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Rokugan 2000

Episode XIX

L’Empire des Mensonges

L’Empire de Diamant, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

samedi 9 janvier 2010, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode XIX, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

"Salutations, mes enfants, et bienvenue à l’Heure du Tao," dit Hoshi Jack, souriant de sérénité tandis que les caméras se tournaient vers lui. "Il est bon d’être de retour à la Montagne Togashi. Après les horreurs dont j’ai été témoin à Otosan Uchi, il est bon d’être n’importe où ailleurs."

Un rire étouffé parcourut le public.

"Oui, j’étais présent lors des émeutes de la Sauterelle," poursuivit Jack, son vieux visage grave tandis qu’il poursuivait son chemin jusqu’en haut des marches du temple. La caméra le suivait lentement. "J’ai vu la terreur, le meurtre, la destruction, des images qui se graveront dans mon âme pour toujours. Même le descendant de Shinsei peut avoir des cauchemars."

Il sourit à cet instant, même s’il semblait légèrement triste.

"Mais ce n’est pas tout ce que j’ai vu," les yeux ridés de Jack se plissèrent, brillant d’une sagesse immense. "J’en ai vu assez pour me donner de l’espoir, également. J’en ai vu assez pour me donner du courage, pour savoir que tout ce pourquoi j’ai combattu, tout ce pourquoi j’ai prié, rêvé pendant ces quinze dernières années n’était pas en vain. J’ai vu quelque chose de juste et bon dans les yeux de l’Empereur, et je sais que bien que ses motifs peuvent sembler étranges, Yoritomo VII nous guidera vers la paix. J’ai entendu dire qu’il s’adressera à la nation aujourd’hui, au coucher du soleil, annonçant ses plans au sujet du dernier ultimatum de son père. Je ne sais pas ce que l’Empereur compte faire, mais j’ai pu voir dans son âme, et je sais ce que j’y ai trouvé. Je sais que ce qu’il décidera sera la meilleure chose pour nous tous."

Jack inclina la tête quelques instants. Lorsqu’il regarda à nouveau vers la caméra, il y avait des larmes dans ses yeux.

"Mais assez de politique," dit Jack, la voix lourde. "Demain sera un jour important pour tous les citoyens de l’Empire de Diamant. Demain aura lieu le Festival de Bon, le jour où nous honorons nos morts. A la suite des grandes tragédies de notre capitale, ce jour est plus important que jamais, car ce jour-là, nous nous souviendrons de ce qui fut perdu, et ce qui fut acquis. Le jour des morts est inestimable, puisque ce jour-là, je vous promets que les morts marcheront avec nous, à nouveau. Vous ne les verrez sans doute pas, mais ils seront là, et ils sauront ce que nous avons fait. Je vous le promets, ils nous observeront. Je vous le promets, nous serons récompensés pour notre honneur, notre patience, et notre zèle." Il sourit, divulguant deux rangées de dents parfaitement blanches.

"Prépare-toi, Rokugan," dit Jack. "Lorsque nos ancêtres reviendront, nous les honorerons."

La télévision devint noire. Le bruit d’une seule paire de mains applaudissant se fit entendre, venant de la porte d’entrée.

L’Empereur de Rokugan se tourna pour voir qui entrait, un mempo sombre et ébréché toujours accroché à son visage. Ses yeux étaient injectés de sang. Son regard était sauvage.

"Une performance excellente, Jack-sama," gloussa Asahina Munashi, applaudissant toujours tandis qu’il s’avançait dans la pièce. "Depuis que j’ai appris son secret, j’ai regardé ses vieilles cassettes, savez-vous. Il y a quelque chose de curieux chez Hoshi Jack. Il ne ment jamais. Tous ses discours, toutes ses philosophies, tous ses sermons décrivent clairement ses plans de domination du monde, lorsqu’ils sont interprétés dans le bon contexte. Dans un sens, c’est presque énervant, n’est-ce pas ? Comme s’il faisait exprès de défier ses ennemis d’essayer de l’en empêcher et de l’attraper. Ah, le Briseur d’Orage ! Pardonnez-moi, Kameru, mais même un vieux magouilleur comme moi est obligé de s’incliner face à un tel professionnel. Nous sommes clairement un cran en-dessous de lui. Mais je suppose que vous le savez déjà, n’est-ce pas ?"

Les yeux de l’Empereur se refermèrent à moitié, mais il ne dit rien.

Munashi sourit largement et enfouit ses bras dans ses manches. "Dites ce que vous voulez, Yoritomo, mais les liens qui vous entravent sont à présent fermement serrés. Vous avez perdu."

"Kamiko…" marmonna l’Empereur.

Munashi soupira. "Kameru, partez. Je veux parler à Yashin, maintenant."

Les yeux de l’Empereur se brouillèrent, puis redevinrent normaux. Un sourire s’étendit en travers de sa bouche exposée. "Le discours…" dit l’Empereur d’une voix étrangement dure. "J’ai un discours à prononcer, aujourd’hui."

"Oui, mon seigneur. C’est pour ça que je suis ici," répondit Munashi, en sortant une épaisse enveloppe de sa robe. "Votre discours est tout préparé…"


"Etes-vous prêt ?" demanda Sachiko. "Vous semblez nerveux."

"Je ne suis pas sensé l’être ?" demanda Hatsu, en passant une main dans ses cheveux. Il regarda en bas de la rue, en direction du vieil immeuble. "Comment savoir ce que je vais trouver ici ? Comment savoir à quel point ma vie a été un mensonge ?"

"Il n’y a qu’une seule façon de le découvrir," dit-elle avec un sourire encourageant.

"Je ne sais pas si je dois le voir, Sachiko," dit Hatsu. "Hisojo était comme un grand-père, pour moi. Après la mort de mes parents, il était tout ce qu’il me restait. Et ensuite, j’ai appris qu’il était un membre du Dragon Caché. Ça fait beaucoup pour moi."

"C’est pour ça que vous avez perdu tout ce temps ?" demanda-t-elle tout en s’approchant de lui, et posant la main sur son épaule. "C’est pour ça que vous avez cherché des excuses pour rester ici et aider l’Armée de Toturi toute la semaine ?"

"Je ne cherchais pas des excuses-" commença-t-il.

"Kitsuki," dit-elle, en s’approchant et en riant. "Vous n’êtes pas le seul à avoir été détective. Je sais quand un homme essaie de gagner du temps."

"Me le reprochez-vous ?" dit-il. "J’ai l’impression qu’il ne reste rien de moi, maintenant. Comme si l’idée entière d’un homme appelé ’Kitsuki Hatsu’ n’était qu’une illusion."

Sachiko se pencha en avant et lui donna un baiser, puis se recula légèrement, souriante, ses bras croisés derrière le cou de Hatsu. "Ceci prouve que vous existez, Kitsuki. Vous êtes réel."

"Vous savez, Sachiko," dit-il, en lui rendant son sourire. "Après tout ce que nous avons traversé, je pense que vous pouvez m’appeler Hatsu."

"Vous pensez que nous sommes prêts pour franchir cette étape ?" demanda-t-elle, en soulevant un sourcil.

"Maintenant, vous vous moquez de moi," dit-il.

"Pas étonnant que vous ne soyez plus détective," dit-elle. "Allez voir Hisojo, maintenant."


Yasu grogna lorsqu’il ouvrit la porte du garage. "Bon. Ketsuen n’est toujours pas réparée, mais tu travailles sur ça ?" Il tapa du doigt sur le véhicule que Mikio était en train de retaper, une vieille motocyclette.

Mikio posa sa clé anglaise, regardant par-dessus son épaule avec un air plutôt irrité. "Tu as besoin de quelque chose, Hida ?" demanda-t-il.

"Oui, j’ai besoin de quelque chose !" cria Yasu, en avançant vers le mécanicien en battant des bras. "J’ai besoin que tu termines ton boulot sur Ketsuen pour que je puisse retourner au Kyuden Hida, où je suis attendu ! Pourquoi travailles-tu sur ce foutu vélo alors que la Machine de Guerre du Crabe est là, en train de fossiliser sur place ?" Yasu faisait des gestes colériques en direction de la sombre silhouette de Ketsuen qui se dessinait dans le coin le plus éloigné du garage. Tokei et Hiruma Hayato étaient assis à ses pieds. Hayato regardait vers Yasu d’un air curieux mais Tokei ne sembla pas être dérangé dans sa méditation par l’excès de colère du Crabe.

Mikio posa sa clé et se retourna en soupirant. "Ecoute, Yasu," dit-il, en se relevant et en regardant le Crabe de haut. Yasu détestait lorsque les gens faisaient ça. Bien que Yasu soit un homme large d’épaules, il n’était pas très grand, tout spécialement hors de son armure, et ça l’énervait. "Pourquoi ne vas-tu pas jeter un œil à ce pitoyable tas d’immondices qui se trouve dans le coin ?" Il fit un signe de tête en direction de Ketsuen.

"C’est de la Machine de Guerre Crabe, que tu parles," rétorqua Yasu.

"Ouais, c’est un pitoyable tas d’immondices," rétorqua Mikio. "Cette chose empêche toutes mes tentatives de la réparer. Je ne sais même pas ce qui ne va pas, en plus. Si je le savais, je pourrais la réparer en moins de deux heures. Mais c’est ça le problème avec les tetsukami, Yasu, les attitudes. Ils ont leur propre façon de penser. Et cette Ketsuen, là, elle est têtue comme une mule. Tokei a essayé de communier avec elle pendant trois jours pour lui demander de coopérer et il n’arrive à rien. J’ai dû me rabattre sur une gentille machine normale, juste pour me calmer les nerfs."

"C’est tout ?" demanda Yasu, ennuyé. "Si c’est juste un problème de communication, tu aurais dû me le dire. Laisse-moi lui parler. J’ai ma façon de faire avec les machines."

Mikio fit une légère grimace. "Voyons voir ça. De toute façon, je ne vois pas comment tu pourrais faire empirer les choses, alors vas-y."

Yasu acquiesça et traversa le garage d’un pas lourd, en direction de Ketsuen, les yeux fixés sur la plaque ventrale de l’énorme véhicule. "Ketsuen !" cria Yasu, sa voix se répercutant dans tout le garage.

La Machine de Guerre semblait le regarder de haut, impassible et immobile, comme si elle se moquait de ce qui se passait.

"Je sais que tu peux m’entendre, alors écoute," dit Yasu. "En ce moment précis, il y a un Kyuden rempli de Crabes qui flotte sur la Baie du Soleil d’Or en se demandant où je peux bien me trouver. Tels que je connais mon papa et mon oncle, ils ont vu ce qui se passait dans la cité. Ils savent que ce Munashi a attrapé l’Empereur. Ils doivent penser que nous avons tenté de l’en empêcher et que nous avons échoué. Tu t’en fous, hein, Ketsuen ? Mokuna pense depuis le début que tu n’es qu’une boite de conserve inutile. On dirait qu’il avait raison."

Tokei ouvrit soudain les yeux, surpris. "Yasu," dit le shugenja. "Ketsuen t’écoute… Elle t’écoute et elle est… en colère."

"Bien !" cria Yasu à la Machine de Guerre. "Moi aussi, je suis en colère ! Je suis en colère de devoir me tourner les pouces dans cette décharge depuis une semaine tandis que Munashi étend ses foutus tentacules autour du Trône de Diamant ! Tu entends ça, espèce de grosse bouse de kappa ? Tu m’entends ?"

"Oh, elle est vraiment fâchée, maintenant," dit Tokei. Il se releva et recula d’un pas.

"Yasu," dit calmement Hayato, "Peut-être que tu devrais laisser tomber—"

"Va voir au Jigoku si j’y suis !" rétorqua sèchement Yasu. "Si Ketsuen veut me botter le cul, alors elle n’a qu’à se bouger un peu et le faire !" Il se tourna à nouveau vers la machine. "Ecoute-moi, espèce de stupide robot. Tu penses que la cité est calme ? Elle ne l’est pas. C’est le silence avant qu’un tas de Quêteurs ne chargent dans la cité lors d’un assaut suicide. Tu sais ce qui est arrivé aux Senpet et aux gars de Doji Meda lorsqu’ils se sont dressés contre l’Empereur ? Je ne crois pas que les choses vont mieux se passer pour eux. A mon avis, on a deux possibilités. On reste ici et on attend que tout le monde crève, ou on retourne au Kyuden Hida et on leur raconte ce qu’on a appris pour que le Crabe puisse avoir un demi-espoir d’élaborer un plan correct. Moi, en tout cas, je retourne au Kyuden Hida et je préfère te laisser ici, gros tas de plomb inutile. Que quelqu’un me trouve Daniri ! J’vais aller faire un tour avec Akodo !"

Un grondement mécanique et sourd résonna à l’intérieur de la Machine de Guerre Crabe.

"Ketsuen n’aime vraiment pas ça," dit Tokei.

"Bien," dit Yasu. "Peut-être qu’elle va enfin se mettre à agir comme un Crabe, alors, et se relever." Yasu donna un coup de pied sur le côté du bras coupé de Ketsuen, puis se retourna et quitta le garage d’un pas lourd.

Hayato releva les yeux vers la Machine de Guerre Crabe, un air embarrassé sur le visage. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais Tokei leva rapidement la main. "Non, Hiruma," murmura soudain Tokei. "Ne t’excuse pas. Ne dit rien. Mikio." Le shugenja leva les yeux vers la Machine de Guerre, un air émerveillé sur le visage.

"Ouais ?" Mikio releva les yeux de la motocyclette.

"Viens ici, Mikio," dit Tokei. "Ketsuen est d’accord que tu la répares, maintenant."

"Par les Sept Fortunes," siffla Mikio, et il ramassa sa boite à outils.

Tokei et Hayato se mirent sur le côté tandis que Mikio commençait les réparations. "Que s’est-il passé ?" demanda Hayato, perplexe. "Qu’est-ce que Yasu a fait ?"

"Ce garçon est plus astucieux qu’il en a l’air," dit Tokei avec un petit rire. "Il a réalisé une chose que nous n’avons pas pu voir. Nous la traitions mal depuis le début. Mikio la traitait comme une machine. Je la traitais comme un esprit. Ketsuen s’estime être ni l’un ni l’autre. Après avoir été une armure pendant mille ans, guidant un nombre incalculable de Champions Crabes vers la victoire sur les champs de bataille, elle ne se considère pas non plus comme un objet. Elle se prend pour un samurai Crabe. Et Yasu l’a traitée de telle sorte. Je pense qu’elle le respecte pour ça."

"Fantastique," dit Hayato d’un air triste, en s’appuyant sur un mur et en croisant les bras sur sa poitrine. "D’une certaine façon, savoir que Ketsuen pense comme Yasu, ça ne me rassure pas du tout."


"Suro, au rapport," ordonna Munashi en entrant dans le laboratoire. Un Pekkle sautillait joyeusement derrière lui.

Le jeune technicien se retourna, un presse-papiers en main. Il dissimula bien sa peur, mais pas assez que pour apparaître totalement sans peur. Cette marque de respect arracha un sourire à Munashi.

"Kamiko va bien, monsieur," dit Suro. "Autant que nous l’avions espéré, avec les drogues qu’on lui a données. Monsieur, je vous le demande, tuons-là. Elle pourrait être un danger-"

"Kamiko ne va nulle part," répondit Munashi, imposant le silence à Suro d’un geste de la main. "Cela m’amuse de la tourmenter, pour l’instant. De plus, sa vie est ce qui a mené notre bon Empereur à me donner son nom et à se soumettre à ma volonté. Je ne veux pas prendre le risque de le laisser briser mes chaînes en la tuant. Et tant qu’elle est techniquement en vie, je reste un homme de parole."

"Cela peut-il arriver, monsieur ?" demanda Suro. "Après l’avoir soumis à l’Epée de Sang et au Masque, et à tout ce que nous avons fait, l’Empereur pourrait-il se libérer ?"

"C’est improbable," dit Munashi. "Mais pourquoi prendre ce risque alors que la victoire est à portée de main ? Qu’en est-il du Clan du Dragon ?"

"Aucun signe, monsieur. Aucun des tetsukansen ne nous a rapporté quoi que ce soit, et Mirumoto Rojo s’est confiné seul dans les montagnes. Ils ont disparus."

"Ils vont commettre une erreur, Suro," répondit Munashi. "Et alors, nous les aurons. Nous avons trop d’espions implantés pour qu’ils restent longtemps cachés. Et même s’ils ne se découvrent pas, ils ne pourront rien faire pour nous arrêter lorsque l’armée de Byoki de Kassir se sera occupée de la populace sous la Montagne Togashi. Qu’en est-il des énigmes ?"

"Nous n’avons pas progressé, monsieur," dit Suro. "Nous n’avons pas encore pu confirmer les identités des Tonnerres Scorpion ou Grue."

"Et les autres ?" souffla Munashi, de l’impatience se devinait dans sa voix.

"Le Dragon et la Licorne implantée sont mobiles," répondit Suro. "La dernière fois que le Kansen a vu à travers les yeux de la Licorne, le Crabe et le Lion étaient toujours parmi les rônin."

"Quoi ?" s’irrita Munashi. "Qu’est-ce que le fils du daimyo du Crabe peut bien faire avec une bande de rônin ? Es-tu sûr qu’il n’est pas rentré ?"

"Mizu no Oni maintient qu’il n’est pas rentré, monsieur," répondit Suro.

"Bah, ce fichu oni," jura Munashi. "Dis-lui que s’il ne peut rien nous délivrer de bon, autant qu’il fasse un peu de mal. Dis-lui de tuer quelques Quêteurs, ou autre chose. Qu’il soit créatif."

"Oui, monsieur. Le Crabe et le Lion ?"

"Tuez les rônin. Peu importe si Yasu et Daniri restent avec eux, dispersez l’Armée de Toturi avant qu’elle ne devienne un problème."

"Sen, l’Oracle Noir de l’Air se trouve encore parmi eux, monsieur," dit Suro.

"Alors tuez-là avec, si elle se met dans notre chemin," dit Munashi. "Il n’y a qu’un seul Oracle en qui j’ai confiance, et ce n’est pas elle. Qu’en est-il du Tonnerre Phénix ?"

"Nous avons contacté nos alliés. Le plan se met en place rapidement."

Asahina Munashi sourit soudain, un sourire sans trace d’humour ou de bonne humeur. "Tu es sage, Suro," dit-il, en s’essayant confortablement et en tapotant sur la tête du Pekkle avec une main desséchée. "C’est pour ça que tu restes vivant alors que tant d’autres de mes techniciens ont connu une fin tragique. Tu sais que j’aime entendre les bonnes nouvelles à la fin."


Kitsu Jurin s’appuya contre sa berline noire, parquée dans les Studios du Soleil d’Or. Sa robe formelle de sodan-senzo avait été remplacée par un imperméable moins frappant. Elle attendait depuis vingt minutes maintenant, et bien que regarder le flot d’acteurs aller et venir au travail soit assez intéressant, elle commençait à s’ennuyer.

"Jurin-san ?" murmura la voix rauque d’Argcklt du siège arrière de sa voiture. Le zokujin était resté caché pour ne pas attirer l’attention. Tristement, le seul endroit où la créature semblait à sa place, c’était dans une mine de cuivre.

"Oui ?" répondit-elle par-dessus son épaule.

"Etes-vous indisposée ? Votre esprit est dérangé."

"Oui," dit-elle. "C’est Gohei qui m’indispose."

"Est-il ici ?" les yeux brillants du zokujin apparurent à la fenêtre.

"Non, non, cachez-vous," dit rapidement Jurin en agitant la main. "Il m’indispose parce que c’est un idiot. D’abord, il attend quatre jours pour me ramener l’information. Ensuite, il me demande de le rencontrer dans un parking, la scène tout droit tirée d’un mauvais roman de Kitsuki Iimin. Et enfin, il n’arrive pas à l’heure. Il a probablement oublié qu’il devait me rencontrer."

"Il n’a pas oublié," répondit Argcklt de son habituel grognement guttural. "Votre mission est trop importante pour être oubliée si facilement."

"Je le sais," dit-il, en parlant à voix basse afin de ne pas être entendu par un groupe d’acteurs qui passaient. "Vous le savez. La question est : est-ce que le Champion du Clan du Lion le réalise ?"

"Est-ce que je réalise quoi ?"

Jurin se retourna tandis que l’un des acteurs quittait le groupe pour se tourner vers elle. C’était un grand homme, ses cheveux noirs tombaient librement sur ses épaules. Il lui fallut un moment un pour reconnaître Matsu Gohei. Son mempo, son armure, son air inquiétant et sa carrure impressionnante, tout était parti. Il semblait presque… anodin.

"Gohei-sama," dit Jurin en s’inclinant avec empressement. "Je ne vous avais pas reconnu."

"Arrêtez, Jurin," répondit Gohei avec un rapide regard circulaire. "Pourquoi me déguiser si vous vous prosternez en m’accueillant."

Jurin fronça les sourcils. "Je ne me prosternais pas, mon seigneur, mais je faisais seulement preuve du respect adéquat-"

"Silence, Kitsu," dit soudain Gohei. "Rentrez dans votre voiture pour que nous puissions partir. Cet endroit me retourne l’estomac."

"En tout cas, vous parlez bien comme Matsu Gohei," dit calmement Jurin, se retournant et prenant la place du conducteur. "Vous ne portez pas votre épée."

"Ne m’en parlez pas," dit Gohei en entrant rapidement par l’autre côté. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et sembla surpris. "Vous baladez le gobelin de cuivre partout avec vous ?" demanda-t-il.

"Zokujin," corrigea Argcklt.

"J’ai confiance en lui," répondit Jurin. Elle démarra la voiture et manœuvra pour quitter le parking. "Où allons-nous ?"

"A n’importe quel endroit, sauf au Soleil d’Or," s’irrita Gohei. "Je ne supporte pas l’odeur des studios d’enregistrement. Ça sent la défaite."

"Vraiment ?" répondit Jurin. "Shinsei n’a-t-il pas dit un jour que nous devions raconter les actes de prouesses du passé pour que nous puissions nous aussi être grands ?"

"Il a dit ça aux Doji, pas aux Akodo," répondit Gohei. "Mais tôt ou tard, les histoires s’achèvent et les vrais actes peuvent commencer. Il fut un temps, Jurin, où les grandes prouesses d’un Lion étaient celles qu’il accomplissait de ses propres mains, pas celles qu’il joue sous l’apparence d’un autre. Ces soi-disant Akodo me dégoûtent."

Jurin regarda vers son daimyo, puis ses yeux se reposèrent sur la route. "Faites-vous référence à Daniri ?"

"C’est probablement le pire du lot," dit Gohei après un moment. "Je pensais qu’il y avait de l’espoir pour lui, jadis. Il a sauvé l’Empereur là où j’ai échoué. Il apporta l’espoir alors qu’il n’y en avait plus. Mais finalement, il était un heimin, caché derrière un nom qu’il ne mérite pas. S’il était ici, j’aimerais illustrer mon désaccord de façon définitive, dans ou hors de sa Machine de Guerre volée."

Jurin pensa à cela pendant un moment. "Les samurais originels qui ont suivi Akodo ont mérité leurs noms, ils n’étaient pas nés avec. Daniri a-t-il fait moins qu’eux ?"

"Il a volé le nom Akodo," s’irrita Gohei.

"Il n’y a plus de vrais Akodo, Gohei. Tous ceux qui portent ce nom maintenant sont seulement des samurais de modeste naissance qui le méritent grâce à leurs exploits. Daniri est-il si différent ? Quel Akodo pourrait être offensé ? Est-ce que son héroïsme est moins remarquable parce que c’est du sang heimin qui coule dans ses veines ? Si c’est ça que vous voulez dire, alors je dis que votre courage n’a aucune valeur. Si c’est uniquement le sang de vos ancêtres qui peut vous mener à la grandeur, alors vous n’êtes rien de plus qu’une marionnette."

"Etrange remarque, de la part d’une sodan-senzo," dit Gohei avec un rire strident.

"Les ancêtres sont nos guides, nos amis, et nos protecteurs, pas nos maîtres," dit Jurin avec un sourire. "La tradition doit bien commencer quelque part. Pourquoi le Lion ne pourrait-il pas engendrer une nouvelle tradition avec Daniri ?"

"Il y a juste le petit détail du vol d’une pièce d’équipement d’une valeur de plusieurs millions de dollars," dit Gohei.

"Une pièce d’équipement qui, comme je l’ai compris, est soit un tas de métal inutile, soit un dangereux artefact maudit, sans lui," répondit-elle.

"Là n’est pas la question," dit Gohei, en regardant par la fenêtre latérale tandis qu’ils roulaient. "Le fait est que-"

"Que Daniri est un héros ? Et que son Clan s’est retourné contre lui lorsqu’ils ont appris que son sang n’était pas aussi pur que sa bravoure ? Qu’il a volé un artefact inutile aux mains d’une bande d’élégants acteurs que vous décriez tant, afin qu’il puisse continuer à agir en héros, indépendamment du clan qui l’a jeté dehors ? Je sais que vous avez entendu parler de sa bataille contre le monstre de pierre lors de l’émeute Sauterelle."

"Un combat qu’il a perdu," dit Gohei.

"Mais il ne s’est jamais rendu," rétorqua-t-elle.

Argcklt était assis calmement sur le siège arrière, ses yeux dorés allaient d’un interlocuteur à l’autre tandis qu’ils argumentaient l’un après l’autre.

"Femme, êtes-vous obligée de contredire toutes mes paroles ?" siffla Gohei.

"Etes-vous obligé de vous dresser contre tout ce qui ne correspond pas à vos standards ?" répondit-elle.

"Oui," dit-il.

"Alors, je suppose que nous nous comprenons," dit-elle. "Je vous le demande à nouveau. Où allons-nous ?"

"Je ne sais pas," dit-il. "J’ai reçu des nouvelles plutôt décourageantes de la part des Ikoma. Alors qu’il y a bien des traces d’un Ikoma Genju qui a servi Yoritomo II, il n’y a aucune mention au sujet de sa mort, ni de ses descendants. Il a simplement disparu à peu près à la fin de la Guerre des Ombres. Les Ikoma a manifestement voulu dissimuler toute trace de son destin."

"Je le craignais," répondit Jurin. "De mon côté, j’ai appris peu de choses. Très peu d’esprits Lion qui résident dans le Hall des Ancêtres se souviennent d’un Ikoma Genju. Ceux qui s’en souviennent disent qu’il était le quatrième à jurer fidélité à Yoritomo I, après Nariaki, Doji Chomei et Bayushi Yamato. Les Kitsu ne se rappellent pas ce qu’il advint de lui. Il est difficile de savoir s’ils veulent le protéger, s’il a vraiment disparu, ou s’ils ne s’en souviennent tout simplement pas. Les esprits peuvent être des témoins douteux."

"Pourtant, vous laissez un esprit vous guider dans votre quête," dit Gohei.

"C’est différent," dit soudain Argcklt du siège arrière. "Okura était important dans sa vie, un homme qui a laissé beaucoup de choses non-achevées. Esprit-Okura a des liens ici. Les esprits avec de grands liens avec notre monde sont plus lucides."

"Hmm…" Gohei resta silencieux pendant un moment, grattant son menton pensivement.

"Vous avez une idée ?" demanda Jurin.

"Des liens avec notre monde…" grommela Gohei. "Et bien, peu importe le temps, il y a une chose qui est toujours vraie."

"Oui ?" demanda Jurin.

"Si vous voulez connaître un secret…" fit Gohei, la voix mourante. "Nariaki, Chomei et Yamato sont-ils enterrés dans la cité ?"

"Je présume que oui," dit Jurin. "Ils ont vécu leur vie entière—" Elle s’interrompit, réalisant soudain ce que Gohei voulait dire.

"Et pourquoi pas ?" demanda Gohei, en se tournant vers elle. "Qui pourrait avoir un lien plus fort avec le monde ?"

"Gohei-sama," dit Jurin, en donnant un coup de volant pour se diriger vers les autoroutes, "Si ça fonctionne, je serai très impressionnée."

"Alors, je dois prier pour que ça ne fonctionne pas," dit sèchement le Champion du Lion. "Je détesterais être à l’origine d’un tel changement pour vous."


Neo Shiba.

A la fin de la Guerre des Ombres, le Phénix vint s’installer ici. A cette époque, l’Outremonde était toujours un lieu déformé et maléfique, toujours corrompu par les sombres magies dont il regorgeait depuis deux millénaires. Les Isawa et les Asako firent appel à la magie inventée il y a bien longtemps par la famille Kuni, purgeant à jamais la Souillure de la terre, la laissant stérile mais propre. Et là, au plus profond de ce qui fut jadis l’Outremonde, le Phénix découvrit un temple. Son nom était Eikisaku, et il avait été perdu depuis bien longtemps par le Crabe, à l’époque de la première guerre contre Fu Leng. Et contre toute attente, il résista. Les murs étaient noircis à cause de toutes les choses maléfiques qui vécurent là, les murs étaient recouverts de malédictions impies et d’horribles images décrivant les atrocités des gobelins, mais le temple résista.

Les Phénix furent profondément troublés, et choisirent le temple comme un symbole de tout ce qui était bon et fort. Les murs furent nettoyés. Les écritures offensantes et les déchets laissés par d’innombrables créatures furent nettoyés. La cloche mystique du temple fut retrouvée et restaurée. Lorsque le Phénix décida de déplacer ses provinces dans l’Outremonde pour aider les Asako dans leur surveillance du Grand Sceau, il n’y eut aucune hésitation quant à l’endroit où fut construite leur première cité.

Neo Shiba n’est pas comme les autres cités Rokugani. Sa localisation au plus profond du vieil Outremonde l’a laissée dépourvue de toute ressource naturelle, obligeant ainsi les Phénix à tout miser sur leur magie. La cité est un testament à l’art des tetsukami. Les routes sont surélevées pour faciliter les déplacements à pied. Le ciel est rempli de ceux qui se fient aux gyrocoptères Asako ou à leur propre magie pour se déplacer dans la cité. Les immeubles sont pourvus d’angles harmonieux, pour mieux canaliser le flux des éléments. Tout est neuf et moderne, dans la cité, et partout, on trouve des inventions dernier cri issues des plus brillants esprits Phénix.

Au centre de la cité se trouve la demeure du Champion Phénix, dominant l’ancien Temple Eikisaku. Sumi était dans une salle de dîner au cinquième étage dans le grand manoir, observant Eikisaku. Elle était ici depuis quatre jours, maintenant. Shiba Gensu l’avait accueillie dès son arrivée avec une courtoisie qui était clairement forcée.

Bien que Sumi soit la Championne du Phénix, elle savait parfaitement bien ce que Gensu pensait de son règne. Sumi était arrivée à Neo Shiba en découvrant que Gensu avait pris pour lui la demeure du Champion, prétendument pour s’en occuper en son absence. Il sembla également surpris d’apprendre que Sumi n’était pas arrivée à Neo Shiba à la tête d’une armée, mais avec seulement un petit cortège, trois blessés et un mort. Il fut également encore plus surpris de voir les deux Naga qui l’accompagnaient également.

Cette cité n’est pas comme tout ce qui fut fait auparavant. Elle n’est pas comme tout ce qui sera. C’est le pouvoir de l’homme mortel, le pouvoir de créer les limites de son imagination.

Sumi sourit un peu à cette pensée. L’Ame n’était pas souvent intimidée. Elle ne savait pas lequel des esprits qui avaient fusionnés avec le sien avait fait cette remarque ; mais dernièrement, elle avait du mal à les distinguer les uns des autres. Les nombreuses voix à l’intérieur de l’Ame de Shiba ne l’effrayaient plus. Elle commençait à apprendre à se distinguer d’eux, à les voir comme de simples conseillers. Ils étaient des yeux d’un autre temps, et même Shiba était parfois aussi confus et indécis que Sumi. Ils n’étaient pas des envahisseurs. Ils étaient des amis.

Elle se demanda ce qui allait se passer à présent. Elle ne faisait pas trop confiance à Gensu, mais elle n’avait personne d’autre vers qui se tourner. Neo Shiba n’était pas loin de la Shinomen et les blessures que ses yojimbo avaient subies lors de l’affrontement contre Nitobe ne pouvaient pas être soignées ailleurs. Elle avait envoyé des messages à Asako Kul et à Isawa Kujimitsu, mais n’avait pas encore reçu de réponse. C’était à peine surprenant ; Kul et Kujimitsu étaient deux des hommes les plus occupés du clan, si pas de Rokugan. Elle allait entendre ici, du moins pour un certain temps.

Zin et Szash s’impatientaient à cause de l’inaction, mais Sumi ne voulait pas commettre d’erreur. Sumi avait vu le pouvoir de Kashrak lors de sa dernière visite au Bas-Quartier. Elle savait qu’elle avait été bornée et irréfléchie dans sa course pour retrouver Zin, et l’Ame semblait d’accord. Seule la chance lui avait permis de vaincre Asako Nitobe. Elle ne pouvait pas se baser sur la chance contre Kashrak. Elle était la Championne du Phénix, avec les ressources d’un Clan Majeur à sa disposition. Elle allait montrer à ce Kashrak ce que signifie ce genre de pouvoir.

"Sumi-sama ?" dit une voix calme derrière elle. Elle se retourna pour découvrir Shiba Jo au milieu d’un profond salut. Des cinq bushi qui l’avaient suivie, Jo était le seul qui était revenu indemne. C’était un petit homme avec des yeux furtifs et une voix étrangement mélodieuse, et sa loyauté était indiscutable. Depuis leur arrivée à Neo Shiba, Jo était attentif à ne jamais laisser Sumi hors de vue pendant trop longtemps, et il ne la laissait jamais seule avec Gensu s’il le pouvait. Il semblait faire beaucoup de zèle, mais Sumi appréciait sa présence.

"Oui, Jo ?" demanda-t-elle. "As-tu visité l’hôpital ?"

Jo hocha rapidement la tête. "Comme vous me l’avez ordonné, ma dame," dit-il. "Naora est toujours dans un état grave, mais Ikuyo semble stabilisé. Les docteurs disent que sans la magie du Licorne, ils auraient été perdus tous les deux. Je… dois une grande faveur à Kenyu-sama."

Sumi acquiesça. Elle avait remarqué les regards subtils entre Jo et Ikuyo, mais ce n’était pas à elle de mentionner ce fait. "Et Hogai ?" demanda-t-elle.

"Shiba Hogai," les yeux de Jo s’orientèrent vers le sol, sa voix mélodieuse se brisa légèrement. "Shiba Hogai s’en est allé au Yoma ce matin. Les blessures infligées par le Sanshu Denki et le traître furent trop graves pour que même les plus grands chirurgiens de Neo Shiba ne puissent le soigner."

Sumi acquiesça. Elle sentit une vague de tristesse la traverser, mais elle n’était pas totalement d’elle. L’Ame de Shiba était désolée pour la perte d’un de ses proches, et son cœur s’emplit de compassion. "Dis-leur que je viendrai les voir dès que je-" elle s’interrompit, la voix lourde.

"Nous comprenons que vous êtes occupée, ma dame," dit Jo, en détournant le regard. Jo savait que le père de Sumi était mort lors du terrible incendie de l’Hôpital de la Miséricorde du Phénix, et depuis lors, elle était assez prudente vis-à-vis de ces endroits ; la seule nuit où elle s’était rendue depuis dans un hôpital, c’était celle où Shinsei fut dévoilé, et même cette fois-là, elle s’était sentie troublée. Il ne dit rien, mais la sympathie dans sa voix parlait pour lui.

"Je te remercie, Jo," dit-elle en inclinant la tête respectueusement.

"C’est ma faute, Sumi-sama," dit soudain Jo. "Je savais que les blessures de Hogai étaient trop graves pour qu’il puisse affronter Nitobe. J’ai été lâche de lui permettre d’y aller alors que je-"

"Tu es resté avec Ikuyo tel que je te l’avais ordonné," dit sèchement Sumi, interrompant le yojimbo. "Si sa mort est due à l’échec de quelqu’un, c’est la mienne. Shiba Hogai était un brave guerrier. Si tu souhaites payer pour son sacrifice, fais en sorte que son courage ne soit pas oublié."

Jo se tut un instant, puis s’inclina à nouveau. "Oui, Sumi-sama."

"Où sont Zin et les autres ?" demanda-t-elle.

"Zin reste dans la bibliothèque, à la recherche d’informations sur la Guerre des Ombres," dit Jo. "Sa présence a provoqué quelques remous. Mais avec Szash et Iuchi Kenyu à ses côtés, je pense qu’elle est en sécurité, Sumi-sama."

"Pourquoi ne le serait-elle pas ?" répondit Sumi.

Jo bougea légèrement les épaules, il semblait quelque peu mal à l’aise. "Avec tout le respect que je vous dois, ma dame, les Phénix de Neo Shiba ne sont pas comme ceux d’Otosan Uchi. Il est difficile de savoir à qui va leur loyauté."

Sumi croisa les bras. "Qu’as-tu entendu ?"

"Rien," répondit Jo, le regard soudain limpide et ferme. "Rien, manifestement. Mais lorsque votre devoir est de protéger la vie de quelqu’un, le silence est aussi évocateur que le son, ma dame. Le silence est de mauvais augure. Vous savez à quel point certaines factions sont mécontentes de votre ascension."

"Que recommandes-tu ?" demanda Sumi. "Je ne peux pas ouvertement accuser le-"

Jo leva soudain un doigt, tournant légèrement sa tête. "Quelqu’un approche, ma dame." Le yojimbo se plaça rapidement derrière elle, juste derrière l’épaule droite de Sumi.

Les portes de la salle de dîner s’ouvrirent et la grande silhouette mince de Shiba Gensu entra dans la salle avec un petit rire étouffé. "Ah," dit-il. "Vous voici, Sumi-sama. Je vous ai cherché partout. On dirait que vous n’êtes jamais là où on s’attend à vous voir, hein ?" Gensu était jeune pour sa position, et il était vêtu comme un guerrier. Il portait l’armure décorée en plastacier de la Garde la Famille Shiba, pistolet et katana rengainés à chaque hanche. Ses longs cheveux étaient noués en une tresse épaisse avec des rubans. Son visage affichait un petit sourire perpétuel.

A la droite de Gensu marchait une grande femme souple, une autre Shiba. Son visage était dénué de toute expression, et son bras droit s’achevait par une prothèse tetsukami en plastique orange. Sumi reconnut Katsumi, qui fut blessée lorsque Kaze no Oni attaqua le Temple des Eléments. Elle ne reconnut pas l’homme qui suivait Gensu à sa gauche. C’était un jeune homme avec des traits anguleux et de grands yeux verts. Il portait la robe traditionnelle d’un shugenja, bien qu’elle ne parvienne pas à reconnaître les symboles se trouvant sur ses manches et son haori.

Un inquisiteur, ceux qui jugent la Souillure. Leur pouvoir n’est limité que par l’Empereur et les Maîtres eux-mêmes. Faites attention ; ces gens ont déjà détruit des dynasties.

Sumi sursauta. L’Ame de Shiba semblait agitée, même effrayée. Elle réagit instinctivement, faisant un pas en arrière. Elle réalisa que Jo se tendit suite à ce mouvement.

"Il y a un problème, Sumi-sama ?" répondit Gensu avec un petit rire. "Je ne voulais pas vous faire peur dans votre propre demeure. Car c’est bien votre demeure, n’est-ce pas, ma Championne ?" Gensu eut un sourire tendu.

"Oui," dit Sumi, la voix de l’Ame emplissait la sienne de confiance. "Par le droit de l’épée que je porte. Que voulez-vous, samurai ?"

"Juste vous présenter à un ami," répondit Gensu avec une expression très légèrement insultante. Il se tourna pour désigner l’homme à sa gauche. "Voici le Magistrat Asako Yao, un étudiant en théologie ésotérique. Il avait hâte de vous rencontrer après avoir appris votre arrivée."

"Bonjour, Inquisiteur," dit Sumi, en se tournant pour regarder droit vers l’homme.

Yao sursauta légèrement. "Je pense que vous avez l’avantage sur moi, Isawa-sama," dit-il en s’inclinant. "Je ne savais pas que vous connaissiez ma position. Nous ne sommes plus très nombreux. Nos charges ont pratiquement toutes été reprises par les Quêteurs, de nos jours, et nos études sont si obscures que-"

"L’Ame de Shiba me dit tout ce que j’ai besoin de connaître," répondit Sumi, "et je ne suis pas une Isawa."

"Notre nouvelle Championne a des idées plutôt… révolutionnaires à propos de l’unification des familles Phénix," dit Gensu avec un petit rire. "Apparemment, Sumi semble vouloir se tenir au-dessus de chacun d’entre nous. Un peu comme une mère protectrice, vous ne pensez pas ?"

"Gensu, si vous me considérez comme une mère, alors je trouve plutôt curieux que vous souhaitiez m’épouser," rétorqua Sumi.

Quelle erreur. Dans une joute verbale, le premier à faire couler le sang perd le plus souvent.

Gensu se renfrogna. "Je ne souhaite pas me marier à vous personnellement, Sumi," répondit-il. "Je pensais seulement qu’il serait mieux que le titre de Champion retourne où il convient. Un mariage politique serait avantageux pour toutes les familles."

"Avantageux pour votre famille, vous voulez dire," rétorqua Sumi. L’Ame la réprimanda pour éveiller à nouveau l’hostilité de Gensu, mais elle ne pouvait pas s’en empêcher. L’autosuffisance de cet homme l’irritait, et elle commençait à perdre son calme.

"Ma loyauté a toujours été adressée au Phénix," dit durement Gensu. "Hélas, je n’ai pas le temps d’en discuter. Je suis venu pour une affaire urgente."

Ne lui faites pas confiance. Eloignez-le de vous et partez. Quittez cet endroit et allez chercher des alliés Asako au Sceau.

"Je n’ai tout simplement pas le temps de parler avec vous pour l’instant, Gensu," dit sèchement Sumi. "J’étais sur le point de partir."

"Si vite ?" dit doucement Gensu. "Avec deux de vos yojimbo encore à l’hôpital ? Vous avez sûrement un peu de temps, Sumi-sama. Est-ce trop demander d’accorder cinq minutes de conversation avec le daimyo de la famille Shiba ?"

Les yeux de Sumi se refermèrent à moitié. Elle n’avait pas besoin de l’Ame de Shiba pour voir que cet homme était sur le point de tenter quelque chose, mais elle n’avait pas de moyen de s’esquiver. Ce manoir était en théorie à elle, mais il était rempli de gardes loyaux à Gensu. Elle allait devoir l’écouter. "Parlez," dit-elle.

"Je vous remercie," dit Gensu avec un salut exagéré. "Magistrat, s’il vous plaît."

"Shiba-sama," répondit Yao, en s’inclinant devant Gensu. Sumi remarqua que le magistrat s’était incliné plus bas devant Gensu que devant elle lorsqu’il l’avait saluée. "Ma dame, peu après votre arrivée ici, Shiba-sama m’a confié une mission de la plus haute importance. Il est de mon devoir de m’assurer de la santé et de la récupération de vos yojimbo blessés, Shiba Hogai, Shiba Ikuyo, et Shiba Naora." Il sortit un tas de papiers de quelque part sous sa robe. "Les rapports que les chirurgiens m’ont remis ont quelques sous-entendus… dérangeants."

"Expliquez-vous," répondit Sumi.

"Et bien, pour le dire franchement," répondit l’Inquisiteur, "les blessures portées par les trois yojimbo semblent être le fruit de la maho. Hogai, l’homme qui est mort, semble avoir été tué au moyen de la corruption complète de son cœur et de son système digestif. Son corps a pourri de l’intérieur, déformé par la Souillure de l’Outremonde."

"C’était Asako Nitobe," répondit Sumi. "C’était un tsukai, et l’Oracle Noir de l’Eau. La mort de mon père et la destruction de la Miséricorde du Phénix étaient son œuvre à chaque fois. Il l’a confessé à Zin ainsi qu’à moi-même avant que nous arrivions à le tuer."

Yao inclina la tête, se pinçant les lèvres. "Mais il n’y avait pas de corps," dit-il. "Les hommes que nous avons envoyés à la forêt de Shinomen n’ont trouvé aucun signe du Docteur Nitobe."

"Zin l’a arraché au pouvoir de Jigoku," répondit Sumi, l’agacement se lisait sur son visage. "Sa propre corruption a provoqué la décomposition de son corps, quelques minutes après que je l’ai tué. Que sous-entendez-vous, Inquisiteur ?"

"Sous-entendre ?" demanda Yao, en jetant un regard à Gensu. "Je ne sous-entends rien. Je ne fais que présenter des faits. Nous avons des preuves de maho, mais aucune trace d’un maho tsukai. Après observation attentive, votre histoire ne nous semble pas très claire, ma dame."

"Pas claire ?" cracha Sumi. "Alors laissez-moi vous la clarifier. Je suis la Championne du Phénix. Mon témoignage a plus d’importance que toute preuve que vous pourrez présenter. Alors si je dis qu’Asako Nitobe était un maho-tsukai, c’est qu’il était un maho-tsukai. C’est clair ?"

"Non, je suis désolé," répondit Yao. "Pour dire simplement les choses, je ne peux me permettre de laisser courir un maho-tsukai dans l’Empire de Diamant. Tous les shugenja qui étaient présents dans votre groupe dans la forêt de Shinomen doivent être mis sous observation jusqu’à ce que nous puissions déterminer le degré de vérité de cette affaire. Je suis navré de vous dire que, puisque vous êtes également une shugenja, ceci vous inclut, ma dame. Agir autrement représenterait un trop gros risque."

"Je suis la Championne du Phénix," répéta Sumi. "Vous ne pouvez pas me retenir."

Mais dès qu’elle prononça ces mots, Sumi sut qu’ils étaient faux.

"Ah," dit Shiba Gensu, en levant un doigt. "Un petit détail. L’Inquisition Céleste ne répond pas au Champion. L’Inquisition Céleste ne rend des comptes qu’aux Maîtres Elémentaires. D’ailleurs, le dernier homme à posséder l’Ame de Shiba avant vous, votre père Zul Rashid, n’était-il pas corrompu par la Souillure, lui aussi ? Peut-être que l’Ame n’est pas toujours aussi pure qu’elle l’était jadis."

Il prépare quelque chose.

L’Ame de Shiba emplit l’esprit de Sumi de souvenirs, d’histoires au sujet de l’Inquisition Céleste et de leurs opérations. Sumi hocha la tête. "Vous ne pouvez pas accuser un Champion," dit-elle. "Pas sans un vote des Maîtres Elémentaires."

"Nous l’avons déjà fait," dit Gensu avec un brusque signe de tête. "Asahina Munashi-sama nous a renvoyé le verdict aujourd’hui. Quatre en faveur, et un contre. Et oh, au fait, votre ami Kujimitsu a essayé de prendre contact avec vous depuis Otosan Uchi, Sumi-sama. Je suis sûr que ce n’était rien d’important."

Sumi décocha un regard noir au daimyo Shiba, mais elle retint sa langue. Ajouter quelque chose d’autre ne ferait qu’empirer les choses.

"Si vous voulez bien m’accompagner, ma dame ?" demanda doucement Asako Yao.

"Bien sûr," dit Sumi, en s’avançant. "Justice doit être faite." Shiba Jo s’avança à ses côtés.

"Retirez votre épée," ordonna Gensu, "et laissez votre yojimbo ici."

Sumi se tourna. "Jo va rester ici, mais je ne rendrai pas Ofushikai."

Les sourcils de Gensu se soulevèrent. "Vous ne voulez pas me confier la lame que mes ancêtres portèrent autrefois ?"

Yao plissa le front et hocha légèrement la tête.

Donnez-lui l’épée. Laissez-le avoir sa victoire. La distance n’a aucune importance. Nous serons toujours avec vous.

Sumi acquiesça, et retira Ofushikai de son obi, la tira hors de son fourreau, et plaça les deux sur la table de la salle à manger. "La voici," dit-elle. "Si vous pouvez la prendre, elle est à vous."

Ensuite, elle se tourna et suivit Asako Yao hors de la pièce. Shiba Katsumi suivit, la main posée sur la poignée de son pistolet. Gensu se tourna vers Shiba Jo, souriant légèrement et tirant sur sa longue tresse.

"Et vous, yojimbo ?" demanda Gensu. "A qui va votre loyauté ?"

"J’ai toujours servi le Phénix," répondit simplement Jo. "Puis-je partir ? J’aimerais rendre visite à mes amis à l’hôpital."

"Bien sûr," acquiesça Gensu. "Allez, du vent !"

Jo s’inclina et quitta la pièce d’un pas posé. Gensu se doutait que le yojimbo tenterait de prévenir les alliés de Sumi à la bibliothèque. Mais ça n’avait pas d’importance. On s’était déjà occupé d’eux. Gensu s’avança, un sourire de victoire étalé sur son visage tandis qu’il regardait la lame incrustée de perles du Phénix. La lame brillait dans la pâle lumière de la salle à manger, des reflets ondulaient à la surface comme si une vague passait sur celle-ci. Tout se passait comme Munashi l’avait dit. Un simple coup, et le Phénix serait réunifié. Dès qu’ils verraient qu’Ofushikai est revenu à son légitime pro—

"Par les Portes de Jigoku !" jura Gensu de colère.

Il tendit à nouveau la main, mais le résultat fut le même. Lorsqu’il toucha le métal, il disparut. En retirant à nouveau sa main, l’épée réapparut avec un claquement métallique. Shiba Gensu écrasa son poing sur la table, en proie à une fureur aveugle, puis il quitta la pièce en fulminant.


"Les Marques ont été placées, Orin-sama," dit le jeune Dragon, en s’inclinant profondément. "Les Dragons qui se trouvent encore dans la cité sauront bientôt ce qui s’est passé et se rassembleront ici comme vous l’avez ordonné."

"Je n’ai rien ordonné," rétorqua Orin, en relevant les yeux du journal qu’il lisait, en haut des escaliers. "Hisojo a dit-"

"Seigneur Wake apprécie votre rapidité, Mirumoto-san," répondit Daidoji Ishio, en le saluant brusquement. Le Dragon sourit de fierté, puis se releva et redescendit les escaliers à toute allure.

"Je ne veux pas que tu dises des choses pareilles," dit Orin, en replongeant dans sa lecture. "Ça ne fait que les encourager."

"Je sais," dit le Grue. "Je trouve que c’est marrant." Il se tourna vers Orin, un sourcil relevé et un petit sourire aux lèvres.

"Je ne vois vraiment pas ce que Kameru parvient à vous trouver, maudits Grues," grogna Orin.

Le bruit de petites griffes dérapant sur le sol résonna dans le couloir. Orin leva les yeux de surprise juste au moment où une boule de dix kilogrammes de fourrure s’écrasa contre son journal et se mit à lui lécher le visage. "Akkan !" cria Orin, en essayant de repousser la chienne et de sauver le journal. "Akkan, calme-toi ! Meliko !"

"Elle t’aime bien, Orin," dit Togashi Meliko d’un air joyeux, tout en sautillant dans le couloir pour les rejoindre. Elle portait un t-shirt vert et court, une jupe noire encore plus courte, et des bottes. Orin se releva en repoussant le chien, essayant de ne pas la regarder. Il continuait de se dire qu’elle était trop jeune, ou qu’il ne voulait pas s’impliquer dans le Clan du Dragon, mais ces arguments semblaient si faibles lorsqu’elle était là.

"Des nouvelles, Mel ?" demanda Ishio, appuyé contre la rampe.

Meliko hocha la tête. Ses cheveux étaient orange foncé aujourd’hui, et ses yeux étaient bleus. "Hisojo et Chojin disent qu’ils ont réussi à prendre contact avec la plupart des Dragons encore cachés dans la cité, et qu’ils sont en sécurité. On dirait que personne ne croit vraiment les bulletins d’information qui parlent de ce qu’il s’est passé au Palais, puisqu’il n’y avait pas de caméra pour nous filmer. On parle de nous dans tous les journaux à sensations, bien sûr, mais ça, ce n’est pas nouveau. Ils savent pour nous depuis des années." Elle gloussa et s’accroupit pour prendre Akkan dans ses bras. La chienne battait joyeusement la queue contre son flanc.

"Tu veux dire que tous ces trucs dans les Secrets du Vent, c’est vrai ?" répondit Ishio, étonné.

"Il y a quand même beaucoup d’exagération, en fait," dit-elle avec un grand sourire. "Nous avons eu deux Dragons dans l’équipe éditoriale pendant des années. Tu te souviens de cette histoire, il y a quelques années, à propos des bébés chauves-souris mutantes clonées par les Dragons ? C’est moi qui l’ai écrite, celle-là. J’étais stagiaire chez eux pendant un été."

"Peu importe," dit Ishio. "J’avais aimé cette histoire."

"Quel rapport ?" dit sèchement Orin, son regard allant du Grue à la Dragon. "Par Ragnus, de quoi parlez-vous ? Est-ce vraiment important de savoir combien de gens savent pour le Dragon Caché ? Les types normaux ne sont pas une vraie menace. Les vrais problèmes sont Yogo Ishak, le Briseur d’Orage, et leurs amis. Nous savons très bien qu’ils en savent trop sur nous, sinon le Seigneur Hoshi serait toujours vivant et nous serions encore dans l’Usine. La question est : à quel point en savent-ils sur nous ? Sommes-nous en sécurité ici ?"

"Nous ?" demanda une voix. Agasha Hisojo sortit de l’appartement au bout du couloir, un sourire énigmatique sur le visage. "J’avais à peine imaginé que vous finiriez par accepter la charge que Seigneur Hoshi a placé sur vos épaules, Orin Wake." Mirumoto Chojin apparut juste derrière le vieux shugenja. Avec son t-shirt sale, son jeans déchiré, et sa panse à bière, Chojin ressemblait fort peu au maître armurier qu’Hisojo prétendait qu’il était.

Orin hocha la tête en soupirant. "Je ne suis pas un Dragon," dit-il. "Peu importe ce que vous pensez qu’Hoshi m’a dit, je ne serai jamais un Dragon. C’est juste que… que…"

"Que vous ne comprenez pas ce qui est juste, mais que seul ce qui est juste doit être fait ?" demanda Hisojo. "Si c’est cette question qui déchire votre âme, vous êtes plus Dragon que de nombreux qui sont nés ainsi."

Orin marmonna quelque chose dans sa barbe et s’écarta pour regarder par la fenêtre. Parler à Hisojo, c’était comme essayer de faire rentrer cinq kilos de billes dans un sac pouvant seulement en contenir la moitié. Meliko arriva à côté de lui et posa une main réconfortante sur son bras, regardant calmement dans l’allée avec lui. Il la regarda et sourit, mais détourna le regard avant qu’elle ne le remarque.

"Si ça vous est égal, j’aimerais être un Dragon," dit Ishio avec un sourire. "Je peux avoir un de vos tatouages magiques ?"

"Peut-être plus tard," dit Chojin, en inclinant la tête au grand bushi. "On a beaucoup de choses à faire." L’armurier tenait en main quelque chose qui ressemblait à une épée, fermement enroulée dans du papier de riz. Il s’approcha d’Orin et attendit que le gaijin se retourne.

"Oui ?" dit Orin, en regardant Chojin avec curiosité. "Qu’est-ce que c’est ?"

"C’est une épée," répondit Chojin.

Orin plissa le front. "Pourquoi aurais-je besoin d’une épée ?" demanda-t-il.

"Vous pouvez frapper des choses avec," dit Chojin. "Ça les découpe. J’ai entendu dire qu’elles sont de bonnes armes, dans un combat."

"Chojin," dit Hisojo sur un ton de réprimande. "Orin, je dois retourner à la Montagne Togashi, à l’Usine. Je dois prévenir Mirumoto Rojo et les autres de ce qu’il faut faire maintenant que nous ne pouvons plus nous fier sur notre secret. Je dois leur dire que les Dragons d’Otosan Uchi sont maintenant sans foyer à cause du carnage d’Ishak. Tant que je serai absent, vous dirigerez les Dragons. Maintenant, vous pouvez ajouter votre habituel grognement de réticence."

"Moi ?" s’exclama Orin. "Diriger les Dragons ?"

"Je vous dois cinq hyakurai, Hisojo," fit Chojin en faisant claquer la langue. "C’est exactement ça qu’il a dit."

Orin soupira. "Ce n’est pas drôle. Vous savez ce que je pense de ça, Hisojo," dit-il. Il regarda la lame emballée avec appréhension. "Chojin ne serait-il plus adéquat pour ce rôle ?"

"Ha !" rit Chojin. "Je suis juste un vieil armurier. Même le Grue conviendrait mieux que moi." Il fit un signe de tête vers Ishio.

"Je dirigerai les Dragons si je peux avoir un tatouage," dit Ishio, en regardant Hisojo et Chojin. Les deux l’ignorèrent.

"Il faut que ce soit vous," dit Hisojo, sa voix claire gagnant en intensité. "Qu’il y ait ou pas un sens dans le geste d’Hoshi à l’Usine de Diamant, le Dragon Caché pense que ses mots avaient un sens. Et cela n’est-il pas important, en soi ? Il le faut, Orin. Prenez l’épée. Dirigez les Dragons. Si ce n’est pas vous, qui alors ?"

"Orin ?" dit Meliko, en tirant sur son bras. "Je sais que tu peux le faire. S’il te plaît ?"

Orin lança un autre regard hésitant à l’épée, puis acquiesça lentement. Il déballa l’ancienne lame, révélant un magnifique katana avec une garde dorée, un ours rugissant décorant le tsuba. Orin releva les yeux vers Chojin. "Un ours ?" dit-il.

"Oui," dit Chojin. "Ça m’a semblé approprié lorsque je l’avais forgée. Quelque chose ne va pas ?"

"Non," marmonna Orin, en retirant le reste de l’emballage. "Non… C’est juste que l’ours… est l’emblème de ma famille depuis l’époque où les Yodotai dirigeaient le monde."

"Hmm," Chojin inclina la tête. "Sûrement une coïncidence, hein ?"

"Nous devons retourner à notre travail maintenant, Orin," dit Hisojo. "Le sortilège qui nous ramènera à la montagne est complexe, et les calculs vont prendre du temps."

Chojin et Hisojo retournèrent d’où ils étaient venus, laissant Orin à sa contemplation de l’épée. Meliko se mit sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus l’épaule d’Orin. Elle souleva la chienne pour qu’elle puisse regarder, elle aussi. Celle-ci se mit à gémir jusqu’à ce qu’elle la repose.

"Elle est trop belle," dit-elle. "Je n’ai jamais vu une épée comme ça, pas même dans l’armurerie de Chojin. Elles doivent être gardées dans un endroit spécial."

Ishio regardait l’épée avec des yeux écarquillés.

"Qu’est-ce qu’il y a ?" lui demanda Orin.

"Tu étais sérieux, là ?" demanda le Grue. "Au sujet de l’emblème de ta famille et tout ça ?"

"Très sérieux," répondit Orin. "Un ours rugissant à la pleine lune. Il ressemble beaucoup à celui sur cette épée."

"Mon gars, ça fout les boules," siffla Ishio. "Je veux plus que jamais être un Dragon, maintenant. Si tu deviens daimyo, je serai le premier à te jurer fidélité, Orin."

"Ils ne vont pas me faire devenir daimyo, gros débile," dit Orin alors qu’il dégainait l’épée. Il sentit soudain un frémissement à la base de son cou tandis qu’il observait la surface de la lame. Il se sentit étrangement détaché, comme si… quelque chose… était proche. "Meliko ? Ishio ?" dit-il. "Pouvez-vous me laisser seul un moment ?"

Ishio acquiesça. "Bien sûr." Il se mit à descendre les escaliers.

Meliko le regarda avec curiosité. Elle gratta le petit chien derrière les oreilles en le regardant avec ses étranges yeux, de couleur violette maintenant. "Tout va bien, Orin ?" demanda-t-elle. Sa bouche se referma en une mince ligne.

"Oui, ça va," lui sourit-il pour la rassurer. "Je pense que plus rien ne pourra plus me surprendre dorénavant, mais je vais bien. On se retrouve en bas, Mel."

"Ok," dit-elle, souriant dès l’utilisation de son surnom. Elle trotta en bas des escaliers, en tenant Akkan sous un bras.

"Très bien," dit Orin, inclinant la tête vers le plafond tout en rengainant l’épée-ours. "Montrez-vous, qui que vous soyez."

L’air vibra, se tordit comme un anneau de ténèbres entourant Orin, dispersant un peu partout des étincelles de lumière. C’était comme si une bande de ciel nocturne venait de remplir le couloir, planant au-dessus d’Orin Wake. Un instant plus tard, l’anneau se tordit et changea, révélant une grande tête reptilienne.

"La prophétie est un jouet amusant, vous ne pensez pas ?" dit la créature, sa voix se répercutant étrangement dans l’esprit d’Orin. "’Le serpent se tortille dans les entrailles du rêve, l’ombre de la mort se dresse pour nous détruire tous. Brouillard ensanglanté. Le perdu sera retrouvé. L’ancien est neuf ? Plus nouveau que l’ancien et plus ancien que le nouveau. Le corbeau se cache de la tempête et la pluie ne vient pas éteindre le feu. Le Premier Venu sera le Dernier Venu et nous ne pouvons rien faire, rien, rien, rien…’ Ils savent tout depuis le début, mais à quoi cela a-t-il servi ?"

"Qui êtes-vous ?" demanda Orin, ses yeux gris acier fixés sur la créature. Sa main ne bougea pas de la garde du katana.

"Je suis Vide, le dernier Dragon Elémentaire," répondit la créature. "Et vous êtes Orin, le premier champion gaijin du Clan du Dragon."

"Vous racontez n’importe quoi," s’irrita Orin.

"Oh. Je suis désolé, Orin," le dragon se déplaça pour regarder droit vers lui. "Le temps est très précieux pour ceux de ma race. J’espère certainement ne pas devoir reporter cet entretien." Le dragon éclata de rire, un son étrange et creux.

"Que me voulez-vous ?" demanda Orin.

"Je vous dois une faveur," dit le Dragon. "J’apporte mon aide lorsqu’il le faut, et je m’assure que l’équilibre règne entre le bien et le mal."

"Il est étonnant qu’Hisojo ne m’ait jamais parlé de vous," dit Orin.

"Hisojo n’a jamais eu besoin de mon aide," dit Vide. "C’est le devoir du Seigneur du Clan du Dragon de voir le futur, pas de ses vassaux. J’ai aidé Seigneur Hoshi de cette façon. Je vous aiderai également, si vous le désirez. Voulez-vous entendre le futur ?"

"Quel en est le prix ?" demanda Orin.

"Doit-il y a avoir un prix ?" dit le dragon, pensif.

"Une créature aussi puissante que vous le prétendez être doit avoir des arrière-pensées, ou alors, vous auriez signalé votre présence depuis déjà longtemps," dit Orin. "Quelles sont vos intentions ?"

"Voici deux questions différentes, mais je pense que le Seigneur Hoshi a bien fait de vous choisir," dit le dragon. "J’ai un prix, et j’ai des intentions cachées, en effet. Chaque fois que j’assiste Jigoku, j’assiste Yoma. Chaque aide apporte un équilibre, jusqu’à ce que le Jour des Tonnerres arrive. C’était la décision de Terre. Je viens maintenant pour vous servir, Orin Wake, pour vous dire la vérité. Mes intentions, je les garde pour moi-même. Pour l’instant."

"Allez-y," dit Orin.

"La première fois que je me suis révélé au Seigneur Hoshi, il m’a demandé qui seraient les Tonnerres," dit le dragon. "Je lui ai dit où ils sont nés, qui ils sont, et ce qu’il faudrait faire pour s’assurer qu’ils seraient prêts. Le jour suivant, je suis allé voir le Briseur d’Orage et je lui ai annoncé où il pourrait trouver quatre alliés qui lui permettraient d’arriver à ses fins. Le khadi, l’Oracle, le garde, et la geisha. Je leur ai dit d’autres choses, un Oracle Noir ne peut pas tuer un Tonnerre, le Briseur d’Orage ne serait pas le Champion de Jigoku, ce genre de choses, mais les deux premières questions étaient les plus importantes. Quatre alliés contre Sept Tonnerres. C’est un peu injuste, vous ne pensez pas ?"

"Qui a dit que la vie était juste ?" répondit Orin.

"Oh, mais la vie n’est pas juste," rit le Dragon. "Un jeu semble toujours injuste lorsque l’un des camps est en train de perdre, vous n’êtes pas d’accord ? Les Dragons Cachés étaient stupides de suivre le Seigneur Hoshi. Il était sage, oui. Puissant ? Très certainement. Parfait ? A peine. Le pouvoir d’un kami, gâté par les intentions stupides et les émotions humaines qu’il portait dans ses gènes. Les pires aspects de l’immortalité et de la mortalité. S’il avait eu le pouvoir d’un mortel et la sagesse d’un dieu, alors il aurait été vraiment parfait."

"Si vous êtes si serviable," dit Orin, "alors pourquoi ne pas avoir averti les Dragons de l’imperfection d’Hoshi ?"

Le dragon sourit. "M’auraient-ils écouté ?" dit-il. "C’est comme si j’étais allé prévenir les gobelins de l’attitude égoïste et obsessionnelle du Kashrak. Ça leur aurait permis de remporter la Guerre des Ombres, mais ça n’aurait fait aucune différence. Au lieu de cela, j’ai utilisé l’imperfection d’Hoshi à mon avantage."

"Comment avez-vous fait ça ?" demanda Orin.

"Quatre alliés contre Sept Tonnerres ?" dit le Dragon. "Non. C’est injuste. Quatre Tonnerres et trois mensonges."

"Si vous avez menti trois fois, pourquoi pas sept ?" demanda Orin. "Ou huit ? Comment puis-je savoir que je peux vous faire confiance, créature ?"

"Maintenant, tu commences à réfléchir," dit le dragon. "Quelle qualité rafraîchissante, chez un Togashi." Le Dragon du Vide commença à décliner.

"Une autre question," demanda Orin.

"Oui ?" demanda le dragon, les yeux pétillants d’intérêt.

"Vous m’avez dit que vous aidiez les deux camps," dit Orin. "’Chaque aide apporte un équilibre’, vous avez dit. Maintenant que vous m’avez raconté tout ça, quelle aide allez-vous apporter aux servants du Briseur d’Orage ?"

"Ceci n’était pas de l’aide," gloussa le dragon en disparaissant. "C’était un rééquilibre."

Le dragon disparut. Un grincement résonna en bas des escaliers et Orin jeta un coup d’œil en bas, fermant les yeux à cause de la soudaine lumière du soleil. Meliko et Ishio rentraient dans l’immeuble, mais un homme et une femme étaient maintenant avec eux. Orin ne reconnut ni l’un ni l’autre. L’homme tenait Akkan dans ses bras, caressant le chien doucement sous son collier.

"Qui êtes-vous ?" demanda franchement Orin.

"Je suis venu voir Agasha Hisojo," répondit l’homme, en retournant le regard d’Orin Wake avec un sourire en coin. "Je crois qu’il m’attend."

"Qui êtes-vous ?" demanda Orin.

"Un ancien locataire," dit l’homme. "Ou le Tonnerre du Clan du Dragon. Les deux me vont."


Suivre la Voie n’est pas un exercice à pratiquer à la légère. Seuls les shugenja les plus expérimentés peuvent tenter d’ouvrir un portail et, une fois ceci réalisé, les dangers possibles sont infinis. La Voie se tisse entre les battements de cœur de la réalité, entre le monde des rêves et le monde physique. C’est un endroit où la vie n’est pas prévue pour exister, où rien n’est prévu pour exister. L’air crée le passage, mais tous les éléments sont neutres une fois à l’intérieur. Il n’y a pas de mal dans la Voie. Il n’y a pas de bien dans la Voie. Il n’y a rien dans la Voie, et la Voie est partout.

Aujourd’hui, le néant de la Voie était total.

Zul Rashid plaçait un pied devant l’autre, une expression d’intense concentration déformait son visage couvert de cicatrices. Ses yeux rouges brillaient, bien que l’infection de la Souillure ne se soit pas aggravée depuis son évasion des Cavernes du Crépuscule. Ses yeux brillants cherchaient tout signe de danger. La Voie n’était ni sombre ni lumineuse. Tout semblait sûr et stable, mais Rashid n’en était pas moins prudent. Délié des lois de la réalité, la Voie pouvait changer dramatiquement sans prévenir. Derrière lui, il pouvait entendre les voix nerveuses et les sanglots des réfugiés, la poignée de survivants de la Cité du Foyer Sacré qui le suivaient. La Voie les dérangeait, comme il s’y attendait. Ils voyageaient depuis quatre jours, sans nourriture, sans eau, ou sans repos, et il les guidait sur la lente route vers Neo Shiba. Quelque part près d’eux se trouvait le ratling, Thi’kwithatch, celui qui avait sauvé Rashid des donjons de Kuni Ishan.

Rashid savait pourquoi Thi’kwithatch l’avait sauvé. Ce n’était pas par amitié, par loyauté, ou parce qu’il pensait que Rashid méritait de survivre. Le nezumi avait risqué sa vie parce qu’il ne pouvait pas ouvrir le portail vers la Voie avec sa faible magie. Rashid le pouvait. Sans l’aide de Rashid, les survivants du Foyer Sacré auraient été retrouvés et tués par les Byoki, avec ou sans l’esprit sacré du Samurai de l’Ombre pour les protéger. Thi’kwithatch a sauvé Rashid pour la même raison qu’il a fait tout le reste, pour le bien de son peuple.

Dans son cœur, le sombre Maître de l’Air découvrit qu’il ne pouvait pas blâmer Thi’kwithatch pour ses agissements. En vérité, il n’avait rien fait pour inspirer confiance au prêtre nezumi ou à ses protégés. C’était plutôt le contraire, en fait, puisque c’était l’intervention stupide de Rashid qui avait conduit à la folie d’Hitomi Shougo. L’infortuné Ise Zumi et ses frères étaient partis, préférant voyager eux-mêmes vers la Montagne Togashi.

Et à quoi avait servi le sacrifice de Shougo ? Rashid n’avait réussi qu’à se faire capturer par l’Ecole de l’Illumination. Qu’avait-il espéré ? Tuer son père ? Il aurait dû le savoir ; les khadi ne meurent pas si facilement.

Une sombre pensée traversa Zul Rashid. Peut-être le savait-il. Peut-être qu’il avait été parfaitement au courant qu’il serait capturé et altéré par le pouvoir de l’Outremonde. Peut-être qu’une infime partie de lui avait suspecté le sort qui s’est abattu sur Hitomi Shougo. Rashid baissa les yeux vers sa main gauche, déformée et recouverte de câbles corrodés et de microcircuits. Peut-être que sa lutte pour combattre la malédiction de Kaze no Oni n’avait pas été aussi efficace qu’il l’avait cru. Peut-être était-il déjà perdu.

Non.

Hida Sukune s’était révélé à Rashid, et lui avait confié cette quête. Le Samurai de l’Ombre avait révélé l’identité de son père pour qu’il puisse sauver son âme noircie. Il n’y avait pas d’autre possibilité.

Il ne pouvait pas y avoir d’autre possibilité.

Si Zul Rashid s’autorisait à croire qu’il avait déjà succombé à l’influence de l’oni, autant abandonner dès maintenant. Il regarda derrière lui aux visages pâles des réfugiés apeurés qui s’avançaient en groupe compact. Il ne pouvait pas admettre son échec tant qu’ils ne seraient pas en sécurité. Il continuerait tant que Rokugan ne serait pas sauvé.

Un grondement sourd sembla résonner à travers le tunnel infini. Rashid afficha un air de surprise, mais personne d’autre ne semblait l’avoir remarqué. Quelque chose arrivait. Quelque chose d’autre était ici, voyageant au-delà des limites de la réalité pour d’obscures raisons. Rashid marmonna quelques mots de magie et étendit ses perceptions. Il n’y avait rien à sentir dans la Voie, naturellement, et c’était bien là le problème. Tout ce qui pouvait être senti, tout ce qui pouvait être perçu, tout ce qui se trouvait dans la Voie était étranger à celle-ci. Et tandis que Rashid ouvrait ses sens à la Voie, il recula en chancelant.

"Rashid ?" demanda Thi’kwithatch, en se précipitant aux côtés du Phénix. "Il y a quelque chose ?"

"Quelque chose ne va pas," grogna Rashid, la mâchoire serrée. "Quelque chose ne va pas dans la Voie."

Le pouvoir qu’il sentait animer le monde éthéré était le même que celui qu’il sentait courir dans ses veines. Le sombre pouvoir de Jigoku suintait partout entre les éléments. Quelque chose était ici, déformant la Voie, la souillant. Rashid pouvait sentir la présence s’approcher, attirée par la magie de Rashid.

"Rashid-sama ?" dit Thi’kwithatch. Les moustaches du nezumi tremblaient de nervosité. Lui aussi, il pouvait sentir que quelque chose s’approchait rapidement.

"Vous devez partir," dit Rashid, les yeux braqués vers l’avant. "Vous devez emmener les autres, et quitter la Voie. Nous sommes assez loin du Foyer Sacré. Le voyage ne sera pas facile, mais vous serez à l’abri des oni." Le khadi tendit la main vers l’extérieur et ferma le poing. Un portail brillant apparut, assez large pour laisser passer trois hommes en même temps. Au-delà de celui-ci, des champs Rokugani étaient visibles. A la surprise de Rashid, il faisait jour.

Thi’kwithatch fit signe aux réfugiés de l’emprunter, les poussant à travers celui-ci par groupes de trois. "Vous venez avec nous ?" demanda le nezumi, en lançant à nouveau un regard à Rashid.

Rashid hocha la tête.

Thi’kwithatch inclina lentement la tête. "Je ne veux pas vous abandonner, Maître de l’Air."

"J’ai déjà été abandonné," répondit Rashid avec un sourire triste. "Vous savez ce que je deviens. C’est plus sûr pour vous tous si vous êtes loin de moi. Quelle que soit cette créature, elle saura que quelque chose ne va pas si elle ne trouve rien. Je dois rester pour lui faire face."

Thi’kwithatch acquiesça à contrecœur et aida les derniers enfants à quitter la Voie. "Que les Fortunes vous gardent, Zul Rashid," dit le nezumi, "puissiez-vous marcher au côté de Sukune."

"Merci, Thi’kwithatch-sama," dit Rashid en inclinant la tête. Le nezumi fit un pas en arrière et le portail disparut.

Rashid reporta son attention devant lui. Il pouvait sentir la présence s’approcher encore. Il pouvait sentir sa magie, son pouvoir, et sa Souillure. Quoi que ce soit, ce n’était pas humain. Pendant un instant, Rashid fut tenté de puiser dans les pouvoirs infinis des ténèbres au fond de lui, mais il résista à cette impulsion. Il ne paierait pas ce prix. Il préférait mourir d’abord. Il commença à faire appel aux esprits de l’air. Par chance, l’existence de la Voie entre les couches de la réalité la plaçait plus près du monde des esprits, ce qui renforçait la magie de Rashid. Bien sûr, ça voulait dire que ce qui s’approchait était également plus fort. Il s’attendait au pire.

Soudain, un étranger apparut. Il était grand et mince, vêtu d’une robe violette en lambeaux. Son visage était décharné, ses yeux n’étaient rien de plus que deux puits noirs. Ses membres étaient cachés par les replis de sa robe, le faisant apparaître comme un fantôme. Lorsqu’il vit que Rashid se tenait devant lui, il sourit.

"Salutations," dit-il, sa voix résonnant étrangement dans la Voie. "Je ne m’attendais pas à vous voir ici, Maître de l’Air." Quelque chose était étrange chez cet homme, quelque chose n’allait pas. Il portait la Souillure, Rashid la sentait parfaitement, mais il y avait quelque chose d’autre. Selon les perceptions de Rashid, cet étranger semblait différent.

"Vous me connaissez ?" demanda Rashid avec tout le courage qu’il put rassembler.

"Il y a peu de chose que je ne connais pas," répondit l’homme avec sérieux. "Un khadi souillé, utilisant la Voie et venant de la Cité du Foyer Sacré ? Il y a peu de chance que vous ne soyez pas cet homme. Je n’ai pas besoin d’être un Oracle pour deviner votre identité." L’homme sourit.

"Oracle ?" siffla Zul Rashid.

"Yogo Ishak, Oracle Noir du Vide," répondit l’homme avec un salut exagéré.

"Il n’y a pas d’Oracle Noir du Vide," dit Rashid.

"Il y en a un, maintenant," dit Ishak, ses yeux noirs ne clignaient pas.

Rashid le regarda de travers et invoqua le pouvoir de l’air. Si cet homme était bien ce qu’il prétendait, il pouvait sûrement faire quelque chose contre ça. L’air autour de Rashid se mit à crépiter et un éclair de pure lumière blanche surgit des poings du khadi.

"Non," dit Ishak, et l’éclair se dissipa.

Rashid fit à nouveau appel aux esprits, mais les yeux d’Ishak se refermèrent à moitié.

"Non," répéta l’Oracle.

Rashid hoqueta de douleur tandis que ses pouvoirs magiques lui étaient arrachés. La douleur et la faiblesse envahirent son corps. Il tomba à genoux, les doigts crispés sur le sol lisse de la Voie. Il entendit un pas lent et posé s’avancer, entendit le murmure de la robe de Yogo Ishak. Il releva les yeux pour découvrir le bas de la robe déchiquetée de l’Oracle, et les bottes de cuir rouge qu’il portait en dessous.

"Tuez-moi," suffoqua Rashid. Il ne pouvait pas se relever pour regarder les yeux d’Ishak.

Ishak s’accroupit à côté du khadi, tournant doucement la tête de Rashid vers lui. Les yeux noirs de l’Oracle semblaient pensifs. "Vous n’êtes pas aussi corrompu qu’Ishan me l’a fait croire," dit Ishak. "Votre cœur a disparu, mais votre âme est toujours là. Comme c’est triste pour vous, mourir de l’intérieur."

"Tuez-moi," répéta Rashid.

"Ce serait miséricordieux, n’est-ce pas ?" répondit Ishak. "Et logiquement, vous êtes un ennemi. Vous vous attendiez certainement à ce que je vous tue. Vous n’avez certainement pas cru que vous aviez la moindre chance contre moi. Mais, je pense que je ne vais pas le faire."

Il retira sa main, laissant la tête de Rashid retomber. L’Oracle se releva et regarda le khadi étendu pendant quelques instants. "Voici quelque chose pour vous faire réfléchir," dit Ishak. "Malgré tout mon pouvoir, malgré mon immortalité et ma maîtrise de la magie, je ne suis pas libre. Je suis lié à des règles. Moins contraignantes que celles de la plupart des Oracles, mais des règles malgré tout. Je sers aveuglément la volonté de Jigoku de peur de voir mon pouvoir disparaître." Ishak se mit à marcher lentement devant Rashid.

"Où voulez-vous en venir ?" siffla faiblement Rashid.

"A mes souvenirs," dit Ishak. "Quelqu’un que j’ai jadis connu m’a posé une question intéressante. Il m’a demandé ce que je ferais si je croisais mon propre chemin, si je me rencontrais moi-même dans ma jeunesse, avant que je prenne les décisions que j’ai prises. Que ferais-je ? Que dirais-je ? Ferais-je quelque chose pour changer mon passé ? M’écarterais-je du chemin que j’ai choisi de prendre ? Ce jour-là, j’ai été incapable de répondre. Debout."

Rashid sentit sa force revenir. Il se remit rapidement sur pieds, prêt à invoquer à nouveau sa magie.

"S’il vous plaît," dit Ishak avec un petit geste. "Ne recommencez pas. Je vous ai terrassé d’un seul mot. Est-ce à nouveau nécessaire ?"

"A quel jeu jouez-vous, Oracle ?" gronda Rashid.

"C’est votre question ?" demande Ishak, une lueur brilla dans les yeux. "Vous n’avez droit qu’à une seule, vous savez. Je pourrais compter la question précédente, mais je suis du genre indulgent."

Rashid ne dit rien, il se contentait d’attendre.

"Je regarde dans vos yeux, Zul Rashid, et je me vois," dit l’Oracle. "Il y a peu de différences entre nous. J’étais récalcitrant comme vous l’êtes, au début, mais les circonstances m’ont poussé à me rendre à l’évidence. Je connais les réponses aux questions de mon ami, maintenant."

"Et quelle est la réponse ?" demande Rashid.

"Je ne ferais rien," dit Ishak. "Je ne vais rien faire, et je vais vous laisser échouer. Je vous plains, Phénix, mais je ne vous aiderai pas. Vous êtes faible et misérable, et vous n’êtes pas digne que je fasse un effort pour vous. Traînez-vous jusqu’à Jigoku, mon ami, et si vous en avez encore le courage, mourez. Si vous ne le faites pas, je vous assure que nous nous rencontrerons à nouveau."

A ces mots, Yogo Ishak passa à côté de Rashid et poursuivit sa route dans la semi-obscurité de la Voie. Zul Rashid resta debout là où il se trouvait et regarda l’Oracle Noir s’en aller.

"Vous vous trompez, Oracle," dit Rashid, tandis qu’il se retourna pour suivre son propre chemin.

Il se demanda si c’était vrai.


Bien qu’Efé ait vécu à Otosan Uchi toute sa vie, il était un étranger. C’était un gaijin, de toute évidence. Sa peau sombre et son accent prononcé dénonçaient ses origines à tous ceux qu’il rencontrait. Malheureusement, Efé n’avait pas cette simple chose qui faisait toute la différence entre un visiteur bien-aimé et un sans-foyer indésirable. L’argent.

Efé était venu à Otosan Uchi quelques années auparavant, après être sorti du collège et utilisant l’argent de sa bourse d’études pour se payer un voyage. Il avait entendu parler des merveilles de l’Empire de Diamant, et avait rêvé de voyager là-bas lorsqu’il était encore un petit garçon. Tout était tel qu’il l’avait imaginé : les tours de verre et d’acier aussi hautes que le ciel. Des samurais qui marchaient dans les rues comme dans les anciens temps, bien que leur armure et leurs armes soient un peu plus modernes. Et la magie. De la vraie magie. Oh, les Scorpions racontaient aux paysans et aux touristes que ça n’existait pas, mais il fallait être bête que pour ne pas la voir. Les éclairs au sommet du Palais de Diamant. L’aura surnaturelle autour de l’impressionnante armure rouge des Shiba. Les fantastiques tetsukami partout autour de vous, des merveilles si incroyables que les natifs trouvaient ordinaires. Dès qu’Efé posa les yeux sur Rokugan, il sut qu’il était arrivé chez lui.

Malheureusement, cette sensation ne fut pas mutuelle. Rokugan considéra Efé comme un visiteur indésirable, un étranger au milieu de la perfection. Tristement, les même anciennes traditions et l’unité qui avaient rendus Rokugan si spécial donnaient également à l’Empire de Diamant un sentiment de haine vis-à-vis du monde extérieur, et même après avoir vécu quinze ans ici, Efé n’était toujours pas le bienvenu. Il était obligé de faire de longs tests chaque année pour maintenir son visa, et le seul travail qu’il put trouver fut celui de gardien aux Tombes Impériales.

Le nom était trompeur ; les Empereurs n’étaient pas enterrés ici. Ils l’étaient quelque part dans le Palais lui-même, avec les Hantei, Osamu, Toturi, et les autres Empereurs. Les Tombes Impériales abritaient les plus grands héros de Rokugan, et leurs descendants venaient souvent leur rendre hommage. Les Tombes Impériales étaient un trésor national, mais le job n’était pas terrible. Les heures étaient longues, le salaire était misérable, et l’endroit était hanté.

Lorsqu’Efé entendit pour la première fois que les tombes étaient hantées, il éclata de rire. Chez lui, "hanté" signifiait sans doute que vous entendiez des bruits bizarres la nuit ou que votre grand-mère se souvenait d’une histoire de fantôme dans le couloir. A Rokugan, "hanté" avait une signification bien plus sérieuse. Dans les Tombes Impériales, "hanté" signifiait "chaos". Les esprits de samurai de chaque clan étaient ici, et s’entendaient entre eux aussi mal après leur mort que de leur vivant.

Les esprits des ancêtres, les shiryo, visitaient fréquemment leurs tombes. Ils chantaient de lugubres chants funèbres, rodaient dans les couloirs aux heures tardives, ou allaient renverser les offrandes laissées aux esprits de leurs ennemis. Certains d’entre eux étaient perturbés par leur mort, et pouvaient se montrer incroyablement violents. Lors de sa première semaine de travail ici, Efé arriva à peine à échapper à un général Hida belliqueux mort depuis huit cent ans, avant qu’un des shugenja du sanctuaire arrive pour calmer l’esprit.

Un homme faible serait certainement parti, mais Efé s’y habitua. Il se mit même à apprécier certains des esprits les plus pittoresques. En fin de compte, il se dit que c’était un faible prix pour pouvoir vivre à Rokugan. Personne d’autre ne voulait de ce job. Aussi longtemps qu’il s’en occuperait, il pourrait rester ici. Efé ne s’en souciait guère. Un jour, il entendit quelque part qu’il était mieux de diriger en enfer que de servir au paradis. Il n’était pas d’accord. Aussi longtemps qu’il pourrait vivre à Otosan Uchi, regarder les flèches brillantes de Dojicorp, respirer l’air frais de la Baie du Soleil d’Or, et se délecter de la magie de ces lieux, il serait heureux. En dépit de tous les derniers incidents, il était heureux. Les incidents ne le touchèrent pas, ici. Il n’y avait pas de raison de provoquer une émeute dans un cimetière hanté, et personne ne semblait vouloir déranger Efé.

Efé fut arraché à sa rêverie lorsqu’on frappa aux portes, tandis qu’il était en train de polir la plaque d’un ancien dramaturge Kakita. Il contempla le couloir caverneux, un chiffon dans sa main. Les Tombes étaient fermées aujourd’hui, en préparation du Festival de Bon du lendemain. Le Festival de Bon était toujours le plus grand jour de l’année ; impossible de trouver une place de parking à cause des hordes de visiteurs qui venaient aux Tombes. C’était probablement un shugenja qui s’était probablement enfermé ici (ils étaient si négligeant) ou un pieu adorateur qui voulait entrer ici et parler à son grand-père avant le grand massacre du lendemain. L’énorme trousseau de clé à sa ceinture dansait à sa ceinture tandis qu’il se dépêchait d’aller aux portes pour voir qui se trouvait là.

Un instant plus tard, il avait ouvert la lourde porte de bois d’une fente pour qu’il puisse voir à l’extérieur. "Oui ?" dit-il, son Rokugani avait toujours un léger accent, même après tant d’années à vivre ici.

Efé sursauta. Sur les marches devant les Tombes se tenaient un homme, une femme, et une petite créature verte avec des yeux jaunes et brillants. Efé adorait étudier les diverses étranges créatures qui vivaient dans l’Empire, et il reconnut celle-ci comme étant un zokujin, un des gobelins de cuivre qui travaillaient dans les usines du Clan du Lion.

Efé sursauta à nouveau. Le jeune gardien connaissait la culture Rokugani, et ses maigres connaissances du Clan du Lion lui permirent de réaliser soudain à qui il faisait face.

"Seigneur M-M-Matsu !" bégaya le gardien de surprise. Il le salua profondément.

"Debout," grogna Gohei, apparemment irrité par cette marque de respect.

"A vos ordres, mon seigneur !" dit Efé, se relevant rapidement. C’était l’un des plus grands jours de sa vie. Il avait déjà vu des Champions, mais de loin. Il n’avait jamais parlé à l’un d’entre eux. Un minable gardien n’avait aucune importance lors des cérémonies des Tombes Impériales.

"Vous connaissez les Tombes ?" demanda Gohei.

"Oui, monsieur !" répondit fièrement Efé. "Comment puis-je vous aider, Seigneur Matsu ? Puis-je vous aider à trouver un glorieux ancêtre Lion que vous souhaiteriez honorer ?"

"Pas de Lions aujourd’hui," répondit Gohei.


Daniri se jeta sur le côté, se releva, puis fit un saut périlleux arrière, s’écrasant sans style sur le mur. Il se releva, se massant la tête et maudissant la minuscule chambre que l’Armée de Toturi avait mis à sa disposition.

"Tu vas bien ?" demanda Kochiyo depuis la porte avec un petit rire.

Daniri la regarda en plissant le front. "Je m’entraîne," dit-il. "Je m’entraînerais bien sur le toit, mais je ne dois plus être vu en public, grâce à toi. Je ne donnerai plus de spectacle, mais ce n’est pas une raison pour ne pas rester en forme. Mais à nouveau, je te remercie. Etre une star, c’était vraiment trop pénible." Il fit un autre kata. "Au fait, j’espère que tu as détecté mon sarcasme."

"Ce n’est pas juste, Daniri," elle entra dans la pièce avec un air peiné. "Je suis une personne différente, maintenant."

Daniri la regarda, pendant un instant, il eut du mal à détourner les yeux. Elle portait un pull rouge sans manches et une longue jupe noire. Ses cheveux étaient coiffés en simple queue de cheval, mais elle était toujours magnifique. Son cœur souffrait. Il voulait la prendre dans ses bras, mais il avait peur qu’elle lui torde le cou. "Différente ?" dit-il. "Comment ça ? Des monstres ont tenté de te tuer, et je suis sensé te pardonner ? Tu n’as pas changé, Kochiyo, tu t’es juste brutalement réveillée."

"Tu m’as sauvé," dit-elle. "Est-ce que ça ne prouve pas qu’il y a quelque chose entre nous ?"

"Ça prouve seulement que je ne suis pas aussi sans cœur que toi," il fit un autre kata, pliant les deux bras et croisant ses doigts en une figure complexe. "Je sauve des tas de gens."

Kochiyo fit un autre pas dans la pièce, Daniri releva la tête et vit que ses yeux étaient remplis de larmes. "Daniri, lorsque tu es venu dans mon appartement l’autre jour, allais-tu… ?" demanda-t-elle.

Il s’arrêta et se tourna vers elle, immobile.

"Daniri, est-ce que tu voulais…"

"Te demander en mariage ?" demanda-t-il. "Oui. Pourquoi pas ? Tu étais la seule personne à connaître mes deux visages et à préférer le vrai. Enfin, je le croyais."

Elle regarda vers le sol, réprimant un sanglot. "Daniri," dit-elle, "je sais que ça ne va rien changer, mais je suis vraiment désolée…" Ses mots disparurent dans une crise de sanglots et elle se retourna contre le mur, les épaules tremblantes.

Daniri n’en pouvait plus. Il ne pouvait pas l’aimer, mais il ne pouvait la laisser souffrir non plus. Il fit un pas vers elle et l’entoura de ses bras.

Il ne vit jamais la dague qu’elle sortit de son bracelet, posée contre son cœur. Elle essaya d’enfoncer la lame, mais son bras tressaillit, luttait contre elle. Son visage fut traversé par une expression de douleur.

"Tout va bien," dit Daniri. "Tout va bien…"

Kochiyo acquiesça, et dissimula le couteau. "Je dois y aller," dit-elle.

Daniri acquiesça, et tapota sur une épaule. Elle se retourna et quitta la pièce.

Une autre fois, se dit l’Oracle Noir tandis qu’elle descendait les escaliers, une autre fois…


"Nous ne devons pas rester ici," grogna Szash, ses yeux rouges brillaient dans la faible lumière de la bibliothèque. L’énorme naga ne semblait pas à sa place au milieu des hautes étagères. Son malaise était si évident qu’il regardait sans cesse par-dessus une épaule, puis l’autre, comme s’il s’attendait à être attaqué d’un instant à l’autre.

"Calmez-vous, Szash," dit Kenyu, en tournant au coin d’une étagère avec un livre ouvert entre les mains. Un grand sac en papier avec des taches de graisse dans le fond était coincé sous un bras.

"Où êtes-vous allé, Licorne ?" demanda Szash en sifflant.

"Je suis sorti chercher de la nourriture, mais ils n’ont pas voulu me laisser rentrer dans la bibliothèque," gloussa le Licorne. "Les bibliothécaires ne m’ont pas reconnu comme faisant partie de ’votre groupe’. J’ai été obligé de rentrer en douce par une fenêtre de derrière."

"Les humains tiennent leur gardien des terres en haute estime, semble-t-il," dit Szash.

"Hé, j’en ai eu pas mal, ça," dit Kenyu, en s’asseyant à la table et en tendant un hamburger emballé dans de l’aluminium à Szash. "Je suppose que j’ai le genre de visage que les gens oublient."

Szash haussa les épaules, dévorant rapidement le hamburger sans en retirer l’emballage. Kenyu le fixa pendant quelques secondes, quelques frites figées à mi-chemin de ses lèvres. "Vous étiez sensé le déballer," dit-il.

Szash sembla déconcerté. "Pour que je me retrouve avec des déchets entre les mains ? Je ne pense pas, Licorne. Mon estomac n’a aucun problème pour retirer les os de la nourriture que je mange, je pense que du métal plié ne sera qu’un obstacle mineur."

"Chacun ses goûts," Kenyu haussa les épaules en ouvrant un livre posé sur la table. "Alors, quoi de neuf ? Est-ce que Zin a trouvé quelque chose ?"

"Non," grommela le naga, en posant la main sur une étagère proche, soulevant un nuage de poussière. "Cette bibliothèque est une perte de temps, dans la série de toutes les autres. Nous perdons des heures précieuses à lire tandis que le Phénix se tourne les pouces avec tous ses membres pleurnicheurs. Seul un fou gaspille du temps, au milieu d’une guerre. Vous ne pensez tout de même pas que le Kashrak perd son temps lui aussi ?"

"Je ne voudrais pas le savoir," dit Kenyu, tournant une page tout en mâchant. "Je ne l’ai jamais rencontré. De ce que j’en ai entendu, il semble très dangereux. Zin pensait que Sumi avait eu une bonne idée en lui suggérant de venir ici pour réclamer un peu plus de puissance de feu."

"Nous avons les Lames de l’Œil Brillant et de l’Œil Blafard ! De quelle ’puissance de feu’ avons-nous besoin ?" siffla Szash. "Le Kashrak est lié à l’Akasha ! Il sait que nous venons pour lui ! Le choix de ma dame de s’allier avec ces Phénix pacifistes était une erreur !"

"Nous n’aurions pu vaincre Asako Nitobe sans Sumi," répondit Kenyu, en refermant son livre. "Vous pensez que ça aussi, c’était une erreur ?"

Les yeux de Szash se refermèrent à moitié. "Je pense que vous êtes dans l’erreur, Licorne," cracha Szash. "Ma dame n’a pas besoin d’autres protecteurs que Celui Qui Veille. Si vous ne vous étiez pas baladés dans toute la forêt de Shinomen, j’aurais pu tuer Nitobe avant que Zin n’émerge du bassin."

"Si vous le dites," dit Kenyu, son visage commençait à s’empourprer. "Mais où étiez-vous lorsque Nitobe et ses pennaggolan nous ont agressés à Soshi Toshi ? Profondément endormi dans l’Akasha, c’est ça ? Bon boulot de protection envers votre dame, mon pote."

"Je ne dors pas," répondit Szash, une trace d’amertume dans sa voix. Il marqua une pause et détourna le regard. "Vous avez bien servi ma dame pendant son voyage jusqu’à Shinomen, et je vous remercie. Mais vos services ne sont plus nécessaires. Nous pouvons retourner à Otosan Uchi sans votre aide."

"Je vois," répondit Kenyu, en déballant son sandwich. "Alors qu’avez-vous l’intention de faire, disons, si vous avez besoin d’acheter de la nourriture ?" Il brandit son sandwich. "Déposer quelques perles sur le comptoir ? ’Oh, pardonnez mes écailles et ma queue, ce n’est jamais qu’une peau différente’."

"Si j’ai besoin de nourriture, je chasserai pour en avoir," grogna Szash. "Ne me narguez pas, humain."

"Je nargue tout le monde ; c’est un signe que je n’ai pas une grande estime de moi," répondit Kenyu. "Vous avez besoin de moi. C’est un monde humain, Szash. Les naga sont endormis depuis trop longtemps. Personne n’est prêt à vous accepter."

Szash resta silencieux quelques instants, méditant sur les mots du Licorne. Il hocha lentement la tête, des crocs blancs dévoilés lorsqu’il se tourna à nouveau vers Kenyu. "Vous ne nous comprenez pas," dit-il.

"Et alors ?" rétorqua Kenyu. "Ai-je besoin de vous comprendre pour vous aider ?"

Szash s’avança un peu. Il se pencha par-dessus la lourde table en bois et s’appuya sur ses deux poings, arrachant un gémissement du bois verni. "J’ai vu la façon dont vous regardez ma dame. Vous êtes égoïste, uniquement guidé vos propres désirs. Vous ne savez rien du courage, et vous n’accomplissez ce que vous faites que par stupidité. Un jour, Licorne, votre chance s’épuisera et vous serez dévoilé comme la mauviette que vous êtes."

"Par le Souffle de Shinjo, on dirait ma mère," grogna Kenyu. "Et à quel point votre mission est-elle pure, Szash ? Pourquoi suivez-vous Zin ?"

Le grand Constricteur se remit à sa place et détourna le regard. Au loin, ils pouvaient entendre Zin chanter doucement, sa voix se répercutant dans la bibliothèque tandis qu’elle cherchait d’anciens parchemins Asako.

"Ma vie lui appartient," dit Szash.

"Vous êtes amoureux ?" demanda Kenyu, un soupçon d’agitation dans la voix.

"Rien d’aussi basique que ça," siffla Szash. "Je n’aime rien. Ma vie lui appartient. C’est tout."

Kenyu acquiesça. "Ok," dit-il, en mordant dans son sandwich. "C’était vague."

"Vous ne comprenez pas," dit Szash. "Vous ne comprendrez jamais, et ceux qui ne comprennent pas les événements qui nous ont amenés dans notre situation actuelle ne sont pas dignes de nous suivre dans ce voyage."

"Alors faites-moi ’comprendre’, Szash," dit Kenyu, en mimant des guillemets avec ses doigts tout en prononçant le mot "comprendre". Il se leva de la table, "Parce que je ne quitterai pas Zin. Nitobe ne m’a pas fait fuir. Kashrak ne me fera pas fuir non plus. Et vous ne me chasserez pas."

Un sifflement bruyant gronda dans la gorge de Szash, et il s’assit sur sa longue queue. "Je pourrais presque croire que vous êtes sincère, Licorne."

"J’ai défié un Oracle Noir pour elle ! Est-ce assez sincère pour vous ?" se fâcha Kenyu, froissant l’emballage de son sandwich en boule et le jetant sur Szash. Légèrement surpris, le naga regarda la boule rebondir sur son nez. "J’étais prêt à mourir ! D’où je viens, c’est un signe subtil mais fiable du fait que vous pouvez me faire confiance."

Szash cligna des yeux. "Calmez-vous, Licorne. Je retire mes paroles si je vous ai fait offense. Je vais vous raconter comment je suis devenu le protecteur de ma dame. Peut-être qu’alors aurez-vous la sagesse de nous laisser accomplir notre devoir."

Kenyu acquiesça, empoignant la chaise la plus proche et s’asseyant les bras croisés derrière son dos. "Je vais vous écouter," dit-il. "Mais la sagesse, je suis désolé, mais ça ne colle pas à ma personnalité."

Szash prit une profonde inspiration, sa poitrine massive se soulevant tandis qu’il rassemblait ses pensées. "Je suis une chose rare parmi les naga. La réincarnation d’une âme trop puissante pour être contenue dans un seul corps, j’ai éclos dans le même œuf que mon frère."

"Vous avez un jumeau ?" demanda Kenyu.

Szash acquiesça. "A la fois de sang Constricteur et Cobra, nous sommes un impensable mélange de lignées. Le Shashakar était mon père, un puissant jakla - ce que vous appelez shugenja. Ma mère était la Qamar, dirigeante de notre peuple, une femme sage et pleine de compassion de la lignée des Constricteurs. Les jakla furent outragés d’une telle contamination de leur lignée. Ma mère nous protégea en dépit de nos mutations, puisque les œufs de Constricteurs sont rares. Nous fûmes détestés pour ce que nous étions. Déformés. Différents. Au contraire des autres naga."

"Des Abominations," dit Kenyu. "J’en ai entendu parler. Zin pense qu’elle est une Abomination."

"Ma dame n’est pas une Abomination", dit Szash, une pointe de tendresse dans sa voix. "Elle est la Zin. Elle est le Remède. Elle est-"

"Je sais, j’ai déjà entendu tout ça," dit Kenyu en faisant un geste de la main. "Et vous n’êtes pas amoureux. Continuez votre histoire."

Szash lança un regard froissé à Kenyu, mais poursuivit. "Mon frère et moi grandirent sous l’œil attentif des jakla et des védiques - les hommes sacrés et les érudits de l’Akasha. Notre âme n’avait pas été réincarnée de nombreuses fois, et de grandes choses étaient attendues. Le talent de mon frère pour la magie grandit très vite, et bien que je ne puisse pas manipuler la magie, je tirais un grand respect pour ma force et mon talent au combat à l’épée. Nous étions tous les deux des proscrits, alors nous ne pouvions compter sur autrui. Ensemble, nous étions forts. Personne n’aurait voulu nous aider, alors nous avons appris à ne compter que sur nous. Nous étions très proches. Parfois, nous pouvions sentir les pensées de l’autre grâce au lien que notre âme partageait."

"Ça devait être bien d’avoir un frère," dit Kenyu. "J’étais fils unique, moi."

"Qu’en savez-vous, alors ?" s’irrita Szash. "Que savez-vous de tout ça ? Je remercie votre mère d’avoir eu la sagesse de cesser de procréer."

"Hé, désolé," répondit Kenyu. "Fallait pas le prendre personnellement-"

"Taisez-vous, Licorne," grogna Szash. "Vous avez demandé à entendre mon histoire, et je vais la raconter, mais je me fiche de votre lignée."

"Ben, excusez-moi de vivre," dit Kenyu, méprisant.

"Bon," répondit Szash. "Pour reprendre : les Abominations qui espèrent le salut reçoivent un test, une quête grâce à laquelle elles peuvent prouver qu’elles sont dignes de l’Akasha. J’étais sur le point de me voir confier une telle quête, mais je découvris alors que mon frère allait être banni. Mon père craignait son pouvoir, et ma mère pensait que son ambition pouvait représenter un grand risque."

"Votre frère était le Kashrak, n’est-ce pas, Szash ?" demanda Kenyu.

"Pas encore," dit tristement Szash. "A ces époques nous n’étions que des Ashamana. Nous n’avions pas de nom. Kashrak est le titre qu’il s’est donné lorsque son sombre héritage fut totalement dévoilé."

"Sombre héritage ?"

Szash acquiesça. "Notre âme fut jadis appelée le Shahismael. Vous ne connaissez pas ce nom, mais le simple fait de le nommer engendre la peur dans les cœurs de mon peuple. Shahismael était un puissant seigneur de guerre qui consuma l’Akasha avec sa méchanceté, un peu comme votre Fu Leng. Après trois millénaires de contention au sein de l’Akasha, le Dashmar - notre plus grand diplomate et médiateur - pensa qu’il fallait le réhabiliter. Shahismael fut autorisé à revenir dans l’Akasha pour être réincarné. Les védiques pensent que mon frère a hérité de la moitié sombre de notre âme, et que j’ai hérité de la lumière. Ils espéraient se débarrasser de ces ténèbres en tuant mon frère, réexpédiant son âme torturée dans l’Akasha dans l’espoir qu’elle soit purifiée. A cette époque, je ne savais rien de tout ça. Je savais juste qu’ils voulaient tuer mon frère."

"Et vous ne l’auriez pas permis," dit Kenyu.

"Bien sûr que non," dit Szash. "Le Shashakar pensait que la survie de Kashrak n’apporterait que la douleur, mais lorsque j’ai regardé dans les yeux de Kashrak, j’ai vu le frère que je serrais dans mes bras pour repousser le froid, l’ami avec lequel j’ai joué alors que les autres enfants craignaient ma difformité. Je ne pouvais pas le laisser mourir. J’ai supplié le Dashmar et ma mère d’empêcher mon père de verser le sang de Kashrak. J’ai demandé qu’on lui accorde son propre test, qu’il ait la même chance de se prouver. Le Dashmar consulta la Qamar et le Shashakar et ils acceptèrent." La voix de Szash déclina sur ces mots, sur un ton de regret.

"Le test n’était pas ce que vous pensiez que ça serait ?" demanda Kenyu.

"Mon père n’a jamais nié sa soif de sang," dit tristement Szash. "On m’a donné ma quête en secret, retrouver une perle sacrée au fond de la Baie des Poissons Morts. Je ne m’imaginais pas que mon frère avait reçu la même quête. Ils ne souhaitaient pas que nous réussissions tous les deux, et ils pensaient que j’en sortirais plus puissant."

"Avez-vous trouvé la perle ?" demanda Kenyu.

Le regard de Szash se fit plus distant, et sa bouche reptilienne se plia en grimace. "Non," dit-il. "Ils avaient sous-estimé Kashrak. Il utilisa sa magie pour détecter et récupérer la perle avant que l’Œil Brillant ne se soit levé. Par pure chance, je l’ai rencontré en chemin vers la baie. Il revenait, la perle en sa possession. Nous n’avions pas de secrets l’un pour l’autre, pas encore. Lorsque j’ai découvert le piège qu’on nous avait tendu, je fus très contrarié, tout comme Kashrak. Nous sommes revenus aux Larmes des Anciens pour confronter nos parents, les plus grands nés de la race naga."

"Et qu’avez-vous dit ?" demanda Kenyu.

"Moi ?" soupira Szash. "Je n’ai rien dit. Kashrak m’a rendu inconscient avec sa magie et est revenu entouré d’une illusion de mon corps. Il s’est esquivé discrètement après avoir rendu la perle et puis a quitté son déguisement, et est revenu pour clamer son échec et faire face au jugement de l’Akasha."

Kenyu plissa le front. "Ça ne ressemble pas au Kashrak dont Zin m’a parlé."

"Nos âmes ne sont pas entièrement divisées comme le Dashmar le pensait," dit Szash. "Kashrak n’est pas entièrement maléfique. Je suis arrivé juste au moment où les Cobras préparaient la cérémonie pour le séparer de l’Akasha. J’ai rapidement compris ce qui était arrivé, et je fus horrifié que Kashrak ait pu faire un tel sacrifice pour moi."

"Qu’avez-vous fait ?" demanda Kenyu.

Szash ne répondit pas.

"Szash ?" demanda Kenyu. "Qu’avez-vous fait ?"

Szash regarda le Licorne. "Je n’ai rien fait," dit-il. "Finalement, j’étais plus faible que mon frère, et je n’ai pas eu le courage de faire le sacrifice qu’il a fait pour moi. Je n’étais pas le héros qu’ils pensaient que j’étais. J’avais peur. Je n’ai rien fait, à part les supplier pour sa vie. C’est là tout le courage que j’ai pu rassembler, face à mes aînés."

"Ben, c’était courageux, n’est-ce pas ?" répondit Kenyu.

"Une fois encore, vous ne comprenez pas," dit Szash. "Etre séparé de l’Akasha est un destin pire que la mort. Ça signifie que vous êtes arraché à l’âme de notre peuple. Ne plus jamais renaître. Etre voué à une mort éternelle, une vie pire que deux mille morts. En plaidant pour la vie de mon frère, je l’ai condamné à jamais."

"Oh," dit Kenyu, choqué.

"Mais ils ne parvinrent pas à le vaincre," Szash hocha la tête. "Même tous ensembles, ils ne parvinrent pas à le vaincre. Quatre des apprentis du Shashakar furent blessés lors de la cérémonie, et cinq autres furent tués par le contre-mouvement psychique libéré lorsque la cérémonie se mit à fonctionner de travers. Le hurlement de mon frère… Un hurlement d’agonie, de peur, de solitude, de douleur, de trahison, et… et d’autres choses que je ne peux nommer. C’est un son qui se répétera dans mon cœur pour toujours."

Kenyu resta silencieux tandis qu’il s’imprégnait de l’énormité de l’histoire du Constricteur. Un sifflement roula dans la gorge de Szash, et il montra ses dents dans une grimace effrayante. "Maintenant que vous connaissez la couardise du naga qui combat à vos côtés, êtes-vous toujours prêt à m’accompagner, Licorne ?"

Kenyu haussa les épaules. "Pourquoi pas ?" dit-il. "Tout le monde fait des erreurs. Vous avez combattu bravement dans la forêt de Shinomen."

"Je ne combattais pas mon frère," grogna Szash. "Chaque nuit, je me demande ce qui serait arrivé si je m’étais tenu à ses côtés. L’aurais-je sauvé ? Serions-nous morts tous les deux ? Aurions-nous été bannis et nous serions-nous entre-tués pour mettre un terme à notre souffrance ? Ou serais-je à ses côtés aujourd’hui, dans Otosan Uchi, en train de conspirer pour provoquer la ruine de votre Empire humain ? Chaque jour de voyage, je me demande ce que je ferai lorsque je le retrouverai. Aurai-je la force de me dresser contre lui ? Ou vais-je l’implorer de me pardonner ? Nous verrons, Licorne, nous verrons."

"Szash, Kenyu ?" demanda Zin, en passant la tête au coin d’une des rangées de la bibliothèque. Elle portait une robe d’un brun profond avec un grand sac de cuir attaché par-dessus son épaule. Elle s’appuya contre la rangée pour garder son équilibre. Des cernes soulignaient ses grands yeux verts ; sa fatigue était évidente. Un petit vent aurait suffit pour renverser son corps frêle.

"Zin ?" dit Kenyu, en se tournant vers elle avec un sourire rassurant. Szash se releva immédiatement, chaque muscle tendu, prêt à servir sa dame.

"Bien… vous êtes là tous les deux," dit-elle, sa voix trouble et fatiguée.

"Où aurions-nous pu être ?" gloussa Kenyu, en prenant sa main dans la sienne et en l’aidant à rejoindre la table. Il poussa le sac en papier vers elle. "J’ai ramené de la nourriture. Mangez quelque chose."

"Je ne peux pas," dit Zin, hochant la tête en s’asseyant sur une chaise. Elle posa son sac de cuir sur le sol avec un bruit sourd.

"Vous allez vous effondrer d’épuisement," dit Kenyu. "Mangez un sandwich avant que je n’oblige Szash à vous le faire avaler." Szash regarda le Licorne avec un air curieux, puis fit un signe de tête à Zin.

"Oh, très bien," rit Zin, en déballant l’un des sandwichs et en mordant dedans. Elle resta assise en silence, pendant un moment, mâchant calmement. "Wow. Je n’imaginais pas à quel point j’étais affamée. J’ai dû lire toute la journée."

"Ouais, on a remarqué," dit Kenyu. "Vous avez déjà trouvé quelque chose ?"

"Pas encore," dit Zin. "Les registres de la Guerre des Ombres sont difficiles à lire. Parfois il n’y a rien. Parfois ils sont tellement faux qu’ils ne ressemblent en rien aux fragments de souvenirs qu’il me reste. C’est très décourageant. Si les Asako n’ont aucune trace de qui j’étais, qui aurait ça ?"

Kenyu haussa les épaules et s’assit à côté d’elle. "N’abandonnez pas. Vous étiez une Hiruma, n’est-ce pas ? Peut-être que les Crabes ont quelque chose."

Zin hocha la tête. "Les Asako partagent leurs fichiers généalogiques avec le Crabe. Si le Phénix ne connaît pas mon identité, alors le Crabe ne la connaîtra pas non plus. J’ai peut-être des descendants, Kenyu. J’ai peut-être des petits-enfants. Je ne le saurai jamais." Elle mordit une autre fois dans son sandwich, fixant la texture de la table, en proie à une grande tristesse.

Szash croisa les bras, un grondement sourd résonna dans sa gorge. "Ma dame," dit-il. "J’implore votre pardon si mes mots sont inappropriés, mais quelle importance cela a-t-il dans notre quête ? Ceux qui vous connaissaient avant que vous n’entriez dans l’Akasha sont morts depuis longtemps."

Zin releva les yeux vers Szash, ses yeux verts semblaient chercher quelque chose. "Je veux savoir qui j’étais," dit-elle. "Je veux connaître la vie que Kashrak m’a volée. Est-ce mal ?"

"Comment vous-autres Rokugani appelez-vous votre monde des esprits ?" répondit Szash. "Yomi ?"

"Yoma, en fait," corrigea Kenyu.

"Les âmes de vos anciens amis et votre famille vous attendent au Yoma," dit Szash. "Ils vous regardent de là, aux côtés de vos ancêtres. Ils vous apportent leur force. Peut-être que certains d’entre eux se sont réincarnés comme nouveaux alliés. Considérez-les comme vous le souhaitez, mais ils sont déjà avec vous. Ne regrettez pas ce qui a été perdu, ma dame. Considérez plutôt ce qu’il vous reste."

"Etrange conseil venant de quelqu’un aussi austère que vous," dit Zin, bien que son sourire ôta tout sérieux à ses mots. "Vous devriez suivre votre propre conseil, Szash."

"Je le fais," dit Szash. Un air attristé traversa son visage. "Il ne me reste rien d’autre que mon devoir envers vous, ma dame. C’est ma vie."

Zin plissa le front de sympathie. Kenyu souleva un sourcil, dubitatif. "Alors où est Sumi ?" demanda le Licorne. "Elle ne devrait pas être revenue, maintenant ?"

"Cela m’inquiète également," répondit Zin. "Shiba Gensu et ses suivants l’ont renvoyée. Ça me semble clair."

"Pour un clan aussi pacifique, le Phénix semble doué en matière de duplicité et de haine," grogna Szash.

"Tous les clans sont doués en matière de duplicité et de haine," dit sèchement Kenyu. "Mais les Scorpions sont les seuls assez malins que pour en faire leur business."

Les yeux de Szash tournèrent soudain au rouge, et sa tête se dressa légèrement, attentif. Son corps devint rigide et une main se posa sur son épée.

De l’autre côté de la bibliothèque, des bruits de pas résonnaient sur le sol sec et poussiéreux.

"Des bibliothécaires," dit Kenyu. "Ils ont dit qu’ils viendraient nous voir lorsqu’ils ont enfin accepté de me laisser entrer."

"Ces bibliothécaires sont plus rigides que les autres," répondit Szash, sa langue fourchue passant entre ses lèvres écailleuses. "Je sens l’huile de graissage des armes et l’acier. Ces hommes portent des armes, et ils sentent la sueur sécrétée par la peur."

Zin se souleva de sa chaise, chancelante, une main posée sur son sac en cuir. "Pourquoi nous voudraient-ils du mal ?"

"Les humains ont-ils besoin d’une raison pour tout ?" répondit Szash, en fixant en direction des bruits de pas. "Six Phénix," dit-il, "et un Grue."

"Vous arrivez à dire ça d’ici ?" murmura Kenyu. "Vous pouvez voir à travers les rayons ?"

"Je n’en ai pas besoin," dit Szash. Sa lame courbe sortit de son fourreau dans un bruit métallique, tenue entre ses mains. "Mettez-vous derrière moi, ma dame. Kenyu, si vous disposez d’une magie utile, utilisez-là maintenant."

"Derrière vous ?" dit Zin, en sortant une des longues lames de l’Akasha du sac. "Ne puis-je pas me défendre moi-même ?"

"Attendez, attendez, attendez !" dit Kenyu, en battant des mains vers les deux naga. "Nous n’allons tout de même pas tuer des Phénix au milieu d’une bibliothèque Asako !"

"Nous n’allons pas déclencher ce combat, Licorne," dit Szash. "Vous avez promis de défendre ma dame. Je vous rappelle votre promesse."

Les bruits de pas se rapprochaient, puis s’arrêtèrent. Des bruits de voix purent être entendus.

"Qu’est-ce qu’ils disent, Szash ?" murmura Kenyu. "Est-ce qu’ils parlent aux bibliothécaires ?"

Szash se retourna, les yeux plissés. "Ils parlent ?"

"Vous ne les entendez pas ?" répliqua Kenyu.

"Szash ne peut pas les entendre," dit Zin.

Kenyu cligna des paupières. "Quoi ?!?"

"Je ressemble plus à un serpent que la plupart des naga, et comme tous les serpents, je suis sourd," dit Szash, en inclinant sa tête reptilienne vers Kenyu. "Votre voix m’est apparente grâce aux vibrations de l’air et aux mouvements de vos lèvres. Le reste, je le perçois grâce à mon sens du goût et de l’odorat. Je ne peux pas entendre leur voix."

"Bon, nous devons nous attendre au pire," dit Zin. "Nous devons partir. Kenyu a raison ; nous ne pouvons pas nous battre ici. Ça ne fera qu’attirer encore plus l’attention des hommes de Gensu sur nous."

"Licorne ?" demanda Szash. "Où est la fenêtre par où vous êtes entré, tout à l’heure ?"

"Par-là," répondit Kenyu, indiqua la direction des bruits. "Nous sommes bloqués."

"Alors laissons-les venir," grogna Szash, sa lèvre supérieure frémissait. "Dans cet environnement étroit, ils devront me faire ça un à la fois. S’ils veulent se dresser contre nous, ils devront en payer le prix."

"Non," dit soudain Kenyu. "Je vais m’en occuper." Il fit un pas en avant.

Zin l’attrapa par le poignet, son visage fatigué dévoilait son inquiétude. "Qu’allez-vous faire, Kenyu ?" demanda-t-elle.

"Ne vous inquiétez pas," dit-il avec un sourire le plus charmant. "J’ai un plan." Il déposa un baiser sur sa joue et s’en alla en direction des voix.

"Il va se faire tuer," grogna Szash.

"Vous allez encore le traiter de fou ?" demanda Zin, en reposant les yeux sur son protecteur, un sourire aux lèvres.

"Non," admit le naga. "Pour un humain, je commence à l’apprécier."


Chobu s’assit contre le mur des égouts et tenta d’ignorer l’odeur. Le Bas-Quartier était sans aucun doute un endroit dangereux, mais après un moment, on finissait par s’y habituer. Les gobelins ne vous embêtaient plus une fois que vous leur avez montré votre force en tuant une poignée d’entre eux. Les kumo ne se souciaient guère de tout ce qui était assez malin que pour éviter leurs toiles. Il y avait d’autres choses qui vivaient ici, mais celles-ci restaient dans les recoins obscurs. Chobu évitait ces endroits, ne s’aventurant que dans les tunnels souterrains des endroits que Kashrak avait déclarés sûrs. Mais même ici, il restait sur ses gardes. Il ne faisait pas confiance au gros serpent.

"Maître ?" dit une petite voix à côté de Chobu. "Maître, y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous ?"

Chobu releva les yeux, curieux. Il n’y avait rien là-bas, seulement une vague ondulation de l’air, mais Chobu savait comment voir correctement. C’était un Kukanchi, un kansen mineur du Vide. Si on le dirigeait et l’encourageait correctement, il pourrait devenir un jour un oni. Chobu l’avait invoqué il y a quelques jours en utilisant son parchemin volé, et il l’avait suivi comme un petit chien perdu depuis lors. Le kansen était obéissant au point d’en être flagorneur, et il mendiait sans cesse des ordres et exécutait ceux-ci avec promptitude.

Chobu ne faisait pas non plus confiance à ce petit monstre.

Ce n’était pas une coïncidence, il le savait, que Kashrak et les gobelins avaient cessé de garder un œil sur lui depuis qu’il avait invoqué le Kukanchi. Ce n’était pas une coïncidence, il le savait, que le Kukanchi devienne tout excité à chaque fois que Chobu lui demandait de faire quelque chose. Il savait que la petite chose essayait de gagner une certaine emprise sur lui. Il savait que la chose essayait de le contrôler.

Chobu passait la plupart de son temps libre à essayer de trouver un moyen de le tuer.

"Maître ?" se lamenta à nouveau l’esprit. "Maître, commandez-moi !"

Chobu resta assis sans rien faire, mâchant un bonbon, et sans rien dire. Il savait que n’importe quel ordre, même celui aussi simple que "va t’en" pourrait satisfaire le kansen, et c’était la dernière chose qu’il voulait. Il se contenta d’ignorer les suppliques de l’oni et reprit son étude du parchemin d’invocation.

L’écriture était étrange, comme des kanji Rokugani mais légèrement étrangers. La première chose que Chobu avait faite était de lire le début du parchemin, la partie que Kashrak avait prétendu être un piège. C’était sûr, l’incantation dissimulait une intonation cachée, une invocation mineure qui ferait apparaître un Moetechi, un kansen du feu, qui viendrait immédiatement ronger le cœur du lecteur. Chobu se demanda pourquoi Kashrak l’avait mis en garde de ce piège, ainsi que des autres protections qu’il pourrait trouver sur les parchemins maho. Il se demandait si le naga était sérieux en le prenant comme étudiant.

"Vous avez des problèmes pour lire, maître ?" gémit le Kukanchi. "Vous avez besoin de mon aide pour traduire ?"

"Non," dit sèchement Chobu.

Le kansen ne répondit pas, mais passa de l’autre côté de Chobu.

Chobu poursuivit sa lecture du parchemin. L’invocation était puissante ; il avait seulement pratiqué une version beaucoup plus allégée. Le sort avait besoin du nom de quelqu’un, soit du lanceur ou celui de quelqu’un d’autre qui le donnait de sa propre volonté. Une fois invoqué, l’oni prendrait forme dans le monde matériel, obtenant une enveloppe physique et une puissance magique proportionnelle au pouvoir du nom qu’il porterait.

"Chobu no Oni," rit-il pour lui-même. "Ça ne serait pas un cadeau."

Mais il n’avait pas l’intention de le faire. Chobu était toujours en train de danser avec les démons, mais il n’était pas sûr de vouloir devenir le foyer de l’un d’eux. Il se demanda le nom de quelle personne il pourrait donner à un oni ? Celui de Tetsugi lui vint à l’esprit. Cela pourrait rendre service à ce bâtard manipulateur, mais il n’y avait aucun moyen de le faire accepter. Peut-être pourrait-il simplement trouver quelques vagabonds en rue et leur offrir une bouteille de gnôle pour leur nom. Ils ne seraient sans doute pas les meilleurs oni du monde, mais il pourrait en faire en quantité.

"Maître ?" demanda le Kukanchi. "Je ferai tout ce que vous voulez."

Chobu regarda le kansen de travers et étudia le parchemin à nouveau. Il y avait quelque chose. Une chose étrangement familière, une chose qu’il avait vu, qui l’irritait. Si cet infernal kansen pouvait la fermer deux secondes, il pourrait sans doute remettre le doigt dessus, mais-

"Maître, commandez-moi !" dit le Kukanchi.

Chobu releva les yeux, un air menaçant sur le visage, et il désigna le kansen. "Meurs."

L’air se troubla. "Maître ?"

"Tu désobéis à ton maître ?" dit Chobu d’un ton sec. "Meurs ! Maintenant !"

Le kansen disparut dans un nuage de fumée, retournant au Jigoku.

"Astucieux, Blaireau," gloussa une voix sèche. "Tous les étudiants ne s’arrachent pas aussi facilement à l’emprise du kansen."

"Je voulais juste qu’il la ferme," dit Chobu.

"Bien sûr," répondit le Kashrak, sortant de l’ombre pour apparaître au bout du tunnel. "Tu es plus intelligent que tu n’en as l’air, Blaireau. Tu mérites toute mon attention."

"Ça veut dire quelque chose," répondit Chobu, en relevant les yeux vers les innombrables tentacules à tête de cobra qui le fixaient. "Vous êtes venu pour ma prochaine leçon ?"

"Pas exactement," répondit le Kashrak. "Je souhaite discuter d’une affaire importante."

"Allez-y," dit Chobu, en se relevant et en observant le naga avec attention.

Kashrak sourit légèrement, comme s’il était amusé par la tentative de Chobu de se préparer pour une attaque éventuelle. "Aujourd’hui, tu as appris quelque chose ici, Chobu. Une des plus importantes leçons pour ceux qui se préparent à suivre la voie que tu empruntes. Nous nous mêlons à des forces puissantes, Blaireau, des esprits immortels et puissants à l’extrême. Et une fois de plus, il y a une faiblesse qui relie toutes ces créatures entre elles. Un mince fil de soie qui changerait Akuma lui-même en simple marionnette. Quelle est-elle ?"

"La peur," répondit Chobu. "Les esprits immortels ont peur de mourir."

"Ouiiiiiii," siffla allègrement Kashrak. "Ouiiiiiiiiiiiii. Découvre comment tuer une créature de l’Outremonde," il changea sa main griffue en poing serré, "et elle sera sous ton contrôle. L’oni le plus puissant, le kansen le plus misérable, tous se comportent comme des couards devant la lame du faucheur. Apprends à tuer les immortels, et chaque homme, chaque bête, chaque oni t’appelleront maître. Tu gagneras le pouvoir d’asservir ou contrôler selon ta volonté. Le monde deviendra tien, comme il est mien."

"Mais vous servez l’Outremonde," répondit Chobu avec un sourire en coin.

Kashrak hocha la tête, ignorant la moquerie. "Bien que cela serve mes intérêts de suivre la voie de Jigoku, je ne suis pas lié à celui-ci," répondit-il. "Je ne sers pas Akuma, je l’ai invoqué. Je ne rampe pas devant le Briseur d’Orage comme les autres, je suis son créateur. Qu’y a-t-il à gagner d’être un conquérant lorsqu’on peut gagner encore plus en créant d’autres conquérants ? Lorsque des héros se soulèvent, ce sont toujours les têtes des conquérants qui tombent. La Guerre des Ombres est mon œuvre. Yoritomo VI est mort entre les mains de l’un de mes oni. Le Bas-Quartier, ce paradis que tu vois autour de toi, est le résultat de mon influence. Je suis l’architecte du Troisième Jour des Tonnerres. Quel scélérat, quel monstre, quelle force du mal a-t-elle jamais construit de telles merveilles et est toujours vivante pour le dire aujourd’hui ? Dis-le-moi, Blaireau."

"Aucune," dit Chobu. "Vous avez créé le Briseur d’Orage ? Le gars dont le Sauterelle parlait ?"

"J’ai également créé Inago," gloussa le naga. "Et je leur survivrai à tous les deux, puisque personne à part toi et mes alliés ne connaît mon implication dans tout cela."

"Et vous allez me tuer ?" demanda Chobu sans la moindre peur.

"Très probablement," répondit Kashrak. "Mais pas aujourd’hui. Même si je choisis de ne pas le faire, qui croira jamais un assassin impérial ? Le temps et l’Akasha m’ont appris une leçon inestimable, Blaireau. La patience. J’ai toujours fait en sorte de pouvoir exercer mon influence un autre jour. Tu comprends de quoi je parle ?" Le naga se pencha en avant, ses tentacules à forme de cobra allaient et venaient dans une frénésie due à l’excitation.

"Ouais," dit Chobu. "Vous n’êtes pas du genre à vous faire baiser."

Kashrak se releva, un air surpris traversa ses traits reptiliens. "Ce n’est pas exactement ce que je voulais dire, mais j’apprécie cette remarque de flagorneur, Blaireau."

"Pas de problèmes," dit Chobu.

"Ce que je voulais dire," poursuivit Kashrak. "C’est que ceux qui attendent, planifient et écoutent sont plus dangereux que ceux qui chargent avec le daisho en avant. Ça vaut aussi bien aussi bien pour mes ennemis que pour moi. C’est la raison pour laquelle tu vis toujours, Blaireau."

Chobu acquiesça. "Vous voulez en savoir plus sur les Oracles."

"Exactement," dit Kashrak, en désignant Chobu du doigt. "Les Oracles de la Lumière sont mes plus grands ennemis. Le plan le mieux conçu, les projets les plus rusés peuvent être gâchés par une simple question qu’on poserait à ces bouffons immortels. Je leur ai échappé de justesse de part le passé. Et comme le dernier Jour des Tonnerres approche, je crains qu’à force de fourrer leur nez partout, ils parviennent à entendre parler de mes plans. S’ils t’ont aidé, ils ont probablement aidé d’autres personnes plus dangereuses pour mes plans. Alors dis-moi, Blaireau, comment tue-t-on un Oracle ?"

"Pourquoi vous le dirais-je ?" demanda Chobu. "Vous pourriez me tuer si je le fais."

"Pourquoi le ferais-je ?" demanda Kashrak avec un petit rire, en s’asseyant sur ses queues enroulées sous lui. "Je n’ai aucun conflit avec toi. Je t’ai lancé sur la voie des ténèbres. Si tu n’es pas dérangé, tu deviendras inévitablement un allié. Peut-être qu’un jour, tu seras aussi un conquérant ; tu as le feu." Les yeux du naga se mirent à briller soudain d’un éclat rouge et il bondit en avant, s’arrêtant à quelques centimètres de Chobu, les yeux rivés sur lui. "Ne te fais pas d’illusions, humain, si tu ne partages pas tes informations, je vais te tuer."

"Je vous crois," dit Chobu, sans reculer. "Si vous voulez tuer un Oracle, c’est très simple. Ils ne peuvent pas interférer."

"Quoi ?" dit Kashrak, en se redressant, confus. "Tu mens. Ils interfèrent avec une régularité alarmante. Lors de la Guerre des Ombres, ils ont personnellement tué mon plus puissant oni—"

"Et c’est pour ça qu’ils sont morts," l’interrompit Chobu, en claquant des doigts. "Ils n’ont pas le droit d’intervenir personnellement. Ils peuvent seulement répondre à des questions, et se défendre. C’est ce que Naydiram m’a raconté."

Kashrak sourit soudain. "Ah," dit-il, en inclinant la tête. "Merci, Blaireau. A la réflexion, je me sens soudain stupide de ne pas l’avoir déduis moi-même. Le nom de l’Oracle de la Terre est Naydiram, tu dis ?"

"C’est ça," répondit Chobu. "C’est un chauffeur de taxi Senpet."

"Tous mes remerciements," répondit Kashrak. L’énorme naga se retourna et s’en alla vers le tunnel en glissant, les tentacules-cobra gardant un œil sur Chobu tout en partant.

"Alors je mérite de vivre ?" demanda Chobu.

"Une parole est une parole," dit Kashrak par-dessus son épaule. "Je ne vais pas te tuer. Toutefois, je ne te promets rien pour les créatures qui rodent ici. Si j’étais toi, je resterais ici encore un moment. J’ai des projets à accomplir d’ici un jour ou deux, et je pourrais avoir besoin d’un tsukai comme toi pour les exécuter." Kashrak sortit de l’égout humide et froid.

"Bien," grogna Chobu pour lui-même. "Je suppose que je vais rester ici, alors."


Hisojo se frotta les yeux avec deux doigts, soupirant profondément, puis retourna à son journal, faisant les calculs pour le voyage de retour vers la Montagne Togashi. Après le voyage, il était incertain de ce qu’il devrait faire. Le secret du Dragon n’avait jamais été aussi sérieusement compromis, et il ne pouvait blâmer que lui-même.

"Hisojo, je suis là," dit Kitsuki Hatsu.

Le vieil homme se retourna sur sa chaise. Ses yeux s’élargirent de stupéfaction lorsqu’il vit l’homme qui se tenait à la porte. "Hatsu !" s’exclama Hisojo. "Sachiko ! Je vois que vous avez trouvé Akkan." Il fit un signe de tête au petit chien qu’Hatsu tenait dans ses bras.

"Je te remercie d’avoir pris soin d’elle," dit Hatsu, inclinant la tête tout en reposant le chien par terre. "Mais bien que je l’aime beaucoup, je ne suis pas venu ici pour ma chienne." Elle fila pour aller renifler la jambe de Chojin qui regardait la télévision. L’armurier tendit distraitement une chips au chien.

"Tu mérites une explication," répondit Hisojo.

Hatsu acquiesça. Il s’avança et une femme mince en vêtements violets marchait derrière lui. Orin Wake entra également, jetant des regards attentifs vers Hisojo et les autres. Meliko et Ishio s’avancèrent, un pas derrière lui.

"Par où dois-je commencer ?" demanda Hisojo, en passant ses mains dans ses manches et en s’asseyant sur sa chaise.

"Premièrement," dit Hatsu, faisant le tour pour s’asseoir sur le bord du bureau du vieux shugenja. "Je veux savoir qui tu es vraiment. Es-tu le vieil homme qui fut comme un grand-père pour moi ou es-tu l’un de ces Dragons comploteurs qui fit tout cela uniquement pour être sûr que le Tonnerre pourra survivre jusqu’à ce qu’on ait besoin de lui ?"

"Les deux," répondit Hisojo.

"Ce n’est pas une réponse," dit Hatsu.

"Nous sommes les Dragons," dit Hisojo. "Les réponses ne viennent pas si facilement."

"Ne te cache pas derrière ça," dit Hatsu. "Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?"

"Tu ne pouvais pas savoir," répondit Hisojo, en hochant la tête. "Tu n’étais pas prêt-"

"Bon sang, Hisojo, j’étais un détective policier avec des recommandations ! J’ai évité l’assassinat de l’Empereur ! Devais-je mourir avant que je sois assez bon pour être admis dans ton petit club privé ?"

"Apparemment," remarqua Chojin d’où il était assis, dans le coin de la pièce, en train de regarder du catch. Akkan sauta sur ses genoux.

"Chojin," dit Hisojo, irrité. "Ne vous mêlez pas de ça." Il se tourna à nouveau vers Hatsu. "Tu penses que tu étais prêt à embrasser la cause du Dragon ?" demanda Hisojo, son regard était soudain devenu intense. "Ta mère pensait exactement la même chose."

"Ma mère ?" demanda Hatsu. "Hoshi m’a dit qu’elle était une Hitomi, tuée par les assassins du Briseur d’Orage."

"C’est exact," répondit Hisojo. "Deux jours seulement après que le Seigneur Hoshi lui révèle l’entière vérité."

"La vérité ?"

"Le Seigneur Hoshi peut voir l’avenir, comme le kami Togashi dont il a hérité une partie de ses gènes," dit Hisojo. "Pour des raisons personnelles, le Seigneur Hoshi a raconté à ta mère quelle serait ta destinée."

"Et que je deviendrais le Tonnerre du Dragon ?" demanda Hatsu, les yeux se refermant légèrement.

"Ça, et bien plus," dit Hisojo. "Mais ce en quoi consiste ce plus, je ne sais pas, puisque Ishinomori a gardé précieusement ses secrets."

"Je me demande ce qu’elle a appris," remarqua Hatsu.

Hisojo acquiesça. "Peu de temps après, elle tenta de trouver et d’assassiner Yogo Ishak, l’Oracle Noir du Vide. Ishak la détruisit totalement. Ton père, Kitsuki Yamada, mourut peu de temps après. Il ne pouvait pas vivre sans ta mère ; elle était toute sa vie. J’ai ressentit sa mort aussi durement que toi, Hatsu. Yamada était comme un fils pour moi. Son dernier souhait était que je m’occupe de toi, après lui."

"Et de me dissimuler la vérité ?" demanda Hatsu.

"Oui," dit Hisojo, en croisant le regard d’Hatsu avec un regard irrité, puis soudain éploré. "Yamada voulait une meilleure vie pour toi. Il voulait une vie sans douleur, sans duplicité, sans mort, parce qu’il savait tout ce que tu perdrais lorsque le temps serait venu pour toi d’accomplir ta destinée. Il voulait te protéger de la vie mortelle du Dragon Caché pour le plus longtemps possible, pour te donner une chance de vivre comme une personne normale."

Hatsu détourna les yeux.

"Maintenant, ta vie normale est terminée, Hatsu, et je suis désolé." Hisojo inclina la tête, ses épaules s’affaissèrent. Et pour une fois, Hisojo sembla être un vieil homme faible. "Je ne voulais que ton bien. J’ai passé quinze années à te donner la meilleure vie possible. Je suis désolé."

"Moi aussi je suis désolé," répondit Hatsu, en inclinant la tête. "Les choses ne seront plus jamais comme avant."

"Je crains que non," dit Hisojo. "Garde précieusement tes souvenirs, mon garçon. Tu en auras besoin."

Hatsu hocha légèrement la tête, envahi par le doute. "Où est le Seigneur Hoshi ?" demanda-t-il. "Je pense que j’ai à nouveau besoin de lui parler."

"Je suis navré, Hatsu," répondit Hisojo. "Le Seigneur Hoshi est mort. Il a, lui aussi, été tué par Yogo Ishak, lorsque notre Usine sous le Palais de Diamant a été détruite."

Hatsu se releva lentement. "Alors nous sommes seuls."

"Nous le serons toujours, je le crains," dit Hisojo d’un air énigmatique.

"Pardonnez mon impertinence," dit Orin, "mais nous n’avons pas encore été présentés. S’agit-il de Kitsuki Hatsu ? Celui dont vous m’avez parlé ?"

"Bien sûr, quel idiot je fais," dit Hisojo, en se levant de sa chaise. "Voici Orin Wake, allié du Dragon Caché, ainsi que Daidoji Ishio et Togashi Meliko. Orin, voici Otaku Sachiko et Kitsuki Hatsu, les Tonnerres de la Licorne et du Dragon, respectivement."

Hatsu se retourna vers Sachiko. "Tu es une Tonnerre ?"

Sachiko haussa les épaules. "Je pensais que tu le savais."

"Comment aurais-je pu le savoir ?" rétorqua-t-il.

"Tu es un… Dragon, et tout ça," elle fit un geste vague. "Je pensais que vous connaissiez ce genre de choses !"

"Est-ce que Yasu est au courant ?" demanda-t-il.

"Pourquoi le serait-il ?" rétorqua Sachiko.

"C’est un Tonnerre, lui aussi !" s’exclama Hatsu.

"Yasu ?" répondit Sachiko. "Hida Yasu ? Tu rigoles, là."

"C’est ce que Munashi m’a dit," dit Hatsu.

"Je pense qu’il faudrait que je vérifie mes sources, à propos de lui," répondit Sachiko.

"Pourquoi est-ce que tu souris ?" Meliko murmura à l’oreille d’Orin.

"Enfin," dit Orin avec un sourire forcé. "Les gens m’ignorent enfin."


Les rues devant le Palais de Diamant étaient noires de monde. Ceci rappelait l’émeute Sauterelle à Ryosei, tellement la foule était dense. Mais cette fois, la foule n’était pas venue pour piller, mais pour écouter. L’Empereur allait s’adresser à son peuple dans moins d’une heure. Ryosei se recula derrière les rideaux du balcon, mordant sa lèvre inférieure, tellement elle était tendue.

"Tu te fais du souci pour lui, n’est-ce pas ?" demanda une voix venant des ombres de sa chambre.

"Je ne devrais pas ?" demanda-t-elle. Elle se jeta dans un grand divan à côté de son lit, s’entourant de ses bras pour se protéger.

"Bien sûr, moi aussi je suis inquiet," répondit la voix. "Si je pensais que l’Empereur était en sécurité, je l’aurais approché moi-même. Mais lorsque j’ai vu Munashi…"

Ryosei se redressa dans le divan et regarda dans les ombres avec un sourire curieux. "Alors, tu es venu pour me protéger uniquement parce que Munashi t’a fait peur ? J’avais espéré qu’il y aurait une autre raison de venir me voir."

"Et bien," répondit Isawa Saigo, en s’avançant et en lui rendant son sourire. "Peut-être." Il s’assit sur le divan à côté d’elle, une douleur passagère sembla traverser son visage.

Ryosei plissa le front. "Comment vont tes maux de tête, Saigo ?"

"Mieux," répondit le prophète. "Ça me fait du bien de te voir."

"Petit Phénix sensible," rit Ryosei. "Je peux t’avoir des médicaments, si—"

"Pas de drogue," dit Saigo avec véhémence. Il se pencha en avant et se frotta vigoureusement les yeux des deux mains.

"Oh," dit Ryosei. "Je suis désolé, j’ai été stupide de l’oublier."

"C’est pas grave," dit Saigo, en la regardant avec un autre sourire peiné. "Je préférerais oublier cette partie de ma vie. Je ne veux pas que tu prennes des risques en voulant obtenir quelque chose pour moi. S’ils découvrent que je suis ici, je pourrais me faire tuer."

"Tu n’en sais rien. La vérité est que tu ne sais pas ce qu’ils feraient de toi s’ils te découvraient," dit-elle.

"Je sais que je n’irai nulle part si Asahina Munashi me trouve," répondit Saigo. "J’ai entendu des histoires sur lui. Certaines personnes que je connais ont été emprisonnées dans son jardin et-"

"Je sais," dit Ryosei. "Tu me l’as déjà dit, et je te crois. Révèle-toi publiquement, Saigo. Certains des Gardes Impériaux m’écoutent, maintenant. Ils te protégeront si je leur demande. Je pense que tu seras plus en sécurité bien en vue de tous que caché dans mes appartements."

"Ton frère n’est pas en sécurité, et il est l’Empereur," répondit Saigo. "Personne n’est en sécurité. Dans l’une de mes prophéties, Shinsei m’a averti que les Sept Tonnerres allaient détruire la cité ! Si nous ne pouvons pas avoir confiance en l’Empereur et les Tonnerres, qui nous reste-t-il ?"

Les sourcils de Ryosei se froncèrent de colère. "Tu ne sais pas ce que Munashi a pu lui faire. Peut-être que j’ai trouvé Kameru à temps, et qu’il ne lui a rien fait."

Saigo hocha la tête. "Tu penses vraiment ça, Ryosei ? Quand remonte la dernière fois où tu as parlé à ton frère ?"

Ryosei ne dit rien, mais sembla triste et distante. Elle enfouit son visage entre ses mains et sanglota doucement. Saigo ne rajouta rien, et passa un bras réconfortant autour de ses épaules.


Kenyu prit une profonde inspiration et se mit à marcher aussi calmement que possible. Il était effrayé mais c’était une peur distante. La peur ne l’empêchait pas vraiment de faire quoi que ce soit. C’était plutôt comme une sorte de menace qui planait sur son cœur, observant, se demandant ce qui allait se produire. Kenyu ressentait toujours ça lorsqu’il était sur le point de faire quoi que ce soit de téméraire. Sa mère lui avait toujours dit que ça faisait partie de son héritage Otaku. Son père lui avait toujours dit que c’était parce qu’il était trop stupide que pour savoir quand il devait s’arrêter.

Ils avaient probablement raison tous les deux.

Il pouvait entendre les hommes, maintenant, parlant vivement entre eux. Il s’arrêta un instant, s’efforçant de les comprendre. Il voulut pouvoir appeler les esprits de l’air pour les entendre plus clairement, mais il ne connaissait aucun sort de cette sorte. Et même s’il en connaissait un, sa magie était instable. Seuls les kamis de l’Eau semblaient l’apprécier. Les autres étaient… indifférents. Il se rapprocha. Il pouvait les entendre, maintenant. Il réalisa soudain qu’ils se trouvaient dans le grand vestibule juste de l’autre côté du rayon où il se trouvait.

"…veux les naga vivants, tous les deux," dit une voix irritée. L’accent raffiné et chantant lui suggéra qu’il s’agissait d’un Grue.

"Bien, alors passez en premier, Doji," rit une femme en lui répondant. "Vous avez vu la taille cette bête ? Etes-vous seulement sûr que les drogues que vous nous avez données vont marcher sur lui ?"

"Bien sûr qu’elles vont marcher," rétorqua le Grue. "Les plus hauts échelons de Dojicorp garantissent leur efficacité. Maintenant, cessez de perdre du temps et faites ce qu’on vous a demandé de faire. A moins que ce ne soit la fameuse loyauté Phénix ?"

Un murmure de ressentiment traversa les Shiba rassemblés. Kenyu savait qu’il lui restait peu de temps. Il devait faire quelque chose maintenant ou il n’aurait plus jamais cette chance.

"Esprits de l’Eau, écoutez-moi," murmura-t-il, invoquant le pouvoir en lui. Comme d’habitude, la magie fut lente à venir. "Oh, et vous, lumineuse Otaku, donnez-moi un coup de main. Ce n’est pas vraiment pour moi, c’est pour Zin. Je sais que je ne mérite pas votre aide, mais elle ?"

Kenyu sentit soudain les esprits répondre à son appel. Il se concentra sur le pouvoir de l’eau, plaçant une simple goutte de pure énergie élémentaire au centre du rayon devant lui. Il put sentir la goutte grandir, se répandre parmi les trous et les fissures du vieux bois. Kenyu sourit.

Il s’avança en trébuchant dans le couloir, renversant une pile de livres. Il jeta un œil sur eux, et il vit six bushi en armure orange et un homme en costume trois-pièces bleu foncé. Les six Phénix tirèrent immédiatement de gros pistolets couverts d’étranges petites aiguilles.

"Oups," dit Kenyu, en se relevant et en souriant d’un air honteux. "Je suis désolé." Il s’assit sur le sol et se mit à ramasser les livres éparpillés.

"Par les Fortunes !" siffla le Grue. "Qu’est-ce que ceci signifie ? Vous aviez dit qu’il n’y aurait pas de témoins."

"Il ne devrait pas y en avoir," répondit l’un des Phénix. "Ce n’est pas un bibliothécaire."

"C’est ma faute," dit Kenyu, en les regardant avec un large sourire."Je suis venu ici pour faire des recherches la nuit dernière, vous savez, ces affaires de généalogie. Je me suis endormi sur une des tables et je suppose que les Asako n’ont pas voulu me déranger. Ces gens sont vraiment très gentils. Tous les Phénix sont très gentils. La cité entière est si polie ! J’adore être ici. Il faudra que je parle de Neo Shiba à tous mes amis lorsque je serai rentré chez moi. Ma maman adorerait cet endroit, peut-être même qu’elle voudrait venir ici avec son cheval et toutes ses sœurs."

"Vous n’irez nulle part, Licorne," dit l’un des Phénix, en le braquant avec son arme.

"Je vous demande pardon ?" demanda Kenyu avec un air innocent. "Les gars… vous pourriez m’aider à ramasser ces livres ?" Il tendit un bras sur le côté, dévoilant le grand cercle pourpre qu’il portait sur le cœur, le symbole de la lignée Otaku.

La main du Phénix se crispa sur la gâchette tandis qu’il réalisait l’implication que ça pouvait avoir.

"Attendez !" dit le Grue, en tendant la main pour empêcher le Phénix de tirer. "Licorne, quel est votre nom ?"

"Kenyu," dit-il joyeusement. "Iuchi Kenyu. J’ai pris le nom de mon père puisque la famille de ma mère est un peu sélective. Vous savez, hein, les Vierges de Batailles. Vous pouvez m’aider ?"

Le Grue soupira et massa son front avec la paume de sa main. "C’est bien la dernière chose dont nous avions besoin. Aidez-le et faites-le sortir d’ici."

Les premiers Phénix jetèrent un regard au Grue, puis ils s’avancèrent rapidement pour l’aider. Il fit un bref sourire et les autres Phénix s’avancèrent eux aussi.

"Oh merci, hé, merci, ouais, merci, vraiment," dit Kenyu, en ramassant un autre livre puis en faisant quelques pas en arrière alors que les Phénix nettoyaient le désordre. "Vous êtes les meilleurs, les gars, c’est bien ce que je disais. Très gentils. J’aimerais que les Otaku soient aussi polis que vous autres Shiba."

"Ouais, ouais," grogna un Phénix.

"Oh, hé, je suis sérieux !" dit Kenyu, en se rapprochant du Grue à l’air maussade. "Je veux dire, si vous n’aviez pas eu une aussi bonne influence sur mes manières, je ne vous aurais jamais dit de vous baisser."

Et pendant un bref instant comique dont Kenyu se souviendrait pour le restant de sa vie, les Phénix levèrent les yeux au même instant. Puis une bibliothèque pleine de livres de quatre mètres de haut explosa sous la pression de l’écrasante énergie élémentaire, et s’effondra sur ceux-ci.

"Par Jigoku !" siffla le Grue, en glissant sa main dans sa veste.

Kenyu lui décocha un coup de poing au visage. Le Grue ne s’effondra pas totalement inconscient comme tous les Grues dans les films d’Akodo Daniri, mais il fut suffisamment étourdi pour que Kenyu s’empare du pistolet qu’il prenait dans sa veste et pour qu’il le refrappe avec la poignée de celui-ci en pleine mâchoire.

Et ça, ça le mit K.O.


"Nous y sommes," dit gaiement le gardien. "Est-ce bien ce que vous cherchiez ?"

"On dirait bien," dit Jurin, en observant le jardin plongé dans l’obscurité autour d’elle. "Merci."

Le gardien s’inclina rapidement. Il lança un dernier regard fasciné à Argcklt, puis il s’en alla d’un pas tranquille vers l’un des mausolées.

Gohei hocha tristement la tête. "Je n’arrive pas à croire qu’ils ont engagé un gaijin pour travailler dans les Tombes Impériales," grogna-t-il. "Mais où va-t-on ?"

"Ah," répondit Jurin avec un petit sourire. "Je suppose que vous pensez qu’il serait mieux de déclarer la guerre au monde entier et de les tuer tous ?"

Gohei lui lança un regard malicieux. "Vous oseriez douter de la décision de l’Empereur ?"

"Je crois que ça n’a aucun sens de suivre le Fils des Orages avec son cœur si on n’arrive pas le suivre également avec son cerveau," répondit Jurin. "S’il me demandait mon conseil, je lui répéterais volontiers, mais je ne suis qu’un simple magistrat."

"Ce n’est pas le moment de discuter de politique," répondit Gohei, dont la mâchoire tremblait. "Faites ce pourquoi nous sommes venus, pour que je puisse retourner faire mon devoir."

"Bien sûr," dit-elle. Devant eux se trouvaient plusieurs petits sanctuaires, tous anciens mais abondamment décorés aux couleurs de tous les clans. Kitsu Jurin s’avança dans la clairière assombrie, son visage dénué de toute expression. Ses mains étaient glissées dans les manches de sa veste, sa tête légèrement inclinée alors qu’elle marchait lentement.

Matsu Gohei fit un pas en avant pour avoir une meilleure vue, ce qui provoqua un grognement de la part du zokujin. Le Champion du Lion se retourna, ses yeux dorés étaient irrités. "Oui, zokujin ?" demanda-t-il.

"Elle n’a pas besoin de vous," dit Argcklt.

"Jurin-san a demandé mon aide," rétorqua Gohei, se penchant au-dessus du petit zokujin. "Je ne tolérerai pas de remarques venant d’un gobelin de cuivre. Je-"

"Elle n’a pas besoin de vous maintenant," dit Argcklt, en tendant une main apaisante. "Vous êtes un homme courageux, Gohei-sama, mais votre âme n’est pas tranquille. Vous apportez un déséquilibre dans les éléments. Si vous l’approchez, les esprits vont s’agiter et tout sera perdu." Les yeux dorés d’Argcklt brillaient dans les ténèbres, et il inclina la tête devant le Champion du Lion. Il n’y avait aucune peur dans les yeux de la créature, mais aucun irrespect également.

"Je suppose que ça ne peut pas faire de mal si… j’attends," gronda Gohei, faisant un pas en arrière et croisant les bras avec impatience.

Argcklt fit un large sourire.

"Qu’est-ce qui te fait sourire, zokujin ?" demanda Gohei. "Tu me trouves amusant ?"

"Nous sommes tous amusants, d’une certaine façon," dit Argcklt. "Vous trouvez sans aucun doute mon apparence amusante. Je trouve votre nature violente amusante, en considérant."

"En considérant quoi ?" demanda Gohei.

"Considérant votre âme," dit Argcklt, en pointant un doigt vers le cœur de Gohei. "Je peux la voir. Pure, claire, et forte. Vous êtes un homme concentré, Gohei. Vous êtes focalisé sur un seul but final."

"Et quel est ce but ?" demanda le Lion.

"La paix," répondit Argcklt de sa voix lente et neutre. "Pour vous et pour tout Rokugan. Vous êtes prêt à déclarer la guerre dans ce but, pour que les autres ne soient plus obligés de le faire."

"’L’art de la guerre est la préservation de la paix’," répondit Gohei. "J’ai étudié le Commandement d’Akodo. Ta philosophie est vraiment charmante, zokujin, mais ça s’arrête là. L’Empire de Diamant ne connaîtra jamais la paix."

"Non," dit le zokujin, en hochant légèrement la tête. "Je le pense aussi. Mais est-ce que ça signifie que vous allez cesser de vous battre ?"

"Bien sûr que non," dit Gohei. "Je cesserai de me battre lorsque je serai mort."

Argcklt hocha lentement la tête, ses yeux étranges brillaient. "Non, mon ami," dit-il. "Je pense que même cela ne vous arrêtera pas…"


"L’Ame… l’Ame…" murmura l’homme, se balançant d’avant en arrière dans sa cellule tout en serrant ses jambes minces contre son corps. "L’Ame…"

"Que lui est-il arrivé ?" demanda un garde Shinjo, en braquant sa lampe de poche vers l’homme maigre et chauve, et en le regardant d’un air dégoûté.

"C’est un Chacal, un des bâtards qui a invoqué ces goules pendant l’Invasion du Senpet," répondit un deuxième garde alors qu’il s’avançait lors du rituel matinal de vérification des prisonniers. "Shinjo Rakki l’a ramené l’autre nuit. On raconte d’ailleurs qu’il va avoir une promotion à cause de ça."

"Rakki," dit le premier garde, inclinant la tête. "Quel veinard."

"Tu parles," répondit l’autre en s’avançant vers la cellule suivante. "T’as vu son équipière ?"

Massad releva la tête d’entre ses genoux, ses yeux étaient injectés de sang et le pus avait formé des croûtes aux coins de ceux-ci. "Le Tueur…" il balbutiait, un long filet de bave coulait de ses lèvres ouvertes. "L’Ame…"

"Comme il est pathétique de dépendre ainsi des choses matérielles…"

Un vent glacial se mit à souffler dans la cellule, et les lumières se mirent à vaciller. Une fumée noire commença à se répandre de sous le lit de Massad, recouvrant le sol mais s’arrêtant aux barreaux. Un mempo représentant un démon grimaçant apparut soudain au milieu de la fumée, s’élevant et laissant apparaître un casque kabuto en fer. La fumée s’écoulait de sous le heaume, se transformant en chair, armure et armes. En quelques instants, un samurai portant une armoire sombre et une longue lance se tenait devant le Chacal.

"Yotogi," dit Massad, ses yeux sombres s’éclairèrent un bref instant, pour se remplir de crainte. Le Chacal recula à quatre pattes jusqu’au bout de la cellule, et se retrouva replié sur lui-même à côté des toilettes.

"Effrayé, Omar ?" demanda Yotogi. "De quoi avez-vous peur ? Vous avez totalement rempli votre part du marché. C’est plutôt moi qui ai été négligent."

"N-n-négligent ?" bégaya Massad.

"A propos de l’accomplissement des termes de notre accord," répondit Yotogi, en s’asseyant au bord du petit lit de Massad et en posant sa lance contre le mur. "Je vous ai promis l’immortalité en contrepartie de la destruction des Sauterelles. Malheureusement, j’ai été retenu pendant quelques jours alors que j’essayais de résoudre les quelques complications que ma mort a causées. J’ai été retardé par ma faute tandis que vos bombes détruisaient la Machine."

Les yeux de Massad s’élargirent. "Vous… êtes mort ?"

"Plutôt spectaculairement," gloussa Yotogi, le son de sa voix résonnant étrangement dans son heaume. "Il y a seulement quatre jours, mon corps a été écrasé, mutilé et brûlé atrocement. Un petit séjour dans les puits de Jigoku, et me revoici près de vous. En tout cas, ceci prouve que je peux vous donner ce que je vous ai proposé, n’est-ce pas ?"

Massad acquiesça craintivement.

"Omar, vous avez l’air indisposé," dit Yotogi, inclinant légèrement la tête en regardant le Chacal. "C’est une honte pour moi de ne pas avoir prêté attention à la santé d’un ami qui m’est cher. Que s’est-il passé ?"

"L’Ame…" marmonna-t-il. "L’Ame… du Tueur… La Licorne l’a détruit…"

"Ah," acquiesça Yotogi. "Ma petite-fille a détruit votre jouet de nécromancien. Quelle misère. Un artefact si intéressant. C’était un grand souvenir de la gloire de votre peuple. Peu importe. Le pouvoir que l’Ame vous procurait n’est rien comparé à la force de Jigoku. Etes-vous prêt, Massad ? Etes-vous prêt à accepter le pouvoir que mes maîtres vous offrent et devenir immortel comme moi ?"

Massad regarda les orbites noires du mempo de Yotogi. Dans l’esprit du Chacal, il n’y avait aucun doute que le Moto était sérieux. Il n’y avait plus aucun doute dans l’esprit de Massad que, depuis qu’il avait commencé à suivre cette voie, il n’y avait plus moyen de faire demi-tour. Il n’y avait non plus aucun doute dans l’esprit de Massad que le Moto pourrait lui donner ce dont il lui avait parlé. "Oui," dit Massad. "Je veux devenir immortel."

"Excellent," dit Yotogi. Il sortit un petit couteau de sa ceinture, testant le tranchant de la lame sur son pouce. "La première étape," dit le Moto, en tendant la lame au Chacal, "est de vous tuer."

Massad accepta la lame.


Jurin s’agenouilla au milieu des petits sanctuaires, ses doigts creusant profondément dans la terre molle. Elle chanta, prononçant des sutras Shintao avec une voix grave et résonnante. Elle salut chaque esprit des sanctuaires tour à tour, se tournant de l’un à l’autre.

"Hida Soga, Dame de Cristal," dit Jurin, en s’inclinant devant un autel décoré de métal bleu et de cristal blanc, le sanctuaire du Champion du Crabe. "Elle qui prit un kilomètre d’Outremonde pour chaque goutte de sang Crabe versée. J’honore votre force." Elle sentit le trouble de l’esprit, et sa colère. Soga était à l’écoute de tous ceux qui prononçaient son nom, et elle inspirait la crainte. Elle était également légèrement fâchée de voir Jurin, aussi celle-ci préféra ne pas continuer. Elle lui adressa ses respects et passa à la suite.

"Kitsune Kama, Champion de Jade," dit Jurin, en s’inclinant devant un autel de bois poli, encerclé de vignes grimpantes. "Celui dont le regard perçant et la magie ont préservé la vie et l’honneur du Fils des Orages. J’honore votre détermination." L’esprit ici n’était pas en colère, mais semblait inquiet et soupçonneux. Selon Jurin, l’esprit de Kama avait le profil d’un guerrier qui savait que son ennemi était proche mais qui ne pouvait pas le trouver. Elle poursuivit.

"Nariaki, le Premier Serviteur," dit Jurin, en s’inclinant devant un petit autel de pierre et d’or. "Celui qui nous a appris la vraie loyauté. J’honore votre courage." L’esprit de l’autel s’approcha avec curiosité, impatient de voir ce nouveau visiteur. Lorsqu’il put jeter un regard de près à Jurin, il sembla déçu, puis s’en alla. Jurin poursuivit.

"Doji Chomei, Champion d’Emeraude," dit Jurin, s’inclinant devant un autel décoré de platine et de saphirs, plus récent que les autres. "Celui qui veilla avec force sur l’Empereur jusqu’à l’ascension du Fils des Orages. J’honore votre-" Jurin s’interrompit, confuse. Il n’y avait rien ici. Pas d’esprit, rien, pas même les traces d’un ancien esprit disparu. Il n’y avait rien ici qui pouvait être relié à l’âme de Doji Chomei, comme si ce n’était pas sa tombe du tout. Un mystère qu’il faudrait résoudre une autre fois. Elle se déplaça jusqu’au véritable objet de sa quête.

"Bayushi Yamato, Armurier," dit Jurin, en s’inclinant devant un très petit autel de métal noir déformé, décoré seulement d’un masque souriant en cuir gris pâle. "Vous avez mis de côté votre masque pour l’Empereur et vous avez changé vos ennemis en alliés. J’honore votre ingéniosité."

"Vous vous êtes inclinée plus profondément que pour les autres," dit une voix éthérée venant des ombres. "Je présume que vous me voulez quelque chose."

Jurin redressa le buste. Une sombre présence apparut juste devant l’autel, prenant la forme d’un jeune homme portant une robe pourpre. Ses traits étaient anguleux et ciselés, son visage était magnifique.

"Yamato no Shiryo-sama ?" dit Jurin, en proie au doute.

"C’est moi," répondit l’esprit, sa voix mélodieuse. L’esprit ouvrit les bras en grand pour souligner sa présence et sourit légèrement. "Qu’est-ce qui ne va pas ? Ne devrais-je pas être beau ? Ou devrais-je ressembler à ceci ?" Son image vacilla à nouveau un instant, puis se changea en vieil homme flétri, se penchant lourdement sur une canne. L’un de ses bras s’achevait par une prothèse tetsukami en forme de crochet. Une jambe était un morceau de métal. La moitié de son visage était décharné par une blessure sauvage, et une énorme cicatrice traversait sa gorge. Jurin sursauta.

"Voici le Yamato tel que ceux qui le connaissaient se souviennent de lui," dit-il d’une voix torturée. Il vacilla à nouveau, retournant à son image belle et jeune. "Voici le Yamato tel qu’il se souvient de lui. Ne vous présentez-vous pas aux autres selon un aspect qu’ils trouveront plus agréable ? Je pense que vous le faite aussi, sodan-senzo. Je pense que nous le faisons tous. Si nous étions tous honnêtes, il n’y aurait plus de héros oubliés et de traîtres vénérés." Les yeux de Yamato se refermèrent à moitié et il tourna son regard vers le nord. Sa forme se troubla légèrement, et il devint transparent.

"Vous avez raison," répondit Jurin. L’esprit reprit son apparence consistante à nouveau. Il se tourna vers la samurai-ko Lion. "Je suis venu vous demander une faveur."

"Une faveur ?" rit Yamato. "J’avais donc raison. Même après ma mort, vous autres Lions ne venez déranger un Scorpion que lorsque vous avez besoin de quelque chose. Demandez-moi cette faveur, Kitsu, mais sachez que je vous en demanderai une en retour."

"Très bien," dit Jurin. "Que savez-vous d’Ikoma Genju, le héraut de Yoritomo ?"

Yamato plissa le front. "Je ne connais pas un tel homme. Partez."

"Ikoma Genju," le pressa Jurin. "Celui qui prit le journal de Yoritomo Kenjin pour qu’une copie soit toujours en sécurité ?"

Yamato hocha légèrement la tête. "C’est une histoire fascinante. Quel dommage qu’elle soit fausse."

"On ne m’a pas dit la même chose," dit Jurin. "Je suis venu chercher votre aide parce que je sais que vous étiez le maître-espion de la famille Yoritomo. Je pense que jamais quelqu’un d’aussi important que Genju n’aurait pu échapper à votre vigilance. Je crois que vous pouvez m’aider."

"Alors vous perdez votre temps," répondit Yamato. "Je ne suis qu’un simple fantôme."

"Je suis une sodan-senzo Kitsu," dit Jurin. "Il n’y a pas de simples fantômes. Votre présence dans ce monde ne serait pas si forte s’il n’y avait pas une raison pour cela. Je crois que le journal de Yoritomo Kenjin est cette raison."

"Et quand bien même ?" demanda sèchement Yamato. "Je n’ai pas fait confiance à mes propres enfants et je n’ai pas répondu à leurs questions. Pourquoi vous ferais-je confiance ?"

"Vous ne le devriez pas," dit Jurin. "Vous ne me connaissez pas. Mon clan a trahi le vôtre aussi souvent que vous avez trahi le mien. Il n’y a aucune raison pour laquelle vous devriez me croire, sauf que le Jour des Tonnerres approche rapidement et que vous devez bien faire confiance en quelqu’un."

"Une réponse intelligente," dit Yamato. "J’en ai assez de ces Lions qui ne savent pas prouver leur honnêteté autrement qu’en s’ouvrant le ventre. Quelle déception. Donc, vous vous attendez à ce que je coopère avec vous juste parce que vous êtes intelligente ?"

"Si vous le désirez," dit Jurin. "Sinon, j’attendrai ici jusqu’à ce que vous changiez d’avis."

"Je peux attendre éternellement," dit Yamato.

"Si le Jour des Tonnerres arrive et que le journal n’est pas découvert," répondit Jurin, "l’éternité risque de ne plus être très longue."

"En effet," dit Yamato, en croisant les bras tout en faisant un pas en arrière. Il commença à disparaître. "En effet."

Jurin resta à genoux.


Le ratling était piteusement agenouillé avec de l’eau jusqu’aux chevilles. Des filets de fluide vert sortaient des tuyaux tout autour de lui, inondant sa fourrure, mouillant sa salopette et arrosant tout autour de lui. Il donna de grands coups de clé contre la paroi du petit tunnel d’accès, mais ça ne semblait rien arranger. Il continua à taper néanmoins.

"Hé, hé, hé !" cria une voix. "C’est quoi tout ce vacarme ?"

"Fuite-fuite," dit le ratling, en se retournant et en faisant un sourire timide. "Appelé pour aide."

Le Quêteur abaissa son arme et soupira. "Ecoute, Fuzake," dit-il. "La ligne d’urgence c’est pour les urgences ! Ca veut dire les urgences pour Quêteur. Si tu découvres une fuite, c’est une urgence Fuzake. C’est ton boulot. Tu la répares ou tu appelles un autre nezumi qui peut le faire. Maintenant, je vais être en retard et je vais dire à Mokuna-sama que c’est ta faute."

"Ce n’est pas fuite normale," dit le petit ratling brun, en le regardant de ses étranges yeux bleus. "Venez. Regardez. Mauvaise-mauvaise chose."

Le Quêteur leva les yeux au plafond. "Bien," dit-il, en s’avançant d’un pas lourd vers le ratling. "Qu’est-ce qu’il y a ? Montre-moi cette mauvaise-mauvaise chose."

"Ok," dit le ratling. Il ouvrit la bouche et un jet d’eau claire et bleue fut projeté au visage du Quêteur. L’homme n’eut pas le temps de crier alors que le fluide entra par son nez, sa bouche, ses oreilles et ses yeux. Il tomba à genoux, luttant piteusement. Il tira un coup de pistolet, une seule fois, touchant le ratling en pleine poitrine, puis s’effondra dans le tunnel, pris de spasmes. Le jet de fluide s’arrêta, et le ratling s’effondra à son tour.

"Yaro ?" cria une voix derrière lui, celle du collègue du Quêteur. Un bruit de pas approcha rapidement. "Yaro ? Tu vas bien ?"

"J’ai glissé !" dit Yaro, en relevant soudain les yeux tandis que son équipier approchait. "Oh, Fortunes, j’ai tué Fuzake Ikachup."

"Amaterasu !" jura le second Quêteur, en regardant le nezumi mort. "Qu’est-ce que tu as foutu ? Mokuna va t’engueuler, là !"

"Je sais, je sais," dit Yaro, en regardant le corps avec crainte et honte. "Je suis désolé, j’suis vraiment désolé… T’inquiète pas… t’inquiète pas, je vais arranger ça… Je vais aller le dire à Mokuna immédiatement."

"Ça c’est clair que tu vas y aller !" dit l’autre homme, en se rebroussant chemin dans le tunnel. "Moi je prends pas cette responsabilité, et je sais que c’est pas moi qui vais nettoyer tout ça. C’est clair que tu vas aller lui dire."

"Je vais y aller," dit Hida Yaro, ses yeux brillant d’un éclat bleu. "Oh oui, je vais y aller."


"Meliko," dit Orin, en se tournant vers la petite Ise Zumi. "Peut-être que toi et Ishio devriez faire visiter notre quartier général à Hatsu et Sachiko."

"Il n’y a pas tant de choses à voir," dit Meliko. "Juste quelques armes et du matériel."

"Meliko," dit Orin sur un ton plus énergique. "Montre-leur le bâtiment."

Elle haussa les épaules. "Venez, Tonnerres, je suis sensée vous distraire pendant qu’Orin discute de choses pour grandes personnes."

Hatsu jeta à Orin un regard perçant, mais suivit Meliko tandis qu’elle les guidait vers des tables portant des épées et d’autres armes. Orin fit un signe de tête au Kitsuki, puis s’en alla vers Hisojo qui était toujours en train d’écrire dans son journal.

"Avant que vous partiez, Hisojo," dit Orin, parlant à voix basse. "Il y a quelque chose que je dois vous raconter."

"Oui, Orin ?" répondit Hisojo, en relevant les yeux. "S’il vous plaît, faites vite. Je dois me préparer."

"Je pense que vous allez m’accorder un peu de temps pour ça," dit Orin, et il se mit à raconter au vieil homme sa rencontre avec le Dragon du Vide. Le visage d’Hisojo se fit grave tandis qu’Orin racontait l’histoire, et à certains moments, il plissa le front.

"Qu’est-ce que ça signifie ?" demanda Orin.

"Difficile à dire," répondit Hisojo. "Les vrais dragons sont encore plus capricieux et énigmatiques que nous qui portons leur nom. Vide, plus que tous les autres, est réputé pour être un tricheur. Toutefois, on a également souvent parlé de lui comme étant le gardien bienveillant de l’humanité. En considérant certaines choses que j’ai appris au sujet du Seigneur Hoshi, peut-être qu’il n’avait pas totalement tord en lui mentant, s’il l’a vraiment fait."

"Trois mensonges, alors ?" demanda Orin. "Qui sont les Sept Tonnerres, tels que vous les connaissez, Hisojo ? Si je dois guider les Dragons, je dois savoir ce que vous pensez être la vérité."

"C’est compréhensible," répondit Hisojo. "Le temps des secrets est passé. Maintenant, c’est le temps de la confiance. Hida Yasu, Daidoji Eien, Kitsuki Hatsu, Akodo Daniri, Sumi, Bayushi Dairyu, Otaku Sachiko, voici les Tonnerres tel que Hoshi me l’a dit. Maintenant, qui sait où est la vérité et où est la fiction ?"

"C’est déjà un point de départ," dit Orin. "Un vieux dragon m’a dit un jour que l’humanité avait toujours triomphé grâce à son imprévisibilité. Peut-être que le fait que nous ne sachions plus qui est un Tonnerre et qui ne l’est pas est un avantage."

"Un avantage ?" demanda Hisojo, avec un petit sourire.

"Si nous ne le savons pas," dit Orin, "Le Briseur d’Orage ne le sait probablement pas non plus."

Hisojo acquiesça, en admettant cette affirmation. "Peut-être, Orin," dit-il. "Il n’y a plus qu’à espérer que vous avez raison."


Le docteur Kuni Zuiken hocha la tête de stupéfaction. "C’est extraordinaire," dit-il. "Peut-être la chose la plus incroyable que j’ai jamais vue." Le petit oiseau observait curieusement la lampe-crayon, restant parfaitement immobile alors que le docteur le tenait délicatement et observait son aile.

"Coucou, p’tit oiseau !" dit Aihime, en courant à côté de Zuiken et en se penchant sur la table. "Comment va-t-il aujourd’hui ?"

"Il va très bien, ce petit," gloussa le vieux docteur, en lui tendant la lampe-crayon et en caressant son bouc grisonnant d’une main. "Tu as vraiment bien pris soin de lui."

"C’est vraiment un joli p’tit oiseau," roucoula Aihime, en braquant la lampe-crayon vers le petit corbeau. Zuiken libéra l’oiseau et il sauta pour se percher sur la lampe, picorant les graines pour oiseau dans la paume ouverte d’Aihime.

"Ne le nourris pas trop," dit la maman d’Aihime depuis la porte d’entrée. "Il est encore jeune. Il a certainement les yeux plus gros que le ventre."

"Je ne pense pas qu’un petit surplus de nourriture va faire du mal à cet oiseau, Hinako," dit Zuiken en rigolant tandis qu’il se relevait devant la table. "Je ne suis même pas sûr de ce qui pourrait faire du mal à ce petit fripon."

"Que voulez-vous dire ?" répondit-elle.

Aihime poussa un cri d’allégresse lorsque le petit corbeau s’envola dans une explosion de plumes. Il s’envola maladroitement pour aller se poser sur l’épaule d’Hinako. L’oiseau s’agrippa désespérément à son pull-over, ses yeux ouverts en grand et sa poitrine battant très fort alors qu’il s’habituait à son nouvel environnement. Il semblait encore plus surpris que tout le monde qu’il ait réussi à s’envoler.

"C’est ça que je voulais dire," dit le docteur. "Ca fait moins d’une semaine qu’il a eu l’aile brisée, et il vole ! C’est extraordinaire ! Même un oiseau en pleine santé ne devrait pas être capable d’une telle chose à son âge. Il faut que j’envoie une note là-dessus à l’université."

"Et quelle est la cause de ceci, à votre avis ?" demanda Hinako, offrant son doigt pour que l’oiseau apeuré puisse se percher. Il grimpa dessus, reconnaissant, et se mit à donner des petits coups de bec à son menton.

"C’est manifestement une magie d’une sorte ou d’une autre," répondit Zuiken, en pensant une main dans ses cheveux gris. "Le corbeau est le symbole de Shinsei, le préféré des Fortunes. En trouver un si fort, qui récupère aussi rapidement et qui aime à ce point les humains ? C’est de toute évidence un présage de haute importance. Ceci pourrait être un signe de grande réussite, Hinako ! Cet oiseau est chanceux ! Je sais que mes collègues de Neo Shiba et du Kyuden Hida seront très intéressés de pouvoir étudier cet animal."

"Vous avez des amis au Kyuden Hida ?" demanda Aihime, surprise. Il semblait que tous les enfants étaient émerveillés par le Kyuden Hida, et Aihime n’y faisait pas exception.

"Je m’y trouvais lorsqu’ils l’ont modifié afin qu’il puisse voler !" dit Zuiken avec un sourire fier et un signe de tête à la petite fille. "Je n’ai pas toujours été ornithologue, tu sais."

"Je serais honorée si je pouvais aider vos estimés associés du Crabe et du Phénix," répondit Hinako avec un sourire.

"Alors je les appellerai demain matin," dit Zuiken, en récupérant ses appareils sur la table et en les rangeant dans son sac. "Nous verrons quelle sera leur réaction, mais je ne doute pas que leur intérêt serait égal au mien. Tu pourrais devenir un oiseau très célèbre, mon petit." Zuiken se pencha et sourit au petit oiseau. Ce dernier joua avec son bec dans la barbiche du Kuni.

"Son nom est Karasu," dit Aihime avec un grand sourire.

"Ah," dit Zuiken. "Bonjour, Karasu. Tu lui as donné ce nom-là, Aihime-chan ?"

"Non," dit Aihime. "Mais c’est son nom."

"Je vois," dit Zuiken, en souriant affectueusement à la petite fille. "Bon, je dois y aller maintenant. J’ai des patients qui m’attendent au sanctuaire des oiseaux, et ils vont devenir très mécontents si je ne reviens pas très vite." Zuiken s’inclina profondément devant tout le monde, y compris l’oiseau, donna un baiser sur le front d’Aihime, et il s’avança vers la porte en dandinant. Sa démarche souple ne montrait guère les signes de son grand âge.

"Tu as entendu ça, Aihime ?" dit Hinako, en s’asseyant à côté de la petite fille et en laissant l’oiseau sauter sur la table. "Karasu est un petit corbeau très important."

"Je sais," dit Aihime. "Mais je ne pense pas qu’il veut aller à Neo Shiba. S’il voulait aller là, il y serait allé. Il veut aller à la Montagne Togashi."

"La Montagne Togashi ?" demanda Hinako, perplexe. "Comment sais-tu ça ?"

"Karasu me l’a dit," dit Aihime, en jetant un regard à l’oiseau. "Il l’a dit dans un rêve. Il a un ami là-bas, quelqu’un qu’il recherche depuis très longtemps, maintenant."

"Aihime-" dit Hinako, en se penchant vers la petite fille avec une expression inquiète sur le visage.

Elle ne put achever sa phrase. Soudain, le mur ouest du bureau du vétérinaire explosa. De la poussière et des débris retombèrent sur Aihime et sa mère, et un rugissement sauvage résonna. Aihime bondit en avant, saisissant Karasu des deux mains et l’arrachant à la table juste au moment où un gros morceau de bois s’écrasait là où elle était assise un instant auparavant. Hinako prit sa fille dans ses bras et recula, regardant avec horreur le mur effondré.

Une créature énorme était tapie juste derrière le mur brisé, une créature de cauchemar. La bête était aussi haute que le toit de l’immeuble, recouverte d’une épaisse fourrure noire, avec des yeux rouges brillants et une large bouche remplie de crocs jaunes. Une paire de griffes énormes, étrangement similaires à des mains humaines, se trouvaient toujours aux extrémités du mur en ruine. La créature les fixait d’un air affamé, sa queue épaisse balayant l’air derrière elle. Son nez bougea, respirant l’air de la scène avec excitation. Elle avait trouvé ce qu’elle cherchait.

"Par les Sept Fortunes," jura Hinako, la mâchoire tombant de terreur.

"C’est la belette !" cria Aihime, en tenant Karasu contre sa poitrine. L’oiseau criait de terreur. "C’est la chose de la forêt qui voulait manger Karasu ! Elle est revenue !"

La bête avança une patte dans le bureau, abaissant sa carcasse massive et baissant la tête pour entrer à l’intérieur. Ses moustaches dentelées frémissaient et laissaient des marques sur la pierre alors qu’il orientait son regard vers le corbeau. De la bave verte s’écoulait entre ses dents, une longue langue pendait, et son souffle putride polluait l’air de la pièce. La créature était lente, sûre d’elle. Elle savait qu’elle avait gagné, et elle appréciait la peur de ses proies.

La porte du bureau s’ouvrit soudain, et le docteur Kuni Zuiken entra dans la pièce. La créature se tourna pour voir le nouvel arrivant. Zuiken s’éclaircit la gorge.

"Jade et Cristal. Par le pouvoir du sang de Hida et par l’acier puissant de Kaiu, retourne en Jigoku," chanta Zuiken, en désignant la bête du doigt.

Un rayon d’énergie verte frappa soudain les yeux de la créature. Elle hurla de terreur tandis que des plaques vertes se mettaient à recouvrir sa peau, se mettant en place et se raccrochant les unes aux autres en quelques secondes. Et en un clin d’œil, la belette géante fut enfermée dans une tombe de jade. La statue verte frémit quelques instants alors que les hurlements d’agonie de la bête craquelaient le jade autour de sa bouche. Puis, les rugissements cessèrent, et la bête s’immobilisa. Aihime et Hinako regardèrent le docteur Kuni, stupéfaites.

"Je vous l’ai dit," dit Zuiken, en réajustant sa veste et en reprenant son souffle. "Je n’ai pas toujours été ornithologue. Et comme je vous l’ai dit, cet oiseau est chanceux." Il s’agenouilla et ramassa quelque chose sur le sol, en le brandissant avec triomphe. "J’avais oublié ma lampe-crayon."


"Ici, nous avons l’armure personnelle de Chojin," dit Meliko, en s’avançant pour soulever l’un des grands rubans en soie accrochés au heaume. "Elle est enchantée pour qu’il puisse la mettre en quelques secondes. Elle est très ancienne, mais elle est toujours efficace. Tout comme Chojin."

"Hé, ne touchez pas à ça !" grogna Chojin d’où il était assis.

"Je pensais que les Dragons étaient contre les armes modernes," dit Hatsu, en jetant un regard vers la table recouverte de pistolets et d’autres outils de destruction modernes.

"Nous le sommes," dit Chojin avec un signe de tête. "Mais ça ne nous empêche pas de nous tenir au courant de ce qu’on trouve aujourd’hui. C’est ma collection personnelle."

"Jolie collection, plutôt complète," dit Sachiko, en soulevant une grosse grenade. "Napalm ?"

"Ne jouez pas avec ça," dit Chojin en la désignant du doigt. "C’est du matériel militaire Senpet. C’est dangereux."

"Comment l’avez-vous obtenue ?" demanda Sachiko, en la reposant.

"Un soldat Senpet m’en a donné quelques-unes durant l’invasion," Chojin sourit et donna une autre chips au chien de Hatsu.

"Si vous venez par ici," dit Meliko. "Je peux vous montrer l’ancienne enclume de Chojin. La légende dit qu’il y a bien longtemps, elle pesait même plus lourd que Chojin lui-même."

"Hé !" cria le vieux samurai alors qu’elle décampait, Akkan courant derrière elle. "Petite peste…"

Hatsu regarda par-dessus son épaule, irrité.

"Qu’est-ce qui ne va pas ?" murmura Sachiko, le regard soucieux.

"Eux," murmura-t-il à son tour, en désignant Orin et Hisojo. "Je suis venu ici pour apprendre la vérité, et ils nous cachent déjà des choses. Comment suis-je censé faire confiance à ces gens ?"

"Ne le fais pas," grogna Sachiko. "Ne m’as-tu pas dit que ce Seigneur Hoshi t’avait donné une sorte de tatouage qui augmente tes sens ? Ecoute-les."

"Je ne sais pas si ce serait honnête," répondit Hatsu, en la regardant.

"Très bien," dit Sachiko. "Quand nous combattrons le Briseur d’Orage, tu devras te demander si ta décision était importante ou pas."

"Tu as raison," consentit Hatsu. Il se concentra un instant, plongeant au plus profond du pouvoir du Vide, le kanji mystique qu’il portait sur la poitrine devint en même temps froid comme la glace et chaud comme le feu. Le monde sembla tournoyer et converger. Le rude grondement de l’air atteint ses oreilles. Les limites de chaque molécule devinrent apparentes. La conversation entre Orin Wake et Hisojo était claire dans son esprit, mais soudain, tout sembla sans importance.

"Est-ce que vous m’écoutez, tous les deux ?" dit Meliko en faisant la moue et en tapant du pied sur le sol. "Hé, ça ne va pas, Hatsu ?"

"Quoi ?" demanda Sachiko, en le regardant avec curiosité. "Qu’y a-t-il, Hatsu ?"

"Tonnerres," dit-il, en regardant avec horreur la chose noire qui pulsait au plus profond de la tête de la Vierge de Bataille. "Sachiko, nous devons parler."


Gohei en avait assez d’attendre. Il n’aimait pas attendre. C’était un homme patient, en dépit de sa réputation, et il pouvait être parfois étonnamment patient lorsqu’il attendait qu’un ennemi commette une erreur. Toutefois, il n’aimait pas attendre lorsqu’il avait des choses plus intéressantes à faire, et il lui semblait qu’il y avait effectivement des choses plus intéressantes à faire maintenant.

"Qu’est-ce qu’elle fait, là ?" murmura-t-il au zokujin tout en allant et venant sur le chemin du jardin.

"Attendez," répondit Argcklt. Le zokujin était accroupi non loin, observant calmement Jurin à travers l’entrée de la cour intérieure.

"Est-ce que l’esprit a répondu à son appel ?" demanda Gohei.

"Oui, mais il est reparti rapidement après," dit Argcklt, en appuyant calmement sur les cailloux du chemin avec ses longs doigts. "Les esprits sont parfois tempétueux, enclins à agir de manière impulsive." Le zokujin regarda Gohei.

"Si j’ai l’air tendu, c’est parce que je suis tendu, zokujin," dit Gohei, en remarquant le regard de la créature. "Je suis le dirigeant de la plus grande armée de l’Empire. Demain, il est possible que je sois en guerre. Je devrais partir de cet endroit et retourner à mes bureaux pour que je puisse coordonner ça avec mon équipe."

"Pourquoi ne le faites-vous pas ?" demanda le zokujin, en inclinant légèrement sa tête plate tout en observant le Lion. Il ramassa un petit caillou et le mit en bouche.

Gohei interrompit sa marche un instant, observant la cour intérieure où Jurin attendait toujours. "Parce que ce journal, s’il existe, pourrait être notre dernière chance de connaître la paix. Tu avais raison lorsque tu as vu ça en moi, zokujin. Bien que je puisse exceller au combat, je ne m’en délecte pas."

Argcklt sourit. "C’est pour ça que Jurin vous fait confiance," dit-il. "Mon nom est Argcklt."

Gohei acquiesça, incertain qu’il puisse prononcer correctement ce nom et pas motivé pour le tenter. Il fut sur le point de reprendre sa marche lorsqu’un bruit lointain résonna dans toutes les Tombes. Gohei se figea.

"Qu’est-ce que c’était ?" demanda Argcklt, sa crinière blanche se dressant à l’endroit où il était sensé avoir des oreilles. Il laissa échapper un caillou d’entre ses doigts.

"Un coup de feu," répondit Gohei, en regardant dans la direction du bruit. "Attends ici." Il se mit à avancer lentement dans le couloir.

"Gohei," murmura Argcklt. "Vous n’avez pas votre épée."

Gohei lança un regard par-dessus son épaule avec un énorme sourire, et sortit de sa veste un grand pistolet noir des Royaumes d’Ivoire. "Je pense que je vais m’en sortir."

Le Lion se déplaça silencieusement dans les passages, restant le plus proche possible des murs. Cette partie des Tombes était vide en grande partie ; la plupart des shugenja étaient partis pour se purifier dans le Temple des Eléments. Seuls des gardiens comme celui qu’il avait rencontré plus tôt seraient ici, ce soir, et certainement pas quelqu’un avec une raison de porter une arme.

Gohei se tapit dans l’ombre au moment où deux hommes surgirent à un angle. Ils portaient tous les deux des tenues sombres et portaient de grands fusils automatiques. Ils ne portaient aucun mon de clan ou de famille, mais ils se dirigeaient vers les sanctuaires, et vers Jurin. Il n’y avait aucun doute sur leurs intentions ; ces hommes étaient des assassins. Se déplaçant rapidement et silencieusement, Gohei surgit derrière l’un d’eux, le matraquant à la base du crâne avec la crosse de son pistolet. Un petit claquement sec résonna dans le couloir, et l’homme s’effondra sur le sol.

"Quoi ?" l’autre homme se retourna en sursautant. Gohei le frappa à la gorge avec un petit couteau. Il ne put pas crier, mais il poussa un gargouillis et étouffa, se tenant la gorge alors que ses poumons se remplissaient de sang. Gohei retira son arme et le regarda mourir.

Il était presque à l’entrée, maintenant. Il détecta une étrange odeur âcre qui flottait, légère mais très familière. Gohei écouta attentivement, et entendit de faibles bruits de pas, avançant plus loin dans les Tombes. Il se pencha par-delà l’angle et vit une forme étendue sur le sol, non loin de la porte. Le gardien gaijin que Gohei avait rencontré plus tôt. Abattu d’un coup, dans l’œil. Une mare de sang se répandait rapidement sous le corps. Gohei eut un sourire dédaigneux. Il n’aimait pas du tout les gaijin, mais le meurtre de sang-froid était quand même une chose totalement différente. Qui que les assassins puissent être, il fut pris de pitié pour eux, car il allait les retrouver. Les bruits de pas se firent plus forts, ils revenaient. Ces hommes étaient insolents de se montrer si bruyants.

"Quelque chose ?" dit une voix. Gohei ouvrit les yeux en grand. Une grande silhouette pâle avec des lunettes de soleil se tenait juste derrière les portes. D’une manière ou d’une autre, Gohei ne l’avait pas remarqué. Il ressemblait à Tsuruchi Kyo, l’ancien Capitaine de la Garde Impériale, mais Tsuruchi Kyo était mort. Enfin, peut-être pas ?

"Rien, monsieur," lui répondit-on. Une autre paire d’hommes en tenues sombres entra à l’autre extrémité du couloir, chacun portant des fusils automatiques.

Le grand homme regarda en direction de Gohei, un air curieux dans les yeux. "Les autres devraient être de retour." Il s’avança, tirant deux grands pistolets de sa veste. C’était donc bien Tsuruchi Kyo. Gohei ne savait pas comment le Guêpe pouvait être encore en vie, mais il ne s’en souciait pas. Il pointa son arme en direction du cœur de Kyo.

"Ils sont morts," dit Kyo. "Je les avais prévenus de ne pas sous-estimer le Lion." Pendant un instant, une ombre s’imposa sur la forme de l’homme. Pendant juste un instant, il ressembla à une bête inhumaine, grande et insectoïde.

Gohei s’arrêta, le doigt sur la gâchette. Les Crabes avaient dit qu’il y avait des oni dans la cité, des créatures qui ne pouvaient être tuées que par le cristal et le jade. Les oni pouvaient prendre la forme des hommes, du moins dans les légendes. Ça n’avait aucun sens de gaspiller le premier tir. Il visa l’un des deux autres à la place, libérant une balle qui le frappa en plein front. L’autre homme regarda autour de lui, pris par surprise, et Gohei tira à nouveau, le touchant à l’épaule et le faisant tomber par terre.

"Matsu Gohei !" rit Kyo, tirant un flot de balles avec ses deux pistolets en direction de la cachette de Gohei. Gohei sauta à couvert, jetant son pistolet par terre et prenant en main son fusil volé. Il balaya la zone où Kyo se trouvait, mais le Guêpe resta debout, riant comme un dément. L’ombre noire apparaissait à chaque fois qu’une balle le touchait, la déviant sans lui causer le moindre mal. Gohei se mit à courir. Il sentit une douleur à son flanc mais l’ignora. "Ignore la douleur et tu subiras ses effets plus tard," lui avait appris son sensei. Gohei plongea dans une alcôve et attendit que Kyo recharge.

"Ça n’a pas de sens de courir, petit Lion," cria le Guêpe, en avançant lentement vers le Lion. "Le jugement de l’Empereur est absolu, tout comme celui de mon Seigneur Munashi. Je suis sûr que tu ne leur en voudras pas. Le Briseur d’Orage ne peut se permettre de laisser un homme aussi charismatique et honorable à la tête des armées du Lion alors que le Jour des Tonnerres approche. Ta famille sera là, mais nous ne pouvons prendre le risque que ta présence soit un danger. Tu dois être supprimé, Gohei. Tu ne seras pas un autre Toturi. Ça n’a rien de personnel. Chaque Jour des Tonnerres a un Lion à éliminer, je suppose."

Gohei ne dit rien. Il ne répondait pas aux sarcasmes. Il vérifia simplement ses munitions et observa autour de lui pour trouver une autre arme. Quelque chose en jade, quelque chose en cristal, quelque chose qui pouvait blesser un oni, ou quoi que soit devenu Kyo. Il ne regarda pas sa blessure ; il savait juste qu’elle était sévère juste à la sensation qu’il en avait. L’inspecter ne ferait que confirmer sa peur et saperait son moral. Et tandis qu’il regardait dans la direction d’où il venait, deux petites sphères jaunes apparurent soudain. Argcklt.

"Salut," dit Kyo, les deux armes braquées alors que le zokujin apparut à sa vue. "Que fais-tu ici, petit gobelin de cuivre ?"

"Oni," dit Argcklt en levant un doigt épais vers le Guêpe. "Libère cet homme et retourne en Jigoku."

Le visage de Kyo se tordit pendant un instant d’indécision, puis l’ombre vacilla un instant autour de lui. "Occupe-toi de tes affaires, zokujin," dit-il en tirant avec ses deux armes.

A la vitesse de l’éclair, Argcklt frappa d’une main contre le sol. La pierre et les pavés surgirent comme si c’était du liquide et se figèrent en plein vol. Le mur improvisé repoussa les balles de l’assassin.

"Je te mets en garde une seconde fois, démon," dit Argcklt, ses yeux dorés se refermant à moitié alors qu’il regardait par-dessus le mur. "Va-t’en."

"Tu n’as pas à intervenir," dit Kyo d’une voix soudain sauvage, une voix qui se répercutait comme si elle avait été prononcée dans une grotte. "Ta race a échoué lors de son Jour des Tonnerres. Ce n’est plus votre monde."

"Si vous ne vouliez pas que nous intervenions, vous auriez dû nous tuer," répondit le zokujin. "Ton arrogance sera ta perte. Réalises-tu où tu te trouves ?"

Kyo s’avança vers le zokujin. "Pourquoi devrais-je m’en soucier ?" demanda-t-il, "je suis Akeru, Terreur Elémentaire du Vide. Aucun ancêtre ne peut m’atteindre. Pas un seul ancêtre n’oserait." Il rechargea ses armes à nouveau et les braqua vers le zokujin.

"Pas un seul ancêtre, non," dit gravement Argcklt.

Kyo appuya sur la gâchette, mais son doigt s’arrêta. Soudain, sa main se mit à trembler. Un millier de mains froides et invisibles arrachèrent le pistolet de sa main, l’envoyant par terre au milieu de la pièce. Il ressentit à son flanc une violente douleur alors qu’une énorme blessure apparaissait sur sa hanche. Un autre coup invisible le frappa en plein crâne, lui arrachant ses lunettes de soleil. Le Guêpe s’effondra en grognant, écrasé sous le poids des milliers d’ancêtres qui protégeaient les Tombes. La forme de Kyo vacilla et fut remplacée par la forme sombre d’Akeru. Les yeux insectoïdes se posèrent sur Argcklt avec un regard de haine pure, puis l’oni disparut.

Argcklt sortit de sa cachette et courut rapidement aux côtés de Gohei, inspectant la blessure du Lion. Le sol retrouva son état normal à l’instant précis où Argcklt eut son attention détournée. "Nous devons vous emmener près de Jurin-san," dit le zokujin. "Et vite."

Gohei fit un signe de tête respectueux à la créature. "Comment as-tu fait ça ?" demanda-t-il. "Comment as-tu poussé les ancêtres à l’attaquer ? Je n’ai jamais rien vu de tel."

"Je n’ai rien fait," dit Argcklt. "Je les ai simplement dirigés vers leur ennemi, je n’ai fait que les diriger. Et je crois que c’est pour cette même raison qu’il voulait vous détruire. Il reviendra, je le crains."

"Qu’il le fasse," dit Gohei en se remettant sur pieds. "Nous serons prêts."


"Implantée ?" s’exclama Sachiko. "De quoi parles-tu, Hatsu ? C’est impossible !"

"Ouais," dit Daidoji Ishio alors qu’il se tenait non loin. "Ils ont l’air vrais p-"

"Tais-toi, Grue, c’est pas de ça qu’ils parlent," dit Meliko d’un ton sec.

Mirumoto Chojin se leva soudain de sa chaise, le visage grave et sévère. Hisojo et Orin arrivèrent également. Hisojo était manifestement énervé. "Qu’est-ce que tu viens de dire à l’instant, Hatsu ?" dit Hisojo, en se tournant de Hatsu vers Sachiko. "Tu viens de parler des tetsukansen ?"

"C’est à cause de mon tatouage," dit Hatsu, en se tournant vers Hisojo, apeuré. "J’ai senti quelque chose à l’intérieur de Sachiko… une chose souillée. Je crois qu’elle est implantée."

"Je ne suis pas implantée !" rétorqua Sachiko en colère. "Je ne suis pas contrôlée par le Briseur d’Orage !"

"Calmez-vous, Otaku-san," dit rapidement Hisojo. "Le contrôle n’est pas toujours de mise. De nombreux porteurs ne sont pas conscients de leur état. Certains ne sont pas des agents, mais de simples espions sans le savoir. Chojin, alertez les autres. Nous devons quitter cette cachette immédiatement."

"Où irons-nous, Hisojo ?" demanda Chojin, tout en ramassant déjà les dernières pièces de son armure magique.

"Ça n’a pas d’importance," répondit Hisojo. "Nous ne pouvons pas rester ici. Nous sommes trop dangereux pour le Briseur d’Orage pour qu’il nous laisse en vie. Il est peut-être déjà trop tard."

"Il est trop tard, vieillard."

Hatsu se retourna pour découvrir un grand homme décharné vêtu d’une robe violette en lambeaux, surgissant de nulle part. Ses yeux étaient comme des puits de ténèbres.

"Meurs," dit l’homme.

Hatsu plongea, projetant Hisojo sur le côté juste au moment où une table recouverte d’épées et de couteaux explosa derrière eux. Des morceaux d’acier acérés volèrent de partout. Orin se plaça devant Meliko, prenant un éclat d’acier dans son solide avant-bras. Ishio fut projeté contre le mur, deux lames brisées se logeant dans son épaule et dans sa cuisse. Sachiko se jeta derrière une table alors qu’une lame lui lacérait le mollet. Chojin resta simplement où il était, le métal rebondissant sans mal sur son armure vert sombre.

"Ishak," toussa Hisojo. "L’Oracle du Vide…" Du sang coula de la bouche du vieil homme et il s’affala sur le sol, inerte.

"Hisojo !" cria Hatsu. "Hisojo !"

"Le vieil homme est bien mort, Tonnerre," rit Ishak. "Ne te fais pas d’illusions. Tu seras le suivant."

"Chojin ! Meliko !" cria Orin, en arrachant la lame de son bras et en la jetant sur le côté. "Faites sortir Hisojo et Ishio hors d’ici !"

"Je peux m’occuper de moi toute seule !" cria Meliko.

"Bon sang, fillette, écoutez-le pour une fois," grogna Chojin. "Allez chercher Hisojo !" L’armurier s’avança, souleva un bras d’Ishio par-dessus son épaule et attrapa Akkan par la peau du cou. La jeune Ise Zumi acquiesça, sautant par-dessus les tables brisées et récupérant le vieil homme. Hatsu se tenait entre eux et l’Oracle, tirant son épée en griffe de dragon.

"Ishak," dit Hatsu, en s’avançant vers l’Oracle. "Tu es celui qui a tué ma mère, qui a tué le Seigneur Hoshi." Meliko jeta un regard à Orin, puis courut, emportant facilement le corps flasque d’Hisojo et fuyant aux côtés de Chojin.

"Moi ?" demanda Ishak, en posant une main contre sa poitrine. "Pas moi. Ils se sont tués eux-mêmes, en interférant dans mes plans. Vous autres Dragons avez une tendance pour les stupides sacrifices personnels." Ishak désigna Hatsu du doigt et une vague d’énergie traversa les airs. Hatsu leva son épée pour bloquer. Une onde de choc assourdissante explosa à travers tout l’immeuble lorsque la vague d’énergie rencontra la lame de la griffe du dragon, brisant les fenêtres et obligeant Ishak à faire un pas en arrière. Hatsu chancela et tomba à genoux. "Une arme intrigante," fit l’Oracle. Il donna un coup de pied à la poitrine de Hatsu, l’expédiant contre le mur, six mètres en arrière.

"Hatsu !" cria Orin. Il sauta en avant pour attaquer. Son katana semblait briller comme de l’or. Sachiko chargea elle aussi, tirant avec l’un des pistolets qu’elle avait ramassés sur la table de Chojin, et serrant une grenade dans sa main libre.

"Dégage, gaijin," cracha Ishak. Et bougeant plus rapidement qu’Orin ne pouvait l’imaginer, Ishak esquiva la lame et le frappa en pleine mâchoire. Orin fut projeté en arrière, la lame arrachée à ses mains. Les balles de Sachiko déchirèrent la robe d’Ishak mais n’eurent pas d’autre effet. Il se tourna vers elle avec un air menaçant, il s’avança et la saisit à la gorge à une vitesse inhumaine.

"Ah, notre petite espionne," dit Ishak, levant les yeux vers Sachiko tandis qu’il la soulevait du sol. Du sang coulait de sa blessure au mollet. "Tu as de si jolis yeux. Je te remercie de nous avoir permis de voir à travers pendant tout ce temps, de nous mener au Dragon Caché." Des cris et des coups de feu se firent entendre, venant de l’extérieur.

"Qu’est-ce qui se passe ?" gémit Hatsu, se remettant sur pieds et posant la main sur son épée.

"Tu imaginais que j’étais seul ?" rit Ishak. "Je n’allais pas faire cette erreur deux fois. Mon petit-fils a envoyé une centaine de ses meilleurs hommes pour m’aider à écraser votre ridicule Dragon Caché. Et cent autres sont en route pour la cachette de l’Armée de Toturi, comme on les appelle. Votre guerre est finie, mortels. Les Tonnerres vont mourir, à commencer par celle-ci." Sa main se resserra autour de la gorge de Sachiko. La grenade tomba de sa main.

"Tu ne peux pas la tuer, Ishak," cria Orin. "Un Oracle ne peut pas tuer un Tonnerre."

"Manque de chance pour vous, je ne suis pas vraiment un Oracle," dit Ishak. "Je n’ai pas hérité de ce rôle, je l’ai volé. Je ne suis pas soumis aux règles de Jigoku."

"Alors prends-toi ça," étouffa Sachiko. Elle souleva son grand pistolet et le pointa vers Ishak.

"Vas-y, tire," rit l’Oracle, en fixant le canon de l’arme.

"Ce n’est pas toi… que… je vise," dit-elle, et elle sourit malgré la douleur.

"Sachiko, non !" hurla Hatsu, pris de terreur. Orin réalisa ce qui était sur le point de se produire et il sauta, projetant Hatsu derrière une table renversée au moment où Sachiko tira sur la grenade.

Tout devint blanc.


Yoritomo VII se tenait devant les citoyens d’Otosan Uchi rassemblés devant lui. Le podium était surélevé, la scène bordée de part et d’autre par une épaisse formation de Gardes Impériaux. L’armure et les armes que les gardes portaient étaient fonctionnels, et non pas de cérémonie. L’Empereur portait une armure complète, la grande épée de son père portée en travers de son dos. Son visage était recouvert d’un mempo menaçant, bien que le menton de celui-ci semble avoir été cassé. Un murmure nerveux parcourut la foule. Il semblait évident que Yoritomo n’était pas venu pour parler de la paix.

"Peuple d’Otosan Uchi," annonça Yoritomo, sa voix grave résonnant dans les haut-parleurs innombrables et dans les télévisions, "Peuple de Rokugan. Peuple du monde. Nous n’allons pas mâcher nos mots. Vous savez pourquoi nous vous avons appelés ici. Demain est le jour du Festival de Bon, la cérémonie où nous honorons ceux qui sont tombés pour la défense de notre honneur et pour la justice, la date limite de l’ultimatum de notre père. Nous avons vu le terrible prix que la guerre de notre père a réclamé. Lorsque ce jour arrivera, il n’y a nul doute que vous allez vous demander quelle est la direction que nos actions vont prendre."

Le silence tomba alors que Yoritomo VII parcourait du regard la foule rassemblée. Les caméras diffusaient le visage de l’Empereur en gros plan alors qu’il regardait le peuple. Ses yeux étaient comme deux silex noirs, immobiles, méconnaissables.

"Nous avons pris le deuil de personnes aimées," poursuivit l’Empereur. "Nous avons vu la cité brûler et des enfants mourir. Nous avons vu le terrible prix de la guerre dans notre propre cité et lors de la tragédie de Medinaat-al-Salaam. La vie de notre propre père fut réclamée comme résultat de son ultimatum, les Grands Clans partagés par sa décision. Maintenant et plus que jamais, notre but est clair."

L’Empereur se tut à nouveau, et la foule attendait, le souffle retenu, les mots qui allaient suivre.

"Demain," dit l’Empereur, "Les nations du monde s’inclineront devant Rokugan, ou seront détruites."

La foule éclata en cris de terreur et d’outrage. Les Gardes Impériaux sortirent leurs armes, défiant toute tentative d’envahir la scène. L’Empereur restait immobile, attendant en silence.

"Notre père disait vrai lorsqu’il a déclaré ’Tout ce qui vit doit obéir à l’Empereur. Tout ce qui existe doit lui jurer fidélité et obéir à sa volonté’. C’est l’ignorance des Senpet qui les a poussés à attaquer notre cité. C’est l’obsession pour les investissements commerciaux gaijin qui a fait disparaître la loyauté du cœur de Doji Meda. Les Sauterelles n’étaient pas les anarchistes qu’ils prétendaient être, mais de simples pions amenés à la révolte en raison d’intérêts gaijin. Ceux qui pensent que le chaos qui a frappé la cité est le résultat de la soif de paix de notre glorieux père se trompent."

"Les vagues de ténèbres ne sont pas le résultat de l’ultimatum, mais une maladie qui craignait qu’on découvre son remède. Le monde extérieur a prouvé qu’il était un danger. Hoshi Jack, le descendant de Shinsei, nous a prévenus que le Jour des Tonnerres approche. En tant que nation, nous ne pouvons nous permettre de nous exposer aux dangers des prédateurs extérieurs alors que le véritable ennemi se trouve à nos portes. Nous ne permettrons pas une autre Guerre des Ombres. Nous ne laisserons pas l’Empire chuter à nouveau. Nous unirons le monde pour que nous puissions tous tenir ensemble, ou mourir en essayant."

L’Empereur marqua une pause. Un silence mystérieux et pesant avait frappé l’assemblée.

"C’est tout. Mes frères, mes sœurs, préparez-vous au pire," dit l’Empereur. "Demain, la guerre pourra commencer."


Zou conduisait dans les rues d’Otosan Uchi, le pied au plancher. La Vehement noire glissait dans le trafic du matin comme un couteau dans du beurre, sans prêter attention à ceux trop lent pour s’écarter de son chemin. Oroki était assis sur le siège passager, à côté du garde du corps, les yeux fixés sur la route devant eux et les bras croisés, un air impatient sur le visage.

"Ça va être encore long ?" demanda Oroki.

"Dix minutes, tout au plus," répondit Zou.

"C’est trop long !" grogna Oroki, en s’emparant du téléphone cellulaire de son support sur le tableau de bord.

"Maître-" l’avertit Zou.

"Je sais que ce n’est pas une ligne sécurisée, mais nous ne sommes plus au point où nous devons nous en soucier," dit le Scorpion d’un ton fâché. Il composa violemment un numéro sur le clavier et posa le téléphone contre son oreille, ses doigts tambourinant impatiemment sur la poignée de la portière.

"Godaigo," répondit-on.

"Non," dit Oroki. "Passez-moi Dairya."

"Qui ça ?"

"Passez-moi Dairya, bon sang !" siffla Oroki. "C’est une urgence !"

"Il se repose-"

"Réveillez-le ou c’est vous qui dormirez pour toujours," dit Oroki d’un ton calme. "C’est Toturi."

"C’est pour toi," fit la voix, étouffée.

"Toturi ?" dit Dairya.

"Dairya, tu dois rassembler l’Armée," dit rapidement Oroki. "Je me fiche de ce que tu dois faire et comment tu dois le faire, mais tu dois les faire partir, maintenant !"

"Godaigo, va chercher Ginawa !" cria Dairya. Il connaissait Oroki depuis trop longtemps pour mettre sa parole en doute.

Oroki put entendre le docteur discuter les ordres. Oroki jura. Manifestement, c’était le genre de type à être mort sous la forme d’un cerf pris dans les phares d’une voiture, dans une vie passée.

"Dis à Ginawa de vider l’immeuble !" ordonna Dairya. "On évacue ! Pas de discussions !"

Oroki entendit le docteur protester une dernière fois, puis sortir en toute hâte de la pièce. Grâce au ciel.

"Que se passe-t-il ?" dit Dairya dans le combiné.

"Je suis en train de rechercher le Briseur d’Orage," dit Oroki. "Je pense savoir qui il est. Malheureusement, il est au courant pour l’Armée, lui aussi. Asahina Munashi a envoyé des gardes de Dojicorp pour détruire votre quartier général."

"Combien ?" demanda Dairya.

"Ça n’a pas d’importance," dit Oroki. "Munashi veut que vous vous battiez. Si vous vous défendez, les Shinjo seront impliqués dans le combat, et je suis au regret de te dire qu’ils ne seront pas de votre côté."

"Munashi est le Briseur d’Orage ?" demanda Dairya.

"Malheureusement non," dit Oroki. "Est-ce qu’Akodo Daniri est avec vous ?"

"Il est là, oui," dit Dairya.

"Ne lui dites pas où vous allez," dit Oroki. "Dis-lui de me rencontrer à la station Monorail 14, dans le Petit Jigoku."

"Pourquoi ?" demanda Dairya.

"Je lui dirai moi-même," dit Oroki, en raccrochant le téléphone. "Et juste après, je le tuerai."


"Voici le rapport des renseignements, monsieur. Vos craintes étaient fondées. Devin Wake est mort. Son fils, Orin, a disparu et on suspecte qu’il soit maintenu prisonnier par le gouvernement Rokugani."

Maximilian acquiesça. Le visage rocailleux du président était insondable alors qu’il observait la grande fenêtre, méditatif. Au loin, le soleil se couchait, brillant au-dessus des collines Amijdal.

"Nos espions n’ont rien découvert au sujet des missiles du Feu du Dragon," dit le messager en uniforme noir. "Comme lors de nos expéditions précédentes dans Rokugan, toutes les tentatives pour deviner les localisations des silos de stockage ont totalement échouées. C’est comme si ces armes n’existaient pas."

Maximilian se retourna, un air triste dans ses yeux de couleur gris acier. "Regardez Medinaat-al-Salaam, mon ami, et dites-moi qu’elles n’existent pas."

Le messager sembla mal à l’aise sous le regard du président. "Je suis désolé, monsieur," dit-il. "Je ne fais que rapporter-"

"Je sais," acquiesça Maximilian. "Vous pouvez vous en aller. Faites entrer le Cabinet."

Le messager acquiesça, salua brusquement et se retourna pour quitter la pièce. Le Président Maximilian Charest resta debout là où il se trouvait, les bras croisés derrière son dos. Il observa son reflet dans le grand miroir qui ornait un des murs de son luxueux bureau. Il se reconnaissait à peine. Le vieux soldat qu’il avait appris à connaître avait été remplacé par un vieil homme dans un costume impeccable. Ses cheveux noirs et courts étaient garnis d’un gris peu familier. Son visage était marqué par le tracas et le regret, et sa musculature de jadis s’était mise à fondre suite à toutes les heures passées dans un bureau. Il avait travaillé dur, sacrifié énormément, pour faire en sorte que la nation Amijdal reste à l’avant de la scène politique mondiale, pour maintenir la paix dans le monde. Il se demandait si, finalement, tout cela avait de l’importance. Dans vingt-quatre heures, le monde pourrait être dévasté juste parce qu’un bouton sera pressé.

Maximilian soupira.

La porte s’ouvrit à nouveau et les sept membres de son cabinet entrèrent. Il réalisa que même après six ans de travail, ils les connaissaient à peine. Le Général Carter avait un visage familier ; ils avaient tous les deux combattus ensemble pendant l’opération Tempête d’Ivoire. La secrétaire Davis était également assez proche ; ses conseils s’étaient avérés indispensables pour rendre vie à l’économie de la nation après le crash de ’95. Les autres ? Il connaissait leurs noms, il connaissait leurs positions, mais il ne les connaissait pas. Ils avaient été sélectionnés pour satisfaire les électeurs ou pour accorder quelques privilèges. C’était si différent de l’époque où il était à l’armée. Même après tout ce temps, il avait encore du mal à maîtriser l’art de la paix. Et maintenant qu’il semblait pouvoir enfin en avoir le contrôle, le monde était à nouveau en guerre.

"Bon," dit Maximilian, en se déplaçant à la tête de la table alors que chacun des membres du cabinet prenait place. "Je présume que vous avez tous entendu les nouvelles."

"Que le nouvel empereur Rokugani est aussi fou que son père ?" rit le Secrétaire Smolik. "Ça ne change rien pour moi. Je m’y attendais. A quoi d’autre vous attendiez-vous de la part d’une nation arriérée au point de toujours fonctionner en monarchie ?"

"Ne sous-estimez pas les Rokugani," dit rapidement le Général Carter. "Leur caste de samurai a gardé le pouvoir pendant toutes ces générations grâce à une seule chose - les Rokugani comprennent le pouvoir. Que ce pouvoir soit dû à la stratégie militaire, la technologie ou la magie, ils savent ce qui doit être fait pour garder le contrôle. Si la Guerre des Ombres avait débuté dans les Royaumes d’Ivoires, je doute que le moindre d’entre nous soit encore vivant aujourd’hui. Les Rokugani sont des guerriers implacables, et des adversaires aux ressources infinies. Ce serait une grave erreur que nous les sous-estimions, tout spécialement aujourd’hui."

"Attendez," dit la Secrétaire Geneviève, en levant la main et en replaçant une mèche de ses cheveux blonds en place. "Vous parlez comme si nous étions en guerre avec eux. L’Assemblée n’a encore pris aucune décision-"

"Sémantique. Nous sommes en guerre avec Rokugan, Helen !" dit le Secrétaire Denver, son épaisse moustache frétillant alors qu’il parlait. "Soyons honnête avec nous-mêmes. Nos relations avec l’Empire de Diamant étaient au mieux tendues avant même ce ridicule ultimatum de Yoritomo et la mort de Wake. J’espère qu’il ne nous faudra pas autant de temps que la Pharaon pour le reconnaître comme notre ennemi."

"Je suis plutôt d’accord," dit Maximilian sans ambages. "L’Assemblée se réunit dans une heure et vu le ton intransigeant de la déclaration de l’Empereur, je crains que nous ne devions nous attendre à peu de pitié vis-à-vis de nous. L’Assemblée va déclarer la guerre, et nous devons être prêts à détruire l’Empire de Diamant avant que ce ne soit eux qui nous détruisent."

Les yeux du Secrétaire Wordsworth s’écarquillèrent. "Attaquer une nation avec des Feux du Dragon ? Nous signons notre arrêt de mort !"

Maximilian hocha la tête. "Je ne prendrai aucune décision qui mette la vie du peuple Amijdali en danger, mais je ne livrerai pas la liberté que nous avons acquise de nos propres mains contre l’esclavagisme aux mains de ce dément Rokugani. Le Congrès va être isolé, ainsi que chacun d’entre vous. Personne à l’extérieur de cette pièce ne devra connaître nos décisions jusqu’à ce que nous ayons décidé de la meilleure chose à faire. Général Carter ? Je pense que c’est votre domaine."

Le Général acquiesça. "Les Feux du Dragon sont un secret bien gardé," dit le général de son habituel ton calme et posé. "J’estime que seul l’Empereur lui-même a accès aux codes de lancement, car sinon, nous aurions au moins déjà localisé leurs silos aujourd’hui. Nous avons plusieurs navires camouflés grâce à une technologie furtive, juste à l’écart des côtes de l’Empire de Diamant. Une rapide frappe chirurgicale au cœur d’Otosan Uchi, la destruction totale du Palais de Diamant, suffirait à neutraliser l’Empereur et ainsi à nous mettre hors de danger. La guerre s’achèverait avant même qu’elle ne commence."

"Et qu’en est-il du Kyuden Hida ?" demanda la Secrétaire Geneviève. "Comment vos chasseurs pourront-ils passer ses défenses ?"

"Nos renseignements nous apprennent que le Clan du Crabe, la faction qui contrôle le Kyuden, est actuellement en brouille avec l’Empereur," dit Carter. "Toutefois, je ne suis pas homme à sous-estimer la solidarité des samurais s’ils sont opposés à des forces étrangères. Nos chasseurs seront assez rapides que pour faire leur travail en toute sécurité. Ils savent qu’il y a un grand risque de ne pas rentrer vivant, et ils acceptent cette possibilité."

"Vraiment," gloussa le Secrétaire Black, en avalant une gorgée d’eau, "et qui serait le commandant de ces si désintéressés défenseurs Amijdal ?"

"Le Commandant Athmose," répondit Maximilian. "Un expatrié Senpet. Il a mené l’invasion Senpet dans Otosan Uchi. Sans le Kyuden Hida, sa mission de vengeance aurait été un succès. Nous lui avons donné une autre chance, et il l’a acceptée. Sa famille a été massacrée dans la destruction de Medinaat-al-Salaam. Il n’a plus aucune raison de vivre à l’exception de s’assurer qu’une telle tragédie ne se produira plus jamais."

"Il y a un vieux dicton Yodotai qui dit," dit le Secrétaire Davis, "’Les hommes désespérés ne sont pas dignes de confiance’."

"Je sais," répondit le président. "Il nous faudra espérer que ce Commandant Athmose décidera de nous faire confiance, néanmoins."


"Goro," dit Heichi Tetsugi, en entrant dans la cellule.

Ce n’était pas une cellule, en vérité. Elle était bien décorée et avait tout le confort d’une maison, à l’exception d’un téléphone, de fenêtres, et de portes qui s’ouvrent lorsque vous le voulez. L’un dans l’autre, l’Ambassadeur du Clan de l’Abeille avait bien vécu pendant deux semaines, depuis que les hommes du Sanglier l’avaient kidnappé.

Hachi Goro se redressa rapidement, une expression impérieuse sur son visage rond. Il était plus petit de trente centimètres que Tetsugi, mais cela n’eut aucune influence sur son attitude. "Je suppose que vous avez finalement déterré votre honneur pour faire face au poids de vos crimes," dit Goro de sa voix haut perchée. "Je suppose que vous avez décidé de me libérer dans l’espoir que votre comportement vous vaudra les faveurs de l’Empereur ! Peut-être vous accordera-t-il un seppuku honorable ! Vous n’êtes qu’un idiot, Sanglier, je m’assurerai que votre exécution soit la plus méprisable possible ! Tous les traîtres devraient être persécutés à la hauteur de-"

"Silence, Abeille," dit l’homme. "Je ne suis pas d’humeur à écouter vos divagations. Et ne m’appelez pas Tetsugi. Ce nom n’existe plus."

L’Abeille cligna des yeux. "Etes-vous devenu fou ?"

"Je suis redevenu sain d’esprit, plutôt," dit l’homme. Il tira une épée de sa ceinture, un katana en or étincelant avec un dragon et un scorpion gravé sur le tsuba. Un grondement grave traversa la pièce lorsqu’il tira la lame.

"Qui êtes vous ?" gazouilla Goro. Il ne pouvait pas arracher ses yeux de la lame. Il vit la lumière et les ténèbres en elle, prises au piège d’un combat éternel. Ça et… quelque chose d’autre. Une chose bien plus profonde.

"Je suis Bayushi Dairyu, daimyo du Clan du Scorpion, mort depuis dix ans," dit Tetsugi, les yeux brillant d’une ancienne férocité. "Je ne laisserai pas Munashi et son petit chiot d’Empereur gagner un autre allié, même aussi mineur que le Clan de l’Abeille."

"V-v-vous êtes venu pour me tuer ?" demanda Goro, tremblant de peur.

"Non," dit Dairyu. "Je suis venu pour vous montrer la voie…"


"Je me suis trompé, mon frère."

Le Vieil Homme se tourna vers la simple chaise de bois sur laquelle il avait passé tant de temps. Le silence de la montagne s’installa, pesant, alors que le Vieil Homme regardait la créature brumeuse et à demi-formée qui lui rendait visite. Lentement, inexorablement, un processus se déclencha, un processus que le monde n’avait plus vu depuis des siècles.

Le Vieil Homme de la Montagne sourit.

"Tu n’as pas idée," dit le Vieil Homme, "du temps que j’ai attendu pour t’entendre dire ça. Peu importe le visage que tu portes, Togashi, ça n’en est pas moins satisfaisant."

"Je ne suis pas Togashi," répondit le visiteur. "Je suis Hoshi, seigneur du Dragon Caché." Il fit un pas en avant, mais trébucha, posant un genou à terre. Le Vieil Homme se leva se sa chaise et se déplaça rapidement à travers la pièce, attrapant le bras de l’étrange visiteur et l’aidant à se remettre sur pieds.

"Je me suis débarrassé de mon masque," dit le Vieil Homme, en regardant fixement dans les yeux du Seigneur Hoshi. "N’est-il pas temps de te débarrasser du tien ?"

"Je ne suis pas Togashi," répéta Hoshi. "Un mince filet de sang coulait des lèvres du Dragon. Un autre coulait de son œil. Il était à peine vivant.

"Nous sommes immortels, toi et moi, mon frère," rit le Vieil Homme. "Nous faisons ce que nous devons pour rester en vie. Notre enveloppe peut être différente, mais l’âme de Togashi a depuis longtemps prit emprise sur l’esprit mortel qui contrôlait ton corps, jadis. Je suis admiratif devant tes visions d’avenir. Je me suis toujours vaguement demandé pourquoi tu transformais les esprits de tes shugenja pour les orienter vers la science. Maintenant, tout est clair pour moi. Tu as planté les graines de ta propre renaissance. Les meilleurs de mes plans me semblent bien pâles en comparaison. Je suppose que c’est pour ça que tu as toujours secrètement été mon frère favori."

"Finalement, ce corps n’était pas assez fort," dit Hoshi, son souffle bruyant. "L’Oracle Noir était trop puissant. C’est tout ce que j’ai pu détruire… l’Usine… la détruire complètement pour qu’elle ne puisse être récupérée…" Hoshi s’affaissa dans les bras du Vieil Homme. Le Vieil Homme redressa le Dragon affaibli, divulguant une force surprenante pour son apparente fragilité.

Le Vieil Homme rit d’un air sombre. "Je te connais, Togashi," dit-il. "De tous ceux qui ont vécu sous le soleil, peut-être que je suis le seul à pouvoir prétendre cela. Tu ne fais jamais rien sans but. Pourquoi es-tu venu ici ? Certainement pas pour que je te regarde mourir à nouveau."

"Je me suis trompé," toussa Hoshi, un autre filet de sang coula de sa bouche. "Que ce soit à cause de cette faiblesse humaine dont j’ai hérité avec ce corps ou par la faute de ma bêtise de croire que je connaissais ce monde moderne, mais je me suis trompé. J’ai provoqué un grand tord à mon peuple. C’est moi qui les ai menés à ça. Je ne peux pas mourir et laisser ceci inachevé. Je dois survivre jusqu’au Jour des Tonnerres…"

Le Vieil Homme gloussa, il traversa lentement la grande Salle de la Montagne, portant facilement le poids du Seigneur Hoshi. "Et quand crois-tu t’être trompé ?" demanda-t-il. "Lorsque tu as implanté le Mirumoto avec un tetsukansen, peut-être ? Ou est-ce quand tu as fait appel à moi pour faire assassiner le sixième Yoritomo dans l’espoir de précipiter les plans du Briseur d’Orage ? Ou était-ce peut-être quand tu as envoyé les parents du Kitsuki à la mort ?"

"Ce n’était pas ma-" protesta faiblement Hoshi.

"Oh, s’il te plaît, Togashi," dit le Vieil Homme, en posant Hoshi sur la chaise. "Nous avons chacun notre don. La duplicité était le mien. La prophétie était le tien. Tu savais ce qui allait se produire, mais les parents étaient si peu importants dans ton grand plan. Tu as pris beaucoup de risques pour créer Ishinomori, et encore plus pour la détruire."

"J’ai pris assez de risques," toussa Hoshi.

"Et c’est ça qui a toujours été la différence entre nous, n’est-ce pas ?" dit le Vieil Homme. Il croisa les bras dans sa robe et fit un pas en arrière, regarde le Seigneur du Dragon Caché avec pitié. "Pour toi, mon frère, la fin justifie les moyens. Et moi ? J’ai reconnu il y a bien longtemps de cela qu’il n’y avait pas de justice." Il regarda vers le coin de la salle, où son compagnon sans visage les observait en silence.

Le Seigneur Hoshi redressa la tête, les muscles de son cou tremblant sous l’effort. Ses yeux brillaient d’un millier de couleurs alors qu’ils se fixaient sur le Vieil Homme, d’un air désespéré. "Je dois survivre jusqu’au Jour des Tonnerres," dit-il d’une voix rauque. "Je… Dois… Survivre…"

"Tu penses que j’ai un moyen de te sauver ?" demanda le vieil Homme, une pointe de moquerie dans sa voix.

"Je sais que tu as un moyen," dit Hoshi, une force soudaine dans la voix. "L’Ombre Rampante… Le pouvoir que Shosuro possède encore aujourd’hui…"

"Non, mon frère," dit le Vieil Homme, en caressant sa barbe. "Tu échanges une servitude pour une autre. L’Ombre Rampante a consumé Rokugan par deux fois, déjà. Il suffit d’un minuscule petit élément incontrôlé, et la chose entière renaîtrait une nouvelle fois. Je ne le permettrai pas. Tu n’es pas assez fort."

"Shosuro est assez forte, elle," grogna Hoshi.

"Bien sûr," répondit le Vieil Homme. "Les mortels sont plus forts que nous. Shinsei nous l’a enseigné."

"Vas-tu… me laisser… mourir ?" toussa Hoshi.

Le Vieil Homme regarda Hoshi pendant un long moment, puis hocha la tête. "Non, mon frère," dit-il. "Je ne te laisserai pas mourir."


"C’était plutôt bon," dit Munashi, en entrant dans la salle avec le bruissement de sa robe de soie fine.

L’Empereur releva les yeux de son bureau, où la lame nue d’Ambition brillait. "Oui ?" dit-il d’une voix revêche, la lèvre supérieure frémissant de haine. "Que voulez-vous maintenant, Grue ?"

"Seulement vous féliciter pour un discours couronné de succès," répondit Munashi. "Vous avez gardé l’Empire sur sa propre voie, et vous n’avez été obligé de mentir qu’une seule fois. Bien sûr, il ne reste plus de Sauterelle pour venir vous le dire alors ce n’est pas vraiment un gros—"

"Que voulez-vous, Grue ?" dit l’Empereur, plus fort et plus sévèrement, cette fois. Sa main se posa sur la garde de l’épée sur son bureau.

"Du calme, Kameru," dit Munashi, son unique œil se refermant à moitié. "Peut-être que vous êtes Empereur maintenant, mais souvenez-vous de qui est le maître."

"C’est uniquement parce que vous gardez Kamiko prisonnière," gronda l’Empereur. "J’ai été stupide de vous écouter. Je préférerais qu’elle meure plutôt qu’elle soit maintenue dans vos prisons. Au moins, elle aurait pu avoir un semblant d’honneur."

"Ne vous y trompez pas, Kameru," glousse Munashi. "Pensez-vous vraiment que la mort pourra la placer hors de mon emprise ? Maintenant, taisez-vous. Nous avons une apocalypse à préparer."

"Mais Munashi," gloussa l’Empereur avec hystérie, "ne croyez-vous pas que les nations du monde vont se rendre comme mon père le rêvait ?"

"Aucune maladie n’a jamais désiré être guérie," sourit Munashi d’un air guindé. "C’est une triste réalité de la vie. Maintenant, préparons-nous. J’ai besoin des codes d’accès et des localisations des missiles du Feu du Dragon."

L’Empereur acquiesça, un doigt courant le long de la lame de l’Epée de Sang. Il releva les yeux avec un air étrange. "Non," dit-il.

L’œil de Munashi s’écarquilla. "Je vous demande pardon ?" rétorqua Munashi. "Laissez-moi vous rappeler, pion, que j’ai plus de moyens de pression sur vous que simplement votre chère Kamiko. Si vous persistez à me défier-"

"Je ne vous défie pas," l’Empereur haussa les épaules. "Je sais qu’il ne me reste aucun moyen de m’échapper. Je ne connais pas les codes. Je ne sais même pas où les trouver."

Munashi hocha la tête. "Les Dragons ne vous les ont jamais révélés ?"

"Non," gloussa l’Empereur. "Hisojo ne m’en a jamais fait mention. Presque comme si… comme s’il ne m’avait pas fait confiance. Plutôt étrange, vous ne trouvez pas ?" Le rire de l’Empereur persista lentement, traînant, et mourut, remplacé par une respiration douloureuse.

Munashi grommela à voix basse. "Si père ne revient pas avec quelques Dragons, ceci pourrait rendre les choses plus compliquées."

"Je suis sincèrement désolé, Munashi-sama," dit l’Empereur d’une voix moqueuse. "La dernière chose que je souhaiterais au monde serait de voir les choses devenir plus difficiles pour vous."

"Oh, vous vous méprenez," dit Munashi d’un ton sec. "Rien ne change pour moi. C’est votre vie, Kameru, qui va devenir plus difficile."

A suivre...



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