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Rokugan 2000

Episode XXI

Hors du Temps

L’Empire de Diamant, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

dimanche 18 juillet 2010, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode XXI, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome.

Mille cinq cents ans auparavant…

L’homme sombre éclata de rire en dressant sa lame vers le ciel. L’affaire avait été conclue, le pacte scellé. Les quatre lames avaient été forgées et, à une exception près, avaient toutes rempli leur objectif. Passion avait englouti son porteur dans la mer. Jugement avait pris la vie du Crabe et de sa famille par la même occasion. Vengeance s’était abreuvée du sang des fiers Lions, détruisant les vies des innombrables soldats qui avaient été assez fous pour la suivre dans les montagnes. Seule Ambition avait échoué.

Une chose étrange que cela. Il avait toujours pensé qu’Ambition était certainement la plus puissante des quatre. Enfin, c’était sans importance. Vengeance avait pris plus qu’assez de vies. Le sacrifice serait suffisant. Le pouvoir était maintenant à sa portée ; tout ce qu’il avait à faire c’était appeler celui qui attendait de l’autre côté. Iuchiban baissa le regard vers les yeux de ses serviteurs, tous brillants du zèle apporté par la véritable illumination. Ils savaient que leur cause était juste, que leur victoire était proche. Le vrai pouvoir ne résidait pas parmi les serviteurs des pathétiques kamis et de tous leurs fragiles descendants humains, le pouvoir était pour ceux qui étaient assez forts pour s’en emparer, assez sages pour le découvrir, et assez courageux pour essayer de le faire. Iuchiban n’avait pas peur du prix à payer pour la magie noire, il était assez fort pour vaincre le Jigoku lui-même. Aucun homme, aucun esprit, aucun démon ne serait son maître.

D’un simple mot, des silhouettes se redressèrent dans le cimetière. Ces samurais morts depuis longtemps portant des masques de porcelaine, ils étaient maintenant ses marionnettes. De sombres créatures se cachaient dans les arbres et les ombres, engeances inférieures des puissants oni à venir. L’une d’elle rampa jusqu’aux pieds d’Iuchiban, une créature à l’apparence d’un enfant avec un visage doux et innocent. Iuchiban se méfiait plus de celle-ci que des autres. Celle-ci lui sourit, et il la regarda de travers.

Iuchiban ordonna à la chose de décamper. Elle courut vers les buissons avec la bonne humeur d’un enfant. Pathétique. Bien qu’elle puisse être cruelle, elle était faible. Iuchiban n’avait pas de temps à perdre avec les faibles. Il pouvait sentir la puissance de l’énergie noire à travers la terre, parcourant la cité entière. Bientôt… bientôt…

"Maître !" cria un moine, courant aux côtés d’Iuchiban et se prosternant devant lui. "Des intrus dans le cimetière !"

"Tu mens," dit Iuchiban, sa voix était glaciale. "Pas ici. Surtout pas maintenant. Dis-moi que vous vous êtes occupés d’eux de manière appropriée."

Le moine hocha la tête rapidement. "Non, sire, il s’est échappé," répondit le moine. "Il était tout seul. Rien qu’un Scorpion. Peut-être n’y a-t-il aucune raison de s’alarmer ?"

Iuchiban fit un geste au moine pour qu’il se relève, puis lui décocha un coup sauvage à la gorge, lui broyant la trachée. Le moine s’effondra, crachant son sang. "Rien qu’un Scorpion… idiot," siffla Iuchiban. Il se retourna vers ses serviteurs assemblés. "Nous devons nous préparer à combattre. La Garde Impériale sera ici dans quelques minutes. Nous avons seulement besoin d’une heure de plus. Rien qu’une de plus ! Retenez-les pendant ce temps, et la cité sera à nous !"

Tandis que la voix d’Iuchiban déclinait dans un écho, un nouveau son la remplaça. Le bruit de nombreuses bottes résonnait à travers la cité. Une armée de Lions était déjà en train d’encercler le repaire d’Iuchiban. Il ne restait plus beaucoup de temps.

Les serviteurs d’Iuchiban se dispersèrent pour stimuler leurs frères, pour prendre leurs armes et leur équipement, et pour prononcer les derniers sorts qui relèveraient les antiques morts de l’Empire. Iuchiban quant à lui s’écarta de la masse, faisant geste à quelques-uns de le suivre. Tandis que les autres combattraient, il se retirerait dans les sous-sols pour obtenir leur vraie victoire.

Il avait seulement besoin d’une heure…


Le soleil se leva à l’est, comme il l’avait toujours fait.

Mirumoto Rojo se tenait sur le rebord de la falaise d’une montagne. A cette altitude, le vent fouettait sauvagement sa peau nue, et emmêlait sa longue chevelure noire autour de son visage. Il ne prêtait aucune attention à la fureur des éléments, ils faisaient tous partie de lui. L’harmonie naturelle ne dérangeait pas le Dragon. Le vent et la pluie, le feu et la fumée, tout ne faisait qu’un, prévisible dans l’imprévisibilité apaisante, dans cette stabilité chaotique. Les forces de la nature accomplissaient simplement leur rôle. C’est l’humanité qui avait apporté la douleur dans le monde.

Rojo ferma fortement les yeux et serra les dents, du sang coula sur son menton tandis qu’il mordait vigoureusement dans sa lèvre. Il n’était pas lui-même. L’influence du tetsukansen le dirigeait lentement vers la violence. C’était le devoir du Dragon Caché de protéger l’humanité de ce qu’elle ne comprenait pas, et non pas d’étreindre le mystérieux et de mettre entièrement de côté son humanité. Il était difficile de réaliser où elle s’achevait et où l’influence de l’obscurité commençait.

Sa solitude l’aidait à peine. Depuis qu’il avait découvert exactement ce qui s’était passé, il s’était écarté des autres. Il ne pouvait pas se permettre de voir quiconque ou quoi que ce soit qui pourrait compromettre la mission du Dragon Caché. Chaque visage qu’il avait vu, le Briseur d’Orage l’avait vu également. Chaque mot qu’il avait entendu avait résonné dans les couloirs de Jigoku. Après quinze années à offrir tout ce qu’il avait à la cause, il était inutile à présent, il était un agent double. Il s’était débarrassé de son armure et de son arme, les offrant à un autre qui pourrait en faire un bon usage. Maintenant, il ne faisait rien de plus que brasser de l’air et consommer les vivres du Dragon Caché.

"Rojo-sama," dit une petite voix à sa gauche.

Il regarda par-dessus son épaule et vit une petite femme, portant une brillante robe rouge et verte. Elle tenait un bol de fruit dans une main, un petit pichet et une coupe dans l’autre. Ses longs cheveux tombaient librement sur ses épaules, balayés par les vents de montagne. Elle sourit timidement à Rojo. Rojo lui rendit le sourire. Depuis son exil volontaire, Kyoko était la seule à lui rendre visite ici, à part Hisojo qui se contentait d’étudier silencieusement le Dragon. Lorsqu’ils s’étaient rencontrés pour la première fois, elle était une employée secrète du Dragon Caché. Elle avait vécu sa vie entière dans l’obscurité, en temps que bibliothécaire à l’Académie des Beaux Arts d’Otosan Uchi.

Un jour, Rojo fit appel à elle, brisant son ancienne vie à jamais, et lui demanda de se joindre à lui pour sauver la vie du Tonnerre du Clan du Dragon.

Kyoko bondit sur l’opportunité et ne regarda jamais derrière elle. Bien que ce soit un Ise Zumi qui avait donné sa vie pour sauver Hatsu, le Tonnerre serait certainement mort sans les soins et la détermination de Kyoko.

"Je vous ai apporté de la nourriture, Rojo-sama," ajouta-t-elle, faisant un pas vers lui.

"Arigato," répondit Rojo, s’inclinant profondément après s’être tourné pour lui faire face. "Je vous ai déjà dit auparavant de ne plus m’appeler Rojo-sama. Je suis seulement Rojo. Je n’ai aucun rang. Je ne suis rien."

"Ce n’est pas ce que dit Hisojo-sama," répondit-elle, en lui tendant le bol et le pichet. "Il dit que vous pouvez reprendre votre service actif à n’importe quel moment."

Rojo rit à voix basse en posant le bol et en se versant une pleine tasse d’eau. "Mais j’en suis convaincu. Hisojo est un homme astucieux. S’il y a bien quelqu’un qui puisse changer mon handicap en atout, c’est bien lui. Il ne fait aucun doute qu’il a l’intention de m’envoyer sur des missions de distraction et sans intérêt, prévues pour embrouiller le Briseur d’Orage et l’empêcher de deviner quelles sont nos réelles intentions. Je ne participerai pas à ces missions."

"Pourquoi pas ?" demanda Kyoko. Elle s’appuya contre le rocher et regarda Rojo avec une expression contrariée. "Vous ne voulez pas combattre ?"

"Je n’ai jamais voulu combattre," dit Rojo sérieusement en hochant légèrement la tête. "Ce n’est pas la question. Si j’étais envoyé sur une autre mission, je ne serais pas envoyé seul. Je ne voudrais pas risquer les vies d’autres Dragons sans une bonne raison. Peut-être que d’autres au sein du Dragon Caché n’ont aucune considération sur l’usage que l’on fait de nos gens, mais pas moi."

Kyoko marqua un silence pendant un moment, regarda sur le côté, puis reposa les yeux sur lui. "Pensez-vous vraiment qu’Hisojo voudrait se servir de vous ?"

"Pourquoi ne le ferait-il pas ?" répondit Rojo. "Ne l’a-t-il pas fait ? Kyoko, vous savez ce qui m’est arrivé."

"Oui," répondit-elle. "Etes-vous sûr que le tetsukansen n’est pas en train de déteindre sur vos pensées ? Hisojo a travaillé sans relâche à trouver un remède depuis qu’il a appris cela."

Rojo médita sur cela pendant quelques instants, puis il but une grande rasade d’eau. "Non," dit-il. "Je ne suis sûr de rien. Il y a une autre raison pour laquelle je suis ici. Je ne me fais plus confiance."

Kyoko plissa le front, resserrant ses bras autour de sa poitrine pour se protéger du vent glacial. "Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire ?"

Rojo hocha tristement la tête. "J’ai joué mon rôle," dit-il. "Le Jour du Tonnerre viendra et se déroulera sans moi. Je n’ai aucun regret. Il y a peu de choses de ma vie que je voudrais changer." Rojo orienta son regard sur le côté, en contrebas, en direction de nuages tourbillonnants loin en dessous du pic où il se trouvait. Il posa la cruche et prit une prune dans le bol, et mordit un grand coup.

"J’aimerais pouvoir vous aider," dit-elle calmement.

"Je sais," répondit Rojo, en se tournant pour lui faire face. "Je ne vous connais que depuis peu de temps, Agasha Kyoko, mais vous êtes peut-être la femme la plus compatissante que j’ai jamais rencontré. Kitsuki Hatsu serait mort, à présent, si vous n’aviez pas été là, et peut-être que je le serais moi aussi. Je…" Sa voix se fait traînante, il regarda à nouveau les nuages.

"Oui ?" demanda Kyoko, en faisant un pas hésitant vers lui. "Vous alliez dire quelque chose…"

Rojo massa ses paupières d’une main et sourit tristement. "Je vous ai dit tout à l’heure que je n’ai aucun regret. Je pense maintenant que je mentais, Kyoko."

"Oh," répondit-elle, en baissant les yeux vers le sol.

"Savez-vous où nous sommes aujourd’hui ?" demanda Rojo, tenant la prune et désignant les nuages. "Connaissez-vous la légende de cette montagne ?"

"C’était jadis le terrain d’entraînement des Ise Zumi," répondit-elle.

"Connaissez-vous son nom ?" demanda Rojo, sans se retourner.

"Je ne pense pas qu’elle avait un nom," dit-elle.

"En effet," acquiesça Rojo. "En deux cent ans, on ne lui a jamais donné de nom. Les Dragons ont toujours interdit une telle chose. C’était simplement elle. Les noms restreignent les choses, les brident, les limitent. Et c’est cela qui fait de cette montagne un lieu de potentiel infini. Elle pourrait devenir n’importe quoi, n’importe quand, mais toujours rester ce qu’elle est. C’est pour ça que je suis venu ici, en espérant que peut-être la montagne pourrait me montrer la voie."

"Et l’a-t-elle fait ?" demanda Kyoko.

Rojo réfléchit à cela pendant un moment. "Je ne sais pas," dit-il. Il s’assit les jambes croisées sur le bord de la montagne, lissant son hakama d’une main tout en regardant les nuages tourbillonnants.

Kyoko s’assit à côté de lui et ne dit rien. Ils regardèrent simplement les nuages tous les deux pendant quelques temps.

"Le sentez-vous ?" demanda Rojo, la regardant du coin de l’œil.

"Sentir quoi ?" demanda-t-elle, en sursautant.

"Lors des temps anciens," répondit Rojo, "certains Ise Zumi ressentaient un appel lorsqu’ils se reposaient sur le rebord de cette montagne, un appel pour sauter dans la danse des éléments, pour s’unir aux nuages qui tournoient autour de la base de cette montagne."

Kyoko parut choquée. "Nous sommes à plus de trois cent mètres d’altitude ! Personne ne pourrait survivre à ça !"

"La plupart d’entre eux survécurent, Kyoko," dit Rojo, son regard croisant le sien. "Ils survécurent sans le moindre mal, bien qu’ils furent changés par l’expérience. Un saut depuis ce flanc de montagne plaça le légendaire Togashi Mitsu sur sa voie. Je sais que vous connaissez cette histoire."

"Vous avez dit la plupart," dit Kyoko. "Ils n’ont pas tous survécus, ou sinon, tout le monde sauterait de la montagne." Le coin de sa bouche se changea en grimace.

Rojo soupira profondément. "Non," dit-il en hochant la tête. "Tous n’ont pas survécus."

"C’est pour ça que vous êtes venu ici, n’est-ce pas ?" demanda Kyoko, les yeux écarquillés. "Vous voulez vous jeter de cette montagne."

Rojo acquiesça. "Cela semblait si simple, il y a deux semaines."

"Et qu’est-il arrivé ?" demanda Kyoko.

Rojo la regarda un bref instant. "Les choses sont devenues compliquées."

Kyoko se tourna pour le regarder. Son visage était ridé par l’inquiétude et les problèmes, en dépit de sa jeunesse. Son regard sombre, d’habitude confiant et solide, était maintenant embrumé par la crainte. La poitrine du jeune Dragon et ses bras étaient recouverts de cicatrices, souvenirs d’une vie de combat lors de la guerre secrète contre les ennemis du Dragon Caché. Rojo n’avait jamais eu de vraie vie, une identité normale comme celle que Kyoko avait eue. Il avait passé sa jeunesse à attendre l’appel aux armes, à rampant à travers des égouts et à se tapir dans des clochers, une épée à la main. Les deux dernières semaines étaient les premières vacances qu’il n’avait jamais eues, et l’expérience était plus étrange pour lui que n’importe qui d’autre. Son regard était celui d’un animal en cage.

Avant de venir ici, la volonté de fer de Rojo avait empêché l’implant tetsukansen d’affecter son comportement. Kyoko pouvait voir que sa volonté commençait à se rompre.

"Oui," dit Agasha Kyoko, fixant les nuages avec une étrange expression.

"Oui quoi ?" demanda Rojo.

"Je ressens l’appel," dit-elle. Elle se leva soudain, posa un dernier regard sur lui, et sauta de la montagne. Rojo jura et bondit jusqu’au bord, mais ne put que la regarder chuter.

Kyoko parut comme suspendue pendant un moment insupportable, puis fut engloutie par les nuages.

"Par les Sept Tonnerres !" gronda Rojo, tout en se remettant sur pieds d’un bond.

Il hésita pendant un court instant, puis il sauta dans le maelstrom à sa suite.


Tokei se tenait sur le bord du quai, regardant l’eau avec nervosité. "Je le sens pas," marmonna-t-il pour personne en particulier. "On ne devrait pas rester ici en grand nombre. On devrait se séparer et se planquer. Sinon, autant se mettre des grosses cibles dans le dos et aller à la recherche des camionnettes à glace de Dojicorp."

"Décompresse," dit Hiroru. Le ninja était appuyé contre un poteau non loin, totalement vêtu de son costume blanc brillant.

Tokei regarda autour de lui la poignée de membres de l’Armée de Toturi. Ils étaient pour la plupart vêtus de jeans usés, de vestes en cuir, et de t-shirts. Il regarda à nouveau le ninja blanc. "Je n’aime pas attirer l’attention sur nous," dit-il d’un ton sarcastique.

Hiroru regarda Tokei en fermant les yeux à demi. "Si j’ai besoin de disparaître, alors je disparaitrai."

"Avant ou après avoir foutu la trouille à un flic du port pour qu’il appelle ses collègues ?" répliqua Tokei d’un ton sec.

"Il n’y en a pas par ici," dit Hiroru avec un mouvement de la main. "Il n’y a que nous. Cette partie des docks a été abandonné il y a des semaines, tu te rappelles ? Ou tu es encore bourré ?"

Tokei serra le poing. Il en avait plus qu’assez de ce petit-

"Vous deux, arrêtez !" cria une voix rauque. Ginawa fit irruption entre les deux, l’air en colère. Il portait un pull-over noir et ses cheveux étaient noués en queue de cheval. Il avait une sorte de carnet de notes glissé sous le bras, et on dirait qu’il n’avait pas beaucoup dormi. "Bon, l’un de vous va-t-il me dire qui a commencé en premier, ou on laisse tomber ?" Le vieux rônin dévisagea Hiroru, puis Tokei.

"C’est lui qui a commencé," dit Tokei, avant de s’en aller.

"Le vieux con a raison," dit Hiroru, puis il s’en alla dans une autre direction.

Ginawa soupira et retourna observer la baie. Il mâchonna sa lèvre inférieure de frustration. "Mais où sont-ils bon sang ?" grommela-t-il.

"Peut-être que Tokei a raison," dit Akiyoshi, en s’avançant jusque Ginawa et en glissant un bras autour de la taille de celui-ci. "Ce serait peut-être mieux si on se dispersait. Munashi va se mettre à la recherche d’un groupe important."

"Si on se disperse, on est tous morts," répondit Ginawa. "Quelque chose de gros va arriver à la cité, et nous devons être prêts. L’Armée de Toturi ne vaut rien si elle est éparpillée."

"Quelque chose de gros ?" elle le regarda, confus, puis elle remarqua le carnet de notes. "Oh," murmura-t-elle. "Le livre de Saigo."

Ginawa acquiesça d’un air las. "Je souhaiterais à moitié que le garçon ne me l’ait pas donné, mais je suis heureux qu’il m’ait fait assez confiance pour me le faire lire," dit Ginawa. "La moitié de ce truc n’a aucun sens, mais la moitié que je comprends me fout les jetons." Il regarda à nouveau vers la baie, puis il hocha à nouveau la tête, irrité. "Il faut que je parle à Dairya."

Elle acquiesça. "Je l’avais pressenti," dit-elle avec un petit sourire. "Il est juste là-bas." Elle désigna l’extrémité des quais. Une chaise roulante se trouvait sur le rebord, son occupant regardant vers l’eau.

"Merci," dit Ginawa. Le vieux rônin se pencha et lui déposa un baiser sur la joue, puis il marcha le long du quai.

Dairya lança un regard à Ginawa alors que celui-ci s’approchait, et il fit un large sourire. Il portait toujours un plâtre épais et d’autres attaches, mais ses bras étaient nus à présent. Il avait retiré son cache-œil habituel, révélant un œil blanc laiteux.

"Salut patron," sourit Dairya. "Comment ça se passe ?"

"Par Jigoku, que fais-tu ici ?" demanda Ginawa. "Tu n’es pas sensé te déplacer."

"Bah, de quoi pourrais-je bien avoir peur, maintenant ?" Dairya haussa les épaules. "Ça fait un bout de temps que je n’ai pas vu de lever de soleil. Je me suis dit que je pourrais ne plus jamais avoir d’autre occasion. Quoi de neuf ?"

"Bah, rien," dit Ginawa, en observant l’eau à nouveau. "Aucun signe des Crabes. Je ne pense pas que Yasu va se montrer."

"Ne perds pas espoir," dit Dairya. "Y’a une chose à savoir au sujet des Crabes. Ils sont toujours en retard, mais ils arrivent toujours. Si Yasu a dit qu’il viendrait, alors il viendra. Tu peux me faire confiance. J’ai l’habitude, j’étais un Crabe. Enfin, je l’ai été un peu."

Ginawa réfléchit à ça pendant un moment. "S’il ne vient pas-"

"Alors nous mourrons," dit Dairya. "Mais il va arriver. Yasu et Hayato font partie de ces gens sur qui on peut compter. Ils viendront."

"Oui, mais s’ils ne viennent pas," insista Ginawa. "Et au sujet des Scorpions ? On peut se tourner vers eux ?"

"Les Scorpions ?" demanda Dairya. "Tu veux parler de Bayushi Oroki ?"

"Oui," dit Ginawa. "Tu ne penses pas qu’il pourrait-"

Dairya éclata de rire. "Oroki est un brave gars, mais l’altruisme est un mot qui ne fait pas partie de son vocabulaire. Ne lui demande jamais rien. Exige. Insiste. Mais ne demande pas. Je lui ai demandé quelque chose, un jour, et je paie toujours pour ça, aujourd’hui. Mais pour répondre à ta question, non. Je ne pense pas qu’Oroki nous aiderait. Il a des problèmes bien plus graves, pour le moment."

Ginawa s’assombrit.

"Le Crabe va bientôt arriver," gloussa Dairya. "Il s’est probablement arrêté quelque part pour tuer un oni."

"Ne ris pas, tu as peut-être raison," dit Ginawa. Il jeta le carnet de notes abîmé sur les genoux de Dairya. "Le Phénix m’a donné ça avant qu’on ne le laisse au Palais. Ce sont toutes ses prophéties."

Dairya baissa les yeux sur le livre. La couverture portait simplement quelques mots, "CONNAITRE LE LENDEMAIN". Il le feuilleta. Les pages étaient remplies d’une marge à l’autre d’une écriture presque illisible. Il y avait d’obscurs dessins dans les marges, et parfois dans le texte lui-même. "Saigo," gloussa Dairya. "Ce bon vieux Saigo. Un autre vieil ami d’Oroki. Est-ce qu’il a écrit ce truc-là avant ou après avoir renoncé à la drogue ?"

"Lis-le," dit Ginawa. "Dis-moi ce que tu en penses. Les Fortunes seules savent que j’ai besoin de conseils."

"Il y a quoi dedans ?" demanda Dairya. "La fin du monde ?"

Ginawa soupira. "Tu penses être marrant, mais c’est exactement ça qu’il y a dedans."

Le regard de Dairya croisa celui de Ginawa. "Qu’est-ce qui te fait croire que je me marre, là ? C’est exactement pour cette raison que les kolat se battent depuis des siècles. On parle des Oracles Noirs dedans, pas vrai ?"

Ginawa haussa les épaules. "Il y a quelques références. ’Les éléments pervertis se lèveront de Jigoku. Quatre chuteront. Un s’élèvera. L’Œil qui regardait auparavant sera consumé au cœur de la montagne de feu. Le Dernier Oracle utilisera tout le fluide vital de la terre.’"

Dairya sembla soucieux. "C’est ce qu’il dit ?" dit-il.

"C’est exactement ça qui est écrit," répondit Ginawa. "J’ai une mémoire photographique."

Dairya acquiesça. "J’aimerais vraiment lire ça," dit-il.

"Bien sûr," acquiesça Ginawa. "Même après ce que j’ai appris sur toi, tu es le seul en qui j’ai suffisamment confiance."

Dairya acquiesça, ses yeux exprimant sa gratitude pour la confiance que Ginawa lui accordait. Il glissa le carnet de notes sur un des côtés de sa chaise roulante, et il regarda derrière lui au moment où un jeune homme hors d’haleine arrivait en courant à leur rencontre.

"Monsieur !" cria-t-il à Ginawa, s’effondrant sur le sol et se remettant à genoux. Ginawa se pencha pour aider le garçon à se remettre debout.

"Qu’est-ce qu’il y a ?" demanda Ginawa. "Qu’est-ce qui ne va pas, Tohaku ?"

"Des véhicules Dojicorp," répondit le garçon. "Les Grues fouillent le Petit Jigoku, et ils viennent par ici. Ils seront là dans quelques minutes."

"Merde," dit Ginawa, en regardant dans la direction d’où était venu le garçon. "Rassemble les autres," dit-il. "Dis-leur de se préparer à combattre."

Le garçon acquiesça et puis s’en alla précipitamment. Une vibration faible secoua soudain le quai.

"Oh, que se passe-t-il maintenant, par Jigoku ?" jura Ginawa. "Ne me dites pas que ce foutu quai s’effondre." Il se retourna et attrapa rapidement les poignées de la chaise roulante de Dairya, le tirant en arrière avant qu’il ne roule jusqu’à la mer.

"Tu vois ?" dit Dairya, levant les yeux vers Ginawa tout en riant. "Je te l’avais dit."

"Quoi ?" cria Ginawa. Un grondement sourd ébranla les quais. "Qu’est-ce qui se passe ?"

Une ombre noire apparut dans la baie, s’approchant d’eux. La surface de l’eau se souleva tel une montagne, puis s’écarta soudain pour révéler un énorme sous-marin gris portant le mon du Crabe. L’écoutille supérieure s’ouvrit avec un claquement et une escouade de Quêteurs en armure en sortirent pour se rendre sur le pont principal, préparant des cordes d’abordage. Hiruma Hayato était parmi eux, reconnaissable à sa claudication. Il s’inclina en direction des quais.

Dairya s’inclina à son tour. "Je te l’avais dit, Ginawa," dit-il. "Ils sont toujours en retard, mais ils finissent toujours par se montrer."


Il n’y avait aucune lumière. Le monastère semblait se fondre avec la nuit, menaçant et silencieux. Le seul détail visible était une grande sculpture d’un aigle au-dessus des portes, piquant vers les visiteurs indésirables. Shiba Mojo lui lança un regard méfiant, la respiration lourde suite à la montée des marches en pierre grossièrement taillées. Moto Teika s’avançait derrière lui, lui aussi épuisé à cause du pouvoir du Vide qui coulait dans ses veines.

Les portes de la Griffe de l’Aigle étaient fermées.

"Bon, que fait-on maintenant ?" demanda Mojo. "On frappe ?"

"Non," dit Teika, la respiration saccadée. "On attend."

"On attend ?" demanda Mojo. "Après avoir fait tout ce chemin ? Après avoir grimpée cette foutue montagne ? Et s’ils ne répondaient jamais ?"

"Ceci est une réponse, en soi, n’est-ce pas ?" répondit Teika.

"Très bien, j’en ai marre de tout ça," se fâcha Mojo. "Je ne vais pas attendre toute la nuit pour obtenir la réponse d’une question que vous n’avez pas voulu me confier." Il s’avança et leva la main pour frapper, puis s’arrêta.

Un petit homme au crâne rasé apparut de nulle part, brandissant un bo à quelques centimètres de la gorge de Mojo. Le regard du moine était indifférent, son visage était lugubre. L’image d’un aigle prenant son envol était marquée au fer rouge sur sa poitrine nue.

"J’suis pas d’humeur," dit platement Mojo, croisant le regard du moine. "Si vous me frappez avec ce bâton, je vais devoir vous descendre." Sa main s’avança vers le pistolet du Vide à sa ceinture.

Le moine haussa les épaules. Mojo sentit deux autres bâtons lui peser sur le dos. Il arrêta sa main. L’un d’eux lui prit son pistolet.

"Nous ne sommes pas venus ici pour la violence," dit Teika. Mojo tourna sa tête pour voir deux moines derrière lui, trois autres moines porteurs de bâtons étaient près de l’Oracle. "Je suis Moto Teika, Oracle du Vide. Voici Shiba Mojo. Nous sommes venus à la recherche de la sagesse de Washi Takao."

Les moines ne bougèrent pas. Ils ne semblaient pas impressionnés. Ils attendaient quelque chose.

"Nous savons que vous êtes les protecteurs de ce qui se tapit dans les ténèbres," dit Teika.

Les moines ne bougèrent pas.

"Nous savons que vous êtes également des ennemis des ténèbres qui cherchent à détruire Rokugan," ajouta Teika.

Les moines ne bougèrent pas.

Teika soupira. "Très bien," dit-il. "Bon. Nous savons que Washi Takao est un Maître Kolat, et nous n’arriverons jamais à vaincre les Oracles Noirs sans son aide."

Les moines s’écartèrent et ouvrirent les portes du monastère.

Mojo regarda vers Teika, les yeux écarquillés. "Qu’est-ce que vous avez dit ?" demanda-t-il rapidement. "Les Kolat ? Ces types qui essayaient de détruire l’Empire il y a quelques siècles ? De quel endroit nous faites-nous mettre les pieds, Teika ?"

"Suivez-moi," dit Teika, en s’avançant à l’intérieur de la Griffe de l’Aigle. "Vous comprendrez bientôt."

Mojo s’immobilisa un instant. Les moines le poussèrent doucement avec leur bâton. "J’aimerais bien comprendre, oui," grommela-t-il dans sa barbe, en entrant dans le monastère.


Le bourdonnement des moteurs était assourdissant, mais rythmique. Malgré le volume, c’était suffisant pour vous faire dormir, une fois que l’on s’y était habitué. Athmose se n’était jamais permis de s’habituer à ce bruit, même après des décennies passées à combattre les ennemis du Senpet. Le sommeil était une récompense qu’il se réservait après une bataille de longue haleine, après avoir vaincu un ennemi. C’était la seule récompense dont pouvait vraiment rêver un guerrier.

Athmose n’avait plus dormi correctement depuis un mois, depuis que la Cité des Histoires avait été réduite à l’état de cendres radioactives.

Le paysage défilait sous les ailes du Thoth. Les dunes du désert furent remplacées par les abondantes plaines verdoyantes et les steppes rocailleuses de la Licorne. Il était entré dans l’Empire de Diamant, la terre de ses ennemis. Il s’en fichait. Le Thoth avait été conçu pour passer à travers les systèmes de détection et les réseaux de radars. Le vaisseau faisait très peu de bruit externe. La coque avait été enchantée par un sort lancé par le Jinn immortel du Nuage Flottant, lui permettant d’apparaître comme un simple morceau du ciel à un observateur ordinaire. Personne ne se rendrait compte de sa présence avant qu’il n’atteigne Otosan Uchi.

Mais le Commandant Athmose n’allait pas à Otosan Uchi, pas encore.

Il se tourna vers le pilote et aboya un ordre bref dans son Senpet natif. Le pilote acquiesça et obéit promptement. Le vaisseau massif vira de bord, altérant sa course, et prit la direction du sud. Cela ne faisait pas partie de leurs ordres. Cela n’avait pas été mentionné au briefing. Le pilote n’hésita pourtant pas. L’équipage du Thoth était composé uniquement de Senpet, d’expatriés qui avaient suivi Athmose en Amijdal après l’Invasion Senpet. Ils n’avaient aucune loyauté envers les Amijdals, à part ceux qui obéissaient à leur Commandant. A présent, il leur ordonnait de se diriger vers le sud, et donc, ils le faisaient.

Les steppes cédèrent rapidement la place à une forêt luxuriante. Athmose n’avait jamais vu une telle forêt. Elle était plus grande que toutes celles de son pays natal, où l’eau était rare. Seul le ruban de jungle de part et d’autre de la grande rivière était comparable à la forêt de Shinomen. Le mystérieux foyer antique des naga passa également sous eux. Le ciel s’obscurcit à l’est en dépit du soleil levant, obscurcit par la pollution de la Cité des Mensonges. A l’extrémité de la forêt se trouvait une autre cité, plus petite que Ryoko Owari. Le Thoth vira de bord et fit demi-tour. Le vaisseau de guerre massif se posa dans un champ proche de la petite cité, le point de rendez-vous qui avait été convenu un peu plus tôt.

Athmose attacha un holster à sa ceinture et endossa une veste de protection. Alors qu’il posait la main sur un casque de l’armoire à l’arrière du cockpit, le pilote se tourna vers lui, une expression curieuse sur ses traits.

"Commandant ?" dit-il. "Etes-vous sûr que c’est sans danger ?"

"Croyez-vous que je vous aurais guidé jusqu’ici si ça ne l’était pas ?" dit simplement le Commandant.

"Non, monsieur," répondit le pilote avec confiance. "Mais je ne me sens pas à l’aise. On ne peut pas faire confiance aux Rokugani."

"On ne peut pas faire confiance à l’Empereur," corrigea Athmose. Le pilote n’avait pas fait partie de l’équipage d’Athmose lors de l’Invasion. "T’ai-je parlé de ma fuite hors d’Otosan Uchi, lorsque le Kyuden est apparut au-dessus du Palais de Diamant ?"

"Non, monsieur," répondit le pilote. "J’étais dans le vaisseau du Capitaine Aktan."

Athmose acquiesça. "Lorsque nous nous sommes échappés, une chose étrange s’est produite. Rien ne s’est dressé sur notre route, pas de troupes Shinjo, pas d’aéroglisseur Crabe ou d’hélicoptères Scorpion. La seule chose que nous avons rencontré, c’était un vieil homme seul."

"Un vieil homme, monsieur ?" le pilote sembla confus.

"C’est exact," dit Athmose. "Il n’était rien, ce que les Rokugani appellent un rônin, seul et non-armé. Mais même ainsi, il se dressa sur notre route, et nous demanda d’interrompre notre mission."

Le pilote plissa le front. "Nous n’avons pas commencé cette guerre," dit-il. "C’est l’Empereur-"

"Voila exactement où je voulais en venir," répondit Athmose. "Le rônin prétendit que ce n’était pas sa guerre non plus. Que d’innombrables innocents avaient déjà été tués. Pour quelle raison faudrait-il en tuer d’autres ? La sincérité de ces mots m’atteint. Je réalisais alors les dégâts que j’avais causés lors de notre invasion sauvage. Combien d’orphelins avais-je engendrés ? Combien de veuves ? C’est pour ça que je ne suis pas retourné auprès de la Pharaon, et que j’ai supplié Aktan et les autres de faire de même. Je ne voulais plus d’une vengeance aveugle, plus d’une vengeance contre des innocents. Lorsque le nouvel Empereur se leva, je me suis dit qu’il fallait attendre et voir s’il allait suivre les traces de son père. Et comme il l’a fait, notre but est à présent très clair. Nous devons obtenir notre vengeance, oui, mais cette vengeance ne frappera que celui qui la mérite. Notre mission est de détruire l’Empereur de Rokugan, pas l’Empire. Ceux que nous aimions et qui ont été assassinés trouveront la paix éternelle en sachant que ce que nous aurons fait est juste. Souviens-toi de ça."

"Monsieur," fit le pilote. Il s’interrompit un instant, comme s’il réfléchissait à comment formuler sa question sans paraître déloyal.

"Tu aimerais savoir ce que nous faisons ici, si loin d’Otosan Uchi ?" répondit Athmose.

Le pilote acquiesça.

"Bien," répondit Athmose. "Tu as raison de t’en inquiéter. Seule la surprise nous permettra de triompher à Otosan Uchi et je réalise que s’arrêter ici, c’est mettre en danger notre avantage. J’espère que ce risque en vaudra la peine. Rassemble l’équipage et dis-leur de se rassembler sur le pont arrière."

Le pilote obéit immédiatement. Athmose termina de se préparer et sortit du cockpit. Lorsque le Commandant arriva au pont arrière, son équipage l’attendait. Même le pilote était là, un pas derrière eux. Ils affichaient seulement de la loyauté et une grande dévotion, mais Athmose savait qu’ils avaient également quelques doutes. Les soldats Senpet étaient entraînés à présenter un front solide à l’adversité, quoi qu’ils puissent ressentir. Athmose pouvait sentir leur confusion, mais il ne la tolèrerait pas. Ils l’accompagneraient tous à ce rendez-vous. Ils connaîtraient tous le résultat de cette discussion. Il n’y aurait pas de secrets.

Athmose actionna un levier et les portes du pont arrière s’ouvrirent avec un sifflement. Une rampe mécanique s’étendit jusque l’asphalte noir du champ d’atterrissage. Athmose aboya un ordre bref et les hommes lui emboitèrent le pas en deux colonnes. Deux douzaines de soldats Senpet marchèrent en direction des terres de Rokugan.

Deux hommes attendaient à la base de la rampe.

"Bienvenue à Rokugan," dit le plus grand des deux hommes, un bushi robuste portant une combinaison rouge sang et un masque blanc. "J’aurais espéré que cela se passe en d’autres circonstances, Commandant, mais je suis satisfait de voir que vous avez reçu mon invitation. Permettez-moi de vous présenter Hachi Goro, un représentant du Clan de l’Abeille. Nous nous trouvons sur leur territoire, avec l’accord de sa daimyo. Elle a requis sa présence à cet entretien en échange de sa patience." Le petit homme à côté de Dairyu leva les yeux vers Athmose, sa haine était évidente. Athmose l’ignora.

"Je n’ai pas le temps, Bayushi Dairyu," dit Athmose, son Rokugani était aussi fluide que celui du Scorpion. "Vous avez dix minutes pour me parler."

"Je n’en aurai besoin que de deux," répondit le Scorpion en s’inclinant légèrement.

"Parlez," répondit le Senpet.

Le Scorpion inclina la tête. "Comme vous le savez, notre histoire a été dévorée par l’Outremonde il y a un siècle," dit Dairyu. "C’était une perte douloureuse, mais notre puissant sens des traditions et l’aide des nations similaires à la nôtre nous ont permis de ressembler les morceaux et de retrouver quelques souvenirs que nous avions perdus. Toutefois, il y a beaucoup de choses que nous autres Rokugani ne savons pas au sujet de nous-mêmes. Il y a dix ans, je suis tombé par hasard sur un de ces souvenirs, un souvenir qu’il aurait mieux valu ne jamais retrouver."

"Manifestement, ce secret perdu n’était pas le sens Rokugani du mélodrame," dit Athmose sans la moindre trace d’humour.

Dairyu gloussa. "J’ai découvert un oni, un démon de Jigoku, ce type de créature pour lequel le Clan du Dragon s’était sacrifié afin de les faire disparaître et terminer la Guerre des Ombres. Les sceaux entre le royaume mortel et Jigoku se défont. Les démons de nos enfers se préparent à nous envahir."

"Quel dommage," dit Athmose. "Nous avons asservi nos démons. Notre enfer ne nous préoccupe plus, à présent."

Dairyu hocha légèrement la tête. "Peut-être, mais les habitants de Jigoku ne sont pas comme les djinns. Ils ne nous laisseront pas humblement les asservir, pas sans un prix. Ce que je veux dire, c’est que l’Empereur n’agit pas de son plein gré. Il y a un homme qui le contrôle, un homme sinistre qui utilise le pouvoir de Jigoku. Son rang le place aux commandes de deux des clans les plus puissants de Rokugan, la Grue et le Phénix, et maintenant, je le suspecte de contrôler l’Empereur également. Terrassez l’Empereur si vous le devez, peut-être que sa mort est le seul remède restant pour son asservissement, mais vous devez savoir que vous n’aurez pas gagné votre guerre. La bête responsable pour la destruction de Medinaat-al-Salaam est toujours là, et son nom est Asahina Munashi."

"Si vous connaissez cet homme, exposez-le," railla Athmose. "Si les Clans Majeurs savaient qu’un dément contrôle le trône, ils ne le tolèreraient pas plus que mon propre peuple."

"Ce n’est pas aussi simple," dit Dairyu. "Il y a dix ans, je suis mort pour le monde. J’ai pris l’apparence d’un magistrat pendant un certain temps, mais je crains que ce déguisement ne suffise plus. J’ai vécu si longtemps en portant un manteau de mensonges, que je crains que l’Empire ne me fasse plus confiance. Munashi a certainement réalisé que Heichi Tetsugi était seulement une ombre. Je peux trouver des alliés ici et là, comme c’est le cas du clan de l’Abeille, mais ce sera lent. Nous n’avons pas le temps. Je vous en supplie, retardez votre assaut contre le Palais jusqu’à ce que je me sois occupé de Munashi."

"Serez-vous capable de vous occuper de lui ?" demanda franchement Athmose. "Etes-vous certain de pouvoir tuer ce Grue et mettre un terme à tout ceci ?"

Dairyu resta silencieux un moment. "Pour être honnête, non," dit-il. "Munashi est extrêmement puissant. Toutefois, il y a une chance."

"Spéculez sur vos chances de réussite, je spéculerai sur les miennes," dit Athmose. "Cette conversation est terminée. Si vous avez des amis dans le Palais de Diamant, dites-leur de le quitter."

Le Senpet se retourna et gravit la rampe. Ses soldats le suivirent. Dairyu et Goro reculèrent tandis que les moteurs du Thoth reprenaient vie en rugissant. L’énorme vaisseau décolla avec une grâce et une vitesse incroyable, et disparut rapidement. Le long kimono de velours rouge et de soie noire de Dairyu claquait à la suite de ce départ, mais son masque était impassible.

Les sentiments de Goro étaient plus évidents. Il se renfrogna et se mit à marcher tout en regardant vers Dairyu, comme s’il était sur le point de demander quelque chose, mais n’osait pas le faire par crainte.

"Vous pensez que j’aurais dû le tuer," dit le Scorpion, se retournant vers l’Abeille.

"Par les Sept Tonnerres, oui !" cria l’Abeille. "Il veut tuer l’Empereur !"

"C’est peut-être mieux si l’Empereur meurt," dit Dairyu. "Nous ne pouvons plus sauver que l’Empire, maintenant. Le Commandant Athmose n’est pas une menace pour l’Empire. S’il l’était, je vous aurais donné la permission de libérer votre venin." Des dizaines de petits bushi Abeilles se mirent à apparaître dans les hautes herbes entourant le champ d’atterrissage, tous lourdement armés et parfaitement camouflés.

"Que fait-on maintenant ?" demanda Goro, en observant le ciel, malgré le fait que le Thoth n’était à présent plus visible.

"Nous retournons à Otosan Uchi," dit Dairyu. "Aussi vite que nous en sommes partis. Soshi Isawa nous attend au Palais de votre Daimyo."

L’Abeille soupira. Le souvenir de leur dangereux voyage vers les terres de l’Abeille n’était pas particulièrement agréable. "Etes-vous sûr, Dairyu-sama ?" demanda-t-il. "En sachant ce qui est sûr le point de se produire là-bas, voulez-vous vraiment vous rendre au cœur de tout cela ?"

Bayushi Dairyu sourit derrière son masque. "Préfèreriez-vous être ailleurs ?"


"Hi hi hi." Le rire d’un enfant résonna dans l’immeuble sombre. Un craquement sourd et le cri strident d’un animal tourmenté retentit ensuite.

"Hi hi," entendit-on à nouveau, mais en plus grinçant.

"Pekkle," dit Munashi d’un ton calme à travers la fenêtre. "Arrête de jouer avec les rats. J’essaie de réfléchir."

Le visage pâle du petit oni brilla dans l’obscurité. Il fronça les sourcils, déçu par la réprimande de son maître. La petite créature s’assit sur le sol poussiéreux, croisant les bras et soufflant.

"Ah, non, ne boude pas," ordonna Munashi. "Et ne t’assieds pas par terre. Tu vas salir ton beau kimono. Pourquoi ne sortirais-tu pas pour trouver des enfants du quartier et jouer avec eux ?"

L’oni releva la tête, de la joie brilla dans ses yeux. Il sortit en courant dans les ténèbres. Munashi savait que le Pekkle allait provoquer quelques troubles, mais c’était sans importance. Personne ne remarquerait quelques cadavres de plus, pas avec ce qui allait se produire. Un gazouillis électronique retentit dans la manche de sa robe. Le vieux shugenja sortit un petit téléphone cellulaire et le posa prudemment contre son oreille.

"Au rapport, Suro," dit-il.

"Le restaurant est vide," dit-il. "Totalement vidé. On fouille le quartier, maintenant, et on questionne le voisinage. Où que l’Armée de Toturi ait pu se rendre, ils n’ont pas pu aller bien loin. Les Lions du Soleil d’Or semblaient s’être préparé à notre arrivée et ont fortifiés les entrées, mais ils ont été repoussés. Il n’y a pas encore eu de conflit ouvert pour l’instant."

"Bouleversant," répondit Munashi. "Et qu’en est-il du Kyuden ? Mizu a-t-il quelque chose à signaler ?"

"Nos éclaireurs ont vu quelques feux dans la direction du Kyuden il y a quelques temps, mais Mizu n’a plus rien signalé depuis des heures," répondit Suro.

"Mizu est mort," dit Munashi, un mince sourire creusant ses traits. "Fichus Crabes. Le Kyuden est bien trop puissant pour se permettre qu’il soit libre de se déplacer, tout spécialement maintenant. Ce sont de très, très, très mauvaises nouvelles, Suro. Je ne suis pas satisfait."

"Je sais que vous n’accepteriez aucune excuse, alors je ne vous en présente aucune, monsieur," répondit Suro. "Bien que tout ceci ne soit pas ma faute."

"Peu importe," marmonna Munashi, en colère. "Et les Dragons ? Je suppose qu’ils nous ont aussi échappé ?"

"Leur dernier refuge important dans la cité a été détruit," répondit Suro. "Notre équipe de nettoyage a confirmé quarante-trois tués chez les Dragons. Vingt bushi, trois shugenja, et dix de ces hommes tatoués, et divers complices. Nos propres pertes sont légères. Il n’y a qu’un petit groupe de Dragons qui a réussi à s’échapper."

"Et le Tonnerre Dragon ?" demanda rapidement Munashi.

"Non-confirmé," répondit Suro.

Munashi se mit à sourire doucement. "Et au sujet des Phénix ?"

"Sumi est convoyée vers Dojicorp au moment où nous parlons," répondit Suro. "Pour en revenir au sujet précédent, monsieur, nous avons découvert que l’équipe de nettoyage Dragon a identifiée la Tonnerre Licorne parmi les morts confirmés."

Munashi resta silencieux un long moment. "Est-ce certain ? Vous avez le corps ?"

"Des morceaux," dit Suro après une brève pause. "Assez pour savoir qu’Otaku Sachiko est morte."

"Suro, tout est pardonné !" s’exclama Munashi avec un rare sourire. "Tu as illuminé ma journée." Il referma le petit téléphone et le glissa dans sa manche. Il sentit comme un grand poids quitter ses épaules, une douce chaleur lui parcourut la poitrine. Le Grue se releva et se rendit à la fenêtre, et tendit les bras vers le soleil levant, riant comme il n’avait plus ri depuis des années.

Tout était fini.

"Sept Tonnerres," cria-t-il vers la rue. "Non, six ! Six ne suffiront pas !" Il se mit à chanter et à danser dans l’immeuble abandonné, tapant des mains. Il se sentait comme un petit enfant, heureux et libre. Il ne s’arrêta que lorsqu’il remarqua les expressions stupéfaites des deux gardes du corps Daidoji qui se tenaient à la porte. "Quoi ?" dit-il. "Je n’ai plus le droit d’être heureux ?"

"Bien sûr, monsieur," dit l’un.

"Oui, monsieur," ajouta l’autre.

"Très bien," dit-il, se reprenant et arrangeant sa robe. Il regarda les alentours de l’immeuble. Il n’y avait plus besoin de poursuivre ce plan. Avec un Tonnerre mort et un autre en bonne voie pour mourir aussi, le Jour des Tonnerres venait de se jouer. Il n’y avait plus besoin de détruire la cité, maintenant.

Mais il le ferait peut-être quand même. Par Jigoku, Asahina Munashi avait bien mérité de s’offrir un petit carnage.


Kaz entra paisiblement dans le bureau, en sifflant, tirant son chariot derrière lui. Ses roulettes cliquetaient en avançant sur le sol, soulignant sa chanson d’un rythme étrange. Fumi, la seule surveillante à cette heure de la nuit de la morgue de la Tour Shinjo, releva les yeux de son roman et enleva ses lunettes en souriant. Elle en pinçait pour Kaz et elle semblait chaque fois attendre les visites de celui-ci. Bien sûr, il ne venait en ces lieux que lorsque l’un des prisonniers mourait, et c’était plutôt sordide, finalement, d’espérer voir mourir quelqu’un en prison pour avoir la chance de pouvoir flirter avec un joli conducteur de camion. Fumi ne pensait pas à ça. Elle s’était habituée à la vie morne et déprimante qui était la sienne depuis quelques temps déjà. Elle se leva et s’avança pour lui dire bonjour.

"Hé, salut Fumi," dit Kaz avec un sourire. "Y’en a un autre, hein ?"

"Ouais," dit-elle. "Un prisonnier de l’invasion Senpet. Il s’est suicidé dans sa cellule. Pas d’amis, pas de famille dans l’Empire, personne qui veut payer pour qu’on le réexpédie chez lui. On l’inhumera anonymement dans un cimetière de la cité."

"Ben, ça craint," dit Kaz songeur. "Je n’aimerais pas mourir là où personne ne se soucie de qui je suis."

"Oui, mais ça ne risque pas de t’arriver, Kaz," dit-il avec un sourire. "Tu n’es pas un terroriste Senpet."

Kaz tenta de prendre un air mystérieux. "Tu ne me connais pas," dit-il, puis il éclata de rire. "Ok, j’arrête. Il est où, ce type ?"

"Par là," elle dit un geste et elle se dirigea vers le vestibule. Kaz la suivit, regardant ses hanches et essayant de rester concentré sur son travail. "Je ne m’en ferais pas trop pour ce type, si j’étais toi, Kaz," dit-elle, en souriant et en le regardant par-dessus son épaule. "C’était un vrai bâtard. C’est l’un des gars qui a envoyés toutes ces goules dans la Tour Shinjo pendant l’invasion."

Kaz fronça les sourcils. "C’est un tsukai ?" demanda-t-il. "Tu es sûr que c’est bon, alors ? Tu es sûre qu’il va pas revenir à la vie ou un truc du genre ?"

"Oh, que tu es bête," rit-elle. "Les Iuchi l’ont inspectés. Ils n’ont vu aucun signe de Souillure sur lui. On est presque au vingt-et-unième siècle, Kaz. Les gens morts le restent, de nos jours." Elle ouvrit les portes d’une des salles de stockage et posa la main sur l’interrupteur."

"Tiens c’est marrant," dit-elle. "Ça ne s’allume pas."

Deux lumières telles des charbons ardents apparurent dans les ténèbres, proches l’une de l’autre, comme des yeux. Un rire étouffé résonna dans toute la pièce. "Idiote," dit une voix avec un fort accent. "Vos enfants, de nos jours, feraient mieux de continuer à croire à vos superstitions. Dans ce cas précis, ça aurait pu sauver vos vies." Une main aux longs doigts et aux ongles acérés surgit des ombres, pour s’emparer de Fumi.

"Cours, Fumi !" dit Kaz, en sautant pour s’interposer. Fumi se retourna pour s’enfuir.

Les yeux regardèrent de droite à gauche. La main se changea en poing. Six silhouettes sombres surgirent soudain des ombres, en vacillant, et s’agrippèrent à Fumi et à Kaz, les faisant tomber sur le sol. Les horribles sons humides de chairs que l’on déchire s’échappèrent de la salle, suivis par le bruit de mastications bruyantes. Leurs cris durèrent quelques minutes, jusqu’à ce que finalement, il n’y eut plus que les gémissements des créatures ni vivantes ni mortes.

Lorsque les silhouettes se redressèrent, elles étaient huit.

"A moiiiii," dit Omar Massad, et son rire résonna dans les ténèbres.


Mille cinq cent ans auparavant…

Ce nom serait assez puissant. Il le fallait.

Iuchiban portait un nouveau nom, mais il ne s’était jamais débarrassé de son vieux nom, enfin, pas vraiment. Il était toujours un Hantei. Le sang de l’Empereur coulait toujours dans ses veines.

Et maintenant, il allait offrir ce sang à Jigoku.

Dans les sous-sols sombres sous le temple, la voix d’Iuchiban s’éleva au milieu des autres. Ils chantaient des rituels pour réveiller les sombres pouvoirs de Jigoku. Au-dessus d’eux, ils pouvaient entendre les fracas de l’acier et les cris d’une bataille. Les Lions avaient surpassés leur peur des morts-vivants et ils envahissaient maintenant le temple furieusement. Iuchiban sourit. En fin de compte, rien de tout ceci n’avait d’importance. Leur peur les avait freinés suffisamment longtemps. Le temps qu’ils trouvent cette cachette secrète, il n’y avait aucune chance qu’ils puissent l’arrêter.

Il avait seulement besoin d’encore un peu de temps pour terminer le rituel, pour ramener celui qui attendait dans la Cité Interdite d’Otosan Uchi. Les courtisans qui s’étaient jadis moqués d’Iuchiban ne souriront plus lorsque leur magnifique cité ressemblera au Puits Suppurant. Même son frère aura peur. Il prononça les derniers mots, offrant son nom aux pouvoirs obscurs.

Il n’y eut pas de réponse.

Iuchiban sentit la terreur s’insinuer en lui. Il vit la confusion naître dans les yeux de ses élus. A cet instant, il réalisa ce qui s’était passé. Son plan avait été évincé. Son frère avait appris ses intentions et l’avait banni de sa famille. Le nom qu’il voulait offrir à Jigoku n’était plus assez intéressant.

"Que faisons-nous, maître ?" demanda l’un de ses acolytes, tremblant de peur à l’approche des Lions.

"Nous fuyons," dit Iuchiban sans hésitation. "J’avais prévu que ceci puisse se produire. Il y aura un autre jour." Il s’avança vers un panneau invisible dans le mur de pierre. Il actionna un levier dissimulé et ouvrit une porte dérobée, qui s’ouvrit sur un tunnel menant dans les profondeurs de la terre.

Et dans les ombres de ce tunnel apparut un Scorpion. Le mon des Magistrats Impériaux sur sa poitrine était éclatant.

"Mais ? Au nom de-" jura Iuchiban.

Le Scorpion ne lui permit pas de dire un mot de plus. Le pouvoir des kamis remplit la salle et le corps d’Iuchiban fut détruit par la pureté de la magie du Scorpion.

Tandis que la bataille arrivait sinistrement à son terme, personne ne remarqua une petite silhouette qui s’échappait. Une silhouette toute petite, à l’apparence d’un enfant, et qui riait toute seule tout en courant.


Kamiko gémit et tenta d’ouvrir les yeux. Elle eut une impression de grattement alors que les paupières s’ouvraient difficilement sur ses yeux. Elle se sentait déshydratée, assoiffée. Sa vision était trouble. Elle arrivait à peine à voir la pièce autour d’elle. Elle pouvait sentir que du tissu lui entravait fermement les poignets dans son dos et ainsi que les chevilles. Elle portait une sorte de camisole de force qui lui maintenait les membres et empêchait tout mouvement. La pièce était petite et sombre. Elle ne pouvait rien voir à part un mince rai de lumière près du sol, une fissure dans la porte de sa cellule.

"Depuis combien de temps suis-je ici ?" se demanda-t-elle à voix haute. Sa gorge était si sèche et douloureuse que sa voix était faible, au début. Elle lutta pour se mettre assise et loucha, essayant de forcer ses yeux à s’ajuster à l’obscurité. Elle ne voyait rien du tout.

Elle sentit la panique la gagner. Elle avait échoué. Les Daidoji, les soldats qui avaient été assez courageux pour la suivre depuis le coup d’état de son père étaient morts. Elle les avait menés à la mort, comme son père l’avait fait au Palais de Diamant. Elle n’avait rien accompli. Le fait qu’elle vivait toujours signifiait qu’elle allait être utilisée comme otage.

Que ferait faire Munashi à Kameru pour qu’elle reste saine et sauve ?

Que ferait Kameru pour la sauver ?

Kamiko repoussa la peur. Elle ne devait pas se laisser aller au désespoir. Il y aurait beaucoup de temps pour ça plus tard. Maintenant, elle devait trouver un moyen de sortir d’ici.

Rien ne lui vint à l’esprit.

"Allez, réfléchis !" murmura-t-elle pour elle-même. "Ce n’est pas la Tour Shinjo, ce sont les Jardins Fantastiques. Il doit y avoir un moyen de sortir d’ici." Elle se déplaça jusqu’au mur, essayant de sentir le sol à travers les manches de sa camisole. Elle chercha après un morceau de débris, n’importe quoi qu’elle puisse utiliser pour se libérer…

Des pas.

Kamiko se mit à genoux, le mieux qu’elle puisse faire entravée comme elle l’était. Ce n’était pas digne, mais c’était mieux que d’être allongée par terre. Les pas se rapprochèrent et quelque chose tourna dans la serrure métallique. La porte s’ouvrit avec un gémissement et la cellule se remplit de lumière. Une grande silhouette sombre se tenait sur le pas de la porte.

Kamiko plissa les yeux à cause de la lumière tandis qu’elle tentait de distinguer qui était son visiteur. Un moment plus tard, la lumière déclina pour dévoiler un grand homme large d’épaules avec des cheveux blancs coupés courts et un menton carré.

"Eien," siffla-t-elle.

Daidoji Eien acquiesça. Il resta là, immobile, à la regarder.

"Que voulez-vous ?" demanda Kamiko. "Vous êtes revenu pour m’achever moi aussi ?"

La mâchoire d’Eien s’ouvrit sans un son. Il regarda vers le sol, puis releva à nouveau les yeux sur elle. "Je… Je ne sais pas," dit-il. "Je ne sais pas pourquoi je suis ici."

Kamiko l’observa pendant un moment. Il semblait confus, indécis. "Pourquoi avez-vous fait ça, Eien ?" demanda-t-elle. "Pourquoi les avez-vous tués ? Chiyo. Hisae. Iku. Ils vous obéissaient tous, avant. Ils se seraient dressés contre Jigoku si vous leur aviez ordonné. Et je crois que finalement, c’est ce qui s’est passé, n’est-ce pas ?"

Eien était calme. Il plissa le front, et n’arrivait pas à soutenir son regard. Il s’appuya d’une main contre la porte de fer, comme si soudain il n’était plus capable de tenir debout tout seul. "Kamiko…" dit-il. "Je ne peux pas… Je ne peux pas vous libérer."

Elle ricana. "C’est donc cela que vous êtes venu me raconter ?" dit-elle. "C’est tout ?"

"Non," dit-il, hochant rapidement la tête. "Je sais que vous ne comprendrez pas. Munashi m’a fait… quelque chose. Je le sers, maintenant. Je ne peux rien faire d’autre. Il est mon maître. Je ne voulais pas détruire les Daidoji, mais il me l’a ordonné, tout comme il m’ordonne maintenant de vous garder enfermée."

"Vous a-t-il ordonné de venir maintenant ?" demanda-t-elle. "Vous a-t-il ordonné de me tuer ?"

"Non," dit-il. "Je suis venu ici de ma propre volonté. Je suis venu… Je suis venu pour implorer votre pardon. Je sais que je demande beaucoup…"

Kamiko leva les yeux vers lui. "Non," dit-elle. "Vous n’aurez aucune compassion de ma part, et pas de pardon."

Eien croisa son regard. Ses yeux gris se refermèrent à moitié.

"Alors," dit Kamiko, la voix échauffée et courroucée. "Si cela vous irrite, tuez-moi. Maintenant. Arrêtez de tergiverser et faites-le. Je ne vais pas jouer à des jeux d’esprit avec Munashi et je ne vais pas jouer à ces jeux avec vous. Qu’est-ce qui ne va pas, Eien ? Vous êtes trop lâche pour tuer votre vraie Championne, où est-ce que le sang de vos frères et vos sœurs a rouillé votre lame ?"

"Je voulais juste…" Eien hocha la tête, totalement perdu. "J’espérais simplement… obtenir votre pardon."

"Méritez-le," rétorqua Kamiko.

Eien croisa son regard à nouveau. Un message silencieux sembla passer entre eux. Sans autre mot, il acquiesça, referma la porte et la verrouilla, puis s’en alla.

Kamiko rampa immédiatement dans le coin opposé de la cellule. Quand la porte avait été ouverte, elle avait remarqué un clou rouillé du coin de l’œil. Elle s’en empara du bout des doigts entre le tissu épais, et se mit à le frotter lentement contre sa manche.


Rojo s’avançait dans une caverne obscure. Il n’était pas certain de savoir comment il était arrivé ici, mais il sentait qu’il était loin de la montagne. Où qu’il soit à présent, il ressentait une chaleur assez incommodante. Etait-ce Jigoku ? Etait-il mort après sa chute de la falaise ? Il observa prudemment autour de lui, sentant qu’il n’était pas seul.

"Kyoko ?" cria-t-il. "Vous êtes là ?"

Il n’y eut pas de réponse, mais les ombres se mirent à vaciller. Rojo s’avança, l’air menaçant. Il regretta de ne pas avoir pris une arme avec lui. Non, ça n’aurait pas été possible. S’il avait eu le temps de prendre une épée, il n’aurait pas été assez fou pour sauter de la montagne. Non, il n’avait aucune arme sur laquelle compter à part lui-même.

"Kyoko," dit-il à nouveau. "Je suis là. Vous m’entendez ?"

Une silhouette portant un chapeau de paille à larges bords dissimulant son visage émergea des ombres, portant une personne enveloppée de vêtements dans ses bras. Elle s’arrêta devant Rojo, son visage toujours dissimulé.

"Kyoko ?" dit-il.

"Elle est ici," dit l’étrangère d’une voix aux sonorités ni masculines ni féminines. "Mais elle ne va pas bien. Cet endroit rayonne de la colère du Dragon de Feu. Des radiations. Bientôt, vous y succomberez vous aussi." Elle écarta les vêtements couvrant le corps qu’elle transportait, et Rojo vit le visage de Kyoko. Elle semblait vivante, mais fiévreuse.

"De quoi parlez-vous ?" demanda Rojo. "Où sommes-nous ? Quel est cet endroit ? Qui êtes-vous ?"

"C’est notre Montagne," répondit-elle. "Tout le monde en a une dans la famille, et elles sont toutes reliées. Celle-ci est proche de ce qui fut jadis Medinaat-al-Salaam. Je suis Shosuro."

"Shosuro qui ?" dit Rojo, en s’avançant vers l’étrangère. "Quel est votre nom ?"

L’étrangère releva la tête, révélant un visage aussi lisse qu’une coquille d’œuf. "Seulement Shosuro," répéta-t-elle. "Venez avec moi, nous avons beaucoup à faire."

Rojo, choqué, regarda fixement la créature alors qu’elle se retourna et s’en allait en marchant. Son entraînement lui avait appris que c’était une créature de l’Ombre, une personne dépouillée de son individualité par l’Ombre Rampante, mais l’Ombre Rampante a été détruite, et celle-ci ne semblait pas être le genre de pion dont il avait lu les histoires. De telles créatures n’existaient plus.

Et à nouveau, Rojo réalisa que le monde pensait exactement la même chose au sujet du Clan du Dragon.

Il essuya la sueur sur son front et suivit Shosuro, regardant la créature d’un air soupçonneux.

Ils arrivèrent bientôt dans une salle bien plus grande. Un grand trône de pierre dominait cette salle, posé devant un grand bassin d’eau grise et sinistre. Un grand homme portant une robe volumineuse rouge et noire était assis sur le trône, son visage masqué par une épaisse barbe blanche. Il tourna son regard vers une chose qu’il tenait dans la main, puis regarda Shosuro et Rojo lorsqu’ils entrèrent. Son regard insondable les transperça.

"Alors, vous êtes celui qui a été appelé," dit l’homme. "Vous êtes Mirumoto Rojo. Et je vois que vous avez emmené une amie."

"Elle est arrivée la première, mon seigneur," expliqua Shosuro, sa voix légèrement troublée tandis qu’elle présentait Kyoko, inconsciente. "Je ne comprends pas pourquoi la montagne a autorisé-"

Le Vieil Homme leva un doigt, un sourire s’affichant au coin de sa bouche. "Shosuro, après toutes ces années, tu aurais dû apprendre à dire autre chose que ’pourquoi’ lorsqu’il s’agit de mon frère le plus sage. Après tout ce temps, ses enfants sont les seuls qui me surprennent toujours."

"Bien sûr, mon seigneur," répondit Shosuro en s’inclinant rapidement. "Où dois-je l’emmener ?"

Le Vieil Homme resta assis en silence pendant un long moment, observant les trois personnes devant lui tandis qu’il réfléchissait à la question. "Le Seigneur Hoshi n’en a appelé qu’un," dit-il finalement. L’objet dans sa main brilla. "Je ne suis pas sûr de ce que je dois faire de deux personnes."

"Que faisons-nous ici ?" demanda Rojo d’une voix mécontente, s’avançant jusqu’au bord du bassin. Il commençait à sentir la tête lui tourner à cause de l’étrange chaleur au sein de la montagne. "Qui êtes-vous et que nous voulez-vous ?"

"Vous pouvez m’appeler ’mon oncle’," dit le Vieil Homme. Il fit un geste vers le bassin, et l’eau trouble s’éclaircit. Celle-ci révéla le corps d’un homme reposant au fond de l’eau. Sa peau était recouverte de tatouages tourbillonnants, et son visage était marqué par de vieux soucis.

"Seigneur Hoshi," souffla Rojo, le reconnaissant immédiatement. Il releva les yeux vers le Vieil Homme. "Vous l’avez tué."

Le Vieil Homme hocha la tête. "Je ne suis pas le frère qui tue ses proches," railla-t-il d’un ton dédaigneux. "Celui-ci a rencontré son destin il y a mille ans. Je suis celui vers lequel les autres se tournent lorsqu’ils n’ont plus d’autre recours. Je suis le gardien des secrets. Le maître du dernier échappatoire. Le seigneur des masques. Je porte un millier d’autres titres plus clichés ou plus banals les uns que les autres, mais ils n’auraient pas été des clichés si je n’avais pas été là pour les créer. Sais-tu qui je suis, Mirumoto ?"

Rojo fronça les sourcils. "Vous êtes Bayushi," dit-il. "Vous êtes le père des Scorpions."

"Et Seigneur Hoshi est tout ce qui reste de mon frère favori," dit le Vieil Homme. "Il a été mortellement blessé par l’Oracle Noir du Vide. Et comme l’Oracle Noir faisait jadis partie de mon clan, je me suis senti quelque peu responsable. Il m’a supplié de lui sauver la vie. Je pense que je peux le faire. Es-tu prêt à m’aider, Mirumoto ?"

"Oui," dit immédiatement Rojo.

Le Vieil Homme sembla surpris. "En es-tu certain ?" demanda-t-il. "Sais-tu ce qu’il t’a fait ? Sais-tu que l’implant qui te gangrène l’intérieur du crâne était de son fait ? Sais-tu que la défaite du Dragon Caché est seulement due à ses échecs ?"

Rojo acquiesça. "Le Clan du Dragon est celui qui se rapproche le plus du destin. Lorsque celui-ci se rapproche, nous sommes les premiers à ressentir sa colère. Je sais cela, à présent. Je suis prêt à servir mon seigneur s’il a besoin de moi. Nous ne serons pas vaincus tant qu’au moins l’un d’entre nous vivra."

Le Vieil Homme sourit. "Tu feras parfaitement l’affaire," dit-il. Il tendit la main et celle-ci contenait un morceau de cristal scintillant.

"Attendez," dit rapidement Rojo. "Et Kyoko ? Qu’est-ce qui va lui arriver ?"

Le Vieil Homme haussa les épaules. "Elle mourra. Ça arrive à tous les mortels."

Rojo hocha la tête. "Non," dit-il. "Quel que soit le présent que vous vous prépariez à m’offrir, donnez-lui à la place. Elle est plus digne de celui-ci que moi."

Le Vieil Homme souleva un sourcil. "En es-tu sûr ?" demanda-t-il. "Tu voudrais mourir pour cette fille ? Est-ce qu’elle mérite un tel présent ? Ou n’importe quel autre mortel ?"

"Le méritais-je ?" dit Shosuro, interrompant le silence.

Les yeux du Vieil Homme passèrent de Shosuro à Rojo.

"Elle se serait tuée pour moi," répondit Rojo.

Le Vieil Homme y réfléchit un moment. "Bien sûr," soupira-t-il. "Je vais voir ce que je peux faire, mais ce sera difficile." Il leva la pierre une nouvelle fois. La lumière s’intensifia.

"Quelle est cette pierre ?" demanda Rojo. Ses yeux se mirent à le brûler alors qu’il la fixait.

"Un grand héritage," dit-il. "A présent, un grand fardeau. C’est un fragment de la magie de la terre. Un éclat aux possibilités infinies, avec des limitations bien précises. Maintenant, silence, et peut-être que vous trois vivrez encore…"

La lumière s’accrut encore. Le Vieil Homme se mit à chanter, une chanson grave qui s’éleva dans les tons jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus être entonnée par une voix mortelle. La silhouette du vieil homme se mit à chatoyer et Rojo vit quelque chose en lui, quelque chose de brillant et d’ancien, d’une ancienneté impossible, bien que toujours innocent en dépit de tous les secrets qu’il détenait. Rojo sentit une lourde palpitation lui vriller la tête, un mal de tête intense. Sa peau se mit à le démanger tandis que des formes sombres s’étendaient sur la surface de celle-ci, créant des formes complexes. Il pouvait sentir la souffrance du tetsukansen, comme s’il était sous l’emprise de la lumière de la pierre et qu’il ressentait une vive douleur. Et avant d’être totalement aveuglé par la lumière éblouissante, il vit quelque chose s’élever du bassin, la sombre silhouette d’une énorme armure.

Et à côté de celle-ci s’éleva une paire d’épées impressionnantes.


Shiba Mojo et Moto Teika étaient emmenés à travers les couloirs de la Griffe de l’Aigle par deux moines à l’allure sinistre. Mojo se sentait de plus en plus nerveux au fur et à mesure qu’ils avançaient. Les portes de chaque côté du couloir étaient faites d’un bois lourd et semblaient solidement verrouillées. Derrière lui, il pouvait entendre des choses gratter contre les murs comme si elles se débattaient et griffaient ceux-ci pour se libérer. Le sol était irrégulier, inégal, comme si une chose sous celui-ci forçait pour soulever les pierres. De rares ampoules pendaient au plafond, se balançant lentement sous leur chaîne, bien qu’il n’y ait aucun mouvement d’air.

Mojo regretta que leurs guides lui aient pris son pistolet.

"Alors," dit-il d’une voix forte pour que leurs guides puissent l’entendre. "C’est ici qu’ils le font ?"

Teika s’arracha à ses songes, se retournant pour lui faire face avec un air intrigué. "Font quoi ?"

"Où ils emmènent les gens," dit Mojo. "Où les kolat emmènent les gens pour leur faire un lavage de cerveau et les rallier à leur cause. C’est ce qu’ils faisaient dans les anciennes histoires. Tu te couches une nuit dans ton lit, les kolat t’embarquent, et le matin suivant, tu es l’un des leurs. C’est ici qu’ils font ça ?"

Les deux moines lancèrent un regard par-dessus leur épaule, les yeux plissés de colère.

"Voyons, Mojo," dit Teika avec un rire bref. "Ce n’est pas parce qu’ils ne parlent pas qu’ils ne peuvent pas vous entendre."

"Je sais," dit Mojo. "Je m’en fous. Je veux qu’ils sachent ce que je pense. S’ils veulent me tuer, ben qu’ils le fassent. Par Jigoku, je ne vais pas les laisser m’emmener dans une de ces petites pièces et me faire un lavage de cerveau."

"Mojo, vous vous trompez," dit Teika. "Vous ne savez pas de quoi vous parlez."

"Oh ?" répondit-il, "Alors peut-être que vous voudriez me l’expliquer. J’apprécie le fait que vous m’ayez sauvé la vie, Teika, mais si c’était ça votre plan, alors je préférais le marais. Dame Sumi est quelque part ailleurs et je devrais être en train de la protéger, pas jouer dans le noir avec des kolat."

Les deux guides s’arrêtèrent et firent demi-tour pour faire face à Mojo. Mojo sourit et leur fit un doigt d’honneur. Un des moines hocha tristement la tête et bondit vers Mojo avec une vitesse incroyable. Le yojimbo fit un pas en arrière, attrapa le col de Moto Teika, et jeta celui-ci en travers du chemin de son assaillant. Le moine décocha un solide coup de bo en travers de la mâchoire de l’Oracle du Vide et puis fut comme paralysé, un air de terreur s’affichant sur son visage.

Profitant de cette occasion, Mojo bouscula Teika sur le côté et décocha un coup de poing rapide à la gorge du moine. L’autre moine bondit en avant, furieux, mais fut stoppé net avec un grognement lorsque Mojo lui planta le bâton de son compagnon dans le ventre. Le premier moine tomba à genoux, et Mojo lui décocha un coup de genou au visage, le faisant plonger dans l’inconscience. Le deuxième moine récupéra ses esprits et brandit son bâton. Un morceau parfaitement circulaire du mur juste derrière son épaule cessa d’exister, accompagné du ronronnement d’un tetsukami.

"Fais pas ça," dit Mojo, en braquant son pistolet du vide qu’il venait de récupérer sur le moine. "J’aime pas la façon dont on me traite. Seule la plus élémentaire des courtoisies m’empêche de désintégrer ton gros cul de kolat."

Teika se redressa difficilement à quatre pattes, un air horrifié sur le visage. "Mojo, qu’est-ce que vous faites ?"

"Bouclez-là," répondit Mojo. "Relevez-vous et venez à côté de lui. Et ne dites pas un mot. Si j’ai l’impression que vous essayer d’invoquer la magie du Vide, alors on verra rapidement quel est le Vide le plus fort. Pigé ?" Il braqua le pistolet vers l’Oracle.

"Vous d-" commença Teika.

"LA FERME !" ordonna Mojo en collant le pistolet contre l’oreille de Teika. "Maintenant avancez !"

L’Oracle se releva lentement et s’avança jusqu’aux côtés de l’autre moine.

"Okay," dit Mojo, en reprenant son souffle et en surveillant ses deux captifs. "A ma gauche, un vœu de silence. A ma droite, des mots qui deviennent réalité. Je crois que je ne vais en fait questionner aucun de vous deux. Emmenez-moi auprès de Takao."

Le moine fit non de la tête. Teika avait juste l’air humilié.

"Pardon ?" demanda Mojo, une note de panique dans la voix. "Ecoute, crâne d’œuf, j’ai eu une mauvaise semaine. J’suis pas vraiment d’humeur-"

"Il ne peut pas vous emmener jusqu’à moi," une voix profonde résonna dans tout le couloir. "Je suis déjà ici."

Un homme musclé et chauve apparut soudain à l’extrémité du couloir. Un grand aigle était tatoué sur sa poitrine. Ses yeux brillaient d’une lumière blanche dans les ombres du monastère. Il écarta les mains sur les côtés, montrant qu’il n’avait pas d’arme.

"Je suis Washi Takao," dit l’homme. "Je suis le Maître de la Griffe de l’Aigle. Posez votre arme ou subissez les conséquences."

"Vœu de silence, hein ?" dit Mojo, en braquant son pistolet vers l’homme.

"Il y a un temps pour le silence," répondit le moine. "Et un temps pour l’action." Il fit un geste rapide et circulaire du bras. L’air sembla se troubler entre les deux hommes, comme l’air chaud au-dessus d’une route. Le pistolet de Mojo vibra, puis explosa en plusieurs morceaux.

"Tonnerres !" jura Mojo en secouant ses mains couvertes de fragments métalliques.

Le guide restant bondit vers Mojo avec son bâton. "Non," ordonna Takao. "Laissez-le. Il a prouvé sa valeur, à défaut de sa maîtrise de soi." Le moine acquiesça, s’agenouillant immédiatement pour aider son camarade inconscient.

"Vous avez défait deux de mes meilleurs sohei et un Oracle de la Lumière, Shiba," dit Takao, en croisant les bras par-devant son tatouage d’aigle. "Peu dans Rokugan pourraient en dire autant. J’aimerais échanger quelques mots avec vous."

"Attendez," dit Mojo. "Je veux juste vous poser une question d’abord. Juste pour satisfaire ma curiosité. Etes-vous vraiment un kolat, comme dans les légendes ?"

Takao réfléchit à cette question pendant un moment.

"Oui, je suis un kolat," dit-il.

"Non, je ne suis pas comme dans les légendes," ajouta-t-il.

"Suivez-moi, et jugez par vous-même," conclut-il.

Takao fit demi-tour dans le couloir. Moto Teika décocha un regard furieux à Mojo, puis suivit le maître de la Griffe de l’Aigle.

"Je vous jure que tout ce que je veux, c’est une réponse franche," grommela Mojo dans sa barbe. "Juste une, et je serai content."


L’entrepôt plongé dans l’obscurité était inoccupé depuis un certain temps. Quelques grands véhicules étaient dissimulés sous des bâches recouvertes de poussières et des outils corrodés décoraient les murs. Dans une cité aussi grande qu’Otosan Uchi, un tel endroit pouvait rester tranquille pour très longtemps. Même les voleurs trouvaient d’autres endroits où aller.

Les lourdes portes de fer rouillé s’ouvrirent dans un gémissement de métal fatigué. Une silhouette sombre s’avança à l’intérieur, l’imperméable claquant sous la brise alors qu’il surveillait tout autour de lui.

"Sekkou-sama ?" dit une voix venant de l’extérieur.

"C’est vide," dit l’homme d’un ton calme. "Dépose-le ici, Kaibutsu."

"Oui," répondit Kaibutsu. L’ogre entra en tirant derrière lui quelque chose de grand et de brillant qui raclait sur le ciment. Au prix d’un effort accompagné d’un grognement, il jeta la Machine de Guerre Akodo dans le coin de l’entrepôt. Le robot doré se remit maladroitement sur pieds, vacilla, et tomba à nouveau, face contre terre. Kaibutsu haussa les épaules et referma les portes, replongeant l’entrepôt dans l’obscurité.

A l’intérieur de l’armure, Akodo Daniri gémit. "Par Jigoku, qu’est-ce que vous voulez ?"

Les lumières clignotèrent, puis s’allumèrent avec un bourdonnement. Sekkou traversa l’entrepôt pour se poster devant la Machine de Guerre, les bras croisés. Il tenait une petite baguette noire en main. "Je veux te parler, Akodo Daniri. Maintenant, sors de cette armure pour que nous puissions nous faire face comme des hommes. Je ne voudrais pas obliger Kaibutsu à déchirer cette chose en deux pour te sortir de là. Bien que je méprise ta série, ce serait vraiment dommage de détruire une aussi belle machine."

La Machine de Guerre se remit à nouveau sur pieds, un grondement sourd résonna à l’intérieur. Les doigts griffus se crispèrent alors qu’elle dominait à présent le petit Sauterelle de plus de deux mètres. Ses yeux brillaient d’un éclat doré dans l’entrepôt mal éclairé. Sekkou l’observait derrière la visière de son casque, indifférent. "Tu veux me faire sortir d’Akodo," ricana Daniri, "Essaie donc, Sauterelle."

"Si tu insistes," répondit Sekkou. Il pointa la baguette vers Akodo et un bourdonnement sourd résonna dans l’entrepôt. Akodo se figea pendant un moment, puis tomba à la renverse, des étincelles jaillissant de ses articulations. Daniri gémit. Les yeux d’Akodo s’éteignirent.

"Désolé Daniri," dit Sekkou, en s’avançant et en posant une botte sur le bras droit d’Akodo. "Tu imaginais probablement que mes ondes ne fonctionneraient pas sur toi depuis l’émeute Sauterelle. Maladie n’était pas une vraie machine à ondes électromagnétiques, mais n’était qu’un gadget tetsukami stupide d’Isek combiné à la magie d’Inago. Le Martin-pêcheur," il désigna la baguette pour que Daniri puisse la voir," est une chose bien réelle. Avec la coupure des fonctions vitales de la Machine de Guerre, tu as encore à peu près quatre minutes d’air à l’intérieur de cette combinaison, en supposant bien sûr que le cockpit n’ait pas été rempli de gaz toxiques. Maintenant, sors de là. J’ai de meilleurs projets pour toi que te regarder mourir."

"Tu l’auras voulu," dit Daniri. La plaque dorsale d’Akodo s’ouvrit avec un sifflement, et Akodo Daniri s’en extirpa. Son visage était meurtri et un bras était ensanglanté, suite à son combat contre l’Oracle Noir. Il prit une posture de combat et lança un regard menaçant au Sauterelle. "Amène-toi, Sekkou," dit-il, en faisant un geste de la main.

Sekkou pencha légèrement la tête, puis recula. Kaibutsu quitta les ombres pour se placer devant son partenaire, les muscles se dessinant alors qu’il faisait craquer ses articulations. Les petits yeux de l’ogre se mirent à observer prudemment Daniri.

"Hmm," dit Daniri, hésitant. "Tu es… euh… plutôt grand."

"Vu tous tes films !" dit Kaibutsu avec un petit gloussement frivole. "J’aime tes cascades."

"Euh, merci ?" dit Daniri, essayant de s’imaginer comment il pourrait vaincre un tas de muscle de trois cent kilos avec des cornes.

"Là," dit Sekkou, en s’avançant jusqu’à l’ogre et en regardant Daniri. "Il est fan, tu vois ? Pas de raison d’être violent. Nous voulons seulement parler, Daniri. Les objectifs de la Sauterelle, pour le moment, sont le bien de tout l’Empire. Je suppose qu’un héros de film d’action comme toi peut comprendre une telle chose ?"

"Sekkou, tu parles trop," dit une autre voix derrière eux.

Sekkou se jeta sur le sol au moment où une détonation résonna dans l’entrepôt. Kaibutsu écarquilla les yeux, se gratta le dos, vit le sang sur ses doigts, puis se retourna pour voir qui lui avait tiré dessus. Sekkou roula sur lui-même et se courba derrière un chariot en acier. Un jeune homme était accroupi dans les ombres de l’entrepôt, un pistolet fumant entre ses deux mains.

"Jiro !" dit l’ogre, la bouche fendue d’une grimace sauvage.

Les yeux de Jiro s’écarquillèrent de terreur. "Kaibutsu," dit-il. "Ce n’est pas toi que je visais, je-"

"Tue-le, Kaibutsu !" cria Sekkou, en sortant un pistolet de son imperméable.

"Où as-tu eu ce flingue, Jiro ?" lança Daniri, en plongeant derrière la carcasse étalée d’Akodo.

Kaibutsu lui se contenta de rester au milieu de tout le monde, l’air confus. "Les balles font pas mal," il haussa les épaules. "Pourquoi tuer Jiro ? Les balles font pas mal. Accident. Jiro ami de Kaibutsu."

"Il a essayé de me tuer, Kaibutsu !" lança Sekkou. Le Sauterelle regarda autour de lui, irrité. Maintenant, ce maudit Daniri avait disparu lui aussi. Il détestait cette vie.

"Pourquoi Jiro essayé de tuer Sekkou ?" demanda l’ogre, la voix légèrement troublée.

"Sekkou est un méchant, Kaibutsu !" cria Jiro. "Il a essayé de tuer mon frère !" Jiro se dissimula derrière une des formes bâchées, au cas où Sekkou voudrait riposter.

Kaibutsu sembla plus troublé que jamais.

"Tu ne comprends pas ?" dit Sekkou. "Daniri est le frère de l’avorton ! Jiro croit que nous essayons de le tuer !"

"Tiens, mange ça," dit Daniri, surgissant de l’obscurité et balançant un coup de pied dans le casque de Sekkou. Le pistolet du Sauterelle glissa sur le sol et disparut sous une des bâches. Daniri fit une vrille puis décocha un double coup de poing dans la poitrine du Sauterelle en se relevant.

"Merde !" Sekkou chancela et frappa l’Akodo du poing.

Daniri anticipa le coup et balança un coup de genou sous l’aisselle de Sekkou, puis leva les yeux et vit avec horreur Kaibutsu refermer son énorme poing sur son visage.

"ARRETEZ DE VOUS BATTRE !" rugit Kaibutsu, soulevant Daniri du sol en le tenant par le visage. "SEKKOU AMI ! JIRO AMI ! DANIRI HEROS DE KAIBUTSU ! MAINTENANT, TOUT LE MONDE ARRETE DE SE BATTRE OU KAIBUTSU TUE TOUT LE MONDE !" Les murs de l’entrepôt tremblèrent avec l’écho de la voix de Kaibutsu.

"Ben, je pense que ça m’arrange, Kaibutsu," dit Sekkou, en tenant son estomac et en faisant quelques pas pour s’éloigner de l’ogre. "Trêve ?" Il regarda autour de lui après son pistolet et sa baguette.

"JIRO ?" demanda Kaibutsu. "TREVE ?"

"Trêve ! Trêve !" acquiesça Jiro, en lâchant son arme.

"DANIRI ?" demanda-t-il. "TREVE ?"

Daniri émit des cris étouffés tandis qu’il luttait pour respirer.

"Oh," dit Kaibutsu, en le reposant sur le sol. "Désolé. Trêve ?"

"Trêve ! Trêve !" haleta Daniri, en massant son visage pour relancer la circulation.

"Très bien," dit Sekkou. "Laissons ce malentendu derrière nous. Arrêtons d’essayer de nous tuer et discutons."

"Qu’est-ce que tu veux, Sekkou ?" demanda Jiro. Il se déplaça rapidement aux côtés de son frère tout en gardant un œil sur le Sauterelle.

"De toi, Jiro ? Rien," répondit Sekkou. "Je ne savais pas que tu étais ici. Je m’étais vaguement intéressé à toi au sujet de ce cristal que nous avions trouvé dans le centre commercial, mais ce navire a coulé. Maintenant, je veux poser une question à ton célèbre frère."

"Demande," dit Daniri.

"Que sais-tu du Briseur d’Orage ?" demanda Sekkou.

"Marrant," répondit Daniri. "Tu es le second taré portant un masque avec des illusions de grandeur qui me demande ça aujourd’hui. Je n’ai pas pu aider l’autre type, non plus."

"Hm," Sekkou acquiesça. "Bon, dans ce cas…" Sekkou leva les deux mains et retira son casque. Les longs cheveux du Sauterelle coulèrent librement sur ses épaules, et ses yeux bleu pâle scintillèrent d’un léger éclat.

Daniri le regarda pendant un moment. "Quoi ?" dit-il. "Tu t’attends à ce que je te reconnaisse ou quoi ? Je n’ai aucune idée de qui tu es sensé être."

"Je suis Inago Sekkou," répondit laconiquement Sekkou. "Je suis sur toutes les listes des criminels les plus recherchés de l’Empire, d’ici au Sceau. Personne n’a jamais vu mon visage sans mourir peu de temps après, à part Inago, Kaibutsu et ma sœur. J’essaie de te prouver que tu peux me faire confiance."

"Bien, je te crois," Daniri haussa les épaules. "Je ne peux toujours rien te dire. Je ne sais rien du Briseur d’Orage."

Sekkou acquiesça. "Je le craignais," dit-il. "Mais tu peux quand même nous être utile. Ta Machine de Guerre contient des éléments très rares de microélectronique. C’est extraordinairement rare et cher, car ils entrent en résonnance avec les kamis à un niveau atomique. Je pense que si nous utilisons ta Machine de Guerre, nous pourrions traquer les tetsukansen jusqu’à leur source."

Daniri releva un sourcil. "Vraiment," répondit-il. "Même après la déculottée que les Shinjo ont infligés aux Sauterelles, vous avez toujours la technologie pour faire ça ?"

Sekkou attrapa la bâche poussiéreuse la plus proche et tira. Sous celle-ci, une console de moniteurs et de l’équipement d’analyse brillaient sous un emballage plastique. Ils étaient comme neuf.

"Ouh la !" dit Jiro, en regardant la machine émerveillé. Il jeta un regard aux dizaines d’autres formes bâchées, qu’il avait pris pour des voitures. "Ce sont toutes les même ?"

"Non, pas toutes," répondit Sekkou, "mais divers appareils du même acabit."

"Vous avez une puissance de calcul dans cette pièce aussi grande que celle de Dojicorp," dit Daniri, en soulevant une autre bâche et en regardant sous celle-ci.

"Plus grande," dit Sekkou.

"Ne touchez pas à ça," dit une voix de femme. Une porte s’ouvrit dans le fond de la pièce et une petite femme avec de longs cheveux noirs et une jupe courte de couleur verte entra. Elle frappa durement Daniri sur la main et puis découvrit une autre machine. "Comment vas-tu, Sekkou ?" demanda-t-elle sans le regarder, tout en allumant la machine.

"Je vais bien, sœurette," répondit Sekkou avec un rare sourire. "Je vois que tu as tout gardé comme neuf."

Elle se tourna vers lui, un sourire espiègle sur son petit visage. "Tout est en parfait état de fonctionnement," dit-elle.

"Sekkou, qu’est-ce qui se passe ?" demanda Jiro. "Qui est-ce ?"

"Inago Mitni," répondit Sekkou. "Ma sœur."

"Mitni jolie," dit Kaibutsu avec un sourire timide. Elle lui lança un regard et fit un petit signe.

"Jiro, tu le sais aussi bien que moi," répondit Sekkou. "La Machine est partout. Toute puissante. Dévorante. Lorsqu’on se prépare à combattre un ennemi omnipotent, c’est utile d’avoir un plan de secours. Mitni a construit et a entretenu cet endroit alors que je travaillais avec Inago et la plus grande partie de nos forces sous la cité."

"J’ai entendu ce qui est arrivé à Inago," dit Mitni, en s’asseyant dans une chaise et en tapotant sur un clavier. "J’aime pas te dire ça, frérot, mais t’es franchement mieux sans ce type. C’était un loser. Je t’ai toujours dit qu’il te foutrait dans la merde. J’suis contente que tu ais eu les couilles de le buter."

"Bien que ça me fasse mal de l’admettre, tu avais raison," dit Sekkou, en marchant vers elle et en posant une main sur son épaule.

"Comme toujours," répondit-elle. "Je pense toujours qu’on devrait laisser tomber cette connerie d’anarchie et se lancer dans le crime électronique. C’est ça l’avenir."

"Si je voulais simplement me faire du pognon, je me serais trouvé un vrai boulot," dit ironiquement Sekkou.

Daniri éclata de rire. "Tu es vraiment comme les autres, Sauterelle."

Sekkou lui lança un regard sévère. "Qu’est-ce que ça signifie, mon ami le ’faux-Lion’ ?"

Daniri hocha la tête. "Vous prétendez être si forts, si grands, tellement plus illuminés que les autres. Connaître la Machine. Haïr la Machine. Détruire la Machine. En fin de compte, vous vous cachiez tout comme vos suivants dans votre soi-disant Machine. Peut-être que si vous aviez utilisé toutes les ressources dépensées dans cet entrepôt au profit de votre cher Clan de la Sauterelle, vous n’auriez pas été vaincu. Vous y avez déjà songé ?"

Sekkou plissa le front. "La nature abhorre le vide, Daniri," répondit-il. "Quel est l’intérêt de détruire la Machine s’il n’y a rien qui puisse prendre sa place ? Les ressources telles que celles-ci sont le commencement d’un nouveau monde. Un monde où l’information peut être cueillie par ceux qui ont la force et la sagesse pour le faire."

"Par vous, plutôt," dit Daniri.

"Bien sûr," dit Sekkou. "Par moi, mais aussi par d’autres. J’étais l’inspiration de la Sauterelle. Pourquoi ne partagerais-je pas les fruits de leur succès ?"

"Arrêtez ça, vous deux," soupira Mitni, en rejetant ses cheveux en arrière avec un ricanement de mépris. "C’est vrai, Sekkou, tu sais à quel point tes discours pseudo-politiques me gonflent. Alors branche-moi cette Machine de Guerre pour qu’on puisse finir le boulot. J’étais au milieu de trois transactions commerciales et d’une escroquerie d’assurance online lorsque vous vous êtes pointés ici. Je perds un tas de pognon en restant assise sur cette chaise."

"Bien sûr, ma chère Mitni," dit Sekkou avec un petit sourire. "Cela ne serait pas très correct d’être impoli avec notre hôte, n’est-ce pas ? Aide-moi, Daniri." Le Sauterelle et l’acteur traversèrent l’entrepôt vers la forme inerte de la Machine de Guerre. Mitni s’enfonça dans sa chaise et s’étira langoureusement. Jiro s’assit sur des marches non loin et se demandait comment il avait pu se fourrer dans une telle histoire.

Kaibutsu s’assit sur le sol à côté de Jiro, tout en fixant Mitni. "Mitni jolie," murmura-t-il avec un signe de tête timide.


Daidoji Eien se tenait à son poste dans les Jardins, près de la porte dissimulée qui menait aux cellules de Munashi. Son bras gauche le brûlait, un souvenir du laser de jade de la Machine de Guerre Crabe. Bien que la blessure ait été guérie instantanément, la douleur persistait. Eien n’avait parlé à personne de cette douleur. Il la gardait pour lui.

La douleur était la seule chose qui était vraiment sienne.

Le Grue savait qu’il n’était plus vivant. Son âme s’en était allé à Jigoku et les souvenirs qui lui restaient étaient juste l’œuvre d’Asahina Munashi. Il savait aussi que quoi qu’il fût devenu, ce n’était pas une bonne chose. La douleur lui rappelait de tout ça. Il se raccrochait à elle, il se concentrait sur elle. Elle le rendait plus fort. Elle l’aidait à se sentir bien.

Kamiko allait bientôt mourir, il le savait. Une fois qu’Asahina Munashi aurait mis en œuvre ses plans pour Otosan Uchi, l’utilité de cette fille disparaîtrait. La volonté de l’Empereur serait brisée. Son âme serait asservie à la chose que Munashi était en train d’invoquer de Jigoku. Eien pouvait sentir les ténèbres se rassembler, en cet instant précis. La cité était condamnée. Doji Kamiko allait mourir.

La partie d’Eien qui était un revenant se délectait à cette idée. Elle se rappelait du plaisir qu’elle avait ressenti en déchiquetant les soldats Daidoji. Elle se rappelait de l’expression d’horreur absolue sur le visage de Kamiko lorsqu’il s’était avancé vers elle, recouvert du sang de ses amis. Elle attendait avec impatience le moment où Munashi allait ordonner sa mort, et sourit à cette idée.

La partie de lui qui était toujours Eien, la plus petite, la plus faible, la partie qui se concentrait sur la douleur de son bras, se rebellait contre le revenant. Le revenant s’en moquait. Il appréciait les faibles contestations d’Eien. Lorsqu’Eien était allé voir Kamiko un peu plus tôt, le revenant l’avait permis. Un autre regard sur cette fille rendrait les souvenirs encore plus douloureux. Ce qu’elle avait dit rendait ceux-ci encore plus plaisants. Elle était forte, et se croyait courageuse. Elle apprendrait. Sa mort serait une bonne mort. Le revenant se perdit en rêveries, imaginant les atrocités à venir.

Un bruit résonna soudain dans les cellules derrière lui. Le revenant revint à lui, observant les alentours avec confusion.

"Par là," dit Eien, en indiquant l’extrémité la plus éloignée du jardin. "Il y a quelque chose là-bas."

Daidoji Eien dégaina son pistolet et chargea dans cette direction du jardin.

Lorsqu’il fut parti, Doji Kamiko franchit rapidement hors de la porte dissimulée et se faufila dans les ombres.


Le monorail évoluait dans les niveaux les plus hauts de la cité tel un trait de lumière bleu saphir. Dojicorp l’avait construit pour qu’il soit le mode de transport en commun le plus rapide et le plus fiable de la cité. C’était un succès immense. En cinq ans de fonctionnement, il n’avait jamais eu de retard, pas une seule fois.

Mais ce soir, ce n’était pas le cas. Le train devait aller plus vite que le vent pour rattraper son retard.

Bayushi Zou s’avançait rapidement à travers les voitures de passager, Bayushi Oroki était juste un pas derrière lui. Le Garde du Corps faisait son travail, écartant les gens hors du chemin, parfois en les bousculant. Il n’avait rien de personnel contre eux, et Zou essayait de ne blesser personne. Son patron avait besoin d’arriver à la machine de tête et c’était le moyen le plus rapide.

"Hé, vous deux !"

Zou leva les yeux. Un policier Shinjo se tenait dans la voiture en face d’eux, les regardant de travers. "Qu’est-ce que vous faites, par Jigoku ?" demanda-t-il.

"Poussez-vous," ordonna Zou, en continuant d’avancer. Il bouscula deux types hors de son chemin et continua d’avancer.

"Hé, du calme, vous le grand !" cria le policier, en sortant un pistolet étourdissant de sa ceinture. "Ceci est un lieu public, vous n’avez pas le droit de bousculer les gens com-"

Zou attrapa l’extrémité de son pistolet. Celui-ci émit une petite étincelle pathétique dans la main du Garde du Corps. "Poussez-vous," répéta-t-il.

Le policier jeta un regard nerveux sur son arme, à présent brisée dans le poing de Zou.

"Faites ce qu’il dit," suggéra Oroki par-dessus l’épaule de Zou. "Nous sommes pressés."

Le policier hésita. Zou haussa les épaules, puis frappa l’homme au visage, puis posa son corps flasque sur un siège. Les Scorpions reprirent leur marche.

"La voiture de tête est juste là, monsieur," dit Zou.

Des étincelles illuminèrent soudain les fenêtres de chaque côté du monorail. Le train semblait trembler sur ses rails, et des cris résonnèrent dans les voitures derrière eux.

"Trop tard," dit Oroki, en sortant les pistolets de sa veste. "Elle nous a trouvé."

"On détache les voitures ?" suggéra Zou.

"Ça ne fera que tuer des gens innocents, Zou," dit Oroki. "Elle se remettra en chasse après ça. Nous savons ce qu’elle veut."

"Vous êtes toujours blessé, monsieur," dit Zou.

Oroki acquiesça et leva les yeux vers le Garde du Corps. Le regard du Scorpion était calme derrière son masque, plus calme que Zou ne l’avait jamais vu. "Lorsque je mourrai," dit-il, "prends le Migi-Hidari. Ne les laisse pas gagner, Zou."

"Je ne vous laisserai pas mourir, monsieur," promit Zou.

"Une belle promesse," répondit Oroki. "Voyons si tu peux la tenir."

Les deux Scorpions se retournèrent, courant vers l’arrière du train. Zou sortit un énorme pistolet de sa veste. Il savait qu’il ne lui serait d’aucune utilité contre l’Oracle, mais c’était mieux que rien. Retourner en arrière était plus difficile que leur trajet vers la tête du train. Une foule de gens effrayés se bousculaient vers l’avant du train, hurlant et poussant pour échapper à ce qui se passait à l’arrière. Après quelques instants, il fut clair qu’ils ne pourraient aller nulle part.

"Tenez bon, monsieur," dit Zou, en tendant son bras pour qu’Oroki le prenne. Il leva son arme et tira plusieurs fois, créant un grand trou dans le toit du train. Sautant en l’air et attrapant le rebord d’une main, Zou se hissa ainsi qu’Oroki sur le toit. Zou tourna les épaules pour faire face au vent rugissant tandis que le train traversait la cité. Oroki se tenait simplement au bras de Zou. Il savait qu’il n’était pas capable de rester par lui-même sur le toit du monorail lancé à toute allure ; seule la force décuplée du Garde du Corps et son agilité permettait d’accomplir une telle prouesse.

Le monorail fit un virage et l’arrière du train fut un instant visible. La dernière voiture était en flammes, le toit avait été déchiré. La deuxième voiture était maintenant fumante et tremblait. Des flashs de lumière illuminaient brièvement les fenêtres de la voiture. Le toit éclata comme une vulgaire bulle de savon. "Là-bas," dit Oroki en désignant du doigt. "Amène-nous à elle, Zou."

Le Garde du Corps acquiesça. Il se mit à courir. Soshi Isawa avait fait du bon travail. Les jambes de Zou étaient toujours pratiquement humaines, mais elles étaient été renforcées pour acquérir la même force que ses bras tetsukami. Zou courut en ligne droite sur le toit du train, et ses pieds frappaient le toit avec une force telle qu’ils laissaient des empreintes de pas dans l’acier. Il portait Oroki sans le moindre effort, courant le plus vite possible jusqu’à ce qu’ils atteignent la troisième voiture avant la fin.

"Ici," dit Oroki, en désignant le toit.

Zou acquiesça, leva une jambe et l’abattit de toutes ses forces. L’acier céda et les deux Scorpions atterrirent dans la voiture avec fracas. Un passager effrayé sauta sur le côté pour les éviter, puis repris sa fuite vers l’avant du train.

"Excusez-nous," dit Oroki en époussetant des fragments de métal sur ses manches. Il observa la voiture suivante. Le train était jonché de corps de passagers tués par l’Oracle ou piétinés par les autres. L’Oracle Noir de l’Air était également là, dans le corps dérobé de Shosuro Kochiyo. Son visage était ensanglanté et ravagé, mais c’était le même. Elle s’avançait d’un corps à l’autre, en prononçant de simples mots et en tirant des éclairs par ses yeux.

Il lui semblait qu’elle s’assurait lentement et méthodiquement de la mort de chaque personne dans le train.

Oroki pointa le Migi-Hidari sur elle, et elle leva les yeux.

Oroki ne dit rien, et tira.

La tête de Shosuro Kochiyo explosa, et son corps s’effondra.

Oroki chuta lui aussi un instant plus tard, grimaçant de douleur en serrant les pistolets contre sa poitrine. "Est-ce que je l’ai touchée ?" murmura-t-il d’une voix rauque. "C’est fini ?"

Le masque d’éléphant en caoutchouc de Zou ne révéla rien de la surprise sur son visage.

"Non," dit-il.

Oroki se força à relever les yeux. Chaque corps dans le train était en train de se relever et de se tourner vers lui.

"Tonnerres," jura Oroki.

"Alors, que pensez-vous de ça, kolat ?" dit une vieille dame proche avec un sourire déformé. De petits éclairs s’échappaient de ses yeux. "Avez-vous encore assez de chi pour les utiliser ? Pouvez-vous descendre tout le monde dans cette voiture ou les pistolets vous tueront-ils d’abord ? Réfléchissez-y, kolat. L’air est partout."

La foule s’avançait, ils étaient des dizaines. Ils affichaient tous le même sourire, celui de l’Oracle Noir de l’Air. Leurs yeux crépitaient d’électricité. Zou s’avança devant Oroki et se mit à tirer avec son énorme pistolet. Les premiers rangs de la foule furent mis en pièces mais les autres continuaient d’avancer, indifférents.

"Nous ne vous avons pas oublié, Garde du Corps," dit le plus proche, un jeune garçon de huit ans avec des brûlures sur le visage. "Nous vous tuerons tous les deux, puis nous tuerons toutes les autres personnes de ce train. Ou alors, vous pouvez nous donner la pierre. Qu’est-ce qui est le plus important, kolat ? Les vies de ces innocents ou la vendetta que vous prétendez livrer en leur nom ?"

"Zou," murmura Oroki depuis le sol, sa voix presque inaudible. "Ton plan de tout à l’heure. Tiens-toi prêt."

Zou tapa du pied gauche par deux fois sur le sol, pour que son maître puisse le voir, et non l’Oracle.

"Tu peux nous blesser, Garde du Corps," dit un des autres corps de l’Oracle," un homme couvert de sang portant un uniforme de postier. "Tu peux nous blesser, mais pas nous arrêter."

"Vous vous trompez," dit Oroki, en se remettant sur pieds en chancelant. Il rengaina ses pistolets et tira autre chose de sa veste, une petite pierre brillante.

"La Pierre au Sang Blanc," dirent tous les corps en même temps. "Donnez-nous la pierre et vous mourrez promptement."

"Si vous la voulez à ce point," répondit Oroki, "alors, allez la chercher." Il se tourna et la lança à travers le toit du train.

Les corps de l’Oracle se tournèrent et la regardèrent voler.

"Zou," dit Oroki alors qu’il tombait à nouveau par terre. "MAINTENANT."

Zou s’empara d’Oroki d’une main, fit un pas en arrière, et lâcha un chargeur de balles tetsukami à l’intersection des voitures. Il se retourna et courut, portant le corps à bout de forces de son maître. Des éclairs crépitèrent derrière lui, lui brûlant le dos et déchirant les sièges tout autour de lui tandis que l’Oracle hurlait de fureur. Il pointa son pistolet derrière lui tout en courant, et tira sur le chargeur. A son deuxième tir, il y eut une explosion orangée et les voitures de fin furent décrochées du train, déraillant et plongeant vers les rues en contrebas.

Le train se mit à balancer dangereusement. Zou continua de courir jusqu’à ce qu’il arrive dans une voiture qui était relativement stable. Le train se mit à ralentir. Zou s’agenouilla et étendit Oroki sur le sol, portant la main au masque de son maître.

"Non," répondit Oroki, en faisant un geste à Zou. "Je vais bien. Laisse-le. Merci, Zou."

"Oroki-sama," acquiesça Zou. "L’Oracle est parti."

Oroki acquiesça, s’asseyant en grognant. "Il cherche la pierre," dit Oroki. "Et je lui ai donnée."

"Vous avez sauvé les gens dans ce train, Oroki-sama," dit Zou.

"Espérons que cela ne coûtera pas la vie au reste de Rokugan," répondit Oroki. "Fais-nous descendre d’ici, Zou."

"Vous ne pouvez pas combattre," dit Zou. "Vous ne pouvez pas marcher ! Vous-"

"Ne discute pas mes ordres, Zou !" cria Oroki. "Fais-moi descendre !"

Zou acquiesça, souleva son maître à nouveau, et courut vers l’arrière du train.


Takao entra dans une petite pièce. Les murs étaient couverts de minuscules autels aux Fortunes et aux kamis. Un simple bâton de bambou était appuyé dans un coin. Takao traversa la pièce, prit le bâton des deux mains et fit le signe d’entrer à ses deux visiteurs. Il s’assit jambes croisées sur le sol, en tenant le bâton sur ses genoux.

Mojo entra prudemment en regardant tout autour de lui. Teika entra juste derrière lui, s’inclinant devant Takao et s’agenouillant sur le sol. Mojo resta debout.

"S’il vous plaît, asseyez-vous, Phénix," dit Takao. "Vous êtes un invité, pas un ennemi."

Mojo hocha la tête. "Je ne me sens pas à l’aise," répondit-il. "Me pardonnerez-vous si je préfère rester debout ?"

"D’accord," dit Takao, levant ses étranges yeux blancs vers Mojo. "Je vous présente mes excuses si mon monastère n’est pas tel qu’il semble être. Je vous envie, mon ami, vous qui n’avez rien à cacher. Je présume que votre âme est vierge de toute imperfection… aussi pure et propre que le Vide lui-même." Takao sourit. Mojo avait du mal à rester immobile, il n’était pas à son aise. "Maintenant, comment puis-je vous aider ?" demanda Takao, en se tournant vers l’Oracle.

"J’ai obtenu ma position récemment," expliqua Teika au moine. "Mon prédécesseur est mort récemment lors d’une bataille avec une des Terreurs Elémentaires, Kaze no Oni. J’ai hérité de son savoir, ainsi que de sa quête pour ramener l’équilibre parmi les Oracles. Celui qui s’est appelé lui-même l’Oracle Noir du Vide, Yogo Ishak, est devenu encore plus forcené dans sa quête de pouvoir. Il absorbe le pouvoir de tous les Oracles en lui, sans le réaliser ou s’en soucier. Lorsque les Oracles meurent, leurs homologues opposés perdent leur pouvoir. Ni Jigoku, ni Yoma n’ont le pouvoir de créer de nouveaux Oracles, à présent. Si nous n’arrêtons pas Ishak, alors nous pourrions très bien être les derniers."

"Mon ordre se bat contre les Oracles Noirs," répondit Takao. "Pourquoi devrions-nous nous soucier des Oracles qui meurent ? Un seul Oracle Noir signifie un seul ennemi, pour nous."

"Un ennemi avec la force de dix Oracles !" corrigea Teika. "Si Ishak atteint son but ultime, il sera impossible à arrêter !"

"Et que se passerait-il, si par exemple vous veniez à mourir, Teika ?" demanda Takao, "Yogo Ishak ne perdrait-il pas ses pouvoirs ?" Les mains du moine se resserrèrent autour de son bo, et il attendit la réponse de l’Oracle en l’observant attentivement.

"Non," dit Teika. "Ishak n’est pas un vrai Oracle, il en a seulement le pouvoir. Il est une aberration, qui a reçu ses pouvoirs grâce à la Terreur du Vide. Si je venais à mourir, celui lui donnerait un contrôle exclusif sur le Vide. La conjonction des Eléments serait corrompue et tout serait perdu."

"Je vois," répondit Takao. Il se tourna pour faire face à Mojo. "Je peux deviner pourquoi vous avez emmené le Phénix avec vous."

Mojo prit un air maussade. "Et quelle est la raison ?"

"Vous avez en vous la puanteur de la Terreur, mon garçon," dit Takao, en se remettant rapidement debout et en fixant les yeux du yojimbo. "Vous avez donné votre nom à Akeru. Vous êtes sur la voie de la damnation."

"Mais je suis toujours là," dit Mojo. "Je n’ai pas cédé ma place à cet oni."

Takao éclata de rire, un rire lugubre. "Il ne le désire probablement pas. Il s’en moque peut-être, ou ne se souvient pas de vous. Akeru vole de nombreux noms, il draine la force de stupides mortels pendant de nombreuses années. S’il le voulait, il pourrait détruire votre âme en un instant."

Teika regarda calmement Mojo pendant un instant, puis détourna le regard.

"C’est ça, hein ?" demanda Mojo à l’Oracle. "C’est ça que vous espériez. Vous vouliez que l’oni tente de prendre mon contrôle et vous vouliez être là à cet instant pour le détruire !"

Moto Teika leva les yeux vers Mojo, une expression glaciale, indifférente, sur le visage. "Il n’y a rien de personnel, Shiba," dit-il. "La base même de l’Ordre Céleste est en jeu."

Mojo ne dit rien. Il s’assit simplement dans un coin, croisa les bras, et se renfrogna. Il n’allait pas devenir un outil des kolat et des Oracles. Il devait y avoir un moyen d’y échapper.

Takao ignora le yojimbo, se tournant à nouveau vers Teika. "Que ferez-vous si vous trouvez l’oni, Oracle ?" demanda-t-il. "D’autres ont combattu Akeru avant, et ont perdu. Il est la plus puissante des Terreurs Elémentaires."

"Il faudra que je trouve quelque chose," dit Teika d’un ton ferme. "Hashin a vaincu Kaze, Je dois être capable de vaincre Akeru."

"Mais dans quel intérêt le feriez-vous ?" le pressa Takao. "Tuer l’oni ne garantit pas que le pouvoir de Yogo Ishak déclinera. Vous n’êtes pas sûr qu’il y ait toujours un lien entre eux. Peut-être que vous n’arriverez à rien de plus que vous tuer, et éviterez à Ishak de devoir le faire lui-même."

Teika prit un air maussade, et garda le silence.

"Que pouvons-nous faire d’autre ?" demanda Takao.

"Je sais ce que nous pouvons faire," dit Mojo, en se relevant une fois de plus.

Teika sembla surpris. "Hein ?" dit-il.

"Chaque mortel a le droit de poser une question à un Oracle," dit Mojo. "Je veux poser la mienne maintenant."

Teika fixa le yojimbo. "Vous avez raison," dit-il. "Demandez-moi."

"Que dois-je faire pour être libre ?" demanda Mojo.

Le regard de Teika se troubla soudain alors que la réponse se formait dans son esprit. Un instant plus tard, sa vision redevint claire. "Cherchez ce que cherchent les Oracles Noirs," dit-il. "Donnez-leur le pouvoir qu’ils désirent, de la façon de votre choix."

Takao plissa le front. "Et à mon tour. Est-ce que les kolat en retireront un bénéfice si nous aidons Shiba Mojo dans sa quête ?" demanda-t-il.

"Oui," répondit Teika.

Mojo écarta ses cheveux de ses yeux. "Qu’est-ce que ça signifie, par Jigoku ?" demanda-t-il.

Un sourire subtil se dessina sur les traits de Washi Takao. "Je crois que je sais," dit-il. "Les kolat combattent les Oracles Noirs depuis des siècles. Je sais ce qu’ils veulent."

"Et qu’est-ce que c’est ?" demanda Mojo.

Takao se redressa, son bâton de bambou claquant sur le sol de pierre. "Venez avec moi, si vous l’osez, Phénix. Je vais vous montrer."


Koan s’assit sur un flanc de colline.

En deux mille ans, vous pouvez faire un tas d’erreurs. C’était sûr. Il se demandait s’il était en train d’en faire une, maintenant. Il observa le ciel noir parsemé d’étoiles. Il avait des amis là-haut, des amis qui avaient enfin accompli leur destin, qui étaient mort comme ils le devaient, et qui avaient rejoint le firmament pour que l’on puisse toujours se souvenir d’eux.

Pas Koan.

Jamais.

Koan était coincé ici, et personne ne s’en souciait.

Il pouvait sentir son dos brûler ; il était assis trop près de son petit feu de camp. Peu importe. C’était là où se trouvait son tatouage de grue. Ce foutu oiseau l’avait gardé en vie pendant deux mille ans. S’il avait de la chance, peut-être que sa peau pèlerait et qu’il mourrait.

Mais non, ce n’était pas possible. Les fils barbelés n’avaient pas fonctionnés. Ce petit feu ne fonctionnerait certainement pas.

"Tu as un fabuleux destin," avait dit Togashi il y a bien longtemps lorsqu’il acheva le tatouage. "Tu vivras longtemps et le monde portera le deuil de ta mort."

A cette époque, il s’était senti honoré, plus flatté qu’il n’avait pu l’exprimer avec des mots. Il était devenu le premier des Ise Zumi, les hommes tatoués d’élite qui servaient le kami Togashi et qui guidaient Rokugan vers son destin.

Il ne se sentait plus flatté, à présent. Il se sentait fatigué, en colère et amer. Si Togashi se montrait aujourd’hui, Koan s’imaginait qu’il le plaquerait au sol et qu’il le tabasserait avec un gourdin.

"Tu devras ouvrir la porte," avait dit Togashi. "Tu prépareras l’entrée des Sept Tonnerres, tu leur permettras d’affronter le Champion de Jigoku lors de la bataille finale, tu permettras au Dernier Tonnerre de s’élever. Et c’est seulement à ce moment-là que ta tâche sera accomplie. Et seulement alors, tu pourras rencontrer la mort."

Mais il avait échoué. La première fois, ça ne lui avait pas paru être insurmontable d’attendre. Il était jeune, et n’avait pas réalisé combien mille années pouvaient être longues. La seconde fois, toute cette histoire commençait à l’énerver. Il était juste là ! Bien en vue du Palais ! Et ces stupides Lions l’ont entraîné à l’écart pour combattre les renforts de Fu Leng.

Ça n’était pas le pire.

Non, non, ça n’était pas le pire.

Juste avant d’avoir été écarté, Koan avait vu quelque chose. Il avait vu Yakamo et Hoturi et Toturi et Kamoko et son cheval et Toku et Mookie et Barbie et quels que soient les noms de ces foutus Tonnerres ! Il les avait vu entrer discrètement pas les portes, transportant ce pauvre Phénix tout grillé. Il avait vu les portes s’ouvrir. Il avait vu Togashi les ouvrir.

Il avait vu Togashi le regarder droit dans les yeux, droit vers ce bon vieux Koan.

Il avait vu Togashi rire.

Oh, Koan savait l’histoire qu’on racontait depuis. Bien sûr, c’est la Tonnerre Scorpion qui avait ouvert les portes, pas Togashi. Tout le monde le savait, puisque c’est ça dont ils se rappelaient tous.

Koan savait ce qu’il avait vu.

"Ce bâtard de kami me maintient en vie," grogna-t-il. "Ce n’est qu’une vaste blague."

"Ouais," rit Koan. "Et qui est au sommet de la Montagne Togashi maintenant, hein ?" Il rit encore, puis s’interrompit. Rire tout seul et se parler à soi-même sont des signes d’un esprit instable, n’est-ce pas ?

"J’parie que Togashi se parlait à lui-même un paquet de fois," dit Koan à voix haute. "Foutu bâtard."

Koan se releva et descendit lentement la montagne en marchant. Il avait besoin de se clarifier l’esprit. La dernière chose qu’il voulait faire était commencer à s’apitoyer sur son propre sort. Il l’avait déjà bien assez fait. Il s’était apitoyé sur son sort pendant des siècles. Il avait manqué la Colère de l’Au-delà à cause de ça. Cent ans de dépression, et soudain, la Tortue n’est plus un Clan Majeur. Quel choc ça avait été. Il ne laisserait plus cela se reproduire. Il ne voulait plus sombrer dans la dépression, pas maintenant. Il était trop proche. Les Tonnerres arrivaient. Il pouvait le sentir.

C’est pour ça qu’il s’était allié avec les mauvais, cette fois-ci. Les vilains sont toujours là quand les Tonnerres se montrent, pas vrai ? Après tout, c’était le boulot des Tonnerres de les tuer. C’était ce que Koan cherchait. Il voulait être tué. Il avait vécu longtemps, très longtemps, et il en avait marre. Rien ne pouvait plus l’émouvoir. Flûte, rien ne pouvait plus l’ennuyer non plus. Il se désintéressait tellement de tout que rien ne pouvait plus l’ennuyer.

Maintenant, il trouvait tout amusant, et même ça, ça commençait à l’agacer.

Au moins cette fois-ci, il semblait qu’il allait être du côté des vainqueurs. Hoshi Jack était astucieux. Hoshi Jack était organisé. Il n’attendait pas jusqu’à la dernière minute et ne s’imaginait pas que tout allait marcher comme prévu comme Fu Leng. Il avait des œufs dans son panier qui n’étaient pas encore éclos. Son plan ne s’arrêtait pas à Rokugan ; Hoshi Jack pensait à un niveau mondial. Lorsque le marteau s’abattra sur le Troisième Jour des Tonnerres, tout le monde pourra ressentir la secousse. Koan sourit.

Hoshi Jack était en train de gagner.

Koan cessa de sourire.

Il réalisa soudain quelque chose. Peut-être qu’Hoshi Jack était trop bon. Peut-être qu’il était trop astucieux. Peut-être qu’il était trop organisé. Bien que Jack pense que les Tonnerres affronteraient leur destin en dépit de tout ce qu’on pouvait leur faire, un des Tonnerres était déjà mort. Et que se passerait-il si ça arrivait aux six autres ?

Koan ne pourrait pas ouvrir la porte s’il n’y avait personne de l’autre côté.

Koan jura à voix haute. Il se laissa tomber sur le sol et frappa une souche d’arbre avec ses poings pendant quelques minutes.

Il devait y avoir un moyen d’éviter ça. Il devait y avoir une chose qu’il pouvait faire pour s’assurer que les Tonnerres se montreraient à temps. Il lança un regard derrière lui vers le manoir d’Hoshi Jack. Les jardins étaient immenses. Koan pouvait voir les pièges et les systèmes de défense secrets. Il avait aidé à la conception de la plupart d’entre eux. Les Tonnerres ne seraient jamais capables d’arriver ici sans une armée. Et s’ils n’avaient pas d’armée ? Que se passerait-il s’ils se faisaient tous massacrer dans les jardins de Jack ?

Ça serait vraiment la merde.

Koan serait heureux de leur montrer comment les éviter si c’était nécessaire, mais les Tonnerres n’écouteraient jamais un ami du Briseur d’Orage.

Et Koan considérait que Jack était son ami. Jack comprenait Koan de bien des façons, et personne d’autre ne pouvait le faire comme lui. Il ne voulait pas que Jack échoue. Il voulait juste rendre les choses un peu plus équitables.

Si les Tonnerres savaient simplement qui était le Briseur d’Orage, alors ils auraient une chance…

Mais Koan ne pourrait jamais trouver les Tonnerres, et ils ne l’écouteraient jamais…

Où Koan pouvait-il trouver quelqu’un d’assez idéaliste pour l’écouter, mais assez puissant pour être une menace ? Où pouvait-il trouver quelqu’un qui pourrait arracher le masque de Jack et le montrer au monde entier ? Où pouvait-il trouver une personne puissante, inexploitée et sacrifiable ?

"Bien sûr," rit Koan. "Que je suis bête !"

Koan fit un pas et traversa les murs séparant la réalité, un petit tour qu’il avait appris en vingt siècles d’existence. Regardant autour de lui, il lui semblait qu’il était là où il voulait se rendre. Le petit moine respira l’air épais et terreux. Ce lieu n’avait pas changé. Il n’avait jamais changé. C’était rassurant. Il s’enfonça plus avant vers le cœur de la forêt de Shinomen.

"Naga-naga-naga-naga, venez ici," cria-t-il. "Je sais que vous êtes là quelque part…"


"Garde Impériale. Restez où vous êtes."

"Tout va bien, Shinden," dit Ryosei, en s’avançant pour que le Guêpe puisse la voir clairement. "C’est seulement moi."

"Princesse Ryosei," répondit Shinden avec un soulagement évident. Il rengaina son pistolet et s’inclina profondément. Ses yeux se plissèrent en regardant la silhouette derrière elle. "Et qui êtes-vous, monsieur ?"

"C’est Isawa Kemmei, un représentant des Maîtres," répondit Ryosei. "Il désire parler avec mon frère."

Shinden sembla troublé. "Est-ce que Munashi ne viendrait-il pas lui-même si les Maîtres voulaient parler à l’Empereur ?" demanda-t-il.

"Munashi est un homme occupé, non ?" demanda audacieusement Ryosei tout en marchant vers la porte. "Maintenant, allez-vous nous ouvrir la porte des appartements de mon frère ou dois-je le faire moi-même ?"

"Bien sûr, ma dame," dit Shinden, en s’inclinant devant elle et s’emparant de la poignée de la porte. Le garde s’interrompit un instant, la bouche ouverte, comme s’il se préparait à dire quelque chose.

"Quoi ?" demanda Ryosei. "Qu’y a-t-il ? Voulez-vous dire quelque chose ?" Saigo regardait prudemment l’homme du coin de l’œil.

Shinden hocha la tête et sourit. "Rien," dit-il. "Rien du tout. Vous pouvez entrer." Le Guêpe ouvrit les portes. Ryosei et Saigo entrèrent rapidement dans le couloir devant eux.

Saigo jeta un regard en arrière lorsque les portes furent refermées. "Il y a quelque chose d’anormal chez ce garde," dit-il.

"Shinden ?" demanda Ryosei. "C’est le Capitaine de la Garde. Il est débordé. C’était l’un des gardes les plus loyaux de mon père, et il a pris beaucoup sur lui-même depuis sa nouvelle position. Peut-être qu’il ne dort pas suffisamment."

"Non, ce n’est pas ça que je veux dire," dit Saigo.

Ryosei plissa le front. "Tu n’es pas en train de me dire qu’il est implanté, là ?"

"Pas exactement," dit Saigo, en jetant encore un regard indécis vers l’arrière. "Ce n’était pas un implant, mais il y avait quelque chose du même genre. C’est comme s’il était maudit. Peut-être que ceci n’est pas une bonne idée, Ryosei, peut-être que nous devrions partir."

Ryosei regarda le couloir, en direction des appartements de son frère, vers ce qui était le bureau de son père. Un cri résonna soudain dans le corridor, rempli de rage et de frustration. De l’autre côté de la porte, Shinden ne fit pas le moindre mouvement pour venir voir.

"Désires-tu laisser Kameru comme ça ?" demanda-t-elle à Saigo.

Saigo hocha rapidement la tête, en pointant le pouce vers la porte.

"Saigo," soupira Ryosei.

"Bon, très bien," dit-il. "Allons-y."

Ryosei acquiesça, se retourna, et courut dans le couloir en direction du cri. Saigo sursauta, surpris, et se mit à courir après elle. Ils arrivèrent tous les deux dans l’énorme bureau de l’Empereur et se figèrent de surprise. Des tâches de sang frais maculaient les murs. Des impacts de balles avaient fissuré l’antique fresque du plafond. Les tables étaient renversées et les fenêtres brisées. Et au bureau de l’Empereur était assis un homme large d’épaules portant un mempo vers foncé, qui étouffait pour respirer. Ses mains étaient posées sur un grand pistolet d’argent.

"Kameru !" s’exclama Ryosei.

"Non, Ryosei !" dit Saigo, la saisissant par les épaules avant qu’elle ne puisse courir vers lui. L’Empereur fit soudain attention à eux, se redressant sur son siège et pointant son pistolet vers eux.

"Qui êtes-vous, par Jigoku ?" demanda-t-il d’une voix rauque. "Que voulez-vous ?" Il tourna la tête d’une étrange façon en les observant, un peu comme un reptile. Du sang coagulé était visible sur les bords de son mempo craquelé.

"Kameru, tu ne me reconnais pas ?" demanda Ryosei, d’un ton désespéré. "Pourquoi portes-tu ce masque ?"

"Il ne porte pas le masque, Ryosei," dit doucement Saigo. "C’est le masque qui le porte. Ce n’est pas un mempo, c’est… autre chose. Il y a une sorte d’illusion qui l’entoure."

"Ryosei ?" dit l’Empereur, ses yeux s’élargissant alors que sa voix s’éclaircissait. "Ma fille ?"

"Non," dit-elle. "Ryosei ! Ta sœur !"

"Je n’ai PAS DE SOEUR !" rugit Kameru, se mettant debout et braquant son pistolet sur eux. "Ma sœur a été tuée par Isawa Mochiko ? Ils vous ont envoyés, n’est-ce pas ?"

"Kameru ?" Ryosei fit un pas vers lui, et il pointa le pistolet directement sur elle. "De quoi parles-tu ?"

"Isawa Mochiko," murmura Saigo. "Il était membre d’un groupement terroriste de tsukai qui ont attaqué la division Dojicorp à Neo-Shiba il y a quelques années d’ici. Ils ont kidnappé Doji Orihime et ont réclamé une rançon. Ils l’ont mutilée et tuée avant que Meda ne puisse rassembler celle-ci."

"Doji Orihime ?" demanda Ryosei, en regardant Saigo.

"La sœur de Doji Meda," répondit Saigo. "Je me demande qui est là, en lui, avec lui ? Ryosei…" Saigo s’approcha d’elle, murmurant doucement.

"Qu’est-ce que vous vous racontez, là ?" demanda l’Empereur, en contournant son bureau et en avançant vers eux. Des traînées de sang séché couvrait l’avant de sa chemise, coulant de sous son mempo. Un katana bleu et brillant était coincé sous sa ceinture. "Vous êtes en train de comploter contre moi, Shikogu ? Bon sang, je vous ai tué une fois, je peux le refaire ! Maudissez-moi un millier de fois, mais j’y arriverai encore !"

"Kameru, arrête !" hurla Ryosei, la voix stridente. "Tu n’es pas notre père ! Tu n’es pas Doji Meda ! Tu n’es pas quelqu’un d’autre, tu es Yoritomo Kameru ! Tu es mon frère, enfin ! Débarrasse-toi du sort que Munashi t’a lancé et reviens parmi nous !"

"Munashi ne m’a rien fait," rit Kameru d’un ton amer, en tendant les mains, et en balançant son pistolet d’avant en arrière. "Munashi est le seul en qui je peux avoir confiance. Munashi est mon ami. Il a reçu mon âme et mon nom. Il a dit que je pouvais tuer tous ceux qui venaient ici, et je pense que je vais commencer par toi, Phénix." Il pointa le pistolet sur le visage de Saigo et arma le chien.

Saigo regarda droit vers le canon et ne bougea pas. "Si vous pensez que Doji Kamiko voudrait que ça se passe ainsi, alors allez-y. Tuez-moi."

Le doigt de Kameru s’immobilisa sur la gâchette. Son regard se fit distant. Profitant de ce quart de seconde de répit, Saigo lança un sort rapide. L’air déferla autour de l’Empereur et le rejeta en arrière, vers son bureau. Le pistolet lui échappa des mains et tomba sur le sol. Saigo le ramassa et le pointa vers la tête de Kameru. Celui-ci mit la main à son épée.

"Ne faites pas ça," dit Saigo. "Laissez cette épée."

"Laisser l’épée ?" rit l’Empereur. Un filet de salive pendait à ses lèvres. Il tira lentement le katana de sa ceinture et le brandit à deux mains, le pointant vers Isawa Saigo. Il irradiait d’une lumière magique. Les esprits qui tourbillonnaient autour de la lame étaient clairement visibles pour Saigo.

"Par les Sept Tonnerres," jura Saigo.

"Qu’y a-t-il ?" demanda Ryosei. Elle s’avança à côté de lui, s’approchant de Kameru, mais restant hors de la ligne de tir de Saigo.

"Je ne sais pas ce qui se passe !" dit Saigo. "Je n’ai jamais rien vu de pareil ! Ryosei, reste loin de cette épée !"

"Kameru, que t’ont-ils fait ?" demanda Ryosei. Ses yeux étaient humides, mais elle s’approchait de lui sans crainte.

"Kameru est mort !" hurla l’Empereur. "Longue vie à l’Empereur !"

"Je n’y crois pas, Kameru," dit Ryosei, en faisant un autre pas vers lui. "Je ne pense pas que tu vas me faire du mal. Quoi que Munashi ait pu te faire, je ne pense pas qu’il soit assez puissant pour détruire cette partie de toi. Je crois que tu es toujours là. Je crois que tu es toujours-"

Avec un rugissement sauvage, l’Empereur de Rokugan plongea sur elle. Yashin trancha Yoritomo Ryosei au niveau de la taille.


"Elle a QUOI ?" hurla Munashi dans le téléphone.

"Elle a disparu, monsieur," répondit-on. "Nous venons de vérifier sa cellule il y a quelques minutes, et elle était vide."

"Qui est-ce ?" demanda Munashi. "A qui est-ce que je parle ?"

"Mon nom est Daidoji Ogeo, monsieur," dit l’homme. "Je suis un des gardes-"

"Passez-moi Eien," le coupa Munashi.

"Oui, monsieur," dit l’homme.

Il y eut un silence.

"Eien," dit une voix rude.

"Eien," soupira Munashi. "Tuez l’homme avec qui je viens de parler."

Coup de feu.

"Monsieur ?" dit Eien.

"Trouvez-là," siffla Munashi. "Trouvez Kamiko. Et quand vous l’aurez trouvée, tuez-là !"

"Oui, monsieur," répondit Eien.

Munashi appuya sur une touche, coupant la communication, et composa un autre numéro.

"Suro," répondit-on.

"Suro, est-ce que les autres équipes sont en position ?" demanda Munashi.

"Bien sûr, monsieur," dit-il. "Nous avons encore quelques derniers sorts de purification à préparer, mais nous devrions être prêts demain."

"Oubliez les sorts de purification," gronda Munashi. "Je ne veux plus donner la moindre chance aux Tonnerres. Cette cité m’ennuie. Ce soir, Otosan Uchi sera en flammes."

"Oui monsieur, je vais m’en assurer," dit Suro d’un ton amusé. "Autre chose ?"

"Hm. Oui," dit Munashi. "Peut-être devriez-vous modifier le vol d’Isawa Sumi vers la banlieue sud."

"Oui, monsieur," dit Suro.

"Au revoir, Suro," dit Munashi avec un sourire cruel. "Nous nous reverrons lorsque la cité sera réduite en cendres."

"Au revoir, monsieur," répondit Suro.


"Vous avez entendu parler des Machines de Guerre, je suppose ?" demanda Takao, en relevant les yeux vers Mojo tandis qu’ils descendaient l’escalier.

"Bien sûr," dit Mojo, en regardant derrière le moine les marches en spirales. "Tout le monde a entendu parler des Machines de Guerre. Je suis même surpris que vous aussi. Je n’imaginais pas que vous aviez la télévision ici." Les escaliers semblaient descendre à l’infini. Une chose tout en bas irradiait d’une lumière si intense que Mojo ne pouvait pas voir tout en bas des marches. Il y avait quelque chose d’autre, également, comme un frisson dans les murs de la cage d’escalier, comme si la montagne elle-même respirait.

Takao éclata de rire. "Le fait que nous soyons coupés du monde ne signifie pas que nous y sommes étrangers," dit-il.

"Qu’est-ce que les Machines de Guerre ont à voir avec moi ?" dit-il.

"Vous verrez," répondit Takao. "Suivez-moi." Il reprit sa descente des marches, son bâton tapant sur celles-ci tandis qu’il descendait.

"D’où vient cette lumière ?" demanda Mojo en suivant Takao, tout en tentant de fixer la lumière.

"Dites-moi, Mojo," dit le moine en ignorant la question. "Que savez-vous des kolat ?"

"Peu de choses," répondit le yojimbo. "Je connais les histoires. Les Dix Maîtres et la Grande Pyramide. Je connais l’histoire racontant leur tentative pour renverser l’Empereur, et qui décrit ce qui leur est arrivé après ça. Ils furent balayés."

"De nombreuses fois," acquiesça Takao, en jetant un regard vers Mojo. "Les kolat ont toujours souffert, depuis le tout début. Vous voyez, Mojo, nous existons depuis l’aube des temps. Bien avant que les kamis ne chutent des cieux. Nos fondateurs étaient les dirigeants des tribus humaines, ceux qui aidèrent à repousser les monstres de légendes avant que les kamis ne viennent. Lorsque Hantei et les autres prirent le pouvoir, nous fûmes écartés. Certains combattirent, et furent détruits. Les sages s’enfuirent, et survécurent. Pendant un millier d’années, nous avons comploté et manigancé dans l’ombre pour reprendre les rênes du pouvoir. Nous pensions que c’était notre destin. Nous avions certainement survécu aussi longtemps parce que le monde nous était destiné."

"Le croyez-vous toujours ?" demanda Mojo. Il regretta de ne pas avoir son pistolet. Ces moines le rendaient nerveux.

"Mettez-vous à l’aise, Phénix," dit Takao par-dessus son épaule. "Les kolat se sont débarrassés de leurs rêves de conquête depuis des siècles." Il s’arrêta de marcher et se tourna pour faire face à Mojo, le visage grave. "C’est la vérité. Les kolat ont un but, mais pas celui que nous pensions au départ. Non, nous avons un autre destin. Nous le connaissions depuis le tout début, mais nous n’avions pas estimé ce présent à sa juste valeur."

"Qu’est-ce que c’est ?" demanda Mojo.

"Lors des premiers jours de notre organisation, un des éclaireurs découvrit un objet d’une puissance incroyable," dit Takao. "C’était une pierre énorme, une pierre dotée de pouvoirs magiques. Aucun homme n’avait jamais créé de nemuranai pareil, et aucun homme n’a jamais réussi à en faire un pareil depuis lors. En scrutant au cœur de celle-ci, on peut voir avec les yeux de la terre elle-même. N’importe quel lieu partout dans le monde, n’importe quel endroit, n’importe quelle époque peut être vue en se concentrant sur la pierre. De plus, la pierre crée des larmes de cristal pur, et ceux qui possèdent ces larmes peuvent communiquer avec ceux qui gardent la pierre. Les Dix Maîtres à cette époque l’appelèrent l’Œil de l’Oni. L’Œil permit aux kolat de se coordonner mieux que quiconque dans Rokugan. Nous étions partout. Nous n’étions nulle part. Personne ne pouvait nous attraper."

"Mais vous avez été détruits," dit Mojo en s’asseyant sur les marches.

"En effet," acquiesça Takao. "Nous avons souvent été vaincus, mais nous nous en sommes toujours remis. Après un temps, la récupération devenait de plus en plus difficile. La technologie rattrapait petit à petit notre magie, et bientôt l’Œil ne fut plus l’avantage qu’il avait toujours été. Nos effectifs avaient déclinés, puisque certaines factions savaient dorénavant comment traquer nos agents. Un jour, il fut clair que nous avions besoin de découvrir un nouvel avantage, où nous disparaitrions à jamais. Nous avons commis l’erreur de rechercher cet avantage sous la forme des Oracles Noirs, et nous leur avons offert l’Œil de l’Oni, désormais obsolète, en retour."

"On dirait que ça ne s’est pas bien passé," dit Mojo.

Takao hocha la tête. "C’est le moins qu’on puisse dire," répondit-il. "Nous avons été décimés. Une fois que les Oracles furent invités à se mêler de nos affaires, ils nous ont détruits. Ils ont reconnu ce que nous n’avions pu reconnaître. Ils virent l’Œil tel qu’il était réellement, et pas ce que nous pensions qu’il était."

"Que voulez-vous dire ?" demanda Mojo.

"L’Œil de l’Oni n’est pas seulement enchanté," dit Takao. "L’Œil de l’Oni est la magie. Il est un fragment condensé du fluide vital de la terre, le pouvoir spirituel qui coule en chaque esprit de la nature, mikokami, et nemuranai. Il est une représentation solide de notre monde. C’est pourquoi il peut voir le monde entier ; il nous montrait seulement une partie de lui. Les Oracles Noirs ne se sont pas contentés d’utiliser l’Œil pour voir le monde ; ils l’ont utilisé pour changer le monde. Ils cherchaient à remodeler la création à leur image, à transformer le monde entier en Outremonde."

"Quand cela s’est-il produit ?" demanda Mojo. "Je n’ai jamais entendu parler de pareille histoire."

"Il y a trois cent ans de cela, à dix années près," dit Takao. "Nous avons réglé le problème avant qu’il n’attire l’attention. Nous avons vaincu les Oracles, détruit l’Œil de l’Oni, et caché les fragments pour que les Oracles ne puissent jamais les trouver."

"Comment avez-vous réussi à détruire l’Œil de l’Oni, s’il est si puissant ?" demanda Mojo.

"Nous avons eu de l’aide," répondit Takao.

"De l’aide ?" demanda Mojo.

"Venez avec moi, Phénix," dit Takao, en recommençant à descendre les marches. "Je vais vous présenter à notre allié."


Kitsu Jurin inclina la tête de fatigue. Elle n’avait pas bougé de sa place, agenouillée devant l’autel à Bayushi Yamato. Ses jambes ne la faisaient plus souffrir ; elle se demanda si elles arriveraient à la supporter lorsqu’elle tenterait de se relever. L’inquiétude lui rongeait l’esprit. Les coups de feu qui avaient secoué le temple s’étaient éteints il y a quelques heures d’ici. Elle avait entendu des voix après cela, mais n’avait vu personne. Soit Gohei avait été remarquablement sincère lorsqu’il avait déclaré ne pas l’interrompre pendant sa prière, soit lui et Argcklt étaient morts tous les deux.

Elle massa son visage des deux mains, puis ses doigts parcourent les perles de son épais collier de prière. Elle se demanda si les ancêtres faisaient attention à elle. Est-ce qu’elle était testée ? Et si la quête d’Okura était seulement le caprice d’un dément mort, et que Gohei était mort à cause de ça ?

Jurin ouvrit les yeux et regarda par-dessus son épaule, essayant d’entrevoir les couloirs à l’extérieur de la petite clairière. Lorsqu’elle se remit droite, un jeune et bel homme en robe pourpre se tenait devant elle. Il avait l’air pensif et il tapotait sur sa joue avec un doigt.

"Vous avez des doutes, Lionne ?" demanda-t-il.

"Armurier !" dit rapidement Jurin, en s’inclinant sur le sol devant l’esprit du Scorpion mort.

"Pourquoi m’appelez-vous comme ça ?" répondit Yamato, le ton de la voix légèrement irrité. "Je n’ai conçu que deux pistolets dans ma vie entière. D’accord, c’était certainement une remarquable paire d’armes à feu, mais on peut difficilement juger la vie entière d’un homme rien que sur ça, ne pensez-vous pas ?"

"Je ne le savais pas," dit Jurin. "Je ne connais que les légendes de la Guerre des Ombres, dans lesquelles vous êtes l’Armurier."

"Ah, bien sûr," répondit Yamato. Il regarda par-dessus son épaule, vers le temple derrière. "Votre ami est agonisant. Malgré ses pouvoirs, le zokujin ne peut rien faire. Vous le pouvez. Vous pourriez le soigner en un instant."

"Non," dit Jurin.

Yamato inclina légèrement la tête. "Pourquoi ?" dit-il, d’un ton sec. "Gohei est un puissant guerrier. Voudriez-vous laisser le Clan du Lion sans dirigeant pour le Jour des Tonnerres ? Pourquoi ne jurez-vous pas simplement fidélité à l’Outremonde et détruire le Lion vous-même ? C’est ce que vous êtes en train de faire."

"La faute ne serait pas seulement mienne," rétorqua Jurin, la bouche formant une mince ligne. "Je ne partirai pas tant que vous ne m’aurez pas dit où trouver le Journal de l’Empereur. Sans lui, nous serons de toute façon vaincu."

Yamato eut un petit rire, sans la moindre trace d’humour. "Vraiment ?" dit-il. "Vous pensez que je me soucie toujours suffisamment de l’Empire pour que je vous dise où trouver le livre, afin que vous puissiez partir alors et soigner le Lion ?"

"Si vous ne vous souciez pas de l’Empire," répondit Jurin, "Vous ne seriez pas ici, Yamato-sama."

Yamato regarda ailleurs pendant un moment, puis posa sur elle un regard chargé de respect. "Bien," dit-il. "Dois-je comprendre, Lionne, après quatre-vingt-dix ans de vie au paradis, libre de toutes les contraintes du sombre univers de la politique, que vous êtes en train de me faire chanter pour avoir cette information ?"

"Si vous voulez le prendre comme ça," répondit elle, "alors oui, c’est ce que je suis en train de faire."

"Merveilleux," répondit Yamato. "Vous savez, de mon vivant, personne n’a eut le cran de me faire chanter. Ils étaient tous bien trop effrayés par ce que je représentais. Non, vous êtes la première. Je dois vous avouer, Lionne, que votre patience et votre détermination m’impressionnent. Prenez mon masque."

"Votre masque ?" demanda-t-elle, en abaissant les yeux vers le morceau de tissu gris pâle qui pendait à l’autel de Yamato.

"Il m’a bien servi pendant ma jeunesse," dit l’esprit. "Avant que Kyoso ne mutile mon corps. J’ai d’agréables souvenirs de ce masque. Je ne le laisserais pas ici."

"Est-ce que ce sanctuaire n’est pas sûr ?" demanda Jurin.

"La cité n’est pas sûre," répondit Yamato. "Une grande obscurité approche ; c’est une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de vous dire où est le journal. Il ne reste plus beaucoup de temps. Vous devez trouver une femme nommée Genju Gemmei, la dernière descendante en vie d’Ikoma Genju. Elle a le journal, bien qu’elle ne sache pas ce qu’il est réellement. Trouvez-là. Faites-lui quitter la ville, et vite. Oh, et Lionne… n’oubliez pas mon masque."

Le Scorpion disparut lentement, laissant Jurin seule. Elle resta immobile un moment pour murmurer une prière de remerciements, puis elle s’empara vivement du masque sur l’autel avant de quitter précipitamment la clairière pour retrouver Gohei et Argcklt.


"Toujours rien, Mitni ?" demanda Sekkou. Le Sauterelle était assis à une console à l’autre côté de la pièce, observant des écrans recouverts de codes inintelligibles.

"Non," dit sèchement Mitni. "Sekkou, il faut que je te dise, c’est un plan foireux. J’ai accepté de m’y coller dans un premier temps, mais ça ne marche pas. Les tetsukansen sont trop petits. Le signal qu’ils émettent est trop petit pour pouvoir le tracer, sauf s’ils étaient en grandes quantités.

"C’est ça le truc," lui rétorqua Sekkou. "On recherche des grandes quantités. On recherche la source."

Mitni repoussa ses cheveux vers l’arrière et porta un regard soutenu à son frère. "Et tu crois qu’on va trouver ?" demanda-t-elle. "Si ces trucs libèrent un signal repérable, tu crois vraiment que celui qui est derrière tout ça est assez stupide pour en laisser tout un tas dans un seul et même endroit ?"

"C’est notre seule putain de piste, Mitni !" Sekkou criait presque. "Je sais que c’est maigre, mais s’il te plaît, continue de chercher !"

"Perte de temps," marmonna-t-elle, s’affaissant devant son bureau et continuant de taper sur les touches.

Daniri se tenait debout entre eux, sirotant une tasse de café. Il se sentait inutile. Il baissa les yeux vers le poste de travail inoccupé entre eux, puis se tourna vers Mitni. "Hé, chérie, ça t’ennuie si je consulte mes e-mails ?" demanda-t-il. "Je n’ai pas eu l’occasion de le faire depuis un bout de temps."

Elle releva les yeux vers lui et lui sourit gentiment. "Bien sûr," dit-elle. "Vas-y, bel étalon."

Sekkou les dévisagea tous les deux, et Daniri s’assit.

"Bon, et maintenant ?" dit Mitni d’une voix malicieuse. "On va construire une sorte de détecteur géant de lingerie en soie pour qu’on puisse suivre à la trace les mouvements militaires de Dojicorp ? Parce que j’crois que ça pourrait être une idée au moins aussi bonne que celle-ci."

"Mitni, s’il te plaît," répondit Sekkou en soupirant. "Ça n’a pas été une semaine facile pour moi."

"Oh vraiment ?" rit-elle. "Je pensais que tu étais un type genre sang et tripes. A jamais pour l’anarchie et les bombes. Ou est-ce que ce n’est pas aussi marrant quand on est de l’autre côté du bâton ? La guerre ne semble pas si juste que lorsque tu te faisais courir après dans toute la ville par les gars en violet ? Voilà exactement pourquoi je t’ai toujours dit que le terrorisme, c’est une mauvaise idée. Tu devrais t’établir et te trouver un chouette job peinard, comme moi."

"Hm," grogna Sekkou. "Arnaquer des vieilles dames de soixante ans sur leurs chèques de pension ? Ah, oui, Mitni. Très noble. Tu crois vraiment que je voudrais m’impliquer dans un truc comme ça ?"

"Je pourrais tout aussi bien leur piquer leur argent," rétorqua-t-elle. "Si je le fais pas, quelques-uns de tes gars vont se pointer pour leur casser la tête avec une batte de baseball et leur faucher quand même."

"A vous écouter, on dirait que vous êtes mariés," dit Jiro, en relevant les yeux du magazine qu’il lisait dans un coin.

"On n’est pas mari et femme," dit Mitni en rigolant. "Mais plutôt comme une maman et son fils. J’ai pratiquement élevé cet ingrat-"

"Mitni," dit Sekkou, la voix glaciale. "Tu vas rapidement atteindre mes limites. Je t’aime, tu sais, mais ferme-là ou je vais te coller une balle dans la tête."

La bouche de Mitni se referma sans un bruit.

L’entrepôt s’emplit d’un silence gêné. Kaibutsu fredonnait calmement une chanson. Après un instant, Daniri leva les yeux de sa console avec une expression abasourdie.

"Euh…" dit-il, en se relevant et en passant une main dans ses cheveux blonds. "Je crois que j’ai trouvé quelque chose."

"Quoi, un mail d’un fan ?" demanda Sekkou.

"Non," dit Daniri. Il désigna l’écran du doigt.

Un très gros e-mail se trouvait au milieu de la liste.

Le nom de l’envoyeur était Ikoma Keijura.

Le sujet était "BRISEUR D’ORAGE".

Le contenu était encore bien plus intéressant.


L’officier Shinjo Rakki mâchait un beignet.

Il ne mangeait pas souvent des beignets. En tout cas il essayait de le faire. Il pensait que les flics et les beignets représentaient un affreux stéréotype et il essayait de ne pas trop le propager. Malheureusement, pendant les patrouilles de nuit, il n’y avait pas beaucoup d’autres magasins ouverts.

C’était un bon beignet. Pas très gros, mais vraiment bon. Il lécha le sucre sur ses doigts tout en marchant vers sa voiture de patrouille et s’appuya contre la portière. Il se demanda vaguement si les rumeurs sur sa promotion étaient vraies. Après tout, il ne l’avait pas méritée. Il n’avait pas fait grand chose pour retrouver Massad. Hatsu et Sachiko avait fait la majeure partie du boulot. A ce moment-là, Sachiko lui avait demandé de ne rien dire à son sujet, et ils avaient donc décidé de lui attribuer tous les mérites. Et ceci était presque parvenu à le convaincre qu’il était réellement aussi chanceux qu’on le disait.

Bah, peu importe. Si une promotion pouvait lui enlever ces patrouilles, il n’allait pas discuter. Il en avait marre des gens qui lui tirent dessus. Tout ce qu’il voulait maintenant, c’est un chouette travail de bureau à la Tour Shinjo, et peut-être quelques personnes pour bosser autour de lui. Hé, peut-être même qu’il serait transféré. Otosan Uchi était devenu un endroit totalement dingue, ces derniers temps. Peut-être qu’il serait envoyé à la Banlieue Ouest. Il y avait quelques jolis quartiers là-bas. Tranquilles, aussi. Il n’y avait pas de terroristes Sauterelles et de soldats Senpet sortant de la mer toutes les semaines dans la Banlieue Ouest, et son oncle habitait là.

Rakki se demanda comment se débrouillait Sachiko. Il se demanda si elle allait bien. Elle lui manquait.

Un bruit de ferraille résonna soudain depuis la structure de métal qui surplombait la route. Le monorail passait au-dessus de lui. Le métal cliquetant résonna dans toute la rue et des lumières illuminèrent l’allée. Rakki leva les yeux. Il pensait avoir entendu un cri. Le monorail continua sa route, laissant derrière lui une traînée de fumée.

"Hein ?" dit Rakki, en regardant le train. Un monorail n’est pas sensé fumer.

Un bruit se fit soudain entendre à la ceinture de Rakki. "Deux-un-deux, c’est la Tour. Quelle est votre position, Deux-un-deux ?" demanda une voix de femme.

Il prit la radio et la porta à sa bouche. "Ici Rakki," dit-il, "Je vous entends. Je suis à l’angle de la Huitième et de Saibankan, sous la piste du monorail."

"Situation d’urgence sur le monorail Dojicorp," dit la standardiste. "Le conducteur devrait arrêter le train près de votre position. Laissez tomber votre beignet, allez voir ce qu’il se passe puis faites un rapport. Terminé."

Rakki soupira. "Très bien," dit-il. "Terminé."

Il raccrocha la radio à sa ceinture et releva les yeux vers les rails, découragé. Un problème au monorail ? Une longue nuit s’annonçait. Il allait devoir se taper plein de paperasserie et il allait rater le marathon des Machines de Guerre pour le Festival de Bon sur Canal Usagi.

Rakki entendit un bruit dans la structure métallique et leva les yeux. Quelque chose rebondissait contre le métal. Cette chose atterrit par terre, rebondissant deux fois et s’arrêtant à moins d’un centimètre du pied de Rakki. Il s’abaissa et la ramassa.

"Jute un caillou," dit-il en haussant les épaules et en examinant le petit morceau de cristal. Il brillait de l’intérieur. Une vive lumière s’embrasa en un instant, et il semblait à Rakki qu’il pouvait voir quelque chose bouger à l’intérieur, quelque chose de vivant…

Un craquement assourdissant résonna à un quartier d’ici. Rakki manqua de tomber à la renverse à cause de l’onde de choc.

"Deux-un-deux, ici la Tour, répondez Deux-un-deux !" sa radio émettait un appel urgent.

Rakki se releva et répondit à la radio, en frottant la pierre brillante avec son pouce. "Ici Rakki," dit-il. "Terminé."

"Allez à l’angle de la Huitième et de Satsume, VITE !" dit rapidement la standardiste. "Le monorail a déraillé, je répète, déraillé. Au moins deux voitures sont tombées dans un district commercial. Terminé."

"Par le Souffle de Shinjo !" jura Rakki. "J’y fonce ! Terminé !" Il remit la radio à sa ceinture et sauta dans sa voiture, toujours en frottant la pierre dans sa main. Le moteur de la voiture de patrouille rugit et il tourna à l’angle de la rue, se retrouvant quasiment instantanément dans un bouchon de circulation. "Du trafic ?" grogna-t-il. "A cette heure-ci ? Par Jigoku, que… oh ouais. Le train qui s’est écrasé, certainement."

Maintenant c’était sûr, il allait rater les Machines de Guerre.

Par Jigoku, Rakki souhaita vraiment avoir une Machine de Guerre, en cet instant précis. C’était peut-être le seul moyen de traverser cet embouteillage. La pierre émit un bruit, très bref. Il mit la main sur la poignée de la portière, afin de sortir de sa voiture. Mais, pris d’une impulsion, Rakki leva les yeux. Un vieil homme en pantalon vert à damier se tenait sur la carcasse de la voiture en face de lui, les yeux brillant de ce qui ressemblait à de l’électricité.

"Donne-moi la pierre !" cria l’homme, en désignant Rakki.

Rakki resta immobile, il ne pensait plus à la pierre dans sa main.

"TORNADE !" cria l’homme, des éclairs crépitant autour de son corps.

Les oreilles de Rakki claquèrent tandis que la pression dans la voiture diminuait. Soudain, une rafale de vent se mit à tournoyer autour de la voiture de patrouille, projetant le véhicule dans les airs. Rakki glapit de terreur.

A cet instant, il regretta vraiment de ne pas avoir une Machine de Guerre.


Le Kashrak pouvait sentir que le Blaireau avait disparu, un bon moment avant qu’il arrive au tunnel. Sa langue fourchue remua hors de sa bouche, sentant des détails bien plus précis que le plus acéré des sens humains pouvait rapporter. Le Naga Souillé glissait dans l’obscurité, sans faire le moindre bruit. Il se demandait où Ichiro Chobu avait bien pu partir, et lequel de ses servants avaient pu le manger.

Le monstrueux Naga s’arrêta devant la pièce où le Blaireau avait été retenu. Il inclina la tête d’un air inquisiteur, testant l’air une nouvelle fois avec sa langue. Quelque chose n’allait pas. "Toi," dit-il, en se tournant vers un des gobelins qui le suivaient. "Rentre dans cette salle et dis-moi où le Blaireau est parti."

Le gobelin obéissant entra, prompt à obéir aux ordres de son maître. La créature entra dans la salle, en secouant ses bottes recouvertes de la vase boueuse de l’eau des égouts et en regardant autour de lui.

Un instant plus tard, le gobelin mourut en hurlant, son corps consumé par des flammes bleues.

Les yeux de Kashrak s’écarquillèrent. Les tentacules de cobra autour de son torse se mirent à s’agiter tandis qu’ils surveillaient la situation. Il se tourna vers les gobelins derrière lui. "Toi," dit-il, en désignant un autre. "Rentre là-dedans."

Le gobelin acquiesça. Il sortit un petit couteau de sa botte et chargea droit devant lui avec un cri de guerre.

Il fut englouti par les flammes un instant après être entré, s’effondrant totalement mort à côté de son camarade.

"Toi," dit Kashrak, en désignant un troisième.

"Mais-" dit-il.

Kashrak, d’un rapide coup de griffe, déchira l’estomac du serviteur désobéissant, le laissant s’effondrer dans l’eau crasseuse. "Toi," il désigna un autre.

"Oui, Kashrak-sama," répondit le gobelin d’une voix stridente.

Celui-là mourut lui aussi, bien que les flammes semblaient briller moins fort, cette fois. Kashrak réfléchit à la situation pendant un moment, puis s’empara du gobelin éviscéré et le jeta lui aussi. Il fut entouré par une petite quantité de flammes. Il hurla de douleur, mais ne mourut pas. Le glyphe n’était plus assez fort pour lui faire du mal.

Satisfait, Kashrak entra dans la salle en glissant. Le naga sentit comme une démangeaison le long de sa colonne vertébrale tandis qu’il franchit le seuil, et il observa chacun des coins. Un symbole avait été dessiné à la craie à chaque point cardinal, un glyphe de protection contre le mal.

"Le Blaireau a le sens de l’humour," dit le Naga. Il sortit une perle noire de sa poche, l’écrasa entre ses doigts, et dispersa la cendre dans un coin. Le kanji fut englouti dans des flammes rouges et disparut. Kashrak effaça les kanji des autres coins d’un simple coup de ses trois queues massives.

Il pensa, pendant un instant, à retrouver Chobu et à s’occuper de lui personnellement. Ce serait une petite dépense d’énergie, mais infiniment satisfaisante, de retrouver le Blaireau et le punir. Toutefois, à cet instant précis, le vent glissa à son oreille les murmures d’une invocation. Le Naga se tourna vers la mare de sang purulent qui se formait autour du gobelin agonisant et il dispersa une autre perle sur ses entrailles. Un instant plus tard, l’image du Grue ténébreux apparut.

"Parle, Munashi," dit sèchement Kashrak.

"Es-tu occupé ?" demanda Munashi, soulevant un sourcil en entendant le ton de Kashrak.

"Ça peut attendre," gronda le Naga. "Qu’est-ce que tu veux ?"

"Il est temps," dit le Grue. "Nous sommes prêts pour les invocations."

"Déjà ?" demanda Kashrak. "Je pensais que nous avions décidé que nous ferions ça demain."

"N’avons-nous pas déjà trop attendu ?" fit le Grue.

Kashrak soupira. "J’avais encore des choses à faire," dit le Naga. "Cette cité me manquera."

"Il y aura d’autres cités," répondit Munashi. "Celle-ci doit mourir. Maintenant. Iuchiban fut vaincu pour avoir été trop patient. Nous ne devons pas reproduire la même erreur."

"Je suppose que tu as raison," dit le Naga. "Je serai sur le toit dans dix minutes. Seras-tu prêt ?"

"Je suis toujours prêt," dit le Grue. Son image disparut dans la boue.

Kashrak leva les yeux dans la direction où Chobu avait disparu, sa piste toujours fraiche pour la langue du Naga. Il haussa les épaules. Chobu mourrait en même temps que la cité. Et sinon, Kashrak le trouverait.

Un gémissement empli de souffrance attira l’attention du Naga. Il baissa les yeux vers le gobelin toujours vivant, malgré les brûlures, la perte de sang, et son éviscération. Kashrak sourit.

"Tiens bon encore un peu de temps, petite créature," murmura-t-il doucement. "Je te promets que ce qui va se produire vaudra vraiment la peine d’être vu."


La lumière était vraiment aveuglante. Même les yeux fermés, Mojo pouvait voir l’intense éclat de celle-ci à travers ses paupières. Il posa une main sur le mur de l’escalier, avançant prudemment et écoutant le bruit de Takao, juste devant lui. Bien que le puits fût devenu aveuglant, il n’y avait aucune chaleur, seulement l’éclat. Mojo se demandait ce qui pouvait dégager un tel rayonnement.

"Voyons, Phénix," rit Takao comme s’il entendait ses pensées. "Vous ne devinez pas ce qui pourrait dégager une telle lumière ? Un Shiba est élevé avec de tels esprits. Il vous appelle. N’entendez-vous pas son chant ?"

Mojo s’interrompit, puis répondit. "La magie," dit-il. "C’est de la magie pure. Nous sommes proches du monde des kami."

"Et de son gardien," répondit Takao. "Venez."

Ils arrivèrent en bas des escaliers. Mojo sentit un grondement sourd émaner de la terre, faisant vibrer les marches sous ses pieds. Il accompagnait une étrange sensation de respiration qui remplissait la cage d’escalier. Mojo réalisa que ce n’était pas du tout une secousse, mais un grognement grave et menaçant.

"INKARA JUKRAYTUS MOKTHAR, UT TAKAO," rugit une voix sauvage, se répercutant aussi bien aux oreilles de Mojo que dans ses pensées.

"Non, Zesh," répondit Takao. "Nous n’avons pas retrouvé le masque."

"INKARA MOTHOTAR JIGOKU, UT TAKAO !" gronda la voix de manière plus insistante. "AKKANIS TONNERRE, TAKAO !"

"Je sais, mon ami," dit calmement Takao. "Mais il n’y a rien que nous puissions faire, maintenant. Un ami est venu vous rendre visite. Un Phénix. Il est venu pour réclamer votre aide."

"GRAYJUS KANETHEIRUS, PHENIX," gronda la voix. "MUKRA SHINKO UT JIGOKU, PHENIX."

Takao soupira. "Parlez en Rokugani, pour qu’il puisse vous comprendre."

"QUE M’IMPORTE S’IL NE ME COMPREND PAS ?" répondit la voix en grognant. "IL PEUT ALLER SE FAIRE VOIR EN JIGOKU, SI ÇA NE TENAIT QU’A MOI."

"Il est déjà en chemin, Zesh," dit Takao. "Vous ne voulez pas le sauver ?"

"POURQUOI LE DEVRAIS-JE ?" répondit la voix. "PERSONNE NE S’EST JAMAIS SOUCIE DE ME SAUVER."

"Voyons, vous savez que ce n’est pas vrai, mon ami," dit patiemment Takao.

"VOUS N’ETES PAS MON AMI," dit la voix, irritée. "JE N’AI PAS D’AMIS. JE SUIS SEUL." Un raclement de lourdes chaines résonna dans toute la cage d’escalier, suivi d’un très long grognement tourmenté et du son de quelque chose de très lourd qu’on frappe plusieurs fois contre la pierre.

Mojo ne put pas résister plus longtemps. Il ouvrit les yeux.

Pendant un instant, l’éclat lumineux le brûla, instillant une douleur indescriptible dans son crâne. Une seconde plus tard, la douleur déclina. Mojo pouvait à nouveau voir, mais sa vision était différente. Takao se tenait à ses côtés, telle une silhouette sculptée dans les ombres. Les escaliers étaient devenus une masse ondulante d’esprits à moitié endormis. L’air fourmillait de petites lumières étincelantes. Au fond du puits, les escaliers s’achevaient dans une grande salle circulaire.

La lumière provenait du centre de la salle, où se trouvait une grande pierre en forme d’œuf et de la taille d’une petite voiture. Un morceau de celle-ci était brisé, et les esprits brillants ainsi que la lumière émanaient de la fracture. Derrière la pierre était assise une énorme créature, mais les détails de sa forme étaient difficiles à percevoir. Mojo put distinguer des yeux rouges brillants, de larges ailes, et des bras massifs attachés au sol avec des chaînes de jade, mais c’était tout. La créature le fixait.

"LE PHENIX EST ASSEZ COURAGEUX POUR REGARDER ?" demanda la créature, tout en fixant Mojo, les yeux mi-clos.

"Celui-ci est spécial," répondit Takao. "Il peut amener l’équilibre chez les Oracles."

"EST-CE QUE ÇA A ENCORE DE L’IMPORTANCE ?" tonna la bête, en passant ses longues griffes dans d’anciennes entailles sur le sol de pierre. "LE JOUR DES TONNERRES APPROCHE. TERRASSEZ LES ORACLES SI VOUS LE VOULEZ, MAIS TOUT SERA DECIDE D’UNE MANIERE OU D’UNE AUTRE PAR LE DERNIER TONNERRE. MEME SI VOUS TRIOMPHEZ, MEME SI VOUS RECUPEREZ TOUS LES ECLATS, MEME SI VOUS TROUVEZ LE MASQUE ET SI VOUS LE RAMENEZ LA OU IL LE FAUT, VOTRE MONDE SERA CONSUME DANS UNE ETERNITE DE TENEBRES PAR L’ECHEC D’UN SEUL HOMME. ÇA NE VOUS GENE PAS DE VOIR QUE VOS SIECLES DE TRAVAIL NE VONT MENER A RIEN, KOLAT ?"

"Si nous abandonnons avec humilité, alors c’est la garantie que tout ça aura été fait pour rien," répondit le moine. "Nous ne pouvons pas nous permettre de douter."

"VOILA QUI EST PARLE COMME UN MORTEL," gloussa la créature, son rire faisait onduler la danse étincelante des esprits. "TOUJOURS COMBATTRE, TOUJOURS COURIR. TOUJOURS FONCER EN AVANT POUR CE QUE VOUS PENSEZ ETRE ’BON’. EN FIN DE COMPTE, RIEN DE TOUT CECI N’A D’IMPORTANCE, TAKAO. IL N’Y A PAS DE BIEN. JIGOKU NOUS EMPORTERA TOUS."

"Vous ne pensez pas vraiment ça," dit calmement Takao. "Après tout ce que vous avez vu, vous plus que toute autre âme savez qu’il y a toujours de l’espoir."

"C’EST PLUTOT LE CONTRAIRE," dit la créature. "ON PEUT TOUJOURS TOMBER PLUS BAS. VOUS N’ETES PAS CELUI QUI PORTE DES CHAINES."

"Pourquoi m’avez-vous emmené ici, Takao ?" dit Mojo, en interrompant la conversation avec un ricanement dédaigneux. "Pour entendre une bête gigantesque s’apitoyer sur son sort ? Quel est le sens de tout ceci ?"

La créature se tourna à nouveau vers Mojo. Le Shiba put entendre le bruit de grandes dents frotter les unes contre les autres. "PRENEZ GARDE A VOTRE LANGUE, PHENIX," dit-il. "CES CHAINES NE ME RETIENNENT PAS AUSSI FERMEMENT QUE TAKAO POURRAIT LE CROIRE."
"Mojo, je vous recommande de modérer votre tempér-" dit calmement Takao.

"Si vous voulez que je me taise, alors il va falloir faire quelque chose pour ça," répondit Mojo, en interrompant le moine d’un geste. "J’en ai assez des Oracles et des mystérieux moines kolat, et maintenant d’un énorme monstre qui espère m’impressionner avec sa crise de dépression céleste. Takao m’a dit que vous pouviez m’aider. Si vous le pouvez, faites-le. Si vous êtes trop fatigué pour essayer, alors c’est très bien. Restez enchaîné ici le cul par terre et assurez-vous bien que vous resterez aussi inutile que vous pensez l’être. De toute façon, moi je m’en vais." Mojo se retourna et se dirigea vers les escaliers.

"ATTENDEZ," dit la créature.

Mojo regarda par-dessus son épaule.

"OUI," dit la bête, ses yeux largement ouverts tandis qu’elle sondait l’âme de Shiba Mojo. "APRES TOUT CE TEMPS, J’AVAIS COMMENCE A DESESPERER…"

"Qu’est-ce que vous racontez ?" le coupa Mojo.

"JE PARLE EXACTEMENT DE CA," la créature brandit un doigt vers Mojo. "LES ROKUGANI PRETENDENT ETRE UN PEUPLE BRAVE, MAIS ILS NE COMPRENNENT PAS CE QUE LA BRAVOURE SIGNIFIE. TAKAO, LAISSEZ-NOUS."

Le moine regarda la créature avec un air surpris, puis posa les yeux sur Mojo. Il acquiesça, puis avança vers les escaliers, s’arrêtant juste pour murmurer quelque chose à l’oreille du yojimbo.

"Faites attention, Mojo-san," murmura le moine. "Zesh est une créature très puissante. C’est incontestablement un allié, mais son existence est… complexe. Faites-lui confiance, mais pas trop."

"Et devrais-je vous faire confiance ?" répondit Mojo en murmurant.

"C’est à vous de le découvrir," dit Takao, et il poursuivit son chemin vers les marches.

La créature eut un gloussement sinistre lorsque Takao disparut de sa vue. "LES KOLAT, ET LEURS SECRETS. LES SAMURAIS, ET LEUR STUPIDE TEMERITE. LES ZOKUJIN, ET LEUR INCONSIDEREE PATIENCE ETERNELLE. ILS SE TROMPENT TOUS…"

"Les Zokujin ?" dit Mojo, confus. "Qu’est-ce qu’ils-"

"TOUT CECI N’A AUCUNE IMPORTANCE !!!" tonna la créature. "LA BRAVOURE N’EST PAS UNE ABSENCE DE PEUR, NI L’ACCEPTATION DE CE QUI DOIT ÊTRE FAIT. LA BRAVOURE EST LA REALISATION QUE VOUS ETES LE SEUL QUI PUISSE ACHEVER CETTE BATAILLE, LA CONNAISSANCE QUE VOUS NE POUVEZ DEPENDRE DE PERSONNE A PART VOUS. LORSQUE LE VERITABLE TEST VIENDRA, NOUS DEVRONS TOUS LE FRANCHIR SEUL. VOUS AVEZ APPRIS CECI, PHENIX. VOUS ETES VRAIMENT SEUL."

Mojo se contentait d’observer attentivement la créature, attendant sans bouger.

"EST-CE QUE L’ONI VOUS A APPRIS ÇA, SHIBA ?" demande-t-il. "EST-CE QU’AKERU VOUS APPRIS LA BRAVOURE LORSQU’IL VOUS A VOLE ET SOUILLE VOTRE NOM ? LORSQU’IL VOUS A JETE SUR LE COTE COMME TANT D’AUTRES PARCE QUE VOUS NE VALEZ PAS LA PEINE QU’IL GASPILLE LE MOINDRE INSTANT POUR VOUS CORROMPRE ?"

"Allez-vous m’aider, oui ou non ?" demanda Mojo.

"NON," répondit la bête. "JE VAIS VOUS ASSISTER, OUI. JE VAIS VOUS DONNER UNE ARME PUISSANTE ET JE VOUS DIRAI CE QUE VOUS DEVEZ EN FAIRE, MAIS LE SEUL QUI PUISSE VOUS AIDER, C’EST VOUS-MEME. ETES-VOUS PRET A FAIRE CE QUI DOIT ETRE FAIT, PHENIX ?"

"Je ne sais pas," répondit Mojo. "Dites-moi ce que je dois faire."

"LA MEILLEURE REPONSE," répondit la créature. "APPROCHEZ-VOUS, PHENIX…"


Pekkle était sale.

Le petit oni regarda sa main en plissant le front, essuyant la boue sur son kimono. Il regarda autour de lui, rota, et leva les yeux vers l’appartement délabré. Un frémissement sembla traverser l’univers, et Pekkle rit.

Quelqu’un allait venir leur rendre visite.

Le petit oni arrêta de frotter et se retourna, sautillant vers l’immeuble où il avait laissé son Ami. Il s’arrêta et leva les yeux vers le ciel.

Le ciel était rempli d’étoiles, bien que le soleil fût levé. La lune se couchait. Les nuages commençaient à pleurer. La plupart des gens ne voyaient pas les choses de cette façon, mais la plupart des gens n’étaient pas Pekkle. Pekkle était spécial.

Une étoile filante traversa le ciel.

Pekkle gloussa. Il savait exactement ce que signifiait ce genre de présage.

Pekkle l’avait déjà vu deux fois auparavant.

Pekkle était tellement excité !

Il se précipita à l’intérieur de l’immeuble pour voir qui arrivait, soufflant et suant alors que son petit corps gravissait les marches de l’immeuble abandonné. Il courut jusqu’au toit. Le vent soufflait frénétiquement.

L’Ami de Pekkle se tenait au milieu du toit, avec un couteau courbe Senpet dans une main et tenant la lame contre son avant-bras. Le vent déchiquetait la robe orange et bleue du vieil homme autour de son vieux corps maigrichon, mais l’Ami de Pekkle ne semblait pas s’en apercevoir. Il était tombé dans une profonde transe, attirant le pouvoir à lui, se concentrant sur le sang. Pekkle gloussa à nouveau. L’Ami de Pekkle semblait pouvoir s’évanouir à n’importe quel instant, un simple petit coup pouvait le faire tomber.

Mais ce n’était pas vrai. L’Ami de Pekkle était beaucoup plus fort qu’il en avait l’air. Tout comme Pekkle. C’est pour ça qu’ils étaient de si bons amis. La surface du toit brillait légèrement autour d’eux, illuminé par le kanji ensanglanté que Pekkle et ses frères avaient dessiné ici pendant des semaines. Pekkle regarda amusé vers l’un des autres immeubles. Bien sûr, il y avait un autre shugenja Grue sur celui-là aussi, chantant en même temps que l’Ami de Pekkle. Il traversa le toit en courant et regarda de l’autre côté. Dans cette direction, Pekkle vit un autre Grue, faisant la même chose. Ils étaient tous dehors, cette nuit. Comme c’était amusant !

Dix-huit immeubles. Un joli cercle autour de la vilaine cité. Un gros, gros cercle d’invocation pour un gros, gros oni ! Pekkle se rappela d’Iuchiban, qui avait essayé de faire la même chose.

Iuchiban n’aimait pas Pekkle.

Iuchiban était stupide.

Iuchiban était mort.

Toutefois, ça avait été un bel essai. L’Ami de Pekkle avait été si content lorsque Pekkle lui avait raconté le plan d’Iuchiban ! Maintenant, l’Ami de Pekkle essayait de l’achever. C’était bien. Pekkle n’aimait pas la cité. Pekkle voulait que la cité soit écrabouillée, mais il était trop petit pour le faire lui-même.

Pekkle courut aux côtés de son Ami et le regarda en souriant. L’Ami de Pekkle était toujours au milieu de sa jolie chanson maho, mais il retourna son sourire à l’oni. Il acheva les derniers couplets du sombre sutra et baissa les yeux, posant une main flétrie sur la tête de Pekkle.

"Il arrive, Pekkle," dit l’Ami de Pekkle. "Tu le sais, n’est-ce pas ?"

Pekkle hocha la tête. Il pouvait sentir la faille vers Jigoku s’élargir. Le sombre pouvoir grandissant tandis que quelque chose d’énorme se frayait un chemin vers le Ningen-do, le monde des mortels. Ce qui arrivait dans la cité était grand. Très grand ! Et une fois ici, le trou vers Jigoku serait encore plus grand. Et alors, toutes sortes d’amis viendraient jouer dans la cité. Pekkle regarda son ami d’un air interrogateur.

"Non, petit, ce n’est pas Akuma," dit l’Ami de Pekkle. "Peut-être la prochaine fois."

Pekkle était troublé. Qui d’autre avait un nom aussi grand ?

L’Ami de Pekkle s’assit à côté de Pekkle, en posant son autre main sur ses épaules. "Tu devrais le savoir, tout comme moi," dit Munashi. "Un oni n’est pas réel jusqu’à ce qu’il vole un nom. C’est pour ça que tu étais si faible lorsque je t’ai trouvé. J’ai stabilisé ton nom lorsque nous avons embauché ces Phénix pour tuer la sœur de Meda. Tu te souviens ? Ils ont peint ton nom sur les murs. C’est passé à la télévision pendant des semaines. Maintenant, ton nom est très, très puissant."

Pekkle acquiesça et gloussa. L’Ami de Pekkle était si gentil.

"Et celui-ci a un nom très spécial," dit l’Ami de Pekkle. "Un nom vraiment très spécial."

Pekkle plissa le front, curieux. C’était un petit oni très astucieux, mais il ne comprenait pas.

"Evidemment, tu ne comprends pas," dit l’Ami de Pekkle. "Ton univers est hors des jeux politiques de l’Empire. C’est pour ça que tu as de la chance de m’avoir."

Pekkle ne comprenait toujours pas. Quelque chose grondait au centre de la cité. Pekkle voulut regarder, mais il voulait comprendre d’abord.

"Tu te rappelles de Iuchiban, et de ce que tu m’as raconté à son sujet ?" demanda l’Ami de Pekkle.

Pekkle acquiesça, mais n’était pas sûr de bien se souvenir. Pekkle oubliait des choses parfois.

"Iuchiban était le frère de l’Empereur," dit Munashi. "Iuchiban était un Hantei, le frère d’un Empereur. Il allait donner le nom des Hantei à un oni. Tu sais pourquoi ?"

Pekkle hocha la tête.

"Tu vois, pour le peuple de Rokugan, l’Empereur de Rokugan est l’Empire," dit l’Ami de Pekkle. "Il n’y a vraiment aucune différence. Ils sont la même chose. Bien que les Empereurs ne descendent plus des kami, de nos jours, ils sont toujours liés à l’Empire entier."

Pekkle sourit. Il pensait avoir peut-être compris.

"Tu te souviens de notre ami, l’Empereur ?" demanda l’Ami de Pekkle.

Pekkle acquiesça vigoureusement. Pekkle aimait l’Empereur. L’Empereur était bête.

"Imagine un oni avec le nom de notre ami l’Empereur lui-même," poursuivit l’Ami de Pekkle. "Un oni qui serait aussi puissant que l’Empire tout entier. Ce serait bien, non ?" L’Ami de Pekkle sourit ; un sourire pervers, maléfique et insidieux.

Pekkle gloussa.


Le pouvoir de Jigoku s’échappa dans le royaume des mortels comme il ne l’avait plus fait depuis un siècle. La fissure fut soudaine, énorme, et peu la sentirent dans Otosan Uchi. Les Asako qui gardaient le Grand Sceau surent immédiatement que quelque chose n’allait pas. Ils sentirent à cet instant que leur siècle de labeur avait été en vain. Le Puits Suppurant de Jigoku était sur le point de se réouvrir.

Sur la plus haute flèche du Palais de Diamant, une silhouette seule se tenait face aux ténèbres. Les ténèbres riaient.

C’était seulement une femme.

Elle était vieille et sénile. Sa robe était mal ajustée et elle avait besoin d’une canne pour marcher.

Son nom était Ranbe Yuya et elle était une Mante. Elle savait que quelque chose n’allait pas bien. Elle avait entendu les ténèbres rire d’elle, et elle en rit elle aussi.

Pendant des années, elle avait su. Elle pouvait sentir quelque chose se construire dans la cité. Elle savait que quelque chose traquait la Famille Impériale, utilisant Sa propre malédiction comme une arme contre Elle. Dernièrement, lorsqu’elle regardait dans les yeux de l’Empereur, elle savait que le jour où elle serait testée ne serait plus très long à venir. Le jour où elle est devenue la Championne de Jade, elle s’autorisa un petit relâchement. Elle n’aurait pas dû baisser sa garde. Elle n’aurait pas dû se reposer le moindre instant.

Maintenant, elle se trouvait au sommet de la plus haute flèche du Palais de Diamant, et elle sentait le mal s’insinuer dans le Clan de la Mante. Elle pouvait sentir la sombre invocation, sentir le sinistre puits qui s’ouvrait vers Jigoku.

"Non," murmura-t-elle, et un éclair zébra le ciel. "Je ne permettrai pas ceci. Jamais."

Elle brandit un très ancien bâton de chêne des deux mains, le tenant face au vent. Dans sa jeunesse, lorsqu’elle avait réalisé que les ténèbres avaient gagné une certaine emprise sur le Trône de Diamant, elle avait douté en le pouvoir des Fortunes. Elle avait défié le pouvoir d’Osano-Wo, demandé que le Maître du Tonnerre vienne sauver le clan qu’il avait jadis protégé.

Et dans l’instant suivant, un éclair frappa l’arbre à côté duquel Yuya se trouvait. Un éclair tombant d’un ciel bleu. Yuya resta dans le coma pendant des semaines, et l’arbre fut complètement brûlé à l’exception d’une simple branche. Elle l’appela le Fragment de Tonnerre. Celui-ci semblait être un simple objet, sans pouvoir, mais Yuya savait qu’il y avait un pouvoir puissant à l’intérieur de ce bâton. Et ce pouvoir semblait être nécessaire, à présent.

Le ciel était rempli d’étoiles, bien que le soleil se soit levé. La réalité commençait à se défaire.

Des vagues d’obscurité affluèrent de partout, descendant vers le Palais de Diamant.

"Vous ne le prendrez pas !" cria Yuya, en brandissant le bâton. Un éclair s’abattit du ciel, repoussant les ténèbres. Les ténèbres contournèrent l’éclair et continuèrent de progresser.

La lune s’élevait dans le ciel, au fur et à mesure que la fissure entre Ningen-do et Jigoku s’élargissait.

"Vous ne pouvez pas vous emparer de l’Empereur !" cria Yuya. "Vous ne pouvez pas le prendre !"

Les nuages s’assombrirent et la pluie se mit à tomber à verse. La pluie renfermait le pouvoir de l’Eau, déchirant les ténèbres. Mais les ténèbres ne se laissaient pas repousser. Elles se battirent contre la pluie, avançant inexorablement vers le Palais.

Une étoile filante brilla dans les cieux, brillante comme une queue de dragon.

Yuya connaissait les présages. Elle savait qu’elle ne pouvait pas faire grand chose. Les ténèbres commençaient à s’infiltrer dans les murs du Palais. L’Empereur était perdu. C’était son destin, et il n’y avait rien qu’elle puisse faire pour le sauver.

Yuya ne s’était jamais souciée des histoires de destin.

"VOUS NE LE PRENDREZ PAS !" rugit-elle. Elle brandit bien haut le Fragment de Tonnerre des deux mains et l’abattit violemment sur le toit du Palais. Le bâton fissura la toiture en tuiles, s’enfonçant profondément dans la surface du bâtiment. Le Palais trembla comme une chose vivante.

Les ténèbres rirent à nouveau. Des pointes d’acier surgirent de la surface du toit, traversant la jambe de Yuya, jusqu’à son estomac. Elle hurla et arracha le bâton de chêne au toit, et le brandit au-dessus de sa tête.

"VOUS NE TRIOMPHEREZ PAS !" cria-t-elle, et elle abattit encore le bâton, dans le trou qu’elle avait créé au coup précédent.

Une autre pique d’acier surgit du toit, traversant le cœur de la vieille femme.

Elle arracha le bâton une nouvelle fois. Elle pouvait sentir sa vie décliner, le sang coulait sur sa robe en lambeaux. Elle était presque morte, son âme n’était pas encore partie. Pas encore. Elle souleva le bâton une dernière fois.

"YORITOMO !" hurla-t-elle, et elle abattit le bâton une ultime fois. L’air sembla exploser sous la tempête au moment où un éclair s’abattit du ciel, anéantissant Ranbe Yuya et diffusant la fureur de la tempête dans le bâton de chêne, à travers la petite fissure que la vieille femme avait créée.

Et lorsque tout s’acheva, rien ne semblait différent.

Les ténèbres continuaient de s’infiltrer dans le Palais.


L’Empereur de Rokugan tomba à genoux, le katana s’échappa de ses mains. Il regarda avec horreur sa sœur vaciller puis disparaître petit à petit. "Ma sœur…" dit-il, le grondement dans sa voix avait presque totalement disparu, "Ryosei, qu’ai-je fait ?"

"Elle va bien, Votre Altesse," dit Saigo, en braquant toujours son pistolet droit sur lui. "Elle est ici."

Ryosei sortit des ombres derrière le prophète. L’autre Ryosei, l’illusion invoquée par Saigo, scintilla et disparut. Saigo essuya la sueur sur son front ; il n’était pas très doué en magie et n’était pas habitué à en utiliser autant d’un seul coup.

"Kameru," dit Ryosei. "Tout va bien, je suis là."

Il releva les yeux vers elle, des yeux pleins de douleur. "Ils t’auraient tuée," dit-il, en se remettant à moitié debout. "Je t’aurais tuée. Mais qu’est-ce que ce Grue m’a fait ?"

"Votre Altesse, retirez le masque," dit Saigo. "Enlevez-le."

L’Empereur hocha la tête et se releva. Il serra les poings. "Je ne peux pas l’enlever," dit-il. "J’ai déjà essayé. A chaque fois, la douleur s’amplifie. Il fait partie de moi."

"Alors, débarrassez-vous de cette épée, au moins," dit Saigo. "Vous pouvez le faire, n’est-ce pas ?"

L’Empereur regarda le prophète, et son regard fut soudain très clair. "Non," dit-il calmement. Il s’inclina pour ramasser sa lame, en observant le fil de celle-ci, et la remit à sa ceinture. "Yashin et moi avons un accord. L’épée n’est plus un problème. Le Briseur d’Orage est le seul problème."

"Kameru," dit patiemment Ryosei, debout à côté de Saigo. "Qui est le Briseur d’Orage ? Tu le sais ?"

L’Empereur acquiesça. "Mais ça n’a aucune importance," dit-il. "Le Briseur d’Orage n’est pas une menace. C’est moi, la vraie menace. Ils sont en train de me transformer en une sorte de monstre. Tu as entendu le discours que j’ai prononcé ? La moitié du temps, je suis prêt à les aider à détruire le monde ! Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir les combattre, Ryosei. Je me sens de plus en plus faible." Il regarda Saigo, les yeux plein d’espoirs. "Phénix," dit-il. "Tuez-moi. Tout s’achève ici et maintenant. Quoi qu’ils préparent, tout ceci me concerne. Tuez-moi, et mettons un terme à tout ceci."

Saigo ajusta le pistolet.

"Kameru, non !" cria Ryosei.

"Bon sang, Isawa, tuez-moi !" hurla l’Empereur. "En tant qu’Empereur de Rokugan, je vous l’ordonne !"

Saigo sembla indécis. "Non," dit-il, en baissant son arme. "Votre futur est brumeux, mais je suis sûr que ce n’est pas ceci."

"Alors MOUREZ !" rugit l’Empereur. Yashin sauta dans sa main avec un bourdonnement métallique. Il bondit à travers la pièce, frappant Saigo avec sa lame. Saigo tomba en arrière, et Yashin découpa le canon du pistolet. Kameru souleva à nouveau la lame et Saigo roula sur le côté. L’épée de sang s’enfonça profondément dans le sol de marbre. Saigo décocha un vigoureux coup de pied au visage de l’Empereur. Sa tête fut jetée en arrière, mais le masque fissuré ne présenta aucun signe de dégradation. L’Empereur sourit, attrapa Saigo par la jambe, et le projeta à travers le bureau. Le prophète heurta violemment le mur avec son dos. La mâchoire de l’Empereur pendait alors qu’il respirait par à-coups, comme un animal enragé. Il s’avança vers le prophète évanoui, mais Ryosei se mit en travers de son chemin.

"Kameru, arrête !" dit-elle, en sortant un couteau et le pointant sur lui.

"Tu n’arriveras pas à me blesser," répondit l’Empereur, sa voix était comme un étrange mélange de grognements, d’échos, et de bruits mécaniques. "Hors de mon chemin." Il s’avança pour la bousculer et continua de marcher.

Ryosei plongea la lame dans son ventre.

L’Empereur baissa les yeux de surprise lorsque le couteau s’enfonça entre ses côtes. Il s’empara violemment du bras de Ryosei et tira dessus, libérant la lame. Le sang recouvrait le couteau et coulait sur son ventre. Il prit celui-ci par la lame dans son autre main, l’arracha à sa sœur, et la frappa au visage avec sa poignée. Elle ne cria pas, et tomba sur le sol à côté de Saigo, tout en regardant son frère avec un air rempli de souffrance et de colère.

"Tu aurais dû courir lorsque tu en avais encore l’occasion," rugit l’Empereur de son étrange voix. "Kameru est parti." Il fit un autre pas vers eux, puis tituba. Il cligna des yeux, regardant autour de lui, comme s’il discernait mal les alentours. "Que… Qu’as-tu fait ?" marmonna-t-il, en levant la main et en grattant sur le bord de son mempo d’une main. L’Empereur tenta de faire un autre pas vers eux, puis tomba en arrière, s’affaissant lourdement contre une colonne. Il s’affala sur le sol, tout en les regardant avec des yeux vitreux.

"Ryosei ?" gémit Saigo tandis qu’elle l’aidait à se remettre debout. "Il est mort ?"

"Non, je lui ai injecté un sédatif," dit-elle en ramassant son couteau et en lui montrant.

Saigo contempla le couteau ensanglanté, puis la forme étendue de son frère. "Wow," dit-il. "Tu es plus retorse que tu en as l’air."

"C’est dans ma famille," acquiesça-t-elle. Elle avança jusqu’à son frère et s’agenouilla, le regardant d’un air soucieux. "Nous devons le faire sortir d’ici."

"Quoi ?" s’exclama Saigo. "Il n’y a aucun moyen de sortir discrètement avec l’Empereur et d’échapper à la Garde Impériale. Et je ne parle pas du fait qu’il est psychotique ! Il vient juste d’essayer de nous tuer !"

"Ce n’était pas Kameru," dit-elle, en regardant vers lui. "Tu l’as dis toi-même, il y a quelqu’un d’autre en lui. Il y a toujours un espoir, Saigo. Nous devons essayer."

Saigo soupira, les mains sur ses hanches. "C’est de la folie," dit-il. "C’est impossible."

"Aussi impossible que survivre à Tsuruchi Kyo et aux Chutes de Diamant ?" dit-elle, la voix glaciale.

Saigo baissa les yeux vers elle. "Je n’ai pas oublié," dit-il. "C’est pour ça que je n’ai pas encore dit ’non’. C’était juste pour me plaindre."

"Alors tais-toi et aide-moi," dit-elle, en saisissant l’un de ses bras. "Il est lourd."

Saigo s’avança, mais trébucha lorsqu’une secousse agita le Palais. "Qu’est-ce que c’était ?" dit-il, en regardant autour de lui.

"Je ne sais pas," répondit Ryosei. "Dépêchons-nous."

Saigo acquiesça. Il prit l’autre bras de l’Empereur et ils le hissèrent sur ses pieds. Kameru était un homme très grand, et il pendait tel un poids mort entre eux. Ils avancèrent péniblement jusqu’à la porte, puis s’effondrèrent. Une autre secousse fit trembler le Palais. "Ça ne va pas," dit Saigo. "Il pèse plus que nous deux réunis."

"Il a bien hérité de papa," répondit Ryosei avec un mouvement de tête. Elle regarda le bureau, à la recherche d’un moyen de le transporter. Il n’y avait rien. Une troisième secousse fit trembler le bureau, pire que les autres. Le sol trembla et se fendit entre eux.

"Qu’est-ce qui se passe ?" demanda Saigo, "Un tremblement de terre ?"

La porte du bureau de l’Empereur s’ouvrit. Tsuruchi Shinden s’immobilisa à celle-ci, les regardant tous les deux l’air surpris.

"Shinden !" cria Ryosei. "Aidez-nous à faire sortir l’Empereur d’ici !"

Shinden regarda la blessure à l’abdomen de l’Empereur, puis vers Ryosei. Une autre secousse agita le Palais. Il courut jusqu’à l’Empereur, sans dire un mot, poussa Ryosei sur le côté et aida Saigo à soulever le corps.

"Vous auriez dû prendre ma place, Guêpe," grogna Saigo alors qu’ils avançaient vers la porte. "Elle est bien plus forte que moi."

"Silence, Phénix," gronda Shinden. "Nous devons sortir d’ici tout de suite !"

Une nouvelle secousse ébranla le Palais. Une série de fissures s’ouvrirent soudain dans le couloir et les murs devant eux. Une dalle du plafond tomba sur le sol et se brisa. Des câbles sortirent des murs, s’agitant tels des tentacules vivants, puis reprirent leur place. Un mugissement étrange, monstrueux, résonna dans les profondeurs du Palais.

"Jigoku," jura Ryosei. "C’est comme si le Palais prenait vie !"

Ils coururent. Un Garde Impérial effrayé trébucha à l’angle au bout du couloir. Une autre secousse fit trembler le Palais et des câbles surgirent du mur derrière le Garde. Ils s’enroulèrent autour de ses bras et ses jambes, arrachant ses membres avant qu’il ne puisse crier. Le mugissement résonna de nouveau, s’achevant cette fois en un rire sinistre.

"Par là !" dit Ryosei, en se dirigeant dans un autre couloir.

Ils coururent plus vite encore. Le Palais commençait à trembler, et ils furent jetés contre un mur. Ils avaient déjà connu des tremblements de terre auparavant, mais celui-ci était pareil à nul autre. Le sol était incliné sous un angle étrange, et quelque chose semblait bouger dans les murs.

"Le Palais prend vie," dit Saigo.

"Il… Il y a quelque chose que je dois vous dire," dit Shinden.

"Ça peut attendre !" cria Ryosei, en se jetant sur le côté alors que des câbles avaient presque attrapé sa jambe. "Continuez de courir !" Elle les guida dans les couloirs.

Un bourdonnement sourd résonna partout dans les murs. Les lumières s’éteignirent comme si l’électricité était coupée. Saigo prononça un sort rapide et une petite boule de flammes apparut au-dessus de sa tête. Le prophète leva un regard curieux vers elle, alors qu’elle dansait au-dessus de sa tête.

"Qu’y a-t-il ?" demanda Ryosei.

"L’esprit est effrayé," dit Saigo. "Je n’ai jamais vu un esprit du feu avoir peur de quoi que ce soit."

"Alors, on continue de courir," dit Ryosei. Le sol se soulevait derrière eux et un rugissement à se glacer les sangs résonna quelque part dans les entrailles du Palais. Ça ressemblait à une énorme bête en proie à une terrible souffrance, ou à une colère énorme.

"C’est important," dit Shinden. "Je dois vous le dire."

"Très bien," dit Saigo, tout en courant et en luttant pour transporter l’Empereur inconscient. "Qu’y a-t-il ?"

La bouche du Guêpe s’agita maladroitement, mais il ne dit rien tandis que la malédiction d’Hoshi Jack lui volait à nouveau ses mots. Saigo l’ignora et continua de courir.

"Ryosei, sais-tu seulement où on va ?" cria Saigo.

Ryosei observa deux couloirs, puis désigna celui de gauche. "Par là," cria-t-elle en allant vers une grande porte de métal. Les murs étaient tordus autour d’elle, et la porte elle-même semblait déformée. "Je ne crois pas qu’on pourra l’ouvrir."

"Ça va s’ouvrir," dit Shinden. Il sortit un pistolet et tira trois fois, détruisant à la fois les charnières et la serrure. Posant l’Empereur sur le sol, le Guêpe chargea en avant et donna un coup sauvage dans la porte, la faisant s’effondrer.

"Heureusement qu’on a trouvé ce type," marmonna Saigo, en tirant l’Empereur sur le sol. Ils se précipitèrent tous les quatre dans la pièce juste au moment où le couloir s’effondra derrière eux. En jetant un regard derrière lui, Saigo eut l’impression que les murs se tordaient et se rapprochaient les uns des autres, tel l’estomac d’une énorme créature.

"Saigo, continue d’avancer !" cria Ryosei. "Shinden, aidez-le !"

Le Guêpe attrapa l’autre bras de l’Empereur et le hissa. Saigo se tourna pour voir où il allait et ses yeux s’écarquillèrent. Ils venaient d’entrer tous les quatre dans une sorte d’énorme hangar. Les murs se tordaient, se déchiraient et se modifiaient comme le reste du Palais. Une demi-dizaine d’Hélicoptères Impériaux était écrasée et mis en morceaux par des débris qui tombaient ou des pointes qui surgissaient du sol. Un véhicule semblait intact au centre de la pièce.

Le Croissant de Lune.

"Ryosei, comment-" fit Saigo.

"J’ai demandé à la Garde Impériale de le réparer," cria-t-elle alors qu’ils couraient vers l’aéroglisseur. "Je me suis dis qu’il m’avait sauvé la vie une fois, et qu’il pourrait peut-être nous être utile."

"Je t’aime," cria Saigo par-dessus le vacarme des pierres s’écrasant et du métal qui se tordait.

Elle se tourna et lui sourit au moment où une pointe de métal surgit du sol, s’enfonçant dans le mollet droit de Saigo. Il hurla et s’écroula. Un son semblable à un rire résonna dans le hangar.

"Saigo !" hurla Ryosei, en courant à ses côtés. Le petit esprit de feu allait et venait entre le Croissant et eux, comme s’il était pressé de partir. Shinden les regarda tous les deux, comme incapable de savoir ce qu’il devait faire.

"Emmenez mon frère dans le Croissant !" dit-elle, grimaçant de douleur alors qu’elle passait le bras de Saigo par-dessus son épaule. Le Guêpe acquiesça et se précipita.

"Laissez-moi," grogna Saigo. "Vous n’avez pas besoin de moi. Je ne suis qu’un poids mort."

"Tu es bête," murmura Ryosei alors qu’ils commençaient à avancer lentement vers le Croissant. "Je ne te laisserai pas. En plus, tu es le seul à pouvoir piloter le Croissant." Elle lui fit un petit sourire.

"Content de savoir que je sers encore à quelque chose," gémit-il.

Elle le tira sur le côté alors qu’une autre paire de piques surgissaient du sol. "Bien sûr," dit-elle.

"Que se passe-t-il ?" cria Tsuruchi Shinden depuis l’entrée du Croissant. Il avait déjà embarqué l’Empereur et il se précipitait pour les aider. "C’est comme si le Palais était devenu vivant !"

"Bien deviné," dit Saigo alors que le Guêpe prenait son autre bras. "Je crois que c’est ce qui est en train de se passer."

Ils se précipitèrent dans la cabine de pilotage. Le sol du hangar était devenu comme une toile d’araignée faite de fissures et le Croissant se mit à pencher sur le côté, le sol était en train de s’effondrer sous son train d’atterrissage. Ryosei, Shinden et Saigo furent projetés contre un mur. Shinden heurta violemment le tableau de bord au niveau de la tempe et s’effondra. Saigo avança en chancelant et se laissa tomber dans le siège de pilote, se harnachant dedans. Ryosei cria et glissa sur le sol alors que le sol s’inclinait encore plus. Elle disparut dans le compartiment arrière avec un cri aigu.

"Tu vas bien ?" cria Saigo.

"Sors-nous d’ici !" répondit-elle.

Saigo acquiesça et ferma les yeux, se concentrant. Il se sentait vide de la magie qu’il avait utilisée plus tôt, et sa jambe brûlait toujours à cause de sa blessure. Il avait du mal à retrouver des pensées cohérentes, et encore plus à prendre le contrôle du Croissant.

"Tsuke-sama, si vous êtes encore là," murmura le prophète. "J’aurais vraiment besoin de votre aide, maintenant." Il abandonna son esprit au vide et il parvint à entrer en contact avec le Croissant.

Les moteurs de l’aéroglisseur rugirent soudain. Saigo pouvait sentir sa présence dans le véhicule entier. Il pouvait sentir Shinden inconscient dans le cockpit. Il sentait l’Empereur attaché à l’arrière, dans les quartiers de l’équipage. Il pouvait sentir Ryosei s’extirper d’une pile de parachutes à l’arrière. Il pouvait sentir l’acier et les câbles-tentacules du Palais s’insinuer à l’intérieur du compartiment passager encore ouvert, cherchant le corps de l’Empereur.

Il le referma.

La porte coulissa avec un sifflement, tranchant les tentacules. Un rugissement de colère remplit le hangar. Saigo se contracta alors que des pointes de métal martelaient le fuselage, essayant d’empêcher le véhicule de s’échapper. Saigo mit toute sa puissance dans les moteurs. Le Croissant rugit avec une telle intensité qu’il se souleva du sol du Palais. Il s’envolait. Et avant qu’il ne réalise ce qu’il faisait, l’aéroglisseur venait de traverser le mur du hangar à pleine vitesse. De l’acier et du bêton explosèrent tout autour de lui, et le Palais hurla de douleur et de fureur.

Le Croissant de Lune s’éleva dans le ciel, une traînée d’épaisse fumée blanche dans son sillage. Derrière eux, Saigo vit la structure du Palais de Diamant se tordre et se modifier. Les plus hautes flèches s’étaient transformées en une monstrueuse tête insectoïde, et ses yeux le fixaient. Une terrible griffe aussi large qu’une maison surgit de la surface du Palais, vers le Croissant. Saigo fit faire une boucle au véhicule, évitant ainsi le coup et s’échappant à l’incroyable monstre derrière lui. Il insuffla plus de puissance dans les moteurs, et ils s’éloignèrent.

Ils étaient libres.


Ichiro Chobu prit une profonde inspiration. L’air sentait bon. Il n’avait jamais réalisé à quel point l’air sentait bon. De l’air propre, normal, agréable. Il n’avait passé que cinq jours dans les égouts du Bas-Quartier, mais ceux-ci avaient laissé une fameuse marque dans sa mémoire. Le pire de tout était l’odeur. Là-bas, tout sentait… euh, ça sentait le mal.

Une chose amusante que le mal. Avant de rencontrer Kashrak, Chobu se considérait comme franchement malveillant. Maintenant, il n’en était plus si sûr.

Chobu se rappela du temps où il était au collège - les quelques mois avant qu’il abandonne - où il s’était rendu à un bar avec ses amis et où il avait bu un peu trop de cette bière Senpet bon marché. C’était la nuit où il avait rencontré Kuni Hojo, un boxeur professionnel du circuit des Quêteurs. Chobu avait perdu quatre cent hyakurai en misant sur Hojo, la semaine avant. Chobu l’avait mauvaise, et Chobu était saoul. Chobu s’était imaginé que si un Usagi avait pu battre Hojo, alors lui aussi.

Des mots avaient été échangés. Chobu s’est réveillé inconscient dans une ruelle avec des échardes venant du bar fichées dans ses oreilles. Chobu s’était toujours considéré comme un bon combattant avant cette nuit-là. Hojo lui avait appris la différence entre un professionnel et un amateur talentueux.

C’est l’impression que Chobu avait en se comparant à Kashrak.

Ce n’est pas que Chobu avait vu l’erreur qu’il commettait en agissant ainsi, non, pas du tout, mais si Jigoku était rempli de monstres comme Kashrak, il voulait y réfléchir à deux fois avant de finir là-bas.

Il enfonça les mains dans ses poches en avançant dans la rue. Sa main gauche écrasait un petit morceau de papier froissé. La droite touchait un cylindre froid en cristal. Chobu sortit les deux objets de ses poches et les regarda. La main gauche tenait le parchemin froissé qu’il avait volé à la bibliothèque Phénix près du Sceau, le parchemin d’invocation d’oni. La droite tenait le nunchaku de cristal et de jade qu’il avait trouvé dans les égouts de Kashrak. Mais qu’est-ce que ces deux choses faisaient là-bas, dans les lieux respectifs où il les avait trouvées ?

Son allergie le démangea à nouveau, celle du côté gauche de son cou, celle qu’il avait attrapée alors qu’il était dans les tunnels de Kashrak.

Il sentit le parchemin frémir sous l’effet du vent. Mais il n’y avait pas de vent. Chobu réalisa soudain qu’il n’y avait même pas de brise ; le parchemin essayait de s’éloigner du nunchaku, dérangé par la présence du jade, du cristal et des kanji mystiques. Pris de curiosité, Chobu toucha le parchemin avec l’arme. Il sursauta dans sa main et prit feu. Chobu lâcha le morceau de papier et le laissa brûler. En un instant, il s’était totalement décomposé.

"Bon débarras," grogna-t-il.

Son cou le démangea à nouveau. Curieux, Chobu posa le bâtonnet froid du nunchaku contre son allergie. La démangeaison cessa immédiatement, et lorsque Chobu passa ses doigts sur son cou, les petites bosses avaient disparues. Guéries.

"Bon, puisque c’est comme ça," dit-il à voix haute. "Je vais changer de vie. J’ai toujours été un enfoiré et ça m’a apporté quoi ? Pas d’ami, pas de chez-moi, et une maladie sexuellement transmissible de l’Outremonde. Je fais un truc bien en plaçant des sceaux dans l’antre de ce monstre, et je reçois un nunchaku magique. Je ne vois vraiment pas comment ceci pourrait être une décision difficile chez certaines personnes." Il fit quelques mouvements avec le nunchaku, et se cogna sur le front.

"Aïe," il serra les dents et se massa le front, puis regarda autour de lui pour s’assurer que personne ne l’avait vu. Il rangea l’arme dans sa veste.

Où pouvait-il aller maintenant ? Il ne pouvait pas retourner chez Tetsugi, il n’allait pas être content à cause de ce qu’il avait fait à sa carte de crédit. Il n’avait plus envie d’être son jouet non plus. Il n’allait certainement pas rentrer chez Kashrak. Il pouvait aussi traîner dans la cité et buter l’Empereur, mais il ne le sentait pas trop non plus. De un, ce n’était pas le bon Empereur, et de deux, un assassinat Impérial allait vraiment mettre à mal sa quête pour échapper à Jigoku.

La meilleure chose qu’il puisse faire serait de quitter la ville. Non seulement les Guêpes et les Shinjo le recherchaient toujours (doublement depuis que Heichi Tetsugi avait reçu son dernier relevé bancaire) mais Yoritomo VII était sur le point d’attirer la colère du monde entier sur la capitale. S’il y avait une place dans le monde où il ne voulait pas être maintenant, c’était bien Otosan Uchi. Il avait claqué tous ses hyakurai (tous les hyakurai de Tetsugi) pour convaincre ce Soshi de lui arranger le coup avec Kashrak. Il avait besoin d’argent. Il y avait ce magasin d’alcool, là au coin…

Non. S’il voulait devenir une bonne personne, il devait arrêter de dévaliser des magasins.

Devenir une bonne personne n’allait pas être facile.

Soudain, une légère secousse fit bouger la rue sous les pieds de Chobu. Chobu regarda autour de lui, puis s’avança au milieu de la route. Il y avait beaucoup de tremblements de terre sur le territoire du Clan du Blaireau, et il y était habitué. S’écarter des immeubles. Se tenir là où il n’y avait rien au-dessus de votre tête, rien pour vous tomber dessus.

Chobu leva les yeux et vit une autoroute.

"Merde," grogna-t-il. "A Otosan Uchi, il y a toujours quelque chose prêt à te tomber dessus."

Il continua d’avancer. Il avait entendu parler des légendes disant que les Isawa et les Kaiu avaient construit la cité pour qu’elle résiste aux tremblements de terre, mais il n’avait pas confiance. Chobu avait déjà vu la terre s’ouvrir, engloutir une voiture, et se refermer juste après ça. Il n’y avait aucun moyen de se préparer contre ce genre de choses.

Un autre grondement traversa la rue. Chobu regarda autour de lui, curieux, et fixa la route. Il y avait quelque chose qui clochait. Ça ne ressemblait pas aux autres tremblements de terre qu’il avait connu. Il s’agenouilla et lança un simple sort, s’adressant aux esprits de la route. Ils étaient un peu lents à répondre, mais l’asphalte l’était toujours. L’asphalte était l’enfant retardé des esprits de la Terre - elle ne parlait pas beaucoup et lorsqu’elle le faisait, elle craignait que vous ne vouliez lui mettre le feu et la casser en morceaux à nouveau. Les esprits ne semblaient pas vouloir parler du tout à Chobu.

"C’est marrant," dit-il. "Vous bougez beaucoup, là. Dites-moi quelque chose."

La rue ne dit rien. Une autre secousse. C’était vraiment étrange. Les esprits de la Terre ne dormaient jamais pendant un tremblement de terre. Les esprits de la Terre étaient le tremblement de terre. Ce serait comme si un groupe de rock s’endormait pendant un concert. Chobu regarda à nouveau autour de lui. Rien ne semblait dérangé. Les rues ne se morcelaient pas. L’autoroute ne balançait pas. Le Palais de Diamant brillait toujours au loin, à côté de la Tour Shinjo.

Chobu sursauta. Le Palais de Diamant était sensé être à des kilomètres de la Tour Shinjo.

Et il était plus grand, d’ordinaire.

Une autre secousse, et Chobu vit le Palais bouger.

Puis Chobu remarqua les énormes pinces, similaires à celles d’une mante qui tiraient le Palais en avant. Ce n’était pas le Palais de Diamant. C’était une créature de cent mètres de haut, faite de fer, de pierre et de verre.

"Par les Sept Tonnerres," jura le Blaireau. Il put sentir que le nunchaku dégageait subitement une forte chaleur dans la poche de sa veste.

Le Palais de Diamant fit un autre pas, puis rejeta sa tête en arrière, et hurla. "YORITOMO !" Sa voix résonna à travers toute la cité, brisant des fenêtres, déclenchant des systèmes d’alarme, et assourdissant Chobu bien qu’il se trouvait à plus d’un kilomètre de là.

La créature s’avança jusqu’aux flèches brillantes de la Tour Shinjo. Les faisceaux lumineux illuminaient le ciel du petit matin, se braquèrent sur le visage de la créature. Elle continua, indifférente, et dressa ses griffes massives, puis les plongea de part et d’autre de l’immeuble avec un crissement de métal se déchirant et de pierre qui éclate. Il se dressa et poussa. Les niveaux supérieurs de la Tour Shinjo s’effondrèrent tout simplement.

Dès qu’il put réunir assez de courage pour se relever, Ichiro Chobu se remit sur pieds et courut. Quelques instants plus tard, un cri assourdissant et rauque retentit, et un nuage de poussière noire se répandit sur toute la cité, recouvrant même Chobu, bien qu’il soit à des kilomètres de là. Des sirènes et des systèmes d’alarme se déclenchaient dans toute la ville.

"YORITOMO !" hurla à nouveau Yoritomo no Oni. Il se redressa à nouveau pour pousser sur la tour.

Chobu continua de courir, sans se retourner.

A suivre...



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