mince ligne. Ses mains se serrèrent sur les commandes, et Ketsuen s’avança avec un grognement métallique. Il n’y avait aucun signe de l’oni, seulement le crépitement du feu, le sifflement du gaz s’échappant et les pas résonnants de Ketsuen.

"Mizu," cria Yasu, sa voix amplifiée par l’équipement sonore de la Machine de Guerre. "Mizu, montre-toi et finissons-en."

"Oh, c’est le petit Tonnerre Crabe égaré," répondit une étrange voix se répercutant dans toute la salle. "Attrape-moi si tu peux, petit Tonnerre."

Hayato regarda vers Yasu. "Tu es un Tonnerre ?" demanda-t-il, surpris. "Depuis quand ?"

"Les gens n’arrêtent pas de me le dire," grogna Yasu, pour balayer la remarque. "N’y fais pas attention. J’ai autant envie que toi d’être un Tonnerre."

"Hé, j’aimerais bien être un Tonnerre," répondit Hayato. "Imagine. La célébrité, les femmes-"

"Hayato, la ferme !" dit Yasu d’un ton sec. "J’essaie de tuer un oni, là. Ok ?"

"Du calme, mec," répondit Hayato. "Donc maintenant tu es un Tonnerre et tu n’as plus envie de rire de la mort ? Tu crains, Yasu."

"Tous mes remerciements, petit Tonnerre," dit à nouveau la voix. "Merci de m’avoir guidé à ton Kyuden. Merci d’avoir été fou au point de ne pas avoir remarqué la partie de moi que j’avais attachée à ton camion, d’être crétin au point de ne pas remarquer ma présence dans les entrailles de la forteresse pendant tout ce temps, d’être idiot au point de t’être éloigné suffisamment longtemps pour me permettre d’amorcer le déclin de ton clan, et d’être assez poli pour revenir chez toi juste à temps pour voir mourir le Clan du Crabe."

"Alors, dis-moi, oni," dit Yasu. "Tu comptes sortir d’où tu te caches et combattre, ou tu vas glousser toute la journée ?"

"Oh, j’ai bien l’intention de glousser," répondit l’Oni. "Après tout, je suis déjà en train de couler le Kyuden. Dans une heure, tous les Crabes qui ne fuiront pas mourront noyés et ceux qui arriveront à fuir seront certainement repêchés par la marine Mante. Les Mantes ne vous aiment pas beaucoup. J’arrive pas à comprendre pourquoi. Oh, et je ne suis pas fou, petit Tonnerre. Pas comme Taki-bi, Jimen, et Kaze. Je n’ai aucune raison de combattre alors que je suis déjà vainqueur. Oh oui, j’ai l’intention de glousser. Je vais me cacher où je suis en sécurité et m’enfuir en nageant lorsque j’aurai terminé, pour vous tuer un autre jour, pathétiques humains."

"Bien, laisse-moi te dire un truc, alors," répondit Yasu. "Tu aimes quel genre de musique ?" Les rythmes du Chœur des Cent Tambours Asako surgirent soudain de la Machine de Guerre Crabe, remplissant l’énorme salle.

"Ne m’insulte pas, petit Tonnerre, c’est la première chose à laquelle j’ai pensé," répondit l’oni. "Sérieusement, tu ne pensais pas que je tomberais dans le même piège deux fois de suite ? Soit tu penses que je suis totalement retardé ou tu penses que je raisonne comme un Crabe. Alors arrête de penser, et meurs. J’ai gagné."

"Kyuden," dit Yasu, en prenant la radio. "Vous m’entendez ? Terminé."

"Je vous entends, Ketsuen," répondit Toshimo. "Terminé."

"Les tambours ne lui font rien," dit Yasu. "Avez-vous la moindre idée de pourquoi ça ne marche pas ? Terminé ?"

"Hmmmm," répondit Toshimo. "Un contre-rythme pourrait annuler le son des tambours. Les moteurs dans la salle de contrôle pourraient tourner de telle façon à produire un contre-rythme s’ils étaient programmés de manière appropriée. Si l’oni était assez proche, il pourrait être capable d’ignorer les effets des tambours. Terminé."

Yasu hocha la tête. "Un oni peut faire quelque chose comme ça ? Reprogrammer les moteurs du Kyuden ? Même moi je n’y arrive pas. Terminé."

"Tu n’es pas un oni," soupira Toshimo. "Je pense que notre excès de confiance envers les tetsukami représente le problème que nous avons maintenant. Mizu a été capable d’intimider certains kamis mineurs des moteurs pour les forcer à tourner comme il le souhaite, et il les a utilisés pour totalement soumettre la salle des machines. J’ai réussi à reprendre le contrôle des systèmes de surveillance, mais pas des moteurs eux-mêmes. Les kamis ont trop peur de Mizu pour le braver. Tant que vous n’avez pas réussi à faire sortir l’oni de là, il n’y a rien que je puisse faire pour sauver le Kyuden. Terminé."

Yasu acquiesça. "Est-ce que Mizu peut capter notre communication, Kyuden ?"

"Bien sûr que non," répondit Toshimo. "C’est la première chose dont je me suis soucié. Les signaux radios sont protégés par le plus grand mikokami de la montagne que nous avons utilisée pour créer le Kyuden. Rien d’aussi petit que Mizu ne pourrait effrayer le mikokami et, franchement, il est dégouté par le comportement de ses petits frères. La ligne est sûre. Terminé."

"Bien," dit Yasu. "Et vous dites que vous pouvez surveiller les moteurs ? Terminé."

"Affirmatif," répondit Toshimo.

"Essayez de voir si un des moteurs en action fonctionne de manière erratique," dit Yasu. "Si oui, dites-moi lequel. Terminé."

"Et s’il y en plus d’un ?" demanda Toshimo. "Terminé."

"Il n’y en aura pas," dit Yasu, refermant les yeux à moitié. "Les oni n’ont pas de plan de secours."

"Nous non plus," rétorqua Hayato.

"Chut !"

"Petit Tonnerre ?" appela la voix de l’oni, en riant un peu de son habituel ton moqueur. "Qu’est-ce que tu fais, petit Tonnerre ? A rester là, dans ton gros robot, je pourrais presque croire que tu es en train de réfléchir, mais je sais que ce n’est pas possible. Tu pries ? C’est ce que je ferais, si j’étais toi, mais je ne vois aucune Fortune qui s’embarrasserait à répondre aux prières d’une limace comme toi. Si j’étais à ta place, je me tirerais ces missiles sur moi-même et je laisserais les ennuis aux Mantes. Je suis sûr que le Jour des Tonnerres se passera tout aussi bien avec seulement six Tonnerres, tu ne crois pas ?"

"Il commence à me gonfler, cet oni," dit Yasu à voix basse.

"Je commence à avoir pitié pour lui," répondit Hayato.

Yasu décocha un regard curieux à Hayato, mais avant qu’il ne puisse s’expliquer, la radio craquela à nouveau. "Ketsuen, répondez," dit rapidement Toshimo. "Terminé."

"Je vous écoute," dit Yasu.

"Vous aviez raison," répondit Toshimo. "Le moteur numéro 7308A est le seul moteur en action qui fonctionne de manière erratique. Il semble tourner selon un cycle régulier mais anormal."

Yasu actionna quelques interrupteurs sur son panneau de contrôle et en désigna un sur celui d’Hayato. "Vise ce moteur," dit-il.

Les yeux d’Hayato s’écarquillèrent. "Avec ça ? Tu es sûr, Yasu ?" murmura-t-il.

"Tiens-toi prêt," siffla-t-il à l’éclaireur. "Kyuden, quelles seraient les conséquences pour le Kyuden si j’endommageais ce moteur ? Terminé."

"L’endommager ?" répondit Toshimo. "Définissez ’endommager’. Terminé."

"Destruction totale," répondit Yasu. "Terminé."

Toshimo attendit un instant avant de répondre. "Ça va faire mal," dit-il d’une voix peinée, "mais il vaut mieux ça que de perdre la forteresse entière. Fais ce que tu as à faire, Yasu. Terminé."

"Utilisez les signaux appropriés, Kyuden," dit Yasu. "Ici Ketsuen, Terminé." Il coupa la radio.

Ketsuen se mit à courir, dégainant le tetsubo tout en chargeant le moteur. Simultanément, la Machine de Guerre tira un énorme missile depuis le lance-missiles de l’épaule juste au moment où un rayon de pure énergie verte surgit de sa main gauche, verte et transparente. Le missile explosa brillamment, recouvrant le moteur de napalm liquide. Un hurlement sinistre déchira la grande salle et une grosse bulle de fluide bleu émergea soudain des flammes. Les flammes brûlaient sur la surface de celui-ci. Deux orbes d’un bleu plus sombre qui servaient d’yeux à l’oni se tordirent, comme de douleur, alors que la température augmentait.

"Tu brûles, maintenant," dit Yasu d’un ton neutre, via les haut-parleurs. "Ça doit être une expérience nouvelle pour toi qui est fait d’eau."

Yasu tourna le laser de jade vers les yeux de la créature, concentrant le laser sur eux jusqu’à ce qu’elle se retire dans les flammes.

"Misérable Tonnerre !" hurla Mizu. "Libère-moi ! Libère-moi et je vous rendrai votre maudite forteresse !"

"Trop tard pour les négociations," dit Yasu. "Tu n’aurais jamais dû m’appeler ’petit’. Maintenant, tu vas vraiment beaucoup souffrir." L’oni émergea des flammes en hurlant, mais Yasu lui tira à nouveau dessus avec le laser, le renvoyant dans le feu.

"C’était un très gros missile au napalm, plutôt gros pour le tirer dans le Kyuden," dit Hayato, en regardant le feu, les yeux écarquillés. Le moteur se mit à s’affaisser lentement alors que le sol en-dessous de lui se liquéfiait.

"Hop, le revoilà !" dit Yasu. L’oni émergea une nouvelle fois du feu ; Yasu fit rapidement feu avec le laser de jade, le touchant aux yeux, pour le faire reculer.

"Est-ce que le feu va le tuer ?" dit Hayato.

"Ça va le faire bouillir," répondit Yasu. "Le jade va le tuer. Pas tout de suite. On va le laisser cuire pendant un moment. Chaque fois qu’il tentera de sortir de là, je lui tirerai dessus. Tôt ou tard, il mourra." Un autre rayon de jade repoussa Mizu encore une fois dans le napalm.

"Tu vois de quoi je voulais parler, maintenant ?" demanda Hayato. "C’est pour ça que je disais que j’avais pitié pour l’oni."

Yasu sourit, et continua de lentement tuer l’oni. Tout autour d’eux, dans le Kyuden, les systèmes redevenaient opérationnels.


Si Jigoku était la version Rokugani de l’enfer, alors Otosan Uchi était sur le point d’y basculer. C’était très clair. Maintenant, ce n’était plus qu’une question de temps. C’était probablement le pire lorsqu’on est un Oracle : on sait les choses vraiment horribles avant qu’elles ne se produisent. Naydiram soupira tout en arrêtant son taxi jaune crasseux. Il but une gorgée du thermo qu’il gardait toujours avec lui. Le café brûla tout le long de sa gorge, et il se fit la promesse d’y mélanger moins de shochu la prochaine fois. Il savait que ce n’était pas bon de boire et de conduire en même temps, mais il était immortel, que diable ! En plus, la plupart de ces gens allaient mourir dans les prochains jours, de toute manière.

"Il faut que tu arrêtes de penser ainsi, mon gars," dit-il à son reflet dans le rétroviseur. "Tu deviens dépressif."

Mazaqué et Selena lui tapaient sur le système. Depuis qu’ils avaient perdu leurs pouvoirs, ils étaient devenus impossibles à fréquenter. Selena n’arrêtait jamais de parler, gémissant auprès de Carfax pour qu’il découvre ce qui a pu leur arriver, essayant de découvrir ce qu’il s’était passé, essayant de comprendre en quoi ils avaient échoués, essayant de chercher une façon de récupérer ses capacités. Et pour Mazaqué, c’était pire. Le géant passait tout son temps agenouillé au milieu de l’appartement de Carfax, à chantonner pour lui-même. Il ne chantait vraiment pas fort, c’était même à peine perceptible, au début. Mais après un moment, ça vous prenait la tête. Naydiram avait eu de plus en plus de mal à résister à l’envie de les jeter tous les deux par la fenêtre.

Il avait dû sortir de là-bas. Carfax n’avait pas apprécié. Il sentait qu’ils n’étaient pas en sécurité, livrés à eux-mêmes, tout spécialement maintenant, mais Naydiram se fichait un peu de ce que Carfax pensait. Il avait cessé de recevoir des ordres de ce gamin blanc cent ans plus tôt. Maintenant, il se contentait de l’écouter et de le respecter, parce que souvent ce qu’il disait avait un sens. Et lorsque Carfax cessait de dire des choses sensées, Naydiram cessait de l’écouter. Nous étions l’une de ces fois. Les Tonnerres n’avaient pas besoin des Oracles. Ils se débrouillaient très bien seuls. Naydiram était un homme occupé. Il ne pouvait pas perdre son temps à s’asseoir dans l’appartement de Carfax, à attendre que quelque chose se produise. Il avait des choses à faire. Il avait d’autres amis.

Enfin, il aurait voulu avoir d’autres amis. Il avait eu l’intention de s’en faire, mais soixante ans plus tôt, après que les derniers de ses amis soient morts de vieillesse, il ne s’était jamais décidé à chercher à en avoir d’autres. Il gardait de la distance entre lui et les gens. Il allait de place en place, changeant souvent de nom. Otosan Uchi avait été une étape plus longue que les autres, vingt ans en tant que chauffeur de taxi, mais cela avait été une suggestion de Carfax. Les Oracles savaient depuis bien longtemps avant tout le monde que le Jour des Tonnerres était en train d’arriver, et ils savaient où cela ferait le plus de dégâts.

Voila où il en était. Debout sur la plage, face à un tsunami.

"Pourquoi Yoma m’a-t-il choisi ?" se demanda-t-il. "Par la Nécropole, que fais-tu ici, Naydiram ?"

Comme d’habitude, il n’y eut aucune réponse. Depuis un peu plus d’un siècle, les choses avaient cessé d’avoir un sens. Le jour où ses perceptions se sont soudain ouvertes à la danse des éléments, il avait dû se réadapter quelque peu. Il connaissait les réponses des questions de tout le monde, mais il n’y avait personne pour répondre aux siennes. Peut-être les choses auraient-elles été différentes s’il avait eu la chance de rencontrer son prédécesseur, pour découvrir la façon dont les choses étaient supposées fonctionner, mais ça n’était pas le cas. Naydiram avait vagabondé pas mal de temps dans l’Empire de Diamant et avait vu un paquet de choses. Malheureusement, une des choses les plus graves qu’il avait découverte dans ses longs voyages était que les gens les plus sages et les plus éclairés semblaient également être les plus confus. Il n’y avait que les idiots qui étaient toujours bien chez eux, satisfaits de ce qu’ils ont, et qui ne se posent pas de questions.

"J’aurais dû être un idiot," grommela-t-il pour lui-même en ouvrant la porte de son taxi et en sortant de celui-ci. "Je me demande où je me suis trompé ?"

Naydiram regarda à droite et à gauche dans la rue, tout en claquant la portière. Il n’y avait aucune voiture, personne qui marchait. Le quartier n’avait jamais été très accueillant, et les Senpet et les Sauterelles avaient seulement aidé à faire chuter en flèche la valeur des habitations. La plupart des gens avaient quitté la ville et ceux qui étaient restés se cachaient chez eux longtemps avant le coucher du soleil. Naydiram avait remarqué le déclin du quartier, mais il ne s’en souciait pas. Il ne craignait guère une bande de punks et de pilleurs, et trouver un appartement convenable dans la cité était presque impossible pour un gaijin.

L’Oracle de la Terre enfouit ses mains dans ses poches pour se protéger du froid. La température ne l’affectait pas, mais il réagissait toujours comme il le faisait, jadis. Carfax semblait apprécier le pouvoir que procure le fait d’être Oracle, la griserie d’être plus qu’un humain, mais Naydiram détestait ça. Il n’avait pas demandé à l’être ; il ne voulait pas l’être. Il était né humain et merde, il allait agir comme tel. Ceci en tête, il frissonna, et s’avança d’un bon pas vers les marches de son immeuble. Il chercha ses clés pendant un instant, puis entra.

Dès qu’il fut sur le pas de la porte, Naydiram s’immobilisa. Quelque chose n’allait pas, il le savait, en observant le couloir plongé dans l’obscurité. Quelque chose était différent.

"Ah, c’est sans doute vous," gloussa une voix alors que deux yeux rouges s’illuminèrent dans le corridor. "Vous devez être l’Oracle de la Terre." Une légère lueur bleue apparut dans l’air, entre les yeux, l’éclat d’une perle brillant légèrement. Et tandis que la lumière augmentait, elle révéla la forme d’une grande créature reptilienne. Sa chair était pleine de trous et torturée. Des tentacules avec des têtes de cobras jaillissaient de son corps et son tronc s’achevait par de multiples queues épaisses. Sa bouche était large et remplie de dents acérées, comme les crocodiles que l’on trouvait dans les rivières où Naydiram était né. Une odeur proche de la chair en décomposition parvint jusqu’à l’Oracle.

"Qui êtes-vous ?" demanda Naydiram, les yeux mi-clos.

"Un serviteur du Briseur d’Orage," dit la créature. "J’ai invoqué le Seigneur Oni Akuma et j’ai détruit la race Naga. Grâce à mes machinations, une vipère a été placée au cœur du Clan de la Grue et le Masque de Porcelaine de Fu Leng a été fixé sur l’Empereur lui-même. J’ai été créé pour détruire le monde. Je suis Shahismael. Je suis le Destructeur. Je suis le Kashrak, et je sais qui vous êtes, Oracle. Maintenant, vous allez répondre à une question pour moi. Qui est l’Oracle qui vit le plus près d’ici ?"

Naydiram sentit soudain une montée de pouvoir dans son corps et son esprit. Il lutta contre lui, mais il savait que c’était peine perdue. Un Oracle était sensé répondre à une question de chaque mortel, et maintenant Naydiram était forcé de répondre à celle de Kashrak. "Jared Carfax," dit-il à travers sa mâchoire serrée.

"Merci," dit Kashrak avec satisfaction, ses yeux rivés sur l’Oracle. "Maintenant, je pense qu’il est temps pour vous de mourir."

La porte derrière Naydiram se referma brutalement. Il jeta un regard apeuré derrière lui, puis se retourna vers le Kashrak. "Tremblement de terre !" cria-t-il, en désignant la créature.

Le sol se mit à trembler sauvagement, mais Kashrak ne bougea pas. Après quelques instants, le monstre sourit. Le sol et les murs commençaient à se fissurer, et le sol se mit à trembler de plus belle, mais le Kashrak n’était toujours pas affecté. Naydiram réalisa soudain qu’à ce rythme-là, l’immeuble allait s’écrouler dans quelques instants. "Stop !" cria Naydiram. "Terre, je te l’ordonne, arrête !"

"Ne jamais tirer de conclusion hâtive, Oracle," dit Kashrak d’une voix amusée. "Ma phrase précédente n’était pas une menace, mais une simple observation. Je n’ai fais aucun geste menaçant envers vous, j’ai seulement refermé la porte. D’après ce que j’ai entendu dire, un Oracle de la Lumière ne doit jamais utiliser son pouvoir contre quelqu’un d’autre, sauf pour se défendre. Et il me semble que c’est ce que vous avez fait. Vous avez violé les règles. Et donc, tout comme je viens de le dire, il est temps pour vous de mourir. Au revoir, Naydiram."

Le Kashrak disparut dans un nuage de fumée noire. Naydiram eut à peine le temps de crier de frustration avant que le plafond ne s’effondre sur lui.


"Alors, qu’en pensez-vous, Docteur Kuni ?" demanda Hinako, serrant nerveusement un bras contre elle tout en avançant à travers le bureau détruit. "Que voulait cette chose ?"

Le vieux docteur leva courageusement les yeux vers l’énorme statue de jade qui se tenait maintenant au centre des débris. Des crocs de vingt centimètres sortaient d’une bouche suffisamment grande pour avaler un homme entier. Ses yeux étaient plissés de colère et étaient passé d’un rouge vif à un vert terne, grâce à la magie du docteur. "Ben, c’est un oni, en tout cas," dit-il. "Je pensais qu’ils n’existaient plus."

"Un oni ?" demanda Aihime, sautillant au côté du docteur et levant un regard intimidé vers la créature morte. "Comme dans les livres d’histoires ?"

"Oui, ma puce," rit le docteur, en tapotant sur sa tête. "Comme dans les livres d’histoires. Ils ne sont plus si communs, depuis la Guerre des Ombres. Depuis qu’Akuma a été détruit, le Grand Sceau a empêché que les créatures de mal absolu ne viennent sur notre monde. L’apparition d’une telle créature change grandement les choses. Oh, oui, ça change vraiment les données."

"Que faisons-nous, docteur Kuni ?" demanda Hinako. Elle s’agenouilla pour ramasser le cadre brisé d’une photo, au milieu des débris.

"S’il vous plaît, Hinako-san, appelez-moi Zuiken," dit-il. Le vieux docteur s’assit en grognant sur une des rares chaises intactes. Il contempla à nouveau la belette géante. "C’est une espèce à laquelle je ne suis guère familier, je dois avouer. Si les oni, en plus de revenir, se mettent à évoluer, c’est certainement de mauvais augure. Pourquoi maintenant, plutôt qu’un autre moment ? Pourquoi ici ? Que voulait-il ?

"Peut-être qu’il voulait Karasu ?" demanda Aihime, en soulevant le petit corbeau avec un sourire. Il croassa et tendit le cou pour regarder le vieux docteur.

"Non, non, Aihime, il-" le vieux docteur s’interrompit soudain, les yeux écarquillés. "Par les Sept Tonnerres," souffla-t-il. "Mais quel idiot je suis. Bien sûr ! Bien sûr, c’est ça !" Il se leva de sa chaise, excité, et s’agenouilla pour encore regarder le petit oiseau. "Pourquoi ne l’ai-je pas vu plus tôt ?" Il tendit le doigt pour caresser les plumes de l’oiseau. Celui-ci sauta sur sa main et donna un petit coup de bec sur son nez.

"Vous ne pensez pas sérieusement qu’un oni est venu dans notre maison pour chercher l’oiseau de ma fille ?" demanda Hinako.

"Oh si, vraiment," dit Zuiken, ses sourcils blancs et broussailleux se soulevant d’excitation. L’oiseau s’envola et battit des ailes pour rejoindre son épaule. "Oh, c’est exactement le genre de chose que nous attendions ! Exactement le genre de chose que nous cherchions !"

"Qui ?" demanda Hinako. "Les Quêteurs ? Les Kuni ? Vos associés à l’université ?"

"Eux ?" Zuiken se mit à rire. "Non, aucun d’eux." Il ouvrit sa sacoche de médecin sur le comptoir et se mit à fouiller à l’intérieur pendant quelques instants, à la recherche de quelque chose. "Je suis désolé, je n’ai pas été totalement honnête avec vous deux, mais tout vous sera expliqué quand le temps sera venu. Nous allons faire un petit voyage tous les quatre."

"Un voyage ?" répondit Aihime, en courant jusqu’au vieux docteur. "Super ! Où va-t-on ?"

"A la Montagne Togashi," répondit Zuiken, "mais pas tout de suite. Je dois donner un coup de téléphone avant." Zuiken trouva ce qu’il cherchait et il sortit quelque chose hors de sa sacoche. Un globe de cristal brillait dans sa main, une sphère parfaite contenant un minuscule dragon sculpté en jade.


Daniri souffrait. Il avait pourtant déjà été blessé, de nombreuses fois. Alors qu’il travaillait sur les Machines de Guerre Akodo, il insistait pour faire lui-même toutes ses cascades, et parfois, ça ne fonctionnait pas comme prévu. Une fois, alors qu’il sautait par-dessus l’espace de deux mètres entre deux immeubles, il serait mort si son poignet n’avait été se coincer dans une issue de secours. Et bien sûr, son poignet avait été brisé et les guérisseurs Kitsu avaient travaillé dessus pendant des semaines avant qu’il ne puisse tourner à nouveau.

Mais ça n’était rien comparé à ce qu’il ressentait maintenant.

Il y avait également eu cette autre fois, lorsqu’ils avaient testé le substitut expérimental d’Akodo. Le robot semblait très similaire à Akodo, de loin, et il pouvait même marcher un peu. L’avantage était qu’il n’avait pas été cher à construire et donc, au contraire d’Akodo, il pouvait être complètement démoli pendant une prise. Malheureusement, l’isolation électrique du substitut n’avait pas été très bien faite, et personne ne le remarqua avant que Daniri tombe dans le coma en pilotant celui-ci. Il fut juste secoué par le choc, heureusement, mais il resta dans le coma pendant une semaine.

Et ça aussi n’était rien comparé à ceci.

Le pire était, sans aucun doute, la cascade où il avait sauté d’un pont sur un hors-bord passant en dessous de celui-ci. Le hors-bord avait été rembourré pour qu’il ne se fasse pas mal en tombant sur le siège arrière. Malheureusement, le coordinateur de la cascade était un peu saoul, ce jour-là, et il demanda accidentellement à Daniri de sauter du mauvais côté du pont. Il s’écrasa avec un craquement horrible dans la Baie du Soleil d’Or, se cassant sept côtes et son poignet. Ça avait fait vraiment mal.

D’ailleurs, la souffrance actuelle était proche de celle-là, mais celle-ci était encore pire.

Hida Kunisada souleva Akodo des deux mains, au-dessus de sa tête, et puis il lui écrasa le dos contre son genou. La Machine de Guerre heurta l’Oracle avec un craquement métallique, des étincelles sortant de son torse. Avec un gloussement, Kunisada le jeta à nouveau sur le sol. S’approchant calmement, l’Oracle décocha un puissant coup de pied dans le ventre d’Akodo.

"Je m’ennuie, Akodo," gronda-t-il. "Je pensais que tu te battrais mieux que ça."

"Ben," répondit Daniri, en se redressant difficilement sur un genou. "Tu triches… Tu ne peux pas mourir."

"Ouais, c’est honteux, hein ?" répondit-il, en affichant ses dents grises dans un sourire terrifiant. "Bon, assez perdu de temps. Tu es dans le chemin, Lion. Y’a rien de personnel, mais je vais te tuer, maintenant."

Daniri se remit difficilement sur pieds. Il pouvait sentir des os brisés à l’intérieur de sa poitrine, et du sang coulait sur son menton. Il pouvait à peine encore sentir sa jambe gauche. Il regarda l’Oracle Noir de la Terre d’un air courageux. "Amène-toi," dit-il.

Kunisada éclata de rire. "Tu gagnes des points de bonus pour ton courage, Lion," dit-il. L’Oracle Noir vit un éclair du coin de l’œil et se retourna rapidement, juste à temps pour voir qu’une voiture arrivait sur lui à toute allure, projetée dans les airs par quelque chose. D’un rugissement sauvage, il déchira le véhicule volant avec ses poings, envoyant des débris métalliques un peu partout. "Qui ?" gronda-t-il.

Un grand homme se tenait au sommet d’un tas de voitures démolies, portant une étrange combinaison et un masque noir. Non… pas un homme… L’Oracle Noir pouvait sentir d’ici la Souillure chez cette créature.

"Un ogre ?" dit Kunisada, en faisant un pas vers la créature tout en gardant un œil sur le Lion. "Que fais-tu ici, ogre ?"

"Kaibutsu venu pour se battre," dit simplement l’ogre, en serrant les poings et en prenant une pose de combat.

"Je suis l’Oracle Noir de la Terre, petite créature," rit Kunisada. "Il n’y a pas de raison pour moi de détruire un autre enfant de Jigoku. Je pourrais te détruire d’une seule pensée. Es-tu sûr de vouloir te battre ?"

"Famille de Kaibutsu aussi pensait la même chose," répondit l’ogre. "Kaibutsu toujours là. Bats-toi ou dégage."

L’Oracle Noir rit de plus belle. Il jeta un regard par-dessus son épaule. La Machine de Guerre Akodo s’était écroulée. L’Akodo ne pouvait même plus marcher. Il pouvait sûrement le laisser là un moment. Ceci pourrait être amusant. Il s’avança vers l’ogre. "Très bien, Kaibutsu," dit-il. "Combattons. Tremblem—" L’Oracle chancela légèrement, la douleur s’affichant sur ses traits.

Kaibutsu rugit et chargea, plaçant un poing dans l’autre et donnant un coup puissant dans le ventre de Kunisada. L’Oracle s’écroula contre un bus démoli, un gros morceau de ferraille lui transperça la jambe.

"Trembl—" étouffa-t-il, les yeux écarquillé sous l’effet de la douleur intense. Quelque chose n’allait pas. "Trembl… tre…" Il se sentait si faible. Pourquoi ?

"Tais-toi et combats !" cria Kaibutsu, écrasant son poing sur le visage de Kunisada. La tête de l’Oracle fut projetée en arrière et il avala une dent cassée. "Combats ! Combats ! Combats !" Kaibutsu martelait l’Oracle Noir encore et encore. Des fissures s’ouvrirent sur la peau de pierre de son visage et de son cou.

D’un soudain sursaut de force, l’Oracle frappa des deux pieds, projetant l’ogre en arrière. Il s’extirpa des débris du bus avec un grognement de douleur, regarda l’ogre d’un air mauvais, puis prononça une simple phrase.

"Tremblement de terre !"

Rien ne se produisit.

Kaibutsu chargea à nouveau, bondissant en l’air, et frappa avec le coude directement sur le menton d’Hida Kunisada. La tête de l’Oracle Noir de la Terre se brisa dans un nuage de gravillons, et son corps s’effondra sur le sol avec un bruit sourd. Kaibutsu poussa un sifflement sauvage et fit une petite danse autour du corps étendu.

"Merci," dit Daniri en gémissant et en inclinant la tête, tout en se remettant sur un genou.

"Ne nous remercie pas encore, Lion," dit Inago Sekkou, apparaissant soudain au côté de l’ogre. "Kaibutsu, va chercher la Machine de Guerre. Je veux parler à l’Akodo."

Kaibutsu acquiesça, puis s’avança et frappa Akodo à la poitrine. La Machine de Guerre affaiblie s’effondra en arrière avec un claquement sourd, alors que Daniri perdait connaissance. L’ogre attrapa Akodo d’une jambe et la tira derrière lui en revenant vers Sekkou.

"Merde, Danjuro," murmura Jiro depuis sa cachette dans une voiture démolie. Il attendit que tout soit sûr et il se mit à les suivre.


Les mains de Yao tremblaient alors qu’il versait le thé. Il n’avait jamais vu un tel étalage de Souillure. Jamais. Bien sûr, il n’avait jamais vu un vrai maho-tsukai ; il avait seulement lu des choses sur eux dans des livres. Mais même, il n’avait jamais entendu parler de choses aussi horribles ! La façon dont cette fille avait assassiné cet homme, le déchirant de l’intérieur avec sa magie maléfique. D’après l’aspect de ses organes, c’est comme s’il avait pourri de l’intérieur pendant des semaines. L’Inquisiteur versa un peu de saké dans le thé. Peut-être celui-ci calmerait-il ses nerfs.

Le téléphone sonna. En fait, ce n’était pas exactement une sonnerie. Ce dernier émettait un bruit étrange, comme un gazouillis, qui faisait office de sonnerie. Yao lança un regard aigri au petit appareil de plastique et tenta de se rappeler comment l’ouvrir. Une vie entière enfermé dans un monastère avec les quelques rares autres Inquisiteurs ne l’avait pas préparé au cauchemar technologique qu’était Neo Shiba. Tout était trop lisse, trop plastique, trop courbe. C’était le futur, et il voulait désespérément en faire partie, mais celui-ci l’effrayait. Bien qu’il désirât rendre aux Inquisiteurs leur grandeur passée et obtenir une place aux côtés de Shiba Gensu lorsqu’il deviendrait le nouveau Champion du Phénix, il désirait tout autant rentrer chez lui et s’asseoir simplement à côté de l’étang aux carpes.

"Ah," dit-il, en trouvant enfin comment ouvrir le petit téléphone. Heureusement, celui qui l’appelait avait été assez patient pour laisser le téléphone sonner pendant une minute, le temps pour Yao d’arriver au bout de ce casse-tête. L’Inquisiteur étendit la petite antenne et posa l’appareil contre son oreille. "Oui ?"

"Un problème avec le téléphone ?" dit la voix de Shiba Gensu.

"Euh, non, non !" répondit vivement Yao. "C’est un très joli téléphone, vraiment très joli. Merci."

"Il est à vous, Asako," répondit Gensu. "Pour votre excellent travail. J’ai parlé à Maître Munashi. Il était tout à fait stupéfait d’entendre ce que vous nous avez dit au sujet de notre dame."

"Pas moins stupéfait que je ne l’ai été !" dit Yao, en se levant de sa chaise et en se mettant à faire les cent pas. Il sentit une bouffée de chaleur l’envahir. Munashi ! Le nouveau Maître de l’Air, s’inquiétant personnellement de ce qu’il avait découvert ! C’était comme un rêve devenu réalité. "Je vous recommande de ne pas perdre de temps sur ce sujet, Shiba-sama !" dit rapidement Yao. "Il faut s’occuper de Sumi au plus vite et le plus durement possible ! Le Clan entier doit être mis au courant du mal qui se cache dans son cœur ! Et tous ses complices potentiels, tout spécialement ceux qui l’ont accompagnée dans la forêt de Shinomen, doivent être interrogés immédiatement ! Nous devons regarder sous chaque pierre ! Ils ont assassiné le Docteur Asako Nitobe, vous rendez-vous compte ?"

"Je suis d’accord, c’est une affaire importante," dit doucement Gensu. "Sinon, je n’aurais pas pris de telles mesures, et la mort de Nitobe est très troublante, en effet. Maintenant, la question est : qu’allez-vous faire, Inquisiteur ? Jusqu’où êtes-vous prêt à aller ?"

"Excusez-moi ?" dit Yao, s’arrêtant de marcher. "Je ne comprends pas."

"Parfois, nous devons faire deux pas en avant après avoir fait un pas en arrière," répondit l’homme. "Le clan ne peut pas être prévenu de ce qui est arrivé à Sumi. Les rumeurs ne doivent pas circuler, pas encore, pas tant que nous ne savons pas à quel point la corruption l’a atteinte."

"Je suppose que vous avez raison, Shiba-sama," dit Yao. "Mais la famille Asako peut certainement se voir confiée cette information. Les gardiens du Sceau et mes confrères Inquisiteurs doivent au moins le savoir. Asako Kul, et peut-être quelques membres de confiance des Quêteurs du Crabe-"

"Personne ne doit le savoir," dit Gensu d’un ton sévère. "Pas encore. Elle a peut-être des alliés puissants au sein du clan. Vous comprenez. Une fois que nous nous serons occupés de Sumi, alors nous pourrons dévoiler ses crimes à tout Rokugan. Mais d’ici là, je vous demande de vous trouver un endroit sûr, Yao, et d’y rester jusqu’à ce que je vous rappelle. Lorsque ce moment sera venu, votre témoignage sera crucial pour condamner Sumi pour ses crimes et nous assurer que j’obtiens la position que je mérite légitimement. Toute autre chose pourrait provoquer des questions indésirables. Comprenez-vous ?"

"Je suppose," dit Yao, bien qu’un peu incertain. "Mais comment cela sert-il l’Empire de cacher le fait qu’un des Champions est un tsukai ? Est-ce que l’Empereur-"

"Je suis certain que Munashi-sama avertira l’Empereur au moment le plus approprié," dit Gensu, sa voix était dure et courroucée, à présent. "Ne contestez plus ce que je vous dis, Inquisiteur. Contentez-vous d’obéir. Je suis votre Champion, maintenant."

Gensu n’était certainement pas encore le Champion, mais Yao ne dit rien. En fait, Gensu semblait en colère et anxieux. Yao se demanda vaguement s’il avait commis une erreur.

"Yao ?" dit Gensu. "Vous m’entendez ?"

"Oui, Shiba-sama," répondit Yao. "Je vous entends." Yao chassa ces idées idiotes hors de sa tête. Il était bien évident que Gensu gardait à l’esprit ses meilleurs intérêts. Et le seul intérêt des Shiba était la justice. Pourquoi d’autre aurait-il caché Yao dans ce lointain monastère ? Pourquoi d’autre aurait-il choisi Yao parmi tous les autres Inquisiteurs disponibles ? Certainement parce que le sens de la justice de Gensu était l’égal du sien. Après avoir vu l’ouvrage de la femme-bête que Gensu lui avait remis entre les mains, il n’y avait plus aucun doute. Yao se sentit honteux pour sa méfiance. "Je ferai exactement comme vous l’ordonnerez," dit-il finalement.

"Excellent," répondit Gensu. "Vous servez parfaitement bien le sang du Phoenix, Asako Yao. Vous serez récompensé."

"Je fais ce que je dois," répondit Yao, en raccrochant le téléphone. L’Inquisiteur sourit, mais à peine. Il n’arrivait pas à contenir totalement ce sentiment de fierté lié au fait de servir une personne telle que Shiba Gensu.

"Vous entendez ? Un hélicoptère ?" demanda le grand homme qui entra dans la pièce. Yao ne se souvenait pas de son nom, ou du nom de l’homme qui était mort. Maître Munashi lui avait fourni les deux, mais n’avait rien dit de plus. Yao n’avait pas besoin de se souvenir de leur nom, ils le servaient bien.

"Un hélicoptère ?" dit Yao avec un rire bref. "Ne soyez pas idiot. Je n’entends pas d’hélicoptère."

"Etes-vous sûr, Asako-sama ?" dit l’homme, en avançant jusque l’une des fenêtres et jetant un regard à l’extérieur. "Je suis presque sûr d’en avoir entendu un."

"Ne soyez pas stupide," dit Yao. "Je suis certain que s’il y avait un hélicoptère dehors, je l’aurais entendu. Maintenant, cessez de perdre du temps et retournez collecter ces échantillons."

Soudain, l’homme s’écarta vivement de la fenêtre, l’air effrayé. "Mais que ?" s’exclama-t-il. Il porta la main sur le pistolet dans sa veste, mais une énorme griffe verte traversa soudain la vitre, l’attrapa au niveau du col, et le tira à travers la fenêtre. L’homme hurla une seule fois, avant qu’un énorme visage reptilien apparut de l’autre côté de la fenêtre brisée.

"Où est-elle ?" gronda la créature, les dents blanches et brillantes. "Où est Sumi ?"

Yao était terrifié. Il n’avait jamais vu pareille créature dans sa vie, mais il invoqua sa magie pour se défendre. "Par le pouvoir d’Amaterasu, je t’ordonne de partir !" cria Yao. Il pointa quatre doigts vers la créature, et de chacun d’eux jaillit un faisceau de jade. L’énergie atteint la créature en plein visage.

La créature ne bougea pas de là où elle était, éblouie par la lumière mais saine et sauve. "Très bien," grommela-t-elle, en recouvrant ses sens. "Puisque c’est ainsi." Elle attrapa le contour de la fenêtre des deux mains, et déchira de gros morceaux du mur pour agrandir l’ouverture.

Yao ouvrit de grands yeux pendant un instant, puis fit demi-tour pour s’enfuir en courant dans le temple, en direction de la porte d’entrée principale. A son grand désarroi, il entendit les lourdes portes de bois s’ouvrir avec un craquement.

"Déployons-nous !" cria une voix. "Elle doit être quelque part !"

Yao avait une boule dans la gorge et il déglutit, puis tourna sur sa gauche, dévalant quatre à quatre les escaliers vers les dortoirs du sous-sol. Il courut jusqu’à une cellule tout dans le fond et bondit à l’intérieur, refermant la porte derrière lui. Il se replia sur lui-même dans l’obscurité, en boule les bras autour de sa tête. Il put entendre les bruits de pas des créatures au-dessus de lui, marchant d’un pas lourd tandis qu’elles envahissaient le temple sacré.

"Sumi !" cria une femme. "Sumi, si vous m’entendez, répondez-moi !"

Quelle puissance devaient-elles détenir si même le jade ne les affectait pas ! Quelles monstrueuses abominations capables d’imiter l’humanité au point de parler comme n’importe quel Rokugani ! Yao pria chaque Fortune qu’il connaissait pour qu’elles ne pensent pas à venir le chercher ici. Il pria pour qu’elles partent et trouvent quelqu’un d’autre pour le dévorer à sa place. Il se fichait de s’être enfermé dans cette cellule, sans moyen d’ouvrir les portes lui-même. Ce n’était rien comparé aux tours que les démons de Fu Leng avaient en réserve pour lui.

Il commença à pleurer. Pourquoi avait-il fallu qu’il naisse chez les Inquisiteurs ? Pourquoi n’était-il pas né dans une vie qui ne nécessitait pas une telle dévotion, un tel héroïsme ? Il regretta amèrement le jour où il avait rencontré Shiba Gensu, car l’enfer était venu jusqu’à lui à cause de ses croyances.

Un coup sourd résonna sur la porte. "C’est la seule qui est fermée," dit l’une des créatures. "Toutes les autres sont vides."

"Vous pensez qu’elle est à l’intérieur ?" répondit une autre voix, celle de la femme. "Kenyu, tu as une lampe de poche ?" Yao devait avoir mal entendu. Pourquoi les suppôts du mal auraient-ils besoin d’une lampe de poche ? Peut-être qu’ils essayaient de le tromper. Le cœur de Yao battait la chamade.

Un rayon de lumière éclaira soudain la cellule. Yao sursauta, mais il ne put rien distinguer par-delà. Il se roula à nouveau en boule.

"Non, ce n’est pas elle, c’est juste un pauvre type en robe," dit une autre voix.

"Ça doit être Yao," dit la première voix. Ils connaissaient même son nom ! Peut-être qu’ils avaient prévus de lui prendre son nom ? Il avait entendu des légendes disant que de telles choses étaient déjà arrivées aux Inquisiteurs. L’Outremonde appréciait les âmes des vertueux. Yao pleurnicha. Son bras fut soudain pris de crampe, une douleur atroce, allant de son poignet à son épaule.

"Où est Sumi ?" demanda l’une des voix. La porte fut secouée, mais ne s’ouvrit pas. "C’est fermé. Qu’avez-vous fait de Sumi ?"

Ils cherchaient leur maîtresse tsukai, bien sûr ! Yao recula jusque dans le coin. Ils ne tireraient rien de lui. La douleur dans son bras grandit.

"Répondez-nous !" gronda une autre voix, plus monstrueuse. Elle ressemblait à celle de la bête qu’il avait vue en haut. Il pu entendre la porte grincer dans ses charnières tandis que la créature tentait de la déchirer. "Dites-nous ce que vous avez fait d’elle, Inquisiteur !"

La bouche de Yao était sèche et ses pieds étaient engourdis. Il n’avait jamais connu une telle peur. Il se sentit pris de vertige.

"Où est-elle ?" la porte trembla à nouveau.

"Reculez, Szash, je vais l’ouvrir," dit l’un des autres. Il entendit un chant à l’extérieur. Etaient-ils en train de faire de la maho ? C’en était trop !

"Kenyu, la magie ne fonctionne pas, ici," dit la femme. "Vous ne vous rappelez pas ?"

Yao se redressa soudain de toute sa hauteur, prêt à faire face à ses agresseurs. De la sueur ruisselait sur son front et ses joues, mais son visage était un masque de ferveur passionnée. Il vacilla un peu et ne pouvait plus sentir ses jambes, mais il ignora ces détails. "Tsukai !" cria-t-il triomphalement. "Votre magie ne fonctionnera pas ici, et les portes sont trop fortes pour que vous puissiez les briser ! Votre sombre maîtresse a été emmenée pour répondre de ses crimes, et lorsque ce sera fait, vous devrez tous subir la justice de… la justice de…" Il se sentit très faible. Sa poitrine lui faisait mal. Il trébucha.

"Lumineuse Otaku, quelque chose ne va pas chez lui !" dit une voix. "Szash, arrachez cette porte maintenant !"

La porte fut soudain heurtée violemment, fut arrachée avec fracas à ses gonds et tomba sur le sol. Yao vit les hommes et la femme qui se tenait dehors. Un d’eux était le garde du corps de Sumi, Shiba Jo. Un autre était un Licorne qu’il n’arriva pas à reconnaître. Il réalisa difficilement que les deux derniers étaient les deux nagas. Sa vision se troublait. Ils étaient certainement les alliés de Sumi, mais des tsukai ? L’Inquisiteur éclata de rire. Il se sentit légèrement stupide.

Asako Yao s’effondra sur le sol.

Kenyu courut à ses côtés, s’agenouillant sur le sol et plaçant deux doigts sur sa gorge. "Oh, Mère Kamoko," souffla Kenyu, en relevant les yeux vers les autres. "Il fait une crise cardiaque."

Des sirènes retentirent dehors, s’approchant de plus en plus. "La police," dit Zin. "Jo, les policiers de cette ville sont-ils loyaux à Gensu ?"

"A votre avis," dit Jo d’un ton ironique. "Ils seront là dans quelques instants. Peut-on guérir l’Inquisiteur ?" demanda-t-il à Kenyu.

Le Licorne secoua la tête, l’air indécis. "Peut-être," dit-il. "Mais pas ici. Pas de magie, vous vous souvenez ?"

"Szash, pouvez-vous le porter ?" demanda Zin.

Le Constricteur la regarda légèrement embarrassé. "Non", dit-il. "J’ai un problème avec les escaliers. Je n’arriverai pas à grimper assez vite en portant ce poids mort."

"Ma dame vous fait totalement confiance," dit Jo, en se tournant vers Zin. "Que faisons-nous ?"

Zin jeta un regard hésitant à l’Asako puis aux escaliers. "Laissons-le," dit-elle.

Kenyu sembla consterné. "Il est en train de mourir, Zin !" dit-il. "Je ne peux pas-"

"La police le trouvera," rétorqua Zin. "Il va s’en sortir." Elle se retourna pour avancer vers les escaliers. Szash et Shiba Jo la suivirent rapidement. Ils coururent jusqu’au rez-de-chaussée, Szash grimpant maladroitement en s’aidant de ses mains et de sa queue. Le souffle de vent dégagé par l’hélicoptère balayait l’intérieur du temple.

"Kenyu ?" appela-t-elle. Le Licorne n’était plus là.

Szash jeta un regard en bas des escaliers. "Il est en bas," dit le Constricteur. "Je le sens."

"Nous devons y aller !" cria Jo. "L’hélico va partir sans nous !"

"Kenyu !" hurla Zin. Elle fit demi-tour pour retourner à l’escalier. Szash l’attrapa vivement par le bras.

"Il a fait son choix," dit Szash, la regardant dans les yeux. "Si nous sommes tous capturés, ça ira vraiment mal."

"Dépêchez-vous !" hurla Jo.

Zin lança un dernier regard vers les marches. Pouvait-elle laisser Kenyu derrière eux ? Szash hocha la tête, un air de compassion s’afficha sur ses traits reptiliens. Zin ferma les yeux, se retourna et courut vers l’hélicoptère. Jo attendait déjà à l’intérieur, faisant des grands gestes vers eux. Elle sauta à l’intérieur et se retourna pour aider Szash à grimper à l’arrière. Et tandis que le véhicule s’éleva dans les airs, elle vit des dizaines de véhicules de patrouille orange entourer le temple. Kenyu n’arriverait jamais à leur échapper. Elle espéra ne pas avoir pris la mauvaise décision.

Dans les sous-sols du temple, Kenyu appuyait des deux mains sur la poitrine d’Asako Yao.

"Allez," supplia Kenyu. "Ne mourez pas, Yao. J’me sentirais vraiment stupide si vous mouriez…"


Le soleil se couchait sur l’Empire de Diamant, décorant le ciel au-dessus de la Montagne Togashi de couleurs semblables à une tempête de feu. Il était dit parfois que les intenses couchers de soleil étaient un don du Dragon du Feu, comme une bénédiction parmi les polluants rejetés dans le ciel par les explosions nucléaires qui ont achevées la Guerre des Ombres. Hoshi Jack était assis, seul dans ses appartements, un des murs ouvert au ciel. Il était assis sur le rebord, les jambes croisées, les mains sur le côté, ignorant les petites gouttes de pluie qui lui tombaient dessus. Ses yeux étaient ouverts, mais son esprit était ailleurs. Les yeux du descendant de Shinsei regardaient vers l’infini, dans l’oubli.

"Jack-sama ?" dit Koan, ouvrant la porte en la glissant sur le côté, puis en entrant dans la salle de son maître tout en l’observant précautionneusement.

Jack ne répondit pas, mais tourna sa tête pour avoir une oreille face à son visiteur.

"Jack-sama, l’Empereur a prononcé son discours. Ce n’est plus qu’une question de temps avant que le monde ne soit détruit par la guerre."

Jack inclina légèrement la tête, si légèrement que Koan n’était pas sûr qu’il ait bougé.

"Que faisons-nous, maintenant, Jack-sama ?" demanda Koan, en s’avançant dans la pièce et en s’agenouillant sur le sol. Il n’y avait que peu d’hommes dans le monde envers qui Koan montrait du respect, mais Hoshi Jack faisait certainement partie de ceux-ci.

"Nous faisons ce que nous avons toujours fait," répondit Jack. "Nous attendons la conclusion, et alors, nous jouerons le rôle qui nous a été attribué. Quelles nouvelles d’Asahina Munashi ?"

"Les identités de cinq des Sept Tonnerres ont été confirmées, étant donné les informations que nous avons obtenues," dit Koan. "Munashi doit encore deviner les identités du Grue et du Scorpion, mais il a mis ses ressources considérables en action pour détruire ou incapaciter les cinq autres. Il espère pouvoir nous rendre compte de son succès avant le prochain soir. Tout semble bien tourner, hein ? Pas de Tonnerres, pas de Jour des Tonnerres. Merci à vous, revenez quand voulez !" Koan soupira, comme s’il était déçu de cette conclusion.

Jack se retourna, un triste sourire affiché sur son vieux visage. "C’est pour ça que Munashi échouera toujours," dit-il avec un petit rire. "Il n’arrive pas à reconnaître ses erreurs."

Koan cligna des yeux. "Je ne comprends pas, Jack-sama," dit-il. "Si vous savez que Munashi va échouer, pourquoi ne pas l’avertir ?"

"Koan, mon ami, tu ne vois rien ?" dit-il. "Après toutes ces années à errer dans l’Empire, tu ne comprends pas ?"

"Euh, apparemment pas," dit Koan. "Pardon pour ce jeu de mots, mais pensez-vous pouvoir m’illuminer ?"

Jack gloussa. "Bien sûr," dit-il. "Le plus grand problème d’Asahina Munashi est son avidité. Pour obtenir tout ce qu’il veut, il est toujours prêt à accepter des compromis et des demi-victoires, et une demi-victoire n’est pas une victoire du tout. J’imagine que Munashi pense comme toi, que s’il peut tuer un des Tonnerres confirmés, les Sept Tonnerres ne pourront pas se dresser contre nous."

"Et bien, n’est-ce pas raisonnable de penser ça ?" demanda Koan, en ôtant son chapeau de paille et en grattant son crâne chauve.

"La raison n’a rien à faire là-dedans," répondit Jack. "Sept énigmes nous ont été données. Munashi a suivi ces énigmes jusqu’à leur conclusion logique, et a enrichi cette logique avec les activités connues des Dragons Cachés qui, nous le supposons, connaissent l’identité des Tonnerres. Grâce à cette pirouette, il espère apprendre qui seront les Tonnerres et les tuer avant que le temps ne soit venu. Toutefois, il espère qu’en tuant les cinq qui sont connus, les deux qui ne le sont pas ne seront jamais un problème. C’est en écartant ce qui semble être hors de propos que Munashi s’expose à l’échec."

"Ok," dit Koan, sans vraiment comprendre.

"Les Tonnerres sont unis," poursuivit Jack, sa voix constante et mélodieuse. "Ils l’ont toujours été. Ils le seront toujours. Bien que leurs intérêts puissent varier, ils auront la même cohésion en tant qu’entité que le Champion de Jigoku. Finalement, ils sont toujours prêts à endosser le rôle qui leur a été donné. En ignorant deux des Tonnerres, Munashi ne réalise pas qu’il laisse deux ennemis inconnus qui peuvent déjouer ses plans. C’est de ces individus que nous devons avoir peur."

"Alors vous voulez dire que Munashi ne devrait pas agir avant de les connaître tous les sept ?" répondit Koan. "Vous voulez que je l’appelle et que je lui dise ?"

Jack leva la main et hocha légèrement la tête. "Non," dit-il. "Retenir les besoins bestiaux de Munashi serait défier sa nature, et je ne veux pas faire une telle chose à un allié. Nous allons le laisser accomplir sa guerre contre les Tonnerres, et lui laisser commettre ses erreurs. Si tout va bien, ses manœuvres pourraient forcer les Tonnerres restants à se divulguer. Alors, nous devrons être prêts."

"Alors, nous les tuerons tous, c’est ça ?" demanda Koan.

Jack sembla quelque peu déçu. "Non, Koan," dit-il. "Nous ne tuerons pas les Tonnerres."

"Non ?" répondit Koan.

"Ce n’est pas le but de cet affrontement," répondit Jack. "Si les Sept Tonnerres ne combattent pas le Champion de Jigoku, alors tout cela n’aura servi à rien. S’il n’y a pas de combat, alors il n’y a pas de victoire."

Koan plissa le front. "Je ne comprends vraiment pas," dit-il. "Si vous n’avez pas l’intention de faire quoi que ce soit aux Tonnerres, alors pourquoi faisons-nous tout ça pour découvrir qui ils sont ?"

Jack se releva, ses vieux os craquants alors qu’il s’étirait. "Nous ne pouvons pas détruire les Tonnerres, c’est certain," dit-il avec un signe de tête. "Toutefois, ignorer nos ennemis serait absurde. Je veux savoir qui seront les Tonnerres, pour que nous puissions nous préparer."

"Mais avez-vous prévenu Munashi de ceci ?" demanda Koan. "A ma connaissance, il a toujours l’intention de les tuer."

Jack haussa les épaules. "Laissons-le essayer," répondit Jack. "Il échouera, mais peut-être qu’il arrivera à les affaiblir d’une manière ou d’une autre." Il traversa la grande salle de méditation, ses pieds nus marchant sur le sol de bois. "Après tout, peut-être que Munashi ne pourra pas tuer les Tonnerres, mais il n’y a aucun règle qui interdit de les mutiler. Ou de les détruire psychologiquement. Ou de tuer leurs amis. Ou de provoquer un chaos général. Asahina Munashi est plutôt doué pour ce genre de choses."

"Oh, d’ailleurs, autre chose," dit Koan. "Munashi a compris qui vous étiez réellement."

"Vraiment ?" répondit Jack, en posant son étrange regard torturé sur Koan.

"Hé, ce n’est pas moi," répondit vivement le moine. "Kameru lui a raconté. Moi je n’ai rien dit."

"Je le sais, Koan," répondit Jack. "Il est bon que cela se sache."

Koan sembla à nouveau perturbé. "Comment pourrait-il être bon que quelqu’un sache que vous êtes le Briseur d’Orage ?"

"Bientôt," dit Hoshi Jack, en posant les yeux sur un point distant que Koan ne pouvait percevoir, "très bientôt, Koan, il n’y aura plus besoin de secrets. Bientôt, tu ouvriras la porte aux Tonnerres comme je te l’ai promis, et tout ce qui sera caché sera enfin révélé. Bientôt, le temps sera venu d’apporter une conclusion à tout ceci…"

A suivre...



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