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Rokugan 2000

Episode XXIII

La Cité Mourante

L’Empire de Diamant, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

lundi 19 juillet 2010, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode XXIII, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome.

Tonnerre !

Jared Carfax était debout, face au vent, et il sentait son nouveau pouvoir couler à travers lui. Il sentait le flux et le reflux de l’énergie vitale du monde en lui. Il sentait la peur, la rage et la frustration de la cité agonisante tout autour de lui. Il sentait le cœur sombre de l’oni, cherchant à dévorer tout ce qui se mettait sur son passage. Jared sentait tout ça, et il en faisait partie.

Il était l’Oracle du Tonnerre.

Bien que quelques heures auparavant, il ne soupçonnait même pas l’existence d’un Oracle du Tonnerre, il savait qu’il était celui-ci, maintenant. L’expérience était étonnamment différente de celle d’être l’Oracle du Vent. Commander aux éclairs, à la pluie, et aux éléments était son quotidien, auparavant. Mais le Tonnerre, car c’était le domaine de l’Oracle du Tonnerre, était quelque chose de vraiment différent. Son pouvoir était la substance brute du cosmos, cet agencement compliqué qui formait les cœurs, les rêves et les âmes. Le monde était composé de Terre, d’Eau, de Vent, de Feu et de Vide, mais le Tonnerre était différent. Le Tonnerre représentait comment l’univers s’exprimait, comment il procréait, comment il se protégeait. Il y avait très peu de choses dans l’univers à être composé entièrement de Tonnerre, mais tout en contenait un peu.

Certains avaient plus de Tonnerre en eux que d’autres, et Carfax pouvait en sentir sept d’entre eux, maintenant.

"Sept…" murmura Carfax. "Non… Il n’y en a pas seulement sept."

Cette révélation fut comme un choc, mais il aurait dû le réaliser auparavant. Maintenant, il les connaissait tous.

Les Sept Tonnerres.

Et le Dernier Tonnerre. Celui qui amènerait le jugement. Celui qui les détruirait tous.

Cinq d’entre eux étaient déjà dans la cité, maintenant. Un autre était proche. Deux autres se trouvaient plus loin, mais étaient néanmoins liés à la lutte qui se déroulait ici.

Le temps pour eux n’était pas encore venu. Ce n’était pas le moment pour les Tonnerres de se révéler. Aussi puissant que Yoritomo no Oni puisse être, il n’était pas la vraie menace. Ceci n’était pas le Jour des Tonnerres. Bien que certains d’entre eux jouent probablement un rôle dans sa mort, ils ne le feront pas ensemble, puisqu’ils se réuniront seulement dans quelques temps.

Mais, la partie de l’Oracle du Tonnerre qui était encore Jared Carfax reconnut à quel point cet oni était effroyable, et prit le deuil des innombrables vies qui s’éteignaient à chaque fois que l’oni faisait un autre pas dans la cité.

Ce n’était pas le Jour des Tonnerres, mais Yoritomo no Oni devait être détruit.

Jared Carfax avait décidé de trouver ceux qui pourraient y arriver, et de leur montrer la voie. Si le destin devait lui réclamer un prix pour ça, alors le destin aurait dû réfléchir avant de lui donner ses pouvoirs.

L’Oracle du Tonnerre s’enfonça dans les bourrasques de vent d’Otosan Uchi, puis disparut.


"Par les Sept Tonnerres," jura Daniri, sa voix amplifiée par les systèmes électroniques de la Machine de Guerre Akodo. "Mais que va-t-on pouvoir faire pour ça ?" Il levait les yeux vers l’énorme silhouette de l’oni se déplaçant dans la cité, à seulement quelques quartiers de distance.

"Je n’ai pas l’intention de faire quoi que ce soit," répondit Inago Sekkou en sortant de l’entrepôt et en jetant un regard curieux à la créature. "Ça dépasse mes capacités. Je pensais quitter la cité ou peut-être me cacher." Mitni avança au côté de son frère et fit un signe de tête approbateur.

Daniri les observa tous les deux. "Tu voulais tellement cette cité, auparavant, Sauterelle," dit-il. "Et maintenant qu’elle est en danger, tu vas te contenter de l’abandonner ? Ou tu es simplement jaloux parce que l’oni fait un meilleur boulot que la Sauterelle en terme de destruction d’Otosan Uchi ?"

"Tu as l’air de disposer d’une sorte d’héroïsme surdéveloppé," rétorqua Sekkou. "Daniri, je suis un terroriste, principalement du type électronicien. Je me considère comme un homme dangereux, mais en fin de compte, un homme a certaines limitations et un oni de la taille d’un gratte-ciel en est définitivement une. Que me suggères-tu de faire ? Que je le laisse me marcher dessus et je prie que son pied devienne si glissant qu’il tombera ? Je me considère comme quelqu’un qui a beaucoup trop de valeur pour sacrifier ma vie de manière idiote. Non, je suis désolé mais c’est plutôt le boulot des gens qui portent des gros scaphandres de combat. Hé ! Mais tu portes un gros scaphandre de combat, non ?"

Kaibutsu siffla en sortant à son tour, lorsqu’il posa les yeux la première fois sur l’oni. A côté de lui, Jiro devint tout pâle.

"Danjuro," dit Jiro à Daniri. "Nous devons chercher maman. Il faut qu’on s’assure qu’elle va bien et qu’on la fasse sortir de la cité."

Daniri acquiesça. Au loin, le gigantesque oni plongea ses griffes dans un autre immeuble, le laissant s’effondrer dans un fracas de feu et de fumée. "On y va, Jiro," dit-il calmement.

"Les Fortunes soient louées," Sekkou eut un rire bref. "C’est peut-être la première chose sensée que je t’entends dire depuis le début de la soirée. On pourra certainement se faire une meilleure idée de ce que ce truc-là est en train de faire lorsque nous serons hors de la cité."

"Ouais, et peut-être qu’on pourrait partir maintenant," insista Mitni alors que l’oni faisait un pas dans leur direction. "On pourrait tout aussi bien parler dans le camion."

"Gros oni," observa gravement Kaibutsu.

"Gros oni, en effet," acquiesça Sekkou. "Tu as raison, ma sœur. Nous devons échapper aux ténèbres."

Tous les cinq se tournèrent et se précipitèrent vers le camion de Daniri. Kaibutsu et Daniri - avec la Machine de Guerre - grimpèrent à l’arrière alors que Sekkou, Mitni, et Jiro entrèrent dans la cabine.

"Pas question," dit Jiro, en bousculant Sekkou alors que ce dernier tentait de s’installer sur le siège de conducteur. "C’est moi qui conduit."

"T’as quel âge, huit ans ?" Demanda Sekkou. "Tu peux aussi conduire ce truc ?"

"J’en ai quatorze," rétorqua Jiro. "Et ouais, je sais comment conduire ce truc. Je veux juste m’assurer qu’on ne va pas accidentellement se tromper de chemin dans la cité en allant chercher maman."

"Tu es plus malin que ton frère," fit Sekkou avec un petit signe de tête. Le moteur du camion rugit et il se mit à rouler.


Sept formes sombres se déplaçaient rapidement dans les eaux de la Baie du Soleil d’Or, en deux formations. La surface de l’eau au-dessus d’eux était sale des débris de la cité en ruines. Le fond de la baie était jonché de navires brisés et d’autres épaves laissées là lors de l’invasion Senpet. La dernière fois, le voyage au travers de ce cimetière marin avait été palpitant, un voyage pour se mettre de bonne humeur à travers le passé de Rokugan. Cette fois, Hida Yasu trouvait difficile de trouver la moindre excitation dans une baie remplie de bateaux en ruines. Ils ne faisaient que lui rappeler que c’était la mort qui les attendait à la surface.

Ce n’est pas qu’il n’ait pas confiance en lui ou en les Crabes qui le suivaient. Les tanks-aéroglisseurs amphibies Mako qui suivaient son sillage étaient à la pointe de la technologie, le meilleur matériel que l’arsenal de Kaiu Toshimo avait à offrir, seulement un cran en dessous des Scarabées en terme de maniabilité et de puissance de feu. Il avait aveuglément confiance en ses compagnons. Ils étaient tous des Quêteurs. Ils avaient déjà affronté des séides de l’Outremonde, bien que jamais rien de tel, indubitablement. S’il y avait bien des gens dans l’Empire qui pouvaient l’aider à tuer Yoritomo no Oni, c’était ces hommes et ces femmes.

Une sombre silhouette apparut dans l’eau à tribord de l’escouade Crabe. C’était un immeuble brisé, projeté dans la baie par l’oni.

"Oh," fit l’un des Crabes dans le système radio. "J’ai déjà mangé dans ce restaurant. Mais quel genre de monstre a le pouvoir de faire quelque chose comme ça ?"

"Tu y réfléchis à deux fois, maintenant, Hidekazu ?" Répondit Hiruma Hayato, en s’asseyant dans le siège de copilote de Ketsuen.

"Non, par Jigoku," répondit bravement l’autre Crabe. "C’est juste que… J’ai jamais rien vu de pareil… jamais."

"Personne n’a jamais vu ça," dit Yasu. "Bouclez vos ceintures, les gars. On n’est pas des Grues, nous. Nous savions tous que la Guerre des Ombres, c’était les préliminaires. Nous savions tous que ceci pouvait se produire un jour."

"Oui, monsieur," répondirent les autres vaisseaux en chœur.

"Préparez-vous à faire surface à mon ordre," dit Yasu, basculant quelques interrupteurs sur le panneau de contrôle de Ketsuen. "Yoshi, tu gardes ton escouade en réserve. Si jamais on a des ennuis lorsqu’on fait surface, c’est votre boulot de provoquer une diversion pour qu’on puisse se retrancher. Vous ne faites pas surface tant que la zone d’atterrissage n’est pas sécurisée. Compris ?"

"Compris," répondit Yoshi dans la radio.

"Yasu," dit Hayato, la voix soucieuse alors qu’il observait le tableau de bord. "J’ai des informations plutôt étranges au sujet de ce qui se passe là haut."

"Développe," dit Yasu.

"Les émissions de Souillure sont hors-échelle," dit Hayato en hochant la tête. "Peut-être un problème de fonctionnement. Même au Grand Sceau, ça n’atteint pas un tel niveau."

"Merde," jura Yasu. "Les autres, vous avez la même chose ?"

"Oui monsieur," fit une réponse.

"Affirmatif," dit un autre.

"L’indicateur est au maximum," dit un troisième. "D’habitude, il y a des fluctuations, mais en ce moment, c’est comme si le taux de Souillure était trop élevé pour être mesuré. Ce n’est pas l’oni, par contre. C’est juste les radiations de fond."

"Ce truc a du ouvrir une sorte de portail menant droit en enfer," dit sèchement Yasu. Il s’empara des commandes de Ketsuen avec ses deux mains gantées. "Soyez prêt à tout. Faites surface à mon ordre."

Ketsuen et trois Mako virèrent de bord et s’orientèrent vers la surface de la baie, laissant derrière eux une traînée de bulles. Les trois autres vaisseaux s’enfoncèrent dans l’eau, disparaissant dans les ombres. Ketsuen émergea le premier, de l’eau dégoulinant sur sa peau d’acier. Il se hissa sur le quai, le bois se fendant et gémissant sous ses jambes massives. Les trois Mako s’élevèrent dans les airs autour de lui, flottant à basse altitude en formation triangulaire. Ketsuen tira de son dos un grand tube métallique. D’une simple chiquenaude, le tube s’étendit en un énorme tetsubo, avec des pointes en alliage de jade et d’acier sur toute sa longueur. La Machine de Guerre s’avança prudemment dans les rues d’Otosan Uchi. Des hurlements, des sirènes et des explosions résonnaient partout. Bien que le jour soit déjà levé, le ciel était aussi noir que la nuit. Quelque chose n’allait pas du tout, ici.

"Quelle est la position de l’oni ?" Demanda Yasu. "Je ne peux pas le voir d’ici. Trop de fumée."

"Les détecteurs indiquent qu’il est retourné à la Cité Interdite, le District de l’Empereur," répondit Hayato.

"Voulez-vous que l’on s’élève pour avoir une meilleure vue ?" Demanda l’un des autres pilotes.

"Non," répondit sèchement Yasu. "Je ne pourrai pas vous assister, aussi haut, et vous feriez une trop bonne cible. Nous restons ensemble et nous évoluons au niveau du sol, dans les décombres. Ne trahissons pas notre existence avant d’être prêts."

"Les quais semblent déserts," répondit Hayato, qui scrutait les alentours. "Dois-je dire au groupe de Yoshi de nous rejoindre ?"

Yasu lança un regard aux écrans, un air indécis sur son visage. "Non," dit-il. "Mais où sont les gens, bon sang ? J’imaginais qu’il y aurait des gens grouillant sur les quais, essayant de grimper dans un bateau et de se tirer d’ici. Mais il n’y a personne. Allons jeter un œil dans cette allée, derrière cet entrepôt. Mako Un, Mako Deux, surveillez la rue. Mako Trois, restez avec nous."

Ketsuen se tourna, les projecteurs sur ses épaules éclairant l’allée plongée dans l’obscurité. Des yeux rouges brillèrent dans la lumière pendant un instant, puis l’air fut rempli de hurlements tandis que des créatures insectoïdes aux longues jambes décampaient vers le recoin sombre le plus proche. Elles mesuraient deux mètres et demi de haut, de longues bandes de chair sanguinolente pendaient à leurs crocs. Un tas de corps gisaient dans l’allée, un peu partout, tous taillés en pièces.

"On dirait des gakimushi," répondit Hidekazu du vaisseau un. "Ils grouillent dans les allées. Ils semblent avoir peur de la lumière."

"Bien," dit Yasu. "Ouvrez le feu avant qu’ils ne deviennent courageux."

Le port fut éclairé par une lumière verte tandis que les lasers de jade tetsukami des vaisseaux Crabes déchiquetaient les créatures en fuite. Les rues résonnèrent des hurlements tourmentés des monstres, et le quai sous leurs pieds se mit à trembler. Yasu plissa le front.

"On se bouge du quai !" Hurla-t-il. "On a attiré quelque chose en dessous de nous !"

Les trois Mako glissèrent rapidement vers l’avant, en direction des rues bétonnées qui bordaient le quai. Ketsuen, incapable de voler, eut plus de mal. Il vacillait maladroitement vers l’avant tandis que des coups de boutoir frappaient et soulevaient le quai. Le bois se fissura, puis se rompit dans une gerbe de flammes violettes. Une griffe noire de la taille de Ketsuen surgit du sol juste à l’instant où la Machine de Guerre Crabe sauta vers l’avant. Les quais explosèrent et Ketsuen fit volte-face pour voir ce qui émergeait, une énorme tête reptilienne recouverte de blessures purulentes et de bile dégoulinante. Sa bouche dévoilait des crocs jaunâtres, dispersés et pourrissants. Il s’éleva à cinq mètres au-dessus de la surface du quai, observant les vaisseaux Crabes avec une malice malsaine.

"Sang d’Hida !" Jura Hayato. "C’est quoi ça ?"

"On dirait un Orochi," dit Yasu d’un ton irrité.

"Un serpent de mer ?" Répondit Hayato. "Je pensais que les Orochi n’étaient pas Souillés !"

"Même les meilleurs d’entre nous peuvent devenir des morts-vivants, je suppose," fit Yasu.

Yasu tira d’un coup sec sur les commandes de la Machine de Guerre au moment où l’Orochi plongea. Ses dents s’enfoncèrent dans le béton de la rue. Ketsuen était déjà à quelques mètres, des étincelles jaillirent de la rue alors qu’il glissait sur son ventre. Ketsuen se retourna, un nuage de fumée surgit de ses épaules tandis que des lance-missiles dissimulés entraient en action. Les missiles explosèrent, arrachant de la chair noircie et des morceaux d’os de la tête du serpent. Les trois Mako se rassemblèrent et se tirèrent ensemble avec leurs lasers de jade.

"Visez la tête !" Hurla Yasu. "C’est juste un foutu zombie !"

L’Orochi recula, hurlant de douleur et de colère. Son visage n’était plus qu’un crâne apparent, maintenant, dont les orbites vides brûlaient d’un feu rougeoyant. Il ne semblait pas moins actif après avoir perdu la chair de son visage, ni moins en colère.

"Yoshi, ramenez votre escouade ici," cria Hayato dans la radio. "Nous avons un problème."

Quelques instants plus tard, les quais sombrèrent dans le chaos.


"Je vais bien, d’accord ?" Répéta Matsu Gohei pour la dixième fois. La grimace de douleur qui s’affichait sur ses traits prouvait que ces mots étaient un mensonge.

"Cette balle a peut-être touché un rein," dit Kitsu Jurin en lui jetant un coup d’œil depuis le siège de conducteur. "Ma magie a refermé la plaie, mais vous avez besoin de soins médicaux appropriés."

"Faites-moi confiance, j’irai parfaitement bien dès que nous aurons retrouvé Genju Gemmei et le journal," répondit le Champion Lion. "Tout spécialement s’il y a quelque part dans ce livre un chapitre qui explique comme tuer un oni géant."

La voiture s’arrêta soudain, ses phares éclairant un mur de gravats empilés. Jurin frappa le volant et jura de frustration. "Un autre cul-de-sac !" Cria-t-elle. "On ne la trouvera jamais, à cette vitesse-ci. Nous allons devoir faire demi-tour et risquer l’autoroute si nous voulons arriver au Petit Jigoku."

"C’est la mort assurée," répondit Gohei. "Ce monstre semble attiré par les autoroutes. Il prend un malin plaisir à les détruire. J’ai toujours dit que les Phénix n’étaient qu’une bande de crétins, d’avoir construit ça aussi haut."

"Alors, il n’y a rien que nous puissions faire, maintenant," répondit Jurin avec un profond soupir. "C’est vraiment décevant d’échouer maintenant après avoir enfin réussi à obtenir un nom de cet esprit têtu."

Une grande tête et une paire d’yeux brillants apparurent, venant du siège arrière. Argcklt. "Jurin-san ?" Dit calmement le zokujin. "Pouvez-vous m’ouvrir la porte, s’il vous plaît ?"

"Argcklt ?" Jurin le regarda, surprise.

"Je vais dégager la route," répondit le zokujin. "Laissez-moi sortir de la voiture."

"Il y a des tonnes de débris, là-bas," répondit Gohei, dubitatif. "Tu pourrais bouger tout ça avec ta magie ?"

Argcklt sourit. "Je peux essayer, Gohei-sama."

Gohei avait toujours l’air incrédule, mais Jurin acquiesça et appuya sur un interrupteur pour débloquer les portes. Argcklt sortit rapidement. Il lança un regard vers l’ombre de Yoritomo no Oni, puis courut s’agenouiller à la base de l’empilement de décombres. Il ferma ses grands yeux lumineux et posa ses mains contre les rochers. Les deux Lions dans la voiture purent entendre le fredonnement sourd de la chanson du zokujin. Derrière eux, le rugissement de l’oni résonna encore une fois, plus proche.

"Je pense qu’il vient par ici," dit Gohei, en regardant par-dessus son épaule. Il sortit son pistolet de sa veste. Un nuage de fumée envahit les rues derrière eux alors que l’oni se rapprochait.

"Vous pensez que cette arme va pouvoir l’arrêter ?" Demanda Jurin, en regardant le pistolet.

"Non, mais je détesterais mourir désarmé," répondit-il. "J’espère que ce que fait le gobelin de cuivre va marcher, parce que nous ne pourrons plus faire demi-tour."

Argcklt grimpa sur le siège arrière de la voiture et referma la portière, surprenant les Lions par son retour si rapide. Ils se retournèrent tous les deux pour regarder la rue devant eux. Le mur de gravats n’était plus là, mais de part et d’autre de la route, il y avait maintenant deux énormes colonnes de décombres.

"Fortunes !" Fit Jurin. "C’était rapide !" Elle repassa une vitesse, le moteur rugit tandis que la voiture reprenait sa route. Une énorme griffe de pierre de Yoritomo no Oni écrasa le sol derrière eux, quelques instants plus tard. L’oni poursuivit son chemin, ignorant les Lions qui s’étaient échappés en dessous de lui.

"Comment as-tu fait ça, zokujin ?" Demanda Gohei d’un ton sec. "Les Maîtres Elémentaires n’auraient pas pu déplacer autant de rochers aussi rapidement."

"Vous autres humains avez encore une ou deux choses à apprendre," répondit calmement le zokujin. "Le monde entier n’est pas contre vous, Gohei-sama. La terre est notre mère et notre amie. Je lui ai parlé de notre objectif, et elle s’est aimablement écartée. Je lui ai dit que nous étions très pressés."

"Je m’imagine que tu ne pourrais pas la convaincre d’arrêter cet oni, tant que tu y es ?" Demanda Gohei.

"Malheureusement non," répondit Argcklt. "Elle ne peut pas arrêter Yoritomo no Oni, pas plus que vous ne pourriez extraire un poison coulant dans votre propre corps. Avec de la chance, j’espère que nous allons découvrir un moyen de l’arrêter lorsque nous aurons trouvé le journal que vous cherchez. L’oni fait du mal à la terre."

"Et si le journal ne peut pas nous aider ?" Demanda Gohei, en regardant vers Kitsu Jurin.

"Il ne faut pas commencer à penser comme ça," dit Jurin, en écartant cette question. "Pas encore. Pour l’instant, le journal est tout ce qu’il nous reste. Nous devons espérer qu’il aura la réponse."


Les étages supérieurs du magasin de meubles n’étaient pas jolis à voir. La légère aura de l’épée-ours d’Orin procurait assez de lumière pour se déplacer et y voir suffisamment, mais c’était tout ce qu’ils avaient et la cité devenait rapidement de plus en plus sombre. Ce n’étaient pas des gobelins qui étaient venus ici, mais bien des hommes. Les pièces avaient été pillées et fouillées scrupuleusement. Orin s’imagina que les meubles du rez-de-chaussée n’avaient pas été emmenés tout simplement parce qu’il y avait trop de désordre en ville. Qui voudrait d’un nouveau divan lorsqu’un démon est en train de piétiner des immeubles ? La soupe, le pain et les lampes de poche étaient des objets bien plus précieux, et le groupe qui était chargé de la fouille n’avait trouvé pratiquement rien d’intéressant. Leur meilleur espoir à cet instant précis était d’attendre la fin du siège ou de trouver un moyen de contacter quelqu’un à l’extérieur. Sans nourriture ni eau pour un groupe de plus de vingt personnes, ça amenuisait de beaucoup leurs espoirs.

"Vous avez trouvé quelque chose ?" Demanda Orin à Gihei.

L’ex-videur aux épaules larges les haussa et sembla gêné. "Pas grand chose, Orin-sama," répondit-il. "Le frigo est totalement vide, à part du ketchup et un peu de viande assez indéfinissable. Mais il y a des conserves de soupe et une boite de riz-minute dans le buffet."

"Bon, ça devrait nous permettre de tenir un petit peu," acquiesça Orin. "Emmenez-les en bas et rationnez du mieux que vous le pouvez."

"Oui, monsieur," acquiesça Gihei, et il retourna dans la cuisine.

Orin passa un regard circulaire sur le reste de l’appartement alors que son équipe de fouille retournait tout. Dehors, il pouvait entendre les cris stridents et excités de la foule de gobelins. Il aurait espéré qu’ils s’en aillent simplement, mais il savait qu’ils n’auraient pas cette chance, ce soir.

"Orin-sama, je crois que j’ai trouvé quelque chose !" Cria fièrement Ebizu. Le jeune homme était en train de fouiller dans une pile de meubles renversés et de boites poussiéreuses dans un coin. Orin se pressa d’aller voir en compagnie de quelques autres. Ebizu toussa en extrayant une boite métallique rouillée des étagères du dessus dans une armoire, des câbles pendaient de chaque côté. Il la porta prudemment jusqu’à une table et regarda les autres, fier de sa trouvaille.

"Qu’est-ce que c’est ?" Dit l’un d’eux.

"C’est une de ces vieilles radios qui étaient populaires dans les années 70," dit Gyukudo, le vieux marin.

"Alimentée par batterie," acquiesça Orin de satisfaction en examinant la vieille radio. "Bon boulot, Ebizu. Espérons qu’elle fonctionne encore." Orin s’assit et se mit à manipuler les boutons, mais rien ne se passa. Il jeta un regard à l’arrière de celle-ci, puis manipula à nouveau l’appareil. A nouveau, rien ne se passa. "Je ne fais pas ce qu’il faut, là ?" Demanda-t-il. "Quelqu’un a-t-il déjà utilisé une de ces radios ?"

"Moi," dit Gyukudo, en avançant vers la table et en prenant la radio. Il tripota le couvercle de la batterie. Il ne bougea pas, dans un premier temps, puis se décrocha avec un bruit collant. De l’acide de batterie noirci avait coulé dans son logement comme du caramel. Une très vieille batterie rouillée se trouvait à l’intérieur. Gyukudo sortit un petit couteau de sa poche et se mit à gratter l’acide durci.

"Ça n’a pas l’air bien parti," dit Orin, indécis. "Vous pensez qu’elle fonctionnera ?"

"Pas sans une nouvelle batterie," répondit Gyukudo, sans cesser de gratter avec le couteau.

Tout le monde autour de la table garda le silence pendant un moment. Gyukudo lança un regard à Ebizu et souleva un sourcil.

"Euh… Que tout le monde cherche une nouvelle batterie !" Dit rapidement Ebizu, ayant compris le regard du vieil homme. Il se remit à chercher, et les autres se joignirent à lui.

Gihei ressortit de la cuisine, portant un sac de plastique rempli de nourriture. Il remarqua la radio endommagée et siffla. "Elle a l’air foutue," dit-il. "La batterie est corrodée ?"

"De quoi je me mêle, gamin ?" Demanda Gyukudo, lançant un regard entendu au jeune homme. "Laisse-moi bosser, j’ai de l’acide plein les doigts." Le vieil homme arriva enfin à extraire la batterie noircie, et la laissa tomber sur le sol avec un bruit sourd et collant.

"Hé, désolé," répondit Gihei, en posant le sac sur une chaise. "Peut-être que vous devriez me laisser y jeter un coup d’œil."

"Pourquoi ?" Fit Gyukudo, d’un ton irrité. "Rien que parce qu’elle est déjà à moitié foutue, je devrais la laisser à un gamin pour qu’il la casse complètement ?"

"Non, ce n’est pas ça, je-" répondit Gihei.

"Ben, dégage," fit Gyukudo d’un ton sec, en replongeant dans les entrailles de la radio. Gihei haussa les épaules et mit la main sur son sac.

"Attendez une seconde," dit Orin, en avançant la main pour calmer Gyukudo. "Gihei, vous avez une quelconque expérience avec ce genre de chose ?"

"Et bien, pas vraiment," répondit le videur.

"Oh," dit Orin. "Bon, laissez tomber, alors."

"Pas avec ce modèle," reprit Gihei. "Elle ressemble à un vieux modèle de Dojicorp 1102, et celles-ci ont cessé d’être vendues à cause d’un court-circuit dans les conducteurs de base. Elles se court-circuitaient parfois sans même être en fonctionnement, provoquant une charge énorme sur les conducteurs internes, et parfois les batteries brûlaient et se dégradaient trop vite. Un peu comme dans ce cas-ci. La série 1104 a fait l’objet d’une grande amélioration, avec seulement quelques changements de conception qui amélioraient la fiabilité générale ainsi que les fonctionnalités-"

"Attendez," dit Orin. "Vous êtes en train de me dire que vous vous y connaissez en radios ?"

"Et bien, pas cette radio," dit Gihei. "La plupart des gens qui s’y connaissaient évitaient ce modèle. Mais, ouais, je suis habitué à réparer des radios à la boutique de mon frère. Ça ne payait pas très bien. Tandis que bosser au Miaou du Matou, ça ramène vachement plus d’argent, et ça ne me gène pas du tout dans mes études."

"Tes études ?" Gyukudo éclata de rire. "Ils vous font faire des études pour apprendre à foutre dehors les alcooliques ?"

"Non," dit calmement Gihei. "Je fais des études pour devenir ingénieur électricien."

Orin et Gyukudo fixèrent le videur pendant un moment, puis échangèrent un regard. "Fortunes et Vents, garçon !" jura Gyukudo. "Pourquoi ne pas nous avoir dit ça plus tôt ? Viens, tu peux jeter un coup d’œil à ce foutu truc et moi, j’irai porter la nourriture en bas pour les autres."

"Si vous pensez que c’est mieux ainsi," répondit Gihei.

"Je pense que ce serait mieux, en effet," acquiesça Orin.

Gyukudo présenta la radio et son couteau à Gihei, qui s’assit immédiatement et se mit à l’observer. Orin rapprocha son épée de la table pour que le jeune homme puisse voir ce qu’il faisait.

"Comment ça se présente ?" Demanda Orin.

"Pas terrible," répondit Gihei. "L’intérieur a dégusté. Si j’avais des pièces de rechange, je pourrais la réparer, avec du temps."

"Du temps, nous en avons peu," répondit Orin. "Où pourrions-nous trouver des pièces de rechange ?"

Gihei haussa les épaules. "Un téléphone, peut-être ? Une télé ? Ou une autre radio…"

"Gihei, si nous avions une autre radio…"

"Je sais, je sais," répondit-il. "Désolé, je suis juste nerveux. Je n’arrive pas à penser clairement, là."

"Aucun de nous n’y arrive," répondit Orin. "Il faut juste que tu restes calme et-"

La phrase d’Orin fut soudain interrompue quand l’une des fenêtres de l’appartement explosa dans une pluie d’éclats de verre. Kazuo, un des membres du groupe d’Orin, hurla et s’effondra. Orin se retourna, surpris, et vit une petite chose noire, accroupie sur le torse de l’homme, frappant sauvagement avec un morceau de métal aiguisé. Trois autres créatures sautèrent à travers la fenêtre à la suite de la première, hurlant de triomphe et frappant les hommes et les femmes étourdis.

"Les bakemono !" Hurla Orin, sautant en avant et en découpant l’un d’eux. Un autre mouvement en trancha deux autres, mais le dernier bondit vers lui depuis le corps de Kazuo. Sa lame de métal entailla la joue d’Orin, mais celui-ci recula soudain et attrapa la petite créature à la gorge. Ses yeux s’ouvrirent de surprise lorsqu’Orin lui tordit le cou et le jeta sur le côté.

Un coup d’œil au corps de Kazuo fit comprendre à Orin qu’il était trop tard, et il se précipita à la place vers la fenêtre. En dessous de lui, il vit un groupe de gobelins, empilés les uns au-dessus des autres, escaladant des corps de gobelins morts pour atteindre la fenêtre. Un autre groupe était presque au sommet. Deux d’entre eux portaient des torches et souriaient d’avance. Orin se mit à réfléchir pour trouver une solution à ce problème.

"Ebizu ! Honzo ! Aidez-moi à prendre ce lit !" Dit-il, en courant derrière un petit lit. Les deux hommes se précipitèrent auprès de lui et l’aidèrent à le soulever.

Ils transportèrent rapidement le lit abîmé à la fenêtre et le jetèrent à travers celle-ci. Les cris des gobelins résonnèrent en même temps que le cadre de métal et le lourd matelas leur tombaient dessus. Orin acquiesça de satisfaction lorsqu’il remarque que les torches avaient enflammé le matelas et qu’il était tombé sur un tas de gobelins neutralisés. La pile avait été brisée, mais il n’y avait aucune raison pour qu’ils ne retentent pas la même tactique.

"Honzo, surveillez cette fenêtre !" Cria Orin. "Ebizu, allez de l’autre côté et surveillez l’allée !"

"Wow, on dirait des fourmis," dit Ebizu avec une fascination craintive, en observant les gobelins qui tentaient de se réorganiser.

"De grosses fourmis dangereuses," acquiesça Orin. "Gardez un œil sur eux. Je descends pour aller chercher Chojin et Mel." Orin se précipita dans les escaliers, et remarqua Gihei qui le regardait, le visage dénué d’expression. "Quoi ?" Lui lança-t-il. "Que se passe-t-il ? Pourquoi ne réparez-vous pas la radio ?"

"Pas de lumière," le videur haussa les épaules. "Je ne peux pas voir ce que je fais."

"Oh," dit Orin. Il hésita un instant, puis il posa l’épée-ours sur la table où elle pourrait projeter son aura sur le travail de l’homme. "Ne perdez pas cette épée," l’avertit Orin. Gihei acquiesça, puis se remit immédiatement au travail.

Orin se précipita vers les escaliers, et il tomba sur Mirumoto Chojin qui arrivait à sa rencontre. Le visage du vieux Dragon était sévère et déterminé, bien qu’il sursauta de surprise lorsqu’il vit Orin. "Qu’est-ce qui se passe ?" Dit rapidement Chojin. "J’ai entendu du vacarme." Meliko était juste derrière lui. Elle sourit à Orin, bien que son visage soit toujours pâle et marqué depuis l’utilisation de son tatouage magique.

"Les gobelins grimpent les uns sur les autres pour monter," dit Orin.

"Ah ces sales bêtes sont tenaces, pas vrai ?" Répondit Chojin. "Je les déteste lorsqu’elles font ça."

"J’espérais que vous pourriez m’aider à trouver un moyen de les arrêter," répondit Orin. "S’ils continuent comme ça, nous n’arriverons plus à les retenir très longtemps."

"C’est justement de ça dont je venais vous parler," répondit Chojin. "Je ne crois pas que ces barricades de fortune sur les portes en bas puissent les retenir encore longtemps. S’ils ont la présence d’esprit de ramener un ogre ou un oni pour les aider, nous sommes morts. C’est une situation très temporaire, Orin. Nous devons sortir d’ici, et vite."

Orin se tut un instant pour réfléchir. "Rassemblez tout le monde à l’étage," dit-il. "C’est toujours sûr, et nous pouvons barricader les escaliers."

"Mais nous serons coincés en haut," répondit Meliko.

"Nous sommes déjà coincés, Mel," dit Orin. "Au fait, c’est chouette de voir que tu vas bien."

"Ah, c’est gentil de le remarquer enfin," renifla-t-elle. Orin fut un peu confus par la remarque, mais il n’avait pas réellement le temps d’insister.

"Sinon, nous avons trouvé une radio, Chojin," dit Orin. "Mais nous n’avons pas de batterie. Est-ce que vous savez si quelqu’un en bas a une batterie ou un truc du genre ?"

Chojin plissa le front. "Une radio ?" Dit-il. "Par Togashi, Orin, je suis un ingénieur du Dragon Caché. Est-ce que vous réalisez la puissance dont cette tenue tetsukami dispose ?"

"Assez pour alimenter une radio ?" Demanda Orin.

"Je pourrais remettre l’électricité dans le quartier entier s’il le fallait ?" Rit Chojin. "Bien que ça soit une idée stupide. Toutefois, le fait est que je suis sûr de pouvoir alimenter une radio."

"Bien," dit Orin, en retrouvant finalement un soupçon d’espoir. "Mel, tu penses pouvoir courir jusqu’en bas et faire monter les autres ?"

"Oh, tu crois ?" Demanda Mel.

"Mel ?" Répondit Orin. "Quelque chose ne va pas ?"

"Oh, laisse tomber," répondit-elle, se retournant et redescendant les escaliers en soufflant de colère.

"Mais qu’est-ce que j’ai dit, bon sang ?" Dit Orin en se tournant vers Chojin.

Le vieux Dragon sourit. "Il existe des mystères que même le Dragon ne peut comprendre, mon garçon. Maintenant, montrez-moi cette radio."


Un son cristallin résonna dans la salle souterraine, et Shiba Mojo recula. Il remarqua que la créature, Zesh, tenait maintenant un éclat de l’énorme cristal brisé dans sa griffe. Ses yeux rougeoyants le fixaient attentivement à travers les cercles que décrivaient les esprits tournoyants. Ses ailes étaient soulevées comme par un étrange vent inexistant. Mojo regarda autour de lui rapidement, réalisant qu’il avait perdu la notion d’existence pendant un moment.

"Depuis combien de temps suis-je debout ici ?" Demanda Mojo.

"ASSEZ LONGTEMPS," répondit Zesh. "LA TERRE NE DONNE PAS FACILEMENT LE SANG DE SA VIE VOLEE. ELLE VOULAIT TE CONNAITRE D’ABORD. ELLE TE TROUVE ACCEPTABLE, TOUT COMME MOI." La créature tendit son énorme patte en avant, un petit éclat de cristal coincé entre deux griffes acérées.

Mojo s’avança prudemment, incapable de décider s’il voulait s’approcher aussi près de cette étrange créature enchaînée. Les chaînes de jade suggéraient une sorte de créature de l’Outremonde, et le fait qu’il se trouve dans les fondations d’une forteresse kolat ne lui inspirait pas vraiment confiance non plus.

"TU NE ME FAIS PAS CONFIANCE ?" Demanda Zesh, souriant et le fixant de ses yeux enflammés.

"Non," répondit Mojo.

"EXCELLENT." Il jeta la pierre sur le sol, hors de portée de ses chaînes. Elle rebondit près des pieds de Mojo.

Le yojimbo s’agenouilla et s’empara prudemment du morceau brisé. Il était chaud au toucher, et semblait irradier de la même énergie que les esprits flottants qui l’entouraient. Mojo sentit son regard lentement attiré par la pierre, et il tourna la tête. Il fit à nouveau face à Zesh. "Qu’est-ce que c’est ? Est-ce l’arme dont vous m’avez parlé ?"

"NON," répondit Zesh. "DANS CET ETAT BRUT, LA PIERRE AU SANG BLANC NE PEUT PAS ETRE UTILISEE SANS RISQUE. PAS PAR QUELQU’UN COMME TOI. PAS SANS UNE SORTE DE MIRACLE. TU DOIS L’AMENER A QUELQU’UN DOUE POUR UTILISER DE TELLES CHOSES, QUELQU’UN QUI EST A LA FOIS UN AMI DE VOTRE CLAN ET DES KOLAT."

"Qui ?" Demanda Mojo.

"ISAWA KUJIMITSU," répondit la créature. "MONTRE LA PIERRE AU MAITRE DE L’EAU ET IL SAURA QUOI EN FAIRE. IL L’A DEJA FAIT AUPARAVANT."

Mojo le regarda de travers. "Kujimitsu n’est pas un kolat," fit-il, irrité. "De quoi parlez-vous ?"

"LA VERITE EST BIEN DIFFERENTE DE CE QUE TU IMAGINES," gloussa Zesh. "TU ES SANS DOUTE EN TRAIN DE MODIFIER TES OPINIONS SUR DE NOMBREUSES CHOSES, EN CE MOMENT, ET JE PARIERAIS QU’ELLES SONT TOUJOURS FAUSSES. HABITUE-TOI A AVOIR TORT, PHENIX. C’EST CA QU’ILS APPELLENT LA VIE. DEJA A TON NIVEAU, TU PROPAGES BIEN ASSEZ DE MENSONGES, N’EST-CE PAS ? MAIS PARFOIS ILS TE SAUVENT, NON ? LA TROMPERIE N’EST PAS TOUJOURS LE MAL. TOUTE CHOSE A UN BUT."

"Vous racontez n’importe quoi," répondit Mojo.

"VRAIMENT ?" Répondit Zesh. "QUEL EST TON NOM, PHENIX ?"

"Shiba Mojo," répondit Mojo.

"OUI, J’AI ENTENDU TAKAO LE MENTIONNER," dit la créature. "MAIS CE N’EST PAS VRAI. J’AI RECOLTE ASSEZ DE NOMS POUR RECONNAITRE UN VRAI LORSQUE J’EN ENTENDS UN. CET IDIOT D’AKERU LES ACCEPTE BEAUCOUP TROP FACILEMENT. SHIBA MOJO N’EST PAS TON NOM."

Mojo garda le silence un moment. "Bah, ça n’a aucune importance, mais j’ai changé de nom il y a longtemps."

"POURQUOI ?" Demanda Zesh. "POURQUOI AS-TU CHANGE QUI TU ES ? PARCE QUE TU TROUVAIS CA AMUSANT ?"

"En quelque sorte," dit Mojo. "J’étais jeune. Mon vrai nom était Shiba Gempachi. Je préférais Mojo. Je pensais que ça sonnait vachement mieux."

"JE NE PENSE PAS QU’AKERU VA TROUVER TON MENSONGE AMUSANT, ET TOI ?" Gloussa Zesh. "LES NOMS SONT SENSES ETRE DES CHOSES TRES STABLES, TU SAIS. UN ONI PEUT ENFONCER SES GRIFFES DANS UN NOM COMME S’IL ETAIT SUR UN TERRAIN SOLIDE, COMME UNE ANCRE INAMOVIBLE A PARTIR DE LAQUELLE IL PEUT DISTILLER SA MALVEILLANCE. QUE CROIS-TU QU’IL VA SE PRODUIRE LORSQU’AKERU PLANTERA SES GRIFFES DANS TON MENSONGE, ET QU’IL ESSAIERA D’UTILISER TON FAUX NOM POUR JUSTIFIER SA PROPRE EXISTENCE ? CA, JE CROIS QUE CE SERA AMUSANT."

Mojo plissa le front. "Que voulez-vous-" Mojo comprit soudain quelque chose. "Attendez. Vous essayez de me dire que parce que j’ai donné mon nom à Akeru…"

"TU NE LUI AS JAMAIS DONNE LE TIEN," rit Zesh. "L’ONI N’A AUCUNE EMPRISE SUR TOI. TA FAIBLESSE, TA CONFUSION, TES CAUCHEMARS RECENTS NE SONT RIEN DE PLUS QUE LE RESULTAT DU SOUCI QUE TU TE FAIS POUR CELLE QUE TU DOIS PROTEGER, DAME SUMI, QUI PATAUGE EN ENFER POUR LE BIEN DU MONDE."

Mojo secoua la tête. "Non," dit-il, en détournant le regard et en marchant lentement à travers la pièce. "Ça n’a aucun sens. Si je n’avais aucun lien avec Akeru no Oni, alors pourquoi Moto Teika m’aurait-il tiré jusqu’ici ? Pourquoi aurait-il prétendu avoir besoin de mon aide ? Quel est le sens de tout ça, par Jigoku ?"

Zesh dressa légèrement la tête. "TU DOIS DECOUVRIR ÇA PAR TOI-MEME, PHENIX," répondit-il. "ET TU DOIS ME PROMETTRE…" Il marqua une pause.

Mojo releva les yeux vers la créature, prêt à entendre ses mots.

"NE MONTRE LA PIERRE A PERSONNE," dit-il. "NI A WASHI TAKAO, NI A TEIKA, A PERSONNE MIS A PART ISAWA KUJIMITSU. DIS-LEUR QUE JE NE T’AI RIEN DIT. DIS-LEUR QUE TU AS ECHOUE."

"Pourquoi ?" Demanda Mojo.

"TU LEUR FAIS CONFIANCE ?" Demanda Zesh.

"Non," dit Mojo sans la moindre hésitation.

"TU ME FAIS CONFIANCE ?" Demanda Zesh.

"Non," répondit à nouveau Mojo.

"ALORS QUELLE IMPORTANCE DE SAVOIR LEQUEL D’ENTRE NOUS TU ECOUTES ?" Dit Zesh. "FAIS-MOI PLAISIR, ET TU VERRAS CE QUI ARRIVERA. MAINTENANT, VA-T-EN PHENIX, OU ILS POURRAIENT SE DOUTER QUE TU AS MIS BIEN TROP DE TEMPS POUR REVENIR LES MAINS VIDES."

Mojo acquiesça, glissant lentement l’Eclat de Sang Blanc dans son étui de pistolet vide, qu’il referma ensuite. Il se tourna vers les escaliers, puis lança un regard à Zesh. "Zesh, puis-je encore vous poser une question ?" Demanda Mojo.

"JE NE PEUX PAS T’EN EMPECHER," répondit Zesh. "MAIS IL EST POSSIBLE QUE JE NE PUISSE PAS REPONDRE."

"Qui êtes-vous ?" Demanda Mojo. "Etes-vous un oni ? Un esprit ? Autre chose ?"

Zesh bondit soudain en avant, ses chaînes se tendirent au maximum, faisant trembler la caverne entière. Lorsqu’il s’arrêta, son visage entouré d’ombres se trouvait à seulement quelques centimètres de Mojo, se rapprochant bien plus près que ce que le yojimbo s’était imaginé. Il sourit de sa bouche abîmée et révéla une rangée de dents au blanc éclatant.

"QUI ES-TU, PHENIX ?" Demanda Zesh. "ET QUI SONT CHACUN D’ENTRE NOUS ?"

Mojo se retourna rapidement et quitta la pièce.


Sumi explorait prudemment les lieux. Un corps mort gisait dans le couloir à côté d’elle - le corps d’un étranger qui avait réussi à la réveiller. Le corps d’Asahina Munashi, l’homme qui l’avait attaquée et les démons Pekkle avaient disparus, évanouis en fumée. C’était logique. Dirigeant de la Grue, conseiller de l’Empereur, Maître Elémentaire, Munashi s’était retrouvé beaucoup trop vite dans une situation lui conférant beaucoup trop de pouvoir. Ce n’était pas surprenant de le retrouver impliqué dans tout ceci. Sumi avait toujours trouvé sa présence dérangeante, et elle était soulagée qu’il ne soit plus un Phénix.

Elle semblait être dans une sorte de laboratoire, avec des logos Dojicorp partout. Mais où était cet endroit, elle n’en avait aucune idée. Les hommes de main de l’Inquisiteur avaient fait du bon boulot en la gardant à peine consciente lors de son transport jusqu’ici, c’était ce qu’ils avaient eu de mieux à faire pour l’empêcher d’utiliser la magie et d’invoquer le pouvoir d’Ofushikai. Sa bouche était sèche et cotonneuse à cause des sédatifs, et elle était d’humeur maussade. Elle n’aimait pas beaucoup jouer le rôle d’un otage.

La lame était chaude dans sa main, et elle sentait une aura de satisfaction chez les esprits à l’intérieur. Après s’être téléportée à travers tout Rokugan jusque dans sa main pour abattre Munashi, l’Ame de Shiba était heureuse de la voir. Elle murmura des remerciements à l’épée puis repris sa marche dans le couloir.

L’immeuble semblait totalement désert, mais elle restait prudente malgré tout. Ce serait idiot de se faire tuer maintenant. Dans le lointain, elle pouvait entendre des explosions et des coups de feu. Une odeur de fumée planait légèrement. Où qu’ils aient pu l’emmener, ça devait être au milieu d’une zone de guerre. Lorsqu’elle arriva dans le vestibule d’entrée, elle remarqua un grand bureau renversé, des papiers dispersés un peu partout. C’est comme si l’immeuble avait été pillé. Elle s’agenouilla à côté du bureau et feuilleta d’une main la paperasserie par terre, tenant fermement Ofushikai de l’autre. Ramassant une des feuilles, elle examina l’en-tête.

DOJICORP INC.
DEPARTEMENT RECHERCHE ET DEVELOPPEMENT
BUREAUX FAUBOURG SUD
OTOSAN UCHI

"Fortunes," murmura-t-elle, "Je suis revenue à Otosan Uchi. Mais que se passe-t-il dehors ?"

Elle releva la tête au son de l’ouverture des portes du grand bureau. Rapidement, Sumi se jeta derrière le bureau renversé. Le bruit d’une dizaine de paires de pieds bottés résonna, se répercutant dans l’immeuble abandonné. Peu importe qui ils étaient, ils avaient l’air lourdement armés et ils bougeaient méthodiquement, en rythme. Des soldats. Sumi resserra sa prise sur Ofushikai et se prépara au pire, prononçant des sutras magiques pour invoquer des esprits du feu.

"Dispersez-vous," dit une voix familière. "Elle doit être ici quelque part. Si vous voyez Munashi, ou n’importe qui de son équipe de sécurité, faites-en part. N’engagez pas le combat. Est-ce compris ?"

"Oui, Isawa-sama," répondit un autre homme.

Sumi n’arrivait pas à croire qu’elle avait reconnu la première voix. Elle se releva immédiatement. "Kujimitsu ?" Dit-elle.

Le vestibule était plein de bushi Phénix en brillante armure orange, transportant un assortiment d’armes tetsukami. Au milieu du groupe se tenait Isawa Kujimitsu, vêtu de l’armure légère des shugenja. Autour de lui se trouvaient quatre personnes inconnues, en armure similaire. Les soldats orientèrent leurs armes vers elle, effrayés, mais Kujimitsu tendit rapidement la main pour les arrêter.

"Attendez !" Cria-t-il en riant à moitié alors qu’un sourire rassuré s’étalait sur son visage. "Vous étiez sur le point de tirer sur votre Championne ! Nous sommes venus pour la sauver, vous vous rappelez ?" Les soldats nerveux baissèrent rapidement leurs armes, l’air embarrassé.

"Kujimitsu !" Cria Sumi, contournant le bureau et courant à la rencontre du vieux shugenja. Il s’avança pour venir à sa rencontre, bien que ses yeux s’ouvrent légèrement de surprise, lorsqu’elle l’attrapa pour le serrer dans ses bras. "Comme il est bon de te revoir, mon Oncle !" Dit-elle d’un ton heureux.

"Euh…" répondit Kujimitsu, essayant de contenir le sourire qui menaçait de faire disparaître l’expression sérieuse de son visage. "Dame Sumi, puis-je vous présenter le nouveau Conseil des Maîtres Elémentaires ?"

"Quoi ?" Sumi recula et regarda les quatre étrangers entourant Kujimitsu. Ils avaient l’air très jeune, et certains semblaient même plus jeunes qu’elle. "Les nouveaux Maîtres Elémentaires ?" Demanda-t-elle. "Kujimitsu, que se passe-t-il ? J’espère que tu les as mieux choisis que la dernière fois."

"Il semble que nous avons commis quelques erreurs en faisant confiance à Asahina Munashi," répondit Kujimitsu. "Nous sommes en train d’essayer de les rectifier. Nous étions ici pour vous sauver, mais on dirait que vous avez résolu ce problème."

"Avec tout le respect que je vous dois, Maître, est-ce bien le moment pour discuter ?" Demanda une femme blonde à côté de Kujimitsu. "Maintenant que nous savons que Dame Sumi va bien, nous devrions rentrer à la cité pour nous occuper des problèmes là-bas."

"Bien sûr, Okiku," acquiesça rapidement Kujimitsu. "Venez, Sumi. Nous pouvons vous expliquer certaines choses en route." Le Maître de l’Eau se retourna rapidement et se dirigea vers les portes. Les bushi Phénix se placèrent en ligne autour d’eux, regardant partout autour comme s’ils s’attendaient à une attaque à chaque instant.

"Vu le nombre de gardes et les explosions que j’entends dehors, je présume que quelque chose d’horrible est en train de se produire," dit Sumi.

"C’est le moins qu’on puisse dire," répondit Kujimitsu. "Voyez par vous-même, Sumi-sama." Lorsqu’ils arrivèrent sur le parking, le Maître de l’Eau fit un geste en direction de la cité, à l’horizon.

L’énorme oni était clairement visible, debout au milieu des immeubles démolis. Il dressa sa tête insectoïde vers l’arrière et hurla son nom une nouvelle fois, faisant trembler le sol bien qu’ils étaient à des kilomètres de là.

Sumi le contempla, choquée et horrifiée. L’Ame de Shiba fut troublée, incapable de comprendre totalement ce qu’elle voyait. En deux mille ans, au fil d’un nombre incalculable de vies, elle n’avait jamais vu une créature pareille. Elle n’avait jamais assisté à une destruction aussi énorme que celle d’aujourd’hui. L’Ame de Shiba était totalement incapable de prendre la moindre décision, laissant Sumi décider elle-même.

"As-tu la moindre idée de comment arrêter cette chose, Kujimitsu ?" Demanda Sumi, tout en continuant de regarder en direction de la cité.

"Comme vous le savez, nous avons quelques glyphes disposés en ville," répondit Kujimitsu. "Il semble les ignorer. Nous pourrions tenter d’insuffler plus de pouvoir en eux, mais pas avec le nombre de shugenja dont nous disposons actuellement. Nous avons besoin de plus d’hommes."

"Nous retournons à la cité," dit-elle. "Immédiatement."

"Est-ce vraiment la meilleure idée, Sumi-sama ?" Demanda un jeune homme, un des nouveaux Maîtres.

Sumi le dévisagea. "Quel est votre nom ?" Demanda-t-elle.

Il regarda autour de lui, comme s’il lui fallait un instant pour s’en rappeler. "Isawa Hideyoshi," répondit-il.

"Bien," répondit Sumi. "Je suis la championne du Phénix. Ne débutons pas la relation entre nous en discutant mutuellement nos décisions. Asahina Munashi était à l’origine de mon kidnapping. Je parierais, après avoir vu tous les Pekkle no oni qu’il a invoqué, que celui-ci a également quelque chose à voir avec cette créature. Nous devons aller à Dojicorp pour nous en assurer."

"C’est peut-être dangereux, Sumi-sama," dit Kujimitsu. "Nous n’avons aucune idée de ce dont est capable Munashi."

"J’ai tué Munashi moi-même," répondit-elle. "S’il devait revenir, je le tuerai à nouveau. Maintenant, allons à Dojicorp et trouvons un moyen d’arrêter cette créature."


Il se redressa en hurlant.

Tout était noir autour de lui, dégoûtant de corruption. Le monde semblait à peine réel, tout était fait de fumée noire et corrompue, de visages tourmentés. Il entendit le cliquetis de quelque chose qu’il tenait dans sa main, et il baissa les yeux pour voir que c’était sa main qui faisait ce bruit. La chair avait presque disparu maintenant, ne laissant que des os et des tendons. Le vieil homme ouvrit sa robe pour découvrir que tout son corps était dans le même état, encore plus émacié qu’auparavant. Une cicatrice traversait tout son estomac, où la lame de la fille l’avait éviscéré. Une autre cicatrice parcourait tout le contour de sa gorge. Toutes ses blessures avaient été recousues avec du fil noir.

"Que m’est-il arrivé ?" Gémit-il. Sa voix était étrangement étouffée, et il leva les mains à son visage pour découvrir pourquoi. Il comprit finalement lorsqu’il sentit le masque de porcelaine collé contre son crâne.

"Je suis mort," dit-il.

"La première fois, c’est toujours la plus dure," dit une voix apaisante. Une sombre présence émergea de la brume tourbillonnante. Un grand homme portant une robe en loques posa une main sur l’épaule d’Asahina Munashi.

Munashi leva les yeux vers l’homme. "Père ?" Dit-il.

"Bonjour, fils," répondit affectueusement Yogo Ishak. "Je vois que cette gamine de Phénix t’a aidé à te débarrasser de tes dernières illusions. Tu es prêt à vraiment nous rejoindre, maintenant."

"Je me sens différent," dit Munashi.

"Maintenant est le début de l’éternité," rit Ishak. "Tu es un des immortels, Munashi. Un akutenshi. Un véritable serviteur de Jigoku. Tant que tu nous serviras bien, les autres seront toujours prêts à t’aider à te relever. Tu es plus puissant que jamais, mon fils. Tu n’as plus besoin de dissimuler ta Souillure. Elle fait partie de toi, maintenant. Elle est toi. Tu ne connaîtras plus la joie de pouvoir te cacher parmi les mortels, mais je ne pense pas qu’ils te manqueront beaucoup."

"J’avais peur…" gloussa Munashi, en fixant émerveillé ses mains décharnées. "J’avais peur que je ne puisse vivre jusqu’au Jour des Tonnerres."

"La peur est pour les vivants, mon fils," dit Ishak. "Maintenant, retourne à Otosan Uchi. Ton armée t’attend."


Kaibutsu grogna, se pencha en avant, et glissa par mégarde la tête la première le long d’une rampe raide d’une autoroute brisée.

"Kaibutsu, tu vas bien ?" Cria Sekkou du sommet de la rampe. La tête dorée d’Akodo apparut derrière l’épaule du Sauterelle.

"Pieds de Kaibutsu font mal," gémit l’ogre, en s’asseyant pour épousseter la poussière couvrant ses bras, son menton et sa tenue abîmée. "Marcher trop. Camion manquer à Kaibutsu."

Un sifflement soudain et un gémissement métallique résonna en haut, et la Machine de Guerre Akodo descendit lentement puis se posa avec un claquement à côté de l’ogre, transportant Mitni et Jiro.

"Sekkou, tu peux descendre tout seul," dit doucement Daniri.

Sekkou grogna, irrité, et se mit à descendre en escaladant le long de la paroi brisée de l’autoroute. Jiro sauta souplement de l’épaule où il se trouvait. Akodo posa délicatement Mitni sur ses pieds, et elle sourit avec une timidité feinte à Daniri avant d’ajuster sa mini-jupe et d’aider son frère à descendre. Sekkou s’épousseta puis sortit une petite paire de jumelles électroniques de son imperméable. Il scruta la rue à la recherche de toute trace de mouvement dans l’obscurité, puis acquiesça.

"Ça a l’air bon," dit Sekkou.

"Tu es sûr, Sauterelle ?" Dit Daniri. "La dernière fois que tu pensais que c’était bon, on est tombé face à une bande de gobelins."

"Kaibutsu pas aimer gobelins," acquiesça l’ogre. "Camion manquer à Kaibutsu."

"Et bien, non, pour vous dire la vérité, je n’en suis pas sûr," fit Sekkou, d’un ton fâché. "J’ai perdu mes repères, on va dire. Il y a deux semaines d’ici, je pensais que la seule créature de l’Outremonde qui se trouvait encore sur terre, c’était notre pote masqué juste ici. Maintenant, je suis dans une cité remplie de créatures de cauchemar. Pardonnez-moi si j’ai besoin d’un moment pour m’y habituer. Si tu veux être certain que le coin est sûr, pourquoi tu ne regardes pas toi-même ? Tu n’as pas des senseurs dans ce gros jouet criard ?"

Daniri ne dit rien, mais il fit lentement un tour sur lui-même, balayant les environs. Après quelques instants, il se retourna vers les autres et acquiesça. "Aucun signe de chaleur ou de mouvement, mais nous devons quand même nous montrer prudents."

"Oh, vraiment ?" Ironisa Sekkou. "Merci, héros du Lion."

"Camion manquer à Kaibutsu," dit l’ogre en se redressant.

"Contentons-nous de faire ce qu’il faut et tirons-nous d’ici," dit Sekkou d’un ton laconique. "Est-ce qu’on est proche de la maison de votre mère ou pas ?"

"Quelle importance est-ce que ça a pour toi ?" Demanda Jiro.

"Ça n’en a aucune," répondit le Sauterelle. "Je pensais seulement que vu la situation de crise, nous devrions peut-être en rediscuter. J’ai toujours le sentiment qu’on ferait mieux de se tirer vivants d’ici tant qu’on le peut encore, vu les monstres mangeurs d’hommes qui se baladent un peu partout."

"Tu es libre de t’en aller quand tu veux, mon gars," dit Daniri. "Ce n’est pas comme si on était des amis. Tu peux prendre Mitni et Kaibutsu avec toi, et foutre le camp hors de la cité si tu en as envie."

"Je pourrais faire ça, oui," répondit calmement Sekkou. "J’attirerai certainement moins l’attention sans ta grosse carcasse dorée et bruyante."

"Akodo partir ?" Kaibutsu leva un regard triste vers le robot. "Kaibutsu aimer Akodo."

"Oh, s’il vous plaît," fit Mitni pour s’introduire dans la conversation. "C’est quoi ce concours d’ego ? Vous ne pouvez pas vous empêcher deux minutes de vous disputer comme des gamins, vous deux ?"

"De quoi parles-tu, Mitni ?" Sekkou se tourna vers sa sœur. "Il a raison, pour une fois. J’ai déjà obtenu d’eux ce dont j’avais besoin. On n’a plus besoin d’eux. Je sais qui est le Briseur d’Orage et je peux m’occuper de lui sans l’aide d’un héros de métal décoloré. Cette petite alliance arrive à son terme, et je suis-"

"Tu es un crétin," répondit Mitni. "Si ça se trouve, nous cinq sommes les seuls êtres vivants dans Rokugan à savoir qui est le Briseur d’Orage. Ne me dites pas que vous n’avez pas compris le lien entre le Briseur d’Orage, travaillant comme l’un des conseillers principaux de l’Empereur, et l’apparition soudaine d’un oni né du Palais Impérial et hurlant le nom de l’Empereur ?" Elle désigna du pouce par-dessus son épaule la direction de l’oni rugissant, invisible dans la fumée et les flammes consumant Otosan Uchi.

"Cette pensée m’a traversé l’esprit," répondit Daniri.

"Je ne suis pas un idiot, Mitni," siffla Sekkou.

"Bien sûr," répondit-elle, en croisant les bras et en affichant un sourire en coin. "Alors je suppose que vous avez tous les deux compris pourquoi cette chose est ici ?"

"Elle est ici pour détruire la cité," répondit Daniri.

"Je m’en fiche de pourquoi elle est ici," dit Sekkou. "J’ai seulement l’intention de m’en éloigner le plus possible avant que le Kyuden Hida arrive et la renvoie à Jigoku à coups de canons."

"Oh, c’est pas croyable," Mitni hocha la tête en regardant les deux hommes.

"C’est une diversion," dit Jiro, en relevant la tête, assis sur un tas de décombres. Tout le monde se retourna pour regarder le jeune garçon.

"Une diversion ?" Répondit Sekkou. "Jiro, de quoi parles-tu ?"

"Ça me semble être beaucoup trop exagéré pour une diversion," dit Daniri.

"Vraiment ?" Demanda Mitni, en soulevant un sourcil. "Pour l’Outremonde, qu’est-ce que ça représente ’trop’ ? Cet oni est une démonstration de force très impressionnante, mais totalement inutile. Pour moi, on dirait que le Briseur d’Orage a déjà tout ce qu’il veut. Un accès illimité à l’Empereur. L’argent. Le pouvoir. Le prestige. Par les Fortunes, nous pensions que c’était Shinsei !"

"Peut-être que c’est Shinsei," dit Sekkou. "Je n’ai jamais trouvé la religion très utile."

"Peu importe," Mitni l’ignora. "J’ai l’impression que s’il avait vraiment voulu détruire l’Empire, il y avait des moyens bien plus efficaces pour y arriver que d’invoquer un gros oni pour piétiner Otosan Uchi. Réfléchissez. Rokugan s’est déjà remis de ce genre de chose, auparavant. Détruisez une cité, et les hommes la reconstruiront puis la vie reprendra. Même Otosan Uchi. Non, le Briseur d’Orage a d’autres intentions, et cet enfer miniature qu’il a créé est seulement là pour nous distraire pendant qu’il s’occupe de ses objectifs réels."

"Et quels sont-ils ?" Demanda Sekkou.

"J’en sais rien," Mitni haussa les épaules. "Mais tu dois admettre que l’oni fait une fameuse diversion, non ?"

"Kaibutsu diversé," fit l’ogre.

Sekkou soupira. "Mitni, tu es en train de fameusement épuiser ma patience. Nous devrions vraiment nous en aller avant…"

"Je n’ai pas terminé," l’interrompit-elle à nouveau. "Lorsque nous sortirons de la cité, nous aurons besoin d’un moyen de localiser Hoshi Jack, de découvrir ce qu’il prépare, et de l’exposer au monde."

"Plutôt simple," rit Sekkou. "Donne-moi un terminal informatique et je le localise en vingt minutes. Dix avec ton aide, Mitni."

"Ouais, fantastique," répondit Mitni. "Mais à qui vas-tu le dire ? Dis-moi Sekkou, qui dans l’Empire entier serait prêt à croire deux Sauterelles ? Ou peut-être que tu vas le poster sur Internet et espérer que le monde entier le croira ?"

Le groupe resta silencieux pendant un moment.

"Quelqu’un me croira," dit Sekkou à voix basse. "D’une manière ou d’une autre, je les convaincrai de me croire."

"Ben, pour ce que ça vaut, moi je vous crois," grogna Daniri. "Je sais ce qui est en jeu ici, et je sais que Jack est le Briseur d’Orage. C’est moi qui l’ai découvert, non ?"

"Exactement," dit Mitni. "Et c’est pour ça que nous devons rester tous les cinq ensemble. Nous pourrions trouver le Briseur d’Orage, mais nous aurons besoin d’Akodo Daniri, sinon personne ne nous croira jamais."

"Je suis seulement Daniri, maintenant," répondit Daniri.

Sekkou acquiesça lentement. "Elle a raison," dit-il d’un ton amer. "Comme toujours, ma sœur. Qu’en dis-tu, Lion ? On maintient notre alliance pendant encore quelques temps ?"

"Je suppose," répondit Daniri. "Nous pouvons en reparler plus tard. Allons chercher ma mère et sortons d’ici."

"Non," dit Sekkou.

"Quoi ?" Rétorqua Daniri, en regardant le Sauterelle d’un air sévère. "Tu n’as rien écouté ?"

"Si, bien sûr," répondit Sekkou. "En fait, tu viens de me rappeler quelque chose que j’avais oublié. Kaibutsu, tu viens avec moi. Ma sœur, reste avec Daniri. Il aura besoin de toi pour me retrouver plus tard."

"Kaibutsu vient avec toi," acquiesça l’ogre.

"Qu’est-ce que tu fais ?" Demanda Mitni. "Pourquoi ne puis-je pas venir ?"

"Trop dangereux," répondit Sekkou. "Ce dont j’ai besoin se trouve dans une cachette non loin d’où cet oni rôde pour l’instant, et tu n’arriverais pas à courir avec ces talons."

"Désolé," elle haussa les épaules, regardant sa mini-jupe et ses hauts talons. "Je n’ai pas vraiment eu le temps de me changer."

"Tu ne veux pas protester contre ma décision ?" Demanda Sekkou.

"Tu t’attendais à ce que je le fasse ?" Sourit-elle.

"Pas vraiment," répondit le Sauterelle. "Tu as toujours été la plus intelligente."

"Comment nous retrouverons-vous ?" Demanda Jiro.

"Est-ce que nous vous retrouverons ?" Ajouta Daniri.

"Bien sûr," répondit Sekkou. "Mitni saura où nous chercher. Si nous ne donnons pas de signe de vie d’ici deux jours, partez sans nous."

Jiro observa le Sauterelle, ses yeux devenant deux minces fentes. "Comment être sûr que nous pouvons te faire confiance ?"

"Et bien, essaie de réfléchir de cette manière," répondit Sekkou. "Est-ce que tu t’en soucie vraiment ? Est-ce que vous deux ne dormiriez pas mieux si j’étais tué par un oni ?"

"Je pense que oui," dit Daniri. "Sans vouloir vous offenser, Mitni."

"Je ne le suis pas," sourit-elle.

Sekkou se retourna pour partir, puis jeta un dernier regard. Il observa sa sœur pendant un long moment, puis la Machine de Guerre dorée à côté d’elle. "Daniri," dit Sekkou.

Akodo se tourna vers le Sauterelle.

"Soyez prudent," répondit Sekkou. "Nous portons tous les cinq une grande responsabilité. Si nous mourons ce soir, le reste de l’Empire meurt avec nous."

Daniri acquiesça. "Bonne chance, Sekkou," dit-il.

"Et Daniri," Sekkou resta silencieux un instant. "J’espère que ta mère va bien. La famille est plus importante pour moi que tu ne pourrais le croire." Le Sauterelle se retourna et disparut rapidement dans une ruelle sombre. Kaibutsu lui emboîta le pas, s’arrêtant pour faire un dernier signe de la main aux autres.

"Camion manquer à Kaibutsu," dit l’ogre d’un ton dépité, en marchant derrière son ami.


Ketsuen heurta violemment le mur. Yasu se mordit la lèvre sous la force de l’impact, mais il tira immédiatement sur les commandes pour remettre la Machine de Guerre sur pieds. Le grand robot gris émergea en chancelant des décombres de l’immeuble en ruines, scrutant les environs pour trouver un signe de son ennemi. Un oni de neuf mètres de haut, recouvert de protubérances osseuses en dents de scie, s’avança vers lui, de la bile verdâtre coulant de sa mâchoire.

"Et moi qui pensais que cet Orochi mort-vivant était costaud," grogna Hayato qui se trouvait à côté de Yasu.

"GAZRA IKIRIA SHUTRA UT CRABE !" La créature rugit en bondissant vers eux pour les tuer.

"Un jour, il faudra que j’apprenne cette langue pour que je comprenne ce qu’ils nous disent," grommela Yasu. Ketsuen se jeta sur le côté tout en frappant de son énorme griffe en alliage jade-acier, laissant ainsi une profonde entaille sur le jarret de l’oni.

"Non," répondit Hayato depuis les commandes de l’artillerie. "Crois-moi, ça ne ferait que t’énerver." Il tira sur les deux manches jumeaux, provoquant l’apparition de huit mitrailleuses sur les épaules de Ketsuen et arrosant le flanc de la créature d’une nuée de balles.

"Tu parles l’oni ?" Dit Yasu, en regardant Hayato avec surprise. "Tu ne m’avais jamais dit ça." L’oni se retourna et hurla, décochant un coup ample à la Machine de Guerre. Ketsuen attrapa facilement le bras de la créature dans sa griffe et serra, coupant sans effort son avant-bras, aussi large qu’une petite voiture.

Hayato haussa les épaules. "Ça faisait partie des cours d’éclaireurs. On devait choisir une langue de l’Outremonde. J’ai pris l’oni parce que je pensais que ça serait cool comme langue pour insulter les gens." L’énorme oni hurla et recula en titubant, son bras tranché répandant du sang acide un peu partout. Hayato braqua le bras gauche de la Machine de Guerre vers les yeux de la créature, et tira avec son laser de jade.

"Et ça l’est ?" Demanda Yasu. Ketsuen chargea vers l’oni blessé, écrasant sa lourde épaule dans ses genoux. L’immense créature s’effondra en arrière, soulevant un nuage de poussières et fissurant la surface de la route.

"Quoi donc ?" Demanda Hayato, en regardant Yasu d’un air curieux.

"Ben, c’est une bonne langue pour insulter les gens ?" Demanda Yasu. Ketsuen souleva son tetsubo et l’écrasa violemment entre les jambes de l’oni. Il se mit à crier de douleur. "L’oni, je veux dire," ajouta Yasu.

"Oh," Hayato appuya à nouveau sur le bouton, tirant un autre tir de laser dans l’abdomen de la créature. "Pas vraiment," dit-il. "C’est difficile d’expliquer. C’est juste… c’est juste trop. C’est comme chasser des lapins avec un lance-grenades."

"Wow," répondit Yasu. "C’est tout à fait mon genre de langues. Il faudra que tu me donnes quelques notions, à l’occasion." Ketsuen se recula rapidement alors que deux Mako tournaient à l’angle de la rue. La Machine de Guerre s’écarta de leur chemin tandis qu’ils libéraient une nuée de missiles sur l’oni blessé. Le corps de la créature explosa dans un nuage de feu rouge et de poudre de cristal. Les Mako décrivirent un cercle puis prirent position de chaque côté de la Machine de Guerre.

"Si on survit aujourd’hui, Yasu, je te promets que je le ferai," répondit Hayato. "Mako Un, Mako Deux. Que voyez-vous, les gars ?"

"Les prochains blocs sont nettoyés," répondit l’un des pilotes. "Après ça, ça commence à devenir vraiment sale. Mako Trois garde sa position à trois blocs d’ici."

"Sale du genre cette saleté qu’on vient de descendre ?" Demanda Yasu.

"Pire que ça," rétorqua le pilote. "On a vu quelques milliers de gobelins et ce qui ressemble à une petite armée de zombies pestilentiels. L’escouade deux tente de les contourner par le nord, mais ça n’a pas l’air plus facile par là."

"Egh, on dirait des Byoki," grommela Yasu. "J’ai lu des trucs sur eux. Terriblement infectieux. Coupez vos filtres à air externes, les gars, ça va vite devenir le bordel et je n’ai vraiment pas besoin que vous autres attrapiez la peste."

"Compris," lui répondit-on.

Hayato jeta un regard vers Yasu, puis tourna rapidement la tête ailleurs.

"Quoi ?" Demanda Yasu. "Tu es nerveux ou quoi ?"

"Moi ?" Rit Hayato. "Nan." Il gloussa et reposa les yeux sur son tableau de commandes. Un instant plus tard, il releva les yeux. "Non, je ne suis pas nerveux," répéta-t-il. "Pour te dire la vérité, j’ai la trouille de ma vie ! Des gobelins, des gaki et des kumo, ça j’y suis habitué. Mais des oni ? Bordel, il y a quelques semaines, je ne pensais même pas que ça existait. Si Jimen no Oni ne m’avait pas brisé la jambe, à l’heure actuelle je ne te croirais toujours pas. Mais regarde ce truc là-dehors ! Regarde ce truc qu’on vient juste de tuer ! Il est aussi grand qu’un bus ! Et il y a encore pire un peu plus loin ? Ne me dis pas que tu n’as pas peur, Yasu."

Yasu haussa les épaules. "Bien sûr que j’ai peur," dit-il. "Tout le monde a peur de trucs comme ça. C’est pour ça qu’ils existent. Les oni sont supposés être effrayants. C’est tout. Mais enfin, on a été entraîné, non ? Si on n’arrive pas à faire ce boulot, alors qui d’autre pourrait le faire ?"

"Ouais, ouais," dit Hayato. "Je sais. Je ne te disais pas que je voulais me barrer d’ici. Je disais juste que j’avais la trouille. C’est tout. Je reste avec toi, Yasu. On va s’occuper de tout ça jusqu’à ce qu’on ait réussi à faire un gros trou dans la panse de Yoritomo no Oni."

"Voila, c’est ça," répondit Yasu. "Essaie de toujours penser comme ça. Nos ancêtres devaient s’occuper de ce genre de saletés tous les jours, sur le Mur du Bâtisseur. J’ai vu de vieux films sur lui. Il n’en reste plus beaucoup, mais il y en a encore. Des vieux trucs en noir et blanc où tout le monde bouge trop vite là-dessus. C’est glauque."

"Vraiment ?" dit Hayato. "Le Mur, c’était grave à ce point ?"

Yasu sourit. "Oh non," répondit-il. "Le Mur, c’était du gâteau comparé à ça. Bon, on continue. Yoritomo no Oni ne va pas nous attendre éternellement."


L’armure dorée du Grue reflétait la lumière des flammes. L’esprit embrumé d’Eien n’arrivait pas à se souvenir s’il avait déclenché cet incendie ou s’il s’était simplement arrêté pour l’observer. Une seule chose était certaine. Il était libre, maintenant. Il pouvait toujours ressentir la présence de Munashi, bien qu’il ait changé. Il pouvait toujours ressentir le revenant au plus profond de lui, faisant de son mieux pour pervertir ses actions, mais maintenant, ce n’était plus une bataille perdue d’avance.

Le mal était toujours en lui. C’était lui. A la vérité, Eien était l’intrus. Son âme aurait dû s’en aller depuis longtemps, mais seule la sombre magie de Munashi l’avait gardée prisonnière de son corps. A présent, le corps était vraiment celui du revenant. Daidoji Eien n’était qu’un passager. Heureusement, l’Armure du Samurai Doré était du côté d’Eien. Ensemble, ils étaient assez forts pour que le passager devienne le conducteur.

"Munashi," siffla Eien. Il pouvait ressentir son ancien maître. Il était revenu dans la cité. Il était vraiment très, très loin au cœur de celle-ci, près de la créature qui ébranlait les rues avec son rugissement.

Munashi était là, il l’attendait, aux côtés de cette créature.

Il n’y avait qu’un seul moyen de s’en approcher.

Eien devait tuer Yoritomo no Oni.

La Machine de Guerre Grue acquiesça, sa décision prise, puis elle s’élança d’un bond dans le ciel encombré de fumée.


Shiba Mojo gravit les escaliers, son esprit chargé des mots de la créature. La grande silhouette de Washi Takao l’attendait au sommet, ses bras puissants croisés devant sa poitrine. Dans les ombres du couloir, un peu plus loin, Mojo pouvait discerner la robuste silhouette de Moto Teika.

"Vous avez survécu," dit simplement Takao.

"Vous ne vous y attendiez pas ?" Répondit Mojo.

"Zesh est parfois… imprévisible," répondit Takao. "Il vient d’un monde différent du nôtre. Parfois, son côté sombre reprend le dessus, mais il essaie de se contenir."

"Tout comme la majorité des gens que je connais," répondit Mojo.

Takao sourit.

"Que vous a-t-il dit ?" Demanda Teika, en surgissant soudain des ombres. "Qu’a-t-il dit ? Que vous a-t-il donné ?"

L’Eclat de Sang Blanc se mit à chauffer dans le holster de Mojo. Le yojimbo ignora ce détail, et son visage resta neutre, se souvenant des mots de Zesh l’incitant à la prudence. "Il a dit que je portais déjà les armes dont j’avais besoin pour vaincre les Oracles Noirs," répondit Mojo. "Il a dit que mon voyage ici avait été une perte de temps, et que ce que vous cherchiez n’était pas ici."

Le front de Teika se plissa. "Mais qu’est-ce que ça signifie, par Jigoku ?"

"Je ne sais pas," Mojo haussa les épaules. "C’est la même chose pour moi que ces conneries de dicton qu’on trouve dans les biscuits. Peut-être que si on tapait tous trois fois nos talons l’un contre l’autre, les Oracles Noirs s’en iront."

Teika prit un air maussade. "C’est sensé être drôle, Shiba ?"

Mojo haussa les épaules. "Oui, c’était sensé l’être. Bon, moi j’ai rempli ma part. Vous pouvez rester ici près de ces moines si vous le voulez, Teika. Moi je rentre chez moi. C’était super, Takao. N’oubliez jamais de toujours garder votre crâne bien lisse et brillant." Mojo gravit les dernières marches, fit un signe de tête à Takao, puis se dirigea vers le couloir. Teika se mit en travers de son chemin, en tendant la main pour arrêter le Phénix.

"Je ne vous crois pas," dit Teika. "Je suis venu ici pour une bonne raison, Shiba."

"Ouais," répondit Mojo. "Un truc disant que j’étais le seul qui pouvait vous aider à restaurer l’équilibre entre les Oracles et tout ça. Si je retrouve Yogo Ishak sur mon chemin, je serai heureux de vous aider. Malheureusement, ça fait déjà trop longtemps que je dois retourner près de Sumi-sama. Si vous voulez bien m’excuser…"

Mojo tenta de passer à côté de l’Oracle du Vide, mais l’Oracle resta en travers du chemin du Phénix, le regard suspicieux. "Que vous a dit cette créature ?" dit Teika. "Qu’est-ce qu’elle vous a raconté ? Vous ne me dites pas tout. Vous ne me dites pas la vérité."

"Allez Teika," rit Mojo. "Vous me faites flipper, là. Maintenant, écartez-vous de mon chemin."

L’Oracle soutint le regard tendu du yojimbo pendant un moment, puis sourit soudain. "Bien sûr," dit-il. "Vous avez fait tout ce que vous pouviez. C’était déjà un très long détour, après tout, n’est-ce pas ? Que pourrais-je vous demander d’autre ?"

"Exactement," répondit Mojo. Il dépassa Moto Teika et reprit sa marche dans le couloir.

"Takao," dit rapidement Teika. "Je vais être franc avec vous. Où sont les Eclats de Sang Blanc ? Si cette créature ne les a pas, alors ils doivent être ici quelque part."

Takao se tourna vers Teika. Les épaules du moine se tendirent soudain, ses yeux sombres lancèrent un regard perçant à l’Oracle.

"Qui vous a dit qu’il y avait de telles choses ici ?" Répondit-il.

"Personne ne me l’a dit," répondit Teika. "Je suis un Oracle, rappelez-vous. Je sais certaines choses. Maintenant, où sont les Eclats de Sang Blanc ?"

Takao resta immobile un instant, réfléchissant. "Suivez-moi," dit-il, en s’enfonçant dans le couloir. "Suivez-moi, je vais vous montrer."

De l’autre côté du couloir, Mojo jeta un regard curieux par-dessus son épaule. Il avait entendu très clairement les deux hommes. Pourquoi Teika semblait-il soudain aussi obsédé par les Eclats de Sang Blanc ? Il ne les avait même pas mentionnés pendant leur voyage jusqu’ici. Et pourquoi Takao l’emmenait-il dans cette direction ? Les éclats étaient en bas, où Zesh était enchaîné.

Et tandis que Takao s’avançait dans le couloir, son visage fut éclairé pendant un instant très court par une torche sur le mur. Son regard croisa celui de Mojo. Ses lèvres formèrent silencieusement un simple mot.

"Courez !"

Et puis, Takao fit volte-face, son bâton tournoyant dans sa main. L’extrémité de l’arme en bois heurta violemment la mâchoire de Moto Teika. L’Oracle grogna et tomba à la renverse. Des dizaines de moines firent soudain irruption dans le couloir venant de portes dérobées ou se laissant tomber du plafond. Aucun d’eux ne cria de fureur, aucun d’eux ne fit le moindre son. Aucun d’eux n’accorda la moindre attention à Mojo tandis qu’ils couraient vers l’Oracle du Vide. Mojo n’avait pas la moindre idée de ce qu’il se passait, mais il fit comme on lui avait dit, il courut.

"Rien !" Cria Moto Teika derrière lui. "Vous n’êtes RIEN !"

L’odeur d’ozone brûlé envahit l’air. Un crépitement sonore résonna à travers tous les couloirs de la Griffe de l’Aigle. Des hurlements retentirent au moment où les moines de l’Aigle mouraient. Mojo courut droit devant lui, espérant qu’il allait tomber sur une porte ou un passage. Il risqua un coup d’œil derrière lui et il vit une sphère noire, grandissante, se tordant et envahissant le couloir. A l’intérieur, il put voir les moines Washi, tentant de quitter les ténèbres. Leurs silhouettes devenaient floues et indistinctes alors que le Vide les consumait. En quelques instants, ils disparurent.

"Merde, une grande boule de Vide," murmura Mojo. Il savait ce que pouvait faire du Vide pur, et il continua de courir.

"C’était votre destin d’être retiré de cette équation depuis le tout début !" Tonna la voix de Teika. "Vous avez accepté la charge d’être les gardiens des ténèbres. Auriez-vous cru pouvoir nous retenir éternellement, ou cru que votre sombre tâche ne vous aurait pas rattrapé un jour ?!? Où sont-ils, kolat ? Où sont les Eclats de Sang Blanc ?"

"Je savais que c’était une erreur de faire confiance à ce type," marmonna Mojo. "Un de ces jours, Sumi-sama devra apprendre à m’écouter."

Mojo pressa l’allure, courant aussi vite qu’il le pouvait pour fuir la sphère de Vide qui continuait de grandir et d’absorber le centre de la Griffe de l’Aigle. Il pouvait sentir le sol vibrer sous ses pieds alors que l’intégrité de la structure du bâtiment était ébranlée par la désintégration de son centre. Il pouvait entendre les hurlements des moines de l’Aigle qui étaient consumés par le pouvoir de l’Oracle, leur vœu de silence dissipé par une douleur infinie.

Mojo s’arrêta de courir, arrivant en face d’un mur de brique, une impasse.

"Fortunes, qui a conçu cet endroit ?" Jura-t-il, en tournant rapidement sur sa droite et en ouvrant une porte. Il ne vit que des balais et du matériel de nettoyage. Il tourna à gauche, et ouvrit la porte. Des escaliers montaient.

"Je ne veux pas monter !" Hurla-t-il à personne en particulier. Il regarda dans la direction d’où il venait. Le mur de Vide était à dix mètres de lui.

"Bon, c’est mieux que de rester ici," grommela-t-il, et il courut dans les escaliers.

Un craquement sourd parvint à ses oreilles quelques instants après être entré dans la cage d’escalier. Déjà, le Vide consumait les marches derrière lui. Mojo continuait de courir, gravissant l’escalier en spirale. Il trébucha soudain, alors que la marche sous son pied s’écroula. Grâce à son élan et en s’aidant de ses mains contre le mur, il mit le pied sur une autre marche. Par chance, celle-ci était plus stable. Il continua sa course, son cœur battait aussi vite qu’un colibri battait des ailes. Il vit l’encadrement d’une porte en haut des marches et il s’engouffra dedans. En jetant un rapide coup d’œil à droite, il ne vit qu’un couloir sombre. A gauche, il vit une fenêtre. Mojo n’hésita pas un seul instant, il courut vers la fenêtre et sauta…

Et il atterrit sur un toit incliné à l’extérieur. Il se pencha sur le côté, tentant péniblement de conserver son équilibre en marchant sur les tuiles en ardoise qui éclataient et s’effondraient devant lui. Il pouvait voir la sphère de Vide à sa gauche, déjà en train d’absorber le toit du monastère. Il pouvait voir les têtes chauves et les visages apeurés des moines Washi, jetant des regards ici et là par les fenêtres, fixant la sphère de ténèbres.

"Qu’est-ce que vous faites ?" Leur cria Mojo. "Courez ! Sortez de là tant que vous le pouvez !"

L’un d’eux regarda Mojo, mais ils ne semblaient pas l’écouter. Ils rentrèrent la tête dans le couloir, et chargèrent vers le Vide. Quel était le but de tout ça ? Pourquoi gaspiller sa vie contre quelque chose que vous n’avez aucune chance de vaincre ? Le courage était une chose, mais ceci en était une autre. Courir vers cette sphère était du suicide.

Mojo avança prudemment jusqu’au bord du toit, et regarda en bas. Il vit le flanc de la montagne, émergeant des nuages. Quelques tuiles tombèrent du toit et il tendit l’oreille pour entendre le moment où elles toucheraient le sol. Il n’entendit rien, et siffla. Il n’y avait aucun moyen de descendre là-bas en escaladant. Il longea le flanc de montagne, essayant de découvrir le chemin qu’il avait utilisé pour venir ici. Il trouva les marches, il les suivit jusqu’à…

Jusqu’à tomber nez à nez avec la sphère de Vide, toujours grandissante.

"Oh," murmura Mojo. "Je suppose que c’est pour ça qu’ils ont directement chargé dans cette chose. Il n’y a nulle part où aller."

Mojo sentit la force dans ses jambes le quitter et il s’assit sur le bord du toit. Le crépitement du Vide devenait plus fort, comme le bourdonnement d’un énorme nuage de frelons. Un grondement sourd résonna dans les profondeurs du monastère, le bruit de la roche frottant contre de la roche. La moitié supérieure du monastère tout entière se mit à bouger, s’effondrant sur elle-même. Mojo dut attraper le rebord du toit, pratiquement projeté par le mouvement du monastère. Le monastère de la Griffe de l’Aigle était juché sur sa montagne depuis un long, long moment, mais il allait bientôt disparaître. Et Mojo aussi.

"Cet endroit est en train de s’effondrer sur lui-même," murmura-t-il. "Et je vais disparaître avec lui, et personne ne se souviendra jamais de moi à part un nombre incalculable de jeunes filles déçues. Mais quel crime !"

"Phénix !" Hurla une voix au-dessus de lui.

Mojo leva les yeux, son chignon cognant son visage sous l’effet du vent. Une grande silhouette sauta d’une des fenêtres plus hautes, un long bâton en main. Du sang coulait sur son épaule, et des brûlures noirâtres couvraient un bras. Sept autres moines de l’Aigle émergèrent derrière l’homme, en jetant derrière eux des regards inquiets à la sphère du Vide.

"Takao ?" cria Mojo.

Le grand moine acquiesça, bougeant comme un chat sur les tuiles branlantes. Les jeunes moines le suivirent avec la même agilité. Ils s’arrêtèrent au bord du toit et regardèrent en bas.

"Mais il se passe quoi là-dedans ?" Demanda Mojo. "Je pensais que les Oracles étaient sensés aider les gens."

"Ce n’est pas un Oracle," répondit Takao. "Je ne sais pas exactement ce qu’il est ou comment il a réussit à se faire passer pour un Oracle, mais Moto Teika n’est pas un Oracle. Est-ce que vous savez pourquoi il vous a emmené ici ?"

"Je ne sais pas," dit Mojo. "Il semblait penser que j’étais important, je ne sais pas pour quelle raison. Il m’a sauvé la vie."

"Hm," dit simplement Takao.

"Qu’est-il arrivé à Zesh ?" Demanda Mojo. "Ça ira pour lui, là en bas ?"

"Zesh a survécu à pire que ça, Phénix," répondit Takao. "Je vous garantis que cet Oracle risque de se casser les dents, sur ce coup-là."

Un des jeunes moines tapota sur l’épaule de Takao, désignant la sphère de Vide qui progressait. Dans quelques instants, elle aurait terminé de consumer le toit sur lequel ils se tenaient.

"Nous devons partir d’ici," dit Takao, en regardant à nouveau dans le vide.

"Quoi ?" Rit Mojo. "Vous ne pensez pas sérieusement à sauter, quand même ? Qu’est-ce qu’il y a, en bas ? Où va-t-on s’écraser ?"

"Je pense qu’il y a un lac, en bas, quelque part," répondit Takao.

"Vous pensez !" Cria Mojo.

Takao sourit. "Le croire est à notre portée, Phénix, et y croire ne pourra que nous aider à briser notre chute !" Et ce disant, le moine fit quelques pas en arrière puis s’élança et sauta par-dessus le rebord du toit de la Griffe de l’Aigle. Ses suivants firent de même. Mojo lança un dernier regard à la sphère du Vide, et haussa les épaules.

"Dans un cas comme dans l’autre, je suis sur le point de faire une énorme connerie," grommela Shiba Mojo, et il sauta à leur suite.


"Ce quartier a l’air en piteux état," commenta Gohei alors qu’ils sortaient de leur voiture. Les immeubles tout autour d’eux étaient sombres et en mauvais état. La rue était fissurée. Au coin de la rue, une forme allongée dans l’ombre d’un lampadaire ressemblait à un corps mort. De mystérieuses formes similaires gisaient entassés dans une allée proche. Des ordures étaient répandues partout et il planait partout dans le quartier une effroyable odeur de putréfaction.

"Je ne pense pas que tout soit dû à l’oni," répondit Jurin, en avançant derrière son Champion. "Le quartier a toujours été pauvre, et il n’était pas sur la liste des priorités des réparations après l’Invasion Senpet et les émeutes Sauterelles. Bienvenue au Petit Jigoku, Matsu Gohei."

"Allons-y," rétorqua Gohei. Il sortit son pistolet de sa veste et observa prudemment les environs. Il fit la grimace en faisant un pas, la blessure à son flanc le faisait toujours beaucoup souffrir. Il tenta d’ignorer la douleur et avança.

"Savez-vous quelle maison nous cherchons, Jurin-san ?" Demanda Argcklt, émergeant de la berline et se mettant à trotter au milieu de la route.

"Plus ou moins," dit Jurin. "Tout ce que nous avons pour le moment, c’est le nom que l’esprit de Yamato m’a donné et la page que j’ai prise dans l’annuaire téléphonique, dans le bureau des Tombes Impériales. Ça ne va pas nous aider beaucoup si Genju Gemmei a déjà fuit la cité ou…"

"Ou si elle a été tuée," conclut Gohei, annonçant froidement cette inquiétude qui hantait leurs pensées depuis leur départ des Tombes.

"De quelle maison s’agit-il, Jurin-san ?" Demanda calmement Argcklt. "Je peux entrer à l’intérieur et la chercher. S’il y a du danger, mes frères de pierre m’aideront à m’échapper rapidement."

"La 2407, la deuxième à gauche," désigna Jurin. Le zokujin acquiesça et courut rapidement en direction de la maison. La créature posa ses longs doigts contre le mur. Un faible éclat de lumière entoura les mains d’Argcklt pendant un bref instant, puis le zokujin passa à travers les briques comme si elles n’existaient pas.

La rue plongea dans le silence pendant un long moment. Jurin observait anxieusement la maison, clairement tracassée pour son ami tout autant que pour le résultat de sa recherche. Gohei la regarda après un moment, puis il détourna le regard pour le poser lui aussi sur la maison.

"C’est une bonne… créature," dit calmement Gohei. "Je pense que j’ai mal jugé ces créatures."

Jurin sourit légèrement. "C’est ironique," dit-elle. "Je me rappelle avoir lu un passage dans les restes des Histoires Ikoma, jadis. C’était une section détaillant la carrière du premier Matsu Gohei."

"Le Boucher ?" Dit Gohei avec un mince sourire en coin.

"Lui-même," répondit-elle. "Bien qu’il soit écrit de sa propre main, il semble que le boucher est décrit de la même manière dans de nombreuses autres sources. En fait, il a dit quelque chose de très proche de ce que vous venez de dire maintenant, bien qu’il parlait des nezumi. Vous avez beaucoup en commun avec votre homonyme, Gohei-sama."

"C’est ce qu’ils me disent parfois," répondit-il. "Bien que venant de vous, ça ressemble presque à un compliment."

"Matsu Gohei était un homme qui était prêt à tout pour arrêter la Guerre des Clans," dit Jurin. "Ce sont ceux qui se sont mis en travers de son chemin qui l’ont surnommé le Boucher. C’était un homme bon et honorable. Son esprit chante dans les Halls des Ancêtres pour ceux qui l’écoutent. Je l’admire."

"Alors, nous sommes deux," acquiesça Gohei. "C’était l’un des plus grands combattants que l’Empire ait jamais connus. Je pense que la manière dont les gens se souviennent de lui est honteuse."

"Et vous, comment se souviendra-t-on de vous ?" Demanda Jurin. "En bien ou en mal, Gohei a laissé sa marque dans l’histoire de l’Empire. Je reconnais beaucoup du Gohei ancestral en vous, mon seigneur. Quel héritage laisserez-vous ?"

"Les gens qui tentent d’être grands trébuchent toujours," répondit simplement Gohei. "Je ne veux pas être Matsu Gohei. J’ai seulement pris son nom pour que les idiots me craignent, pour que les politiciens me sous-estiment, afin que je sois libre de diriger le Lion comme je le désire. Je n’ai pas d’autre aspiration que de rendre à notre clan sa place légitime. Mais les familles sont si entêtées que je n’ai eu que peu de succès et nous serons probablement tous morts dans quelques heures, alors ça n’a plus tellement d’importance, n’est-ce pas ?"

"Comme je vous l’ai dit," répondit Jurin avec un petit sourire. "Je reconnais beaucoup du Gohei ancestral en vous."

Gohei regarda la shugenja, essayant de comprendre de ce qu’elle voulait dire, mais son visage était calme et impénétrable. Il soupira et abandonna, retournant son attention sur la maison. Gohei avait décidé, il y a bien longtemps, qu’il ne comprendrait jamais les shugenja, et les sodan-senzo étaient les pires. Ce n’est pas parce que vous avez la capacité de parler aux morts que vous devez être aussi énigmatique que ceux-ci. En fait, dans l’esprit de Gohei, l’idée même d’apprendre à communiquer avec les morts était une perte de temps.

Il y eut soudain un mouvement dans la maison, et Gohei prépara son pistolet. La porte se mit à miroiter un instant, puis s’ouvrit. Argcklt fit son apparition sur le seuil, ses grands yeux jaunes écarquillés de confusion.

"Argcklt ?" L’appela Jurin. "Qu’avez-vous trouvé ?"

"Rien," répondit Argcklt, en secouant sa grande tête. "Personne à l’intérieur. Personne dans cette maison." Le zokujin sauta les quelques marches et s’assit sur celle du bas. "De plus, on dirait quelqu’un a déjà fouillé cette maison. Il ne reste que très peu d’objets de valeur bien que les portes étaient toutes verrouillées. Je n’ai pas trouvé le journal." Le regard scintillant du zokujin croisa celui de Jurin un bref instant, puis il détourna la tête, de honte et de déception.

"Non !" Cria soudain Jurin. "Ce n’est pas possible ! Pourquoi Bayushi Yamato nous aurait-il envoyé ici s’il était trop tard ?"

"Et bien," dit Gohei, son visage déformé par une grimace amère. "C’est le mauvais côté de tout ça, non ? Ikoma Genju s’est caché pour que le journal ne soit plus à la portée des ennemis de l’Empereur. Très bien. Super. Le journal de Yoritomo Kenjin est protégé des ennemis de l’Empereur. Mais, est-ce que ça ne le protège pas aussi de toutes les autres personnes ? Mais à quoi pensait-il, par Jigoku ? Ah, je vous jure, personne n’est plus doué qu’un Ikoma pour arriver à se tromper soi-même. Tout ceci était une perte de temps, Jurin. Vous vouliez être dans les livres d’histoire ? Et bien, nous y serons. Nous ferons une superbe note de bas de page humoristique, à supposer que quelqu’un survive pour se souvenir de nous."

"Gohei," dit doucement Jurin.

"Quoi ?" Rétorqua Gohei. "J’ai abandonné tout ce que je pensais être le mieux, le plus pratique, pour vous suivre dans cette quête insensée. Nous savions tous les deux que nos chances de succès seraient presque nulles. Et même si nous réussissons, que ferait-on ? Qu’est-ce que ce livre pourrait nous dire qui pourrait sauver la cité, maintenant ? Regardez autour de vous, Jurin. Regardez ce qui arrive. Que pourrions-nous faire ? Quel est le prix de notre échec ?" Le champion du Lion ouvrit les bras vers l’horizon en flammes de la cité ravagée.

Il ferma les yeux. Ses genoux flanchèrent, sa force drainée par sa blessure. Il s’assit lourdement et s’appuya contre le mur, le pistolet tombant par terre.

"C’est fini, Jurin," dit-il d’une voix rauque.

"Non," dit Jurin. "Ce n’est pas fini. Ce n’est pas possible. Nous pouvons refouiller cette maison. Nous pouvons-"

"Et alors ?" Demanda Gohei. "Et si Yoritomo no Oni vient par ici avant que nous n’ayons fini ? Et s’il nous écrasait tous les trois en marchant et s’en allait ensuite ? Que pourrions-nous faire alors ?"

"Je ne sais pas," répondit Jurin. "Je n’ai pas peur de finir ce que j’ai commencé."

Gohei leva les yeux, ses traits pâles se durcirent soudain. "Que voulez-vous dire ? Je suis fatigué, Jurin. J’ai de la chance d’être encore capable de marcher. Je sais lorsque je suis battu, et maintenant, je réalise que je le suis. Il est temps pour nous de partir d’ici. Il est temps pour nous de sauver nos vies."

Jurin posa les yeux sur la maison, puis à nouveau sur son champion. Il avait la main posée sur la blessure à son flanc. Sa bouche était plissée de douleur. Il le cachait bien, mais il ne pourrait plus tenir très longtemps. Beaucoup seraient déjà morts ou inconscients avec une telle blessure. Elle baissa les yeux vers le masque qu’elle tenait entre ses mains, un visage souriant fabriqué en cuir gris pâle. Est-ce que l’esprit de Yamato se moquait-il ou l’encourageait-il ? Peut-être qu’elle avait tout imaginé. Peut-être que l’esprit l’avait envoyée n’importe où juste pour qu’elle cesse de le déranger.

Peut-être que Gohei avait raison.

Ils avaient de la chance d’avoir encore un véhicule qui fonctionnait, et assez d’essence. Avec la magie des roches d’Argcklt, ils n’auraient aucune difficulté à fuir, même à travers les routes les plus dégradées. Ils étaient toujours en vie. Ils pouvaient s’enfuir.

"Alors ?" Demanda Argcklt.

Les deux Lions regardèrent le petit zokujin. Son visage semblait aussi triste et perdu que le leur, mais il y avait un étrange reflet dans ses yeux jaunes.

"Qu’as-tu dit, Argcklt ?" Demanda Gohei.

"Ce que vous dites a du sens," répondit Argcklt. "Un homme ou un zokujin avisé quitterait la cité. Tout laisser derrière soi. Mais que ferions-nous alors ? Le journal pourrait être notre dernière chance. Si nous courons maintenant, nous mourrons plus tard. La cité n’est que le commencement et vous n’avez pas besoin d’entendre les esprits pour savoir ça. Jigoku se déversera dans le monde entier si nous ne l’en empêchons pas. Savez-vous comment l’arrêter, Matsu Gohei-sama ? Et vous Jurin-san ?"

Ils restèrent silencieux un instant.

"Moi non plus," dit Argcklt. "Mais Genju Gemmei pourrait le savoir. Soit nous la trouvons maintenant, soit nous mourrons plus tard. Dans les deux cas, nous la trouverons. Nous sommes trop loin pour renoncer."

Les mots du zokujin planèrent un instant. Dans le lointain, les explosions continuelles et les rugissements de monstres infernaux qui étaient venus avec l’oni résonnaient dans la cité. Gohei plissa le front, hocha lentement la tête, et se releva, se penchant pour ramasser son pistolet où il était tombé.

"C’est la seconde fois en une nuit que tu me fais honte avec ta sagesse, zokujin," dit le champion Lion avec un petit sourire. "Ça devient une habitude."

"Si vous le désirez, je peux m’efforcer d’avoir l’air plus stupide," dit Argcklt avec un sourire en coin. "Moi-Argcklt-penser-ça-bon-nous-continuer-chercher."

"C’est mieux ainsi," répondit Gohei.

Un claquement métallique retentit soudain dans la rue. Gohei fit volte-face, pointant son pistolet vers la source du bruit. Une énorme créature métallique avançait dans la rue, deux silhouettes humaines le suivaient dans l’ombre. Les yeux de Gohei s’écarquillèrent lorsqu’il reconnut l’éclat doré du métal et un nom chargé de venin dégoulina de ses lèvres.

"Daniri."

"Gohei," répondit Daniri, se mettant en position pour protéger le garçon et la femme qui le suivaient. "Par Jigoku, que faites-vous ici ?"

"Je ne pense pas que ça te regarde, heimin," dit Gohei d’un ton méprisant. "Maintenant, va-t-en. Le Clan du Lion a des affaires officielles à traiter ici."

"Attendez, Gohei," dit soudain Jurin. Elle s’avança devant le champion Lion. Son visage affichait une expression de stupéfaction. "Je viens de réaliser quelque chose ! Je viens de comprendre pourquoi ce nom me semblait aussi familier !"

"Hein ?" Gohei baissa son arme. "Quoi ? De quoi parlez-vous ?"

"Genju Gemmei !" Répondit-elle. "Est-ce que le vrai nom d’Akodo Daniri n’est pas Genju Danjuro ? N’est-ce pas ce qu’ils ont dit aux informations ?"

"Hein ?" dit Daniri d’où il se trouvait. "Pourquoi parlez-vous de ma mère ?"

"Par le Sang d’Akodo," Gohei hocha la tête de dérision. "Cela ne se peut. Une coïncidence pareille-"

"-est la marque de fabrique des prophéties," répondit Jurin.

"Voila pourquoi je déteste les shugenja," marmonna Gohei, en rangeant son pistolet dans sa veste.

"Attendez," dit Daniri. La Machine de Guerre traversa la rue pour se rendre près de Gohei et Jurin, ses compagnons la suivirent aussi rapidement qu’ils le pouvaient. "Vous avez parlé de ma mère. Genju Gemmei."

"Nous sommes venus ici à sa recherche," dit Jurin, en levant les yeux vers l’armure dorée. "Malheureusement, nous arrivons trop tard. Elle n’est pas ici."

"Vous avez vérifié à la cave ?" Répondit immédiatement Daniri. "La porte est derrière l’armoire de la cuisine. Elle l’a construite pour qu’elle puisse se cacher en cas d’une autre émeute."

"Bien sûr que nous avons vérifié à la cave !" Dit Gohei. "Argcklt a parcouru la maison entière ! Tu ne crois quand même pas que nous aurions manqué quelque chose d’aussi évident ?"

"Euh… attendez," dit Argcklt, toujours sur les marches. "Il y a une cave ?"


Mirumoto Rojo ouvrit les yeux, et les choses avaient grandement changé. Des motifs de puissance, de pouvoir et de faiblesse, de force et de passivité, de lumière et d’ombres étaient surimposés sur chaque chose. Il cligna les yeux et regarda autour de lui, s’habituant à ses nouvelles perceptions.

"Il y a quelque chose de nouveau, Mirumoto," répondit la voix du Vieil Homme. "Tant que vous porterez l’armure de Togashi, vous hériterez de son pouvoir. Vous voyez les choses comme il les voyait jadis."

"Rojo ?" La voix d’Agasha Kyoko tentait de l’appeler. "Rojo, que se passe-t-il ? C’est très étrange…"

"Ah, la fille Agasha," ajouta le Vieil Homme. "Vous… Je n’ai pas la moindre idée de comment décrire ce que vous devez voir. Il y a certains secrets que Togashi ne confiait même pas à moi."

"Kyoko," appela Rojo. Il contempla les cavernes obscures de la montagne. De l’autre côté du grand bassin cristallin se trouvait la silhouette d’Agasha Kyoko. Elle avait l’air faible, mais vivante et debout. Dans chaque main elle tenait une épée brillante, le daisho que Rojo avait vu s’élever plus tôt du bassin.

"C’est étrange," dit le Vieil Homme, en contemplant les profondeurs de son cristal. "Le pouvoir que j’ai utilisé n’est pas un pouvoir ordinaire, mais pourtant, j’ai ressenti par deux fois ce soir son utilisation. Soit les mortels sont devenus soudain obsédés par le pouvoir de leurs jouets robotisés, soit quelque chose de très important est sur le point de se produire." Les yeux du vieil homme étaient braqués sur la pierre. Ils se refermèrent à moitié sous l’effet de la concentration, comme si le Vieil Homme n’était pas habitué à être surpris et qu’il ne voulait pas admettre qu’un tel phénomène se produisait maintenant.

Rojo baissa les yeux vers ses bras et son corps, sur l’armure émeraude qui recouvrait son corps comme une peau sombre et écailleuse. L’armure semblait irradier d’une étrange énergie tandis qu’il bougeait. Il pouvait sentir sa force, son pouvoir couler à travers lui. Il regarda de l’autre côté du bassin vers Kyoko, et vit que ses yeux avaient changé. Ils brillaient d’un éclat vert maintenant, et étaient porteurs d’un étrange regret. De sombres tatouages semblaient tournoyer aux coins de ses yeux, comme des larmes, formant comme une toile sur son visage entier. "Que s’est-il passé ?" Demanda Rojo. "Que nous avez-vous fait ?"

"Je vous ai donné ce que vous êtes venus chercher," dit le Vieil Homme. "J’ai restauré Togashi en vous de la seule manière dont je le pouvais encore. En prenant un peu de l’énergie vitale de la terre et en la liant à son âme. Il vit maintenant dans cette armure et ces lames. Aussi longtemps que vous porterez cette armure, vous disposerez du pouvoir de Togashi, Mirumoto. Aussi longtemps que vous porterez ces lames, Agasha, vous disposerez de la sagesse de mon frère."

"Le pouvoir de Togashi ?" Répondit Rojo, étourdi.

"C’est vrai, Rojo," dit Kyoko. "Je peux le sentir. C’est vrai. Nous sommes Togashi."

"Je ne vous envie ni l’un ni l’autre," dit le Vieil Homme. "Mais vous l’avez demandé."

"Non," dit lentement Rojo. "Si le pouvoir et la sagesse de Togashi reposent uniquement dans ces artefacts, alors cela doit être réunifié. Pourquoi Togashi devrait-il être divisé ?"

Le Vieil Homme fronça les sourcils. "Vous réalisez, bien sûr, que ces artefacts sont les seules choses qui vous maintiennent en vie dans cette montagne radioactive," répondit-il.

"Alors renvoyez-nous," dit Rojo. "Renvoyez-nous et je donnerai l’armure à Kyoko ou elle me donnera les lames. Ou s’il le faut, je lui donnerai cette armure ici et je mourrai."

"Toujours aussi prompt à vouloir mourir," le Vieil Homme hocha la tête. "Une caractéristique des mortels que je ne comprendrai jamais. Réfléchissez à ce que vous dites, Mirumoto. Pensez à ce qui se passe ici."

"Il a raison, Rojo," répondit Kyoko. "Seigneur Hoshi nous a appelés ici pour une raison. Tous les deux. Les erreurs du passé ne doivent plus se reproduire. Le pouvoir et la sagesse de l’éternel sont un trop grand fardeau pour un seul homme. Le vrai Togashi est parti. Nous pouvons seulement suivre sa voie. Il n’y a qu’ensemble que nous utiliserons son pouvoir et sa sagesse avec raison. Vous devez garder cette armure, Rojo, ne serait-ce que pour protéger le Dragon et rétablir l’équilibre si l’esprit de Togashi me faisait agir aussi étrangement que le Seigneur Hoshi."

"Bien, tout est arrangé, alors," dit abruptement le Vieil Homme. "Au fait, Mirumoto. La chose dans votre tête a disparu. Cela n’a pris qu’une légère dépense de pouvoir de ma part, et je trouvais ça peu convenable de laisser une chose aussi grotesque à l’intérieur du porteur de l’héritage de mon frère."

"Merci," répondit Rojo. "Comment avez-vous fait ça ?"

"Il y a peu de choses que je ne puisse faire," dit énigmatiquement le Vieil Homme. "S’il n’y a rien de plus à dire, j’apprécierais si vous deux quittiez ma montagne, à présent."

Rojo se tourna vers le Vieil Homme, toujours incertain de ce qu’il devait penser de tout ce qui s’était passé. "Je vous remercie pour votre aide," dit Rojo.

"Oui, bon, nous verrons si vous me remercierez encore dans quelques jours," répondit-il. "Je pourrais vous dire d’aller en paix, mais vous ne la trouverez pas." Le Vieil Homme brandit à nouveau son éclat de pierre scintillant. Sa lumière s’accrut rapidement jusqu’à ce qu’elle enveloppe Rojo et Kyoko.

Pendant quelques instants, ils ne purent voir que la lumière. Lorsqu’elle déclina, ils se trouvaient à l’intersection de deux rues. Rojo se posta devant elle pour la protéger alors qu’elle observait les rues. Il remarqua que dans l’armure de Togashi, il était plus grand que d’habitude, pas loin de deux mètres quarante. Chaque parcelle de l’armure semblait répondre à ses ordres comme si elle était une chose vivante. Il se demanda vaguement s’il pourrait l’enlever.

Les rues autour d’eux étaient vides de toute vie. Au loin, c’est comme s’il y avait des feux d’artifices, mais autrement, tout était mystérieusement silencieux.

"Où sommes-nous ?" Demanda Rojo. "Ce n’est pas la Montagne Togashi."

"Non," dit Kyoko. "C’est Otosan Uchi."

"Pourquoi fait-il si sombre ?" Demanda Rojo. "Avons-nous passé autant de temps dans cet endroit ?"

"Je ne pense pas," répondit-elle. "Quelque chose ne va pas, ici." Kyoko regarda soudain vers le sud. Ses yeux verts brillaient doucement dans les rues sombres. Sa petite bouche fit une grimace. "Oui," dit-elle. "Quelque chose ne va vraiment pas, ici. Le sceau a été brisé."

"Le sceau ?" Demanda Rojo. "Kyoko, de quoi parlez-vous ? Le Grand Sceau ? C’est à des kilomètres d’ici, dans le territoire du Crabe. S’il a été brisé, les effets n’ont certainement pas pu se répercuter ici aussi rapidement. Les Crabes ont des contre-mesures adéquates."

"Non," dit Kyoko. "Ça n’a rien à voir avec le Grand Sceau. L’Outremonde est partout. Jigoku cherchait un lieu où les frontières étaient faibles pour envahir notre monde à nouveau. Il l’a trouvé à présent. Et maintenant, ils sont là. Si nous n’agissons pas rapidement, Otosan Uchi deviendra un nouveau Puits Suppurant, et le pouvoir des ténèbres détruira les millions de gens qui se trouvent dans la cité."

"Que devons-nous faire ?" Demanda Rojo. Il remarqua un mouvement dans les ombres. C’était un nombre incalculable de petites choses qui observaient, attendaient, écoutaient.

"Je ne sais pas," dit Kyoko, en brandissant les deux lames lorsqu’elle remarqua aussi les créatures. "Je pense que dans quelques instants nous aurons déjà bien assez à faire pour simplement tenter de rester vivants."

Et des ombres surgirent soudain un millier de créatures griffues et à la mâchoire acérée. Rojo et Kyoko se mirent dos à dos et hurlèrent de défi tandis que l’incroyable puissance de Togashi revenait dans Otosan Uchi.


L’énorme Machine de Guerre à l’allure de centaure avançait sans difficultés à travers le parking encombré de gravats. Shinjo Rakki tendit le cou pour tenter de tout voir autour de lui. "Par Jigoku, que faisons-nous dans un parc d’attractions ?" demanda Shinjo Rakki, étonné. "Et pourquoi est-il dans une caverne ?"

"Une des caractéristiques d’Otosan Uchi a toujours été son réseau de cavernes, depuis sa fondation," répondit Bayushi Oroki, marchant rapidement pour rester à côté de la machine de Rakki. "Je ne suis pas l’un des premiers à les avoir considérées comme un abri approprié contre les éléments. Les criminels, les trafiquants et les vagabonds les utilisent depuis des temps immémoriaux. Mais je suis l’un des premiers à avoir vu leur potentiel marketing en tant que centre immobilier et lieu idéal pour un commerce légal. Je crains par contre que le Labyrinthe ne tienne plus très longtemps si cette bête continue de tout ravager là-haut."

Un autre rugissement tourmenté résonna dans la cité au-dessus d’eux. La caverne entière trembla. Un gros morceau de débris s’écrasa sur le sol à une dizaine de mètres d’eux. Des bruits de verre brisé et de métal broyé résonnèrent également dans le parc.

"Pourquoi sommes-nous ici ?" Demanda Rakki. "Cet endroit ne va plus être vivable pendant très longtemps."

"Deux raisons," répondit Oroki. Un autre gros bloc de débris s’écrasa non loin. Bayushi Zou restait juste à côté d’Oroki, prêt à dévier tous les décombres qui tomberaient sur son maître. "Tout d’abord, j’en suis propriétaire et je veux m’assurer que tous les employés et les autres résidents sont au courant des moyens d’évacuation."

"En tout cas, c’est un bel endroit," acquiesça Rakki, en regardant toujours émerveillé.

"Oui, ça l’était," répondit Oroki. "Bien que j’ai soudainement l’impression que vendre serait une bonne idée. Vous voulez vous porter acquéreur ?" Ils s’arrêtèrent tous les trois devant une grande porte métallique de livraison au milieu du grillage extérieur en acier. Oroki tapa un code sur un clavier et la porte s’ouvrit avec un bourdonnement.

"Non-merci," dit Rakki. "Quel était la seconde raison que vous avez mentionnée pour venir ici ?"

"Nous devons rendre visite à un de mes amis," dit Oroki. "Il est ce qu’on pourrait pratiquement considérer comme un expert concernant les Eclats de Sang Blanc, du moins, je le pense. Vous avez fait l’impossible ce soir, en créant cette étrange Machine de Guerre à partir de rien. Je veux savoir comment vous avez fait. Maintenant, entrez avant que des débris ne nous tombent sur la tête."

Oroki et Zou entrèrent dans le grand entrepôt. Il était sombre, seulement éclairé par la pâle lueur des lumières de secours. Quelques silhouettes se rassemblèrent dans la pièce et formèrent une ligne dans l’obscurité. Oroki ne leur accorda aucune attention tandis que Rakki franchissait la porte derrière eux. "Et bien, pour dire vrai, l’armure ne s’est pas exactement créée à partir de rien," répondit Rakki, en baissant les yeux vers son armure en forme de centaure. "Je pense qu’avant, c’était ma voiture de patrouille."

"Bien, quoi qu’il en soit, c’est un phénomène sans précédent. Nous devons découvrir ce que vous avez fait de différent ou si les Eclats de Sang Blanc ont changé d’une manière ou d’une autre."

"Avons-nous vraiment du temps pour ça ?" Demanda Rakki. "Je veux dire, la cité est attaquée, là en haut. Je pourrais peut-être remonter avec cette armure et faire une différence."

"Nous trouverons le temps," répondit Oroki. Les portes métalliques derrière eux se refermèrent en glissant.

Rakki jeta un regard derrière son épaule, puis vers Oroki. Une dizaine de Scorpions masqués, des bushi de la sécurité, émergèrent des ombres, tous portant un grand fusil braqué sur la Machine de Guerre Licorne. Rakki toussa. "Je commence à avoir l’impression que l’on ne me laisse pas beaucoup le choix."

"C’est exact," répondit Oroki. "Je ne vous veux aucun mal, Shinjo, mais il y a une bataille plus importante à livrer, ici. Je ne pense pas que vous en connaissiez toutes les implications."

"Que se passe-t-il ici ?" Demanda Rakki, observant prudemment les gardes armés qui l’entouraient.

"Chacun de ces hommes est tout dévoué à ma cause," dit Oroki. "Et quand je dis ’ma’, je parle bien de la mienne, pas celle du Scorpion."

"Vous avez mentionné les kolat, tout à l’heure," dit Rakki. "Je n’y avais pas prêté attention. Je pensais que vous déliriez ou que vous n’étiez pas sérieux."

Oroki acquiesça. "Le temps des petits jeux dans l’ombre est terminé," dit Oroki. "Nous ne sommes pas les ennemis de Rokugan. Pas aujourd’hui. La créature que nous avons affrontée tout à l’heure est seulement le début de ce que nous nous préparons à combattre. Avant ce soir, nous pensions seulement avoir deux armes contre les Oracles, et je les porte. Toutefois, c’est vous qui avez tué l’Oracle Noir de l’Air."

"Et alors ?" Demanda Rakki, en baissant les yeux vers le Scorpion. "Sommes-nous ennemis à cause de ça ?" La main de Rakki se resserra sur le long manche de son naginata. Il calcula mentalement quelles étaient ses chances dans une salle remplie de scorpions armés et sur leur territoire. Machine de Guerre ou pas, il sentit un soupçon de peur nouer son estomac.

Bayushi Zou fit un pas vers son maître, mais le petit Scorpion fit signe à son homme de main de rester où il était. Sans arme, Bayushi Oroki restait debout face à la Machine de Guerre Licorne, les yeux levés vers elle. "Je ne souhaite pas que nous soyons ennemis," dit Oroki. "J’ai déjà assez d’ennemis comme ça."

"Alors qu’est-ce que vous voulez ?" Demanda Rakki.

"Uniquement votre coopération," répondit Oroki. "Si vous acceptez de me laisser examiner votre Machine de Guerre et si vous me rendez mon Eclat de Sang Blanc, je vous raconterai tout ce que je peux lors du temps dont nous disposerons encore. Et peut-être même qu’il vous restera encore quelques minutes pour vous précipiter vers la surface pour vous faire tuer si vous en avez envie."

Rakki soupesa ses différentes options pendant un instant, bien qu’il ne semble y avoir qu’un seul choix possible. "Très bien," dit-il. "Je vais faire ça. Je vais vous aider de mon mieux."

"Excellent," répondit Oroki. "Zou, va chercher Soshi Isawa. Et récupère l’Amélioration tant que tu y es. Je pense que nous allons en avoir besoin."

L’homme de main acquiesça, et disparut dans les ténèbres.


Iuchi Kenyu s’assit et fixa le mur, se demandant ce qui allait se passer maintenant. Le coup de téléphone n’avait pas fonctionné comme il l’avait espéré. La garde Phénix était simplement devenue très silencieuse après qu’il lui eut remit son message. Elle ne lui avait même pas tendu le téléphone.

D’accord, il était parti en mauvais termes, mais pas mauvais à ce point. Papa aurait certainement voulu parler avec lui, pas vrai ?

D’un autre côté, peut-être pas. Papa était aussi rancunier que maman.

"Ohé ?" Appela Kenyu. "Il y a quelqu’un ?"

"Oui," répondit une voix lisse et suffisante avec une légère trace de malice. "Il y a en effet quelqu’un ici, Licorne."

Les portes du bloc de détention s’ouvrirent et un grand homme mince entra, portant une armure orange vif. A ses côtés marchait une femme mince avec une prothèse tetsukami à la place de son bras droit. La garde Shiba qui surveillait Kenyu entra, elle aussi, et referma la porte derrière elle. Son visage portait une expression légèrement confuse. Ses yeux croisèrent un instant ceux de Kenyu, puis elle détourna rapidement le regard en prenant position juste devant la porte.

"Shiba Gensu ?" Dit Kenyu, légèrement déconcerté par l’arrivée du prétendu Champion.

Shiba Gensu traversa la pièce en prenant tout son temps, les bras croisés derrière son dos. Il flâna jusqu’à la cellule de Kenyu et appuya une épaule contre les barreaux. "Iuchi Kenyu ?" Dit-il avec un sourire timide. "Ou peut-être devrais-je vous appeler Ide Kenyu ? Ou peut-être même, si vous considérez comme correctes les rumeurs qui me sont parvenues, Otaku Kenyu, puisque vous avez porté ce nom brièvement. Vous êtes une anomalie, n’est-ce pas ? Pouvez-vous vraiment conduire les motos des Vierges de Bataille ?"

"Pourquoi vous en souciez-vous ?" Demanda sèchement Kenyu.

"Je m’en fiche," dit Gensu, d’un ton sucré. "Je ne faisais que dire à Katsumi-san qu’un individu disposant d’un tel don devait avoir beaucoup d’amis parmi les Otaku. Et ce n’est pas le meilleur groupe à avoir comme ennemi, n’est-ce pas, Otaku ?"

"Mon nom est Iuchi," dit Kenyu. "Les Iuchi sont les seuls à m’avoir accepté."

"Une véritable honte," Gensu acquiesça avec sympathie.

"La garde n’a jamais appelé mon père, n’est-ce pas ?" Dit Kenyu.

Gensu éclata de rire. "Bien sûr que non. Croyiez-vous vraiment que je serais fou au point de placer un garde qui n’est pas d’une absolue loyauté envers moi ? Non. J’ai remarqué votre propension à parler uniquement pour entendre le son de votre propre voix. J’ai ordonné à votre garde de faire semblant d’être réceptive à votre bavardage, en espérant que vous divulgueriez certains indices nous expliquant ce que vous faisiez avec Isawa Sumi."

"Ce n’est pas Isawa," répondit Kenyu. "C’est seulement Sumi. Elle est pointilleuse à ce sujet."

"Comme si cela m’importait," gloussa Gensu. "Kenyu, je suis ici pour parler de vous."

"Je suis flatté," dit Kenyu d’un ton agréable. "Que voulez-vous, par Jigoku ?"

"J’ai une proposition," répondit Gensu. "Comme vous le savez peut-être, je tiens particulièrement à être reconnu comme le réel Champion de mon clan. Bien que j’aie de nombreux partisans au sein de ma famille, il y a toujours quelques obstacles à surmonter. Les Otaku et les Ide sont des familles riches. Peut-être qu’avec leur soutien, je pourrais gagner à ma cause les Isawa et les Asako aux goûts plus mercantiles."

"Quoi ?" Rit Kenyu. "Pourquoi ma famille voudrait-elle vous aider ? Ils ne veulent même pas m’aider, moi."

"En effet, vous êtes une brebis galeuse," dit Gensu. "Mais pas un fils oublié. J’ai fait des recherches sur vous, Iuchi. Votre mère vous a offert une véritable moto Otaku avant votre départ. Ce n’est pas le genre de cadeau qu’une Vierge de Bataille ferait à quelqu’un dont elle ne se soucie pas. De plus, les Otaku et les Ide ont une réputation à conserver. Ils pourraient difficilement tolérer qu’il soit connu de tous qu’ils ont un meurtrier dans leur famille."

"Un meurtrier ?" Dit Kenyu, se relevant soudain. "Gensu, de quoi parlez-vous ?"

"Ce pauvre Inquisiteur que vous avez tué," dit Gensu. "Celui auprès de qui vous êtes resté et que vous avez étranglé alors que vos complices prenaient la fuite."

Les yeux de Kenyu se refermèrent à moitié. "Vous l’avez tué ?" Dit le Licorne d’une voix grave. "Vous avez tué ce type, même après tout ce qu’il avait fait pour vous aider ?"

"Oh non, pas encore," répondit Gensu. "Je n’ai plus réellement besoin de Yao, mais je suis un Phénix, et je ne tue pas si je n’y suis pas obligé. Si votre famille refuse de se montrer coopérative, alors seulement serais-je obligé de demander à mes shugenja de tuer l’Inquisiteur et de créer des preuves de vos crimes." A côté de Gensu, Katsumi fit un léger sourire.

Kenyu hocha lentement la tête. "Pourquoi me dites-vous ça ?" Demanda-t-il. "Que voulez-vous de moi ?"

"Votre coopération", répondit Gensu. "Je sais que vous avez essayé de sauver Yao. Vous êtes resté en arrière pour sauver la vie d’un ennemi alors que vos camarades s’enfuyaient. A mes yeux, cela signifie que vous êtes un homme bon. Un homme plein de moralité. Un homme faible et manipulable. Je veux que vous vous confessiez de vos crimes sur une cassette vidéo, pour que je puisse l’utiliser contre votre famille afin que certains arrangements puissent être conclus pour notre bénéfice mutuel. Je crois qu’un nombre important d’actions de la société Ide Motors pourrait s’avérer suffisant. Si vous n’êtes pas d’accord, bien sûr, je devrai tuer ce pauvre Inquisiteur pour être sûr que je dispose du levier approprié sur vos parents. Maintenant, qu’en dites-vous, Iuchi ? L’Inquisiteur Yao doit-il vivre ou mourir ?"

Kenyu resta silencieux pendant un long moment. Il releva finalement les yeux, croisant le regard noir et dur de Gensu, et remarquant son sourire suffisant. "Dites-moi quelque chose, Gensu," murmura Kenyu. "Croyez-vous vraiment qu’un petit criminel comme vous pourra jamais être le détenteur de l’Ame de Shiba ? Ou vous êtes idiot à ce point-là ?"

"Votre amie Sumi a corrompu l’Ame de Shiba," répondit-il doucement. "Je n’en ai plus besoin. Répondez à ma question."

"Vous croyez vraiment que c’est de sa faute si vous ne pouvez porter l’épée ?" Demanda Kenyu. "Peut-être que vous devriez mieux vous regarder."

Gensu plissa le front. "Qui vous a dit que je ne pouvais pas porter l’épée ?"

"Je sais certaines choses au sujet d’Ofushikai," répondit Kenyu. "Et je sais que si moi, j’avais du kidnapper la championne Phénix et l’enterrer dans un trou quelque part, j’aurais certainement tenté de prendre l’épée. Une telle preuve parviendrait à convaincre les autres familles que je suis le champion légitime du Phénix. Ce serait en tout cas plus convaincant que le chantage et la corruption. J’ai juste supposé que l’épée ne devait pas avoir une meilleure opinion de vous que moi."

Le visage de Gensu se mit à trembler légèrement, affichant quelques tics, et Katsumi ricana à ses côtés. Un instant plus tard, son visage était à nouveau calme et lisse. "Vous êtes plutôt confiant pour quelqu’un dans une situation aussi inconfortable que la vôtre, Licorne," répondit Gensu. "Vous êtes seul, ici. Vous n’avez ni amis, ni alliés. Vos soi-disant amis vous ont abandonné et maintenant, vous pourrissez ici. Moi, d’un autre côté, je dispose de la loyauté d’un clan entier. Vous devriez être en train de mendier mon amitié, et pas vous assurer mon hostilité."

"Je n’arriverais pas à vivre la conscience tranquille si j’étais votre ami," dit Kenyu. "Si vous voulez tuer Yao, alors vous serez obligé de me tuer aussi. Nous verrons alors si maman et papa voudront vous aider."

Gensu ouvrit la bouche pour répondre, mais une radio à sa ceinture se mit à retentir d’un signal d’urgence. Il tourna le dos à la cellule de Kenyu et prit l’appareil rapidement, le portant à son oreille. "Oui ?" Dit-il d’un ton sec. "Je suis en pleine réunion, j’ai—"

Kenyu parvenait à légèrement discerner une voix de l’autre côté, qui parlait très fort et très vite.

"Quoi ?" S’irrita Gensu. "Vous êtes sûr ? Ici ? C’est ridicule."

"Monsieur ?" Dit Katsumi, en regardant vers son seigneur. Gensu lui fit un bref signe de la main.

"Ecoutez, je n’ai pas de temps à perdre pour cette idiotie," dit Gensu. "La sécurité est votre responsabilité, pas la mienne. Débrouillez-vous pour arranger ça, sinon je ferai en sorte que chacun de vos—" La voix interrompit Gensu à nouveau. Il avait l’air très excité et porteur d’un message urgent. "Quoi ?" Répondit Gensu. "Que dites-vous ?" Gensu se retourna soudain et regarda vers Iuchi Kenyu.

"Quoi ?" Dit Kenyu, en souriant légèrement. "Un problème ?"

Kenyu réalisa alors que Gensu ne le regardait pas. Il regardait le mur derrière lui. Pris d’une intuition soudaine, Kenyu se jeta sur le sol. Et à cet instant, le mur de pierre de la cellule explosa dans un nuage de fumée et de poussière. Une silhouette massive traversa le mur, s’écrasant contre les barreaux. L’acier plia sous l’impact de l’énorme créature qui venait de les heurter avec son épaule.

"Szash !" Cria Kenyu de là où il était, allongé à côté du lit.

"Licorne," répondit le Naga, en lui faisant en signe de tête tout en chargeant les barreaux d’un autre coup d’épaule. "C’est bon de vous revoir."

"Est-ce que Zin est là aussi ?" Demanda Kenyu.

Les lèvres du Naga formèrent une grimace. "Non," cracha-t-il. "Je ne veux pas discuter de ça."

Un léger crépitement retentit lorsqu’une petite boule d’énergie noire frappa l’épaule de Szash. Le naga releva les yeux, refermant à demi ses yeux rouges. Gensu baissa les yeux vers son pistolet, puis les releva sur la blessure superficielle qu’il avait faite sur l’épaule du Naga.

"Qu’est-ce que vous attendez ?!?" Hurla Gensu aux autres. "Ouvrez le feu !"

La mâchoire de Szash s’ouvrit avec un sifflement sauvage alors qu’il fixait Shiba Gensu. Il attrapa les barreaux de métal des deux mains et il tira, les arrachant aux murs de la cellule. Katsumi tenta de dégainer son pistolet, mais un revers de main de la créature l’expédia en travers de la pièce, assommée. Le naga plongea, attrapant la gorge de Gensu dans son grand poing et enroulant les anneaux de sa queue autour du corps de l’homme. L’autre garde sortit son pistolet et visa la tête de Szash.

"Réfléchissez-y, Shiba," cria Kenyu par-dessus le bruit ambiant. "Voulez-vous vraiment mourir pour un gars comme Gensu ?"

"Pensez-y, Phénix," siffla Szash, en relâchant la gorge de Gensu et avançant vers elle en glissant. "Je ne suis pas aussi miséricordieux que le Licorne. Décidez maintenant si vous voulez mourir ou pas."

La Phénix rangea son pistolet dans son holster, se retourna, ouvrit la porte, et partit en courant.

"Enfin," dit Kenyu, exaspéré. "Un Phénix avec une once de bon sens !"

"Laissez-moi partir, bon sang !" Hurla Gensu depuis l’intérieur des anneaux de Szash. "Vous n’avez aucune idée de qui je suis, monstre !"

Szash se retourna, son regard rouge fixé sur Gensu. "Kenyu, qui est cet homme ? Pourquoi me menace-t-il ?"

"Euh… c’est Shiba Gensu," dit Kenyu. "Euh… Gensu… je vous présente Szash."

"Gensu ? L’homme qui nous a causés autant d’ennuis ?" Siffla Szash, en se rapprochant de Gensu. Son nez reptilien avança jusqu’à seulement quelques centimètres du visage de l’homme. Gensu releva un regard vide de toute peur vers le naga, en dépit de son incapacité à bouger. "C’est l’homme qui a fait enlever Sumi ?"

"Laissez-le partir, Szash," dit Kenyu. "Quittons cet endroit."

"C’est un ennemi," gronda Szash. "Il m’a fait du mal. Il a fait du mal à mes amis. Il danse avec l’Infâme sans réaliser son arrogance. Il ne mérite pas de vivre." Le visage de Gensu pâlit.

"Il est vaincu. Il est sans défense," dit Kenyu, en jetant un coup d’œil à travers le trou que Szash avait fait dans le mur. Il put entendre des cris de gens qui s’approchaient. "Il n’y a aucune raison de le tuer."

"Ecoutez-le, Naga," dit Gensu. "Vous avez ce que vous voulez, maintenant laissez-moi et partez d’ici. Voulez-vous avoir le meurtre d’un Champion de clan sur la conscience ?"

Szash tendit ses grandes mains écailleuses, saisissant chaque côté du visage de Gensu. "Vous vous méprenez à mon sujet, Phénix," dit Szash. "C’est Kenyu, le compatissant. J’admire le courage qu’il doit posséder pour faire preuve de clémence envers ses ennemis. Malheureusement pour vous, je ne le partage pas."

Et d’un mouvement brusque, Szash fit tourner ses mains et resserra ses anneaux, brisant chaque os dans le corps de Shiba Gensu. Kenyu recula, effrayé, et détourna le regard tout en écoutant ce bruit écœurant. Szash libéra lentement le corps brisé de l’homme et le laissa tomber sur le sol. Kenyu releva les yeux vers Szash, le visage confus.

"Regrettez sa mort si vous voulez, Licorne," siffla Szash. "Je sais que moi je ne la regretterai pas. Quittons cet endroit. Nous avons peu de temps." Le grand Naga se retourna et avança jusqu’au trou dans le mur de la cellule de Kenyu, dégainant son katana et se préparant à sauter à travers. Kenyu le suivit, s’arrêtant un bref instant pour lancer un regard derrière lui au corps de Shiba Gensu.

Kenyu voulait se sentir peiné pour Shiba Gensu. Il le voulait vraiment. Mais il n’y arriva pas.

Il se retourna rapidement et suivit Szash.


Hoshi Jack se tenait à sa place habituelle, au sommet de la Montagne Togashi, et il observait le chaos dans la Cité Impériale avec un sens plus profond que la vue. Il ressentait chaque créature sombre qui traversait les murs entre les mondes et qui apparaissait dans cette réalité. Il ressentait la disparition de chaque vie mortelle balayée par le massacre sans merci. Une partie de lui, une petite partie, était révoltée par ce qu’il avait provoqué. Le reste de lui était fasciné, et prenait tout ceci comme un artiste admirant son travail.

Chaque fois que la bête hurlait son nom, son lien avec Ningen-do, le monde des mortels, devenait plus puissant. Chaque pas qu’elle faisait fissurait un peu plus le mur retenant les forces de Jigoku, plongeant de plus en plus la plus grande cité de l’Empire dans la ruine.

Et tout ça n’était que le début. Cette victoire n’était rien de plus qu’un symbole des choses à venir. Les infâmes créatures cachées dans les tranchées se délecteront du carnage et seront stimulées pour se battre avec encore plus de ferveur, mais Hoshi Jack et la puissance qui le contrôlait s’en fichaient totalement. La bête qui avait façonné son corps dans les décombres du Palais de Diamant ne devait servir qu’à une seule chose.

"Il est temps," murmura Hoshi Jack. "Invoque-les, et envoie-les-moi."

Et dans la cité à plus de mille kilomètres de là, l’énorme créature entendit l’appel de son maître, et hurla à nouveau son nom volé. Un torrent de ténèbres jaillit de sa gorge, s’envolant et se dispersant dans la nuit prématurée grâce à de nombreuses ailes noires comme l’encre. La taille du nuage était aussi grande que la cité elle-même, les créatures à l’intérieur étaient aussi nombreuses que les habitants humains. Le nuage de démons hurla en arrivant dans le monde des mortels, mais se détourna rapidement de la cité sous lui, et s’envola vers le ciel, en spirale vers le nord, en direction d’une destination bien spécifique.

Le démon de l’Empereur s’affaissa contre un immeuble, épuisé par l’invocation. Il avait dépensé toute son énergie. Une brûlure ornait son front, et il frotta la blessure avec une griffe dentelée.

Dans les profondeurs de la machine appelée Kyuden Hida, les Crabes remarquèrent le pic soudain du niveau de souillure de l’Outremonde. Leur radar enregistra le vol rapide vers le nord de la horde de créatures.

"Par Shinsei, qu’est-ce que c’était ?" Dit Kaiu Toshimo.

"Je ne sais pas, monsieur," répondit la technicienne, les mains tremblant de terreur alors qu’elle tapait sur le clavier. Elle pria pour que les instruments lui disent que c’était une erreur, que ce qu’elle avait vu ne s’était pas produit, mais elle n’eut pas cette chance.

"On s’en fiche de ce que ça pouvait bien être," aboya Hida Tengyu, en se penchant par-dessus l’épaule de la technicienne pour mieux voir l’écran. "Nous pourrons analyser ces données plus tard ! Pour l’instant, déterminez leur trajectoire et dites-moi où ces créatures se rendent !"

"Au nord, Hida-sama," répondit la technicienne. "Droit vers les anciennes terres Phénix. Ils ont déjà atteint la stratosphère. Ils semblent suivre un courant d’air très élevé, et ils se déplacent à une vitesse incroyable."

"Bon sang," jura Tengyu. "Une fois, juste une fois ce soir, j’aimerais que quelque chose de raisonnable arrive."

"Je suis désolée, monsieur," dit la technicienne.

"Je vais mobiliser des guerriers," répondit Toshimo. "Nous pouvons les suivre."

"Allez-y," siffla Tengyu, en se retournant et en se rendant à l’arrière du pont, d’un pas lourd.

Pendant ce temps, dans un temple à plus de mille kilomètres de là, un homme connaissait la destination de la horde de démons. Il se rassit avec un sourire, le travail de cette nuit était achevé.

Et au plus profond de son âme, une partie de lui versa des larmes de frayeur, de défaite, et d’abandon.


"Mesdames et messieurs, je pense que nous avons tous vu ce qui vient de se produire," dit Yasu dans sa radio.

"Oui," répondit un autre pilote, en dissimulant convenablement sa peur.

"Qu’est-ce que c’était ?" Demanda Yoshi. "Je suis en position au sud de la chose. Je viens de la voir cracher un nuage de quelque chose vers le ciel."

"Je ne sais pas ce que c’était, et je m’en fiche," répondit Yasu. "Tout ce que je sais, c’est que cette chose semble se reposer. Elle a l’air épuisée. Alors, tuons-là. A mon ordre, quittez vos positions et attaquez. Concentrez vos attaques sur ses jambes. Cette saleté ne pourra pas se relever si elle n’a plus de genoux."

Les six autres vaisseaux acquiescèrent en chœur.

"Une autre chose," dit Yasu. "S’il y a quelque chose que vous ayez attendu toute votre vie pour faire ou pour dire, alors c’est le moment. Parce que dans dix secondes, ce sera trop tard. Quelqu’un ? Quelque chose ?"

"J’aurais voulu entrer à l’école d’ingénieur," dit l’un.

"Toishi, je t’aime," dit un autre.

"Allons-y," dit un troisième. "J’ai attendu toute ma vie pour ça. J’aurais pas voulu qu’elle soit différente."

"Dites à Hayato que sa mère était une Grue," dit Yoshi.

"Je crois qu’il le sait," répondit Yasu.

Hayato lui lança un regard étrange.

Yasu fit un large sourire. "Quoi ?" Dit-il. "Qu’est-ce qu’il y a ? Ta mère est une Grue."

"Hida Yasu, vous êtes mon héros," dit Hayato avec une voix efféminée.

"La ferme," dit Yasu en riant. "Messieurs, lancez vos moteurs. On attaque à mon signal." Yasu fit tourner un bouton gradué sur le panneau de contrôle de la Machine de Guerre, envoyant un signal de compte à rebours à chacun des autres vaisseaux. Il observa nerveusement les secondes s’écouler alors qu’il amorçait les systèmes d’armement de Ketsuen.

"MAINTENANT !" Hurla-t-il.

L’oni sembla relever la tête un instant avant que les vaisseaux Crabes quittent le couvert des immeubles en ruine et des allées sombres. Il pointa ses puissantes griffes vers le ciel et cria.

"YORITOMO !"

L’air autour de lui explosa dans une douche de flammes blanches alors que les missiles Kaiu spécialement conçus explosaient, arrosant la bête de napalm imbibé de cristal et de lasers de jade. Le nom de l’Empereur se changea en grognement inarticulé alors que les flammes et la fumée dissimulaient son corps. Il chancela en arrière de douleur, disparaissant à la vue de tous en s’effondrant. Trois vaisseaux Mako avancèrent en flottant au-dessus du corps de l’oni étendu, pour l’observer de plus près.

"Yoshi, vous et vos ailiers devez reculer, maintenant," dit précipitamment Yasu. "La mort n’est pas confirmée. Je répète, la mort n’est pas confirmée."

"Hé, pas de soucis, Yasu," dit Yoshi en riant. "On l’a tuée, la bête. J’avançais pour écrire notre nom dessus avant que ces Lions n’en prennent tout le mérite."

"Des Lions ?" Remarqua Yasu. Il baissa les yeux vers son panneau de contrôle et vit un grand nombre de taches approcher sur son écran-radar. L’ordinateur les identifia comme des hélicoptères de combat Matsu. Qu’est-ce qu’ils faisaient ici ?

"Yoshi !" Cria Yasu. "C’est un ordre ! Eloignez-vous de ce foutu—"

Un instant plus tard, ils étaient morts.

Hida Yasu regarda avec horreur une griffe de la taille d’un immeuble de bureau fendre les airs avec une vitesse inimaginable. Elle ne semblait même pas réelle, au premier regard ; Les trois Mako furent balayés en plein vol comme des jouets, frappés avec une telle force qu’ils explosèrent dès l’impact, bien que leur réservoir ne prit feu que quelques instants plus tard, laissant des traînées de débris enflammés retombant vers le sol.

"YORITOMO !" Rugit l’oni alors que sa tête se relevait de la fumée, ses yeux verts brillants alors qu’ils se portaient sur Ketsuen. Son autre griffe recouvrait la brûlure brillante de son visage tandis qu’il se tournait vers eux.

"Bordel de merde," dit un des autres pilotes Crabes. "Je n’arrive pas à croire que ce truc se relève après ça."

"Je n’arrive pas à croire que ces Lions se rapprochent encore," dit un autre. "Est-ce qu’ils ne voient pas ce qui se passe ?"

La bête souleva sa griffe, puis frappa violemment, transperçant la rue là où Ketsuen se tenait un instant auparavant. Yasu tira rageusement sur les commandes, et la Machine de Guerre répondit comme une chose vivante. Des lasers de jade montés sur les épaules tirèrent, atteignant la pince mais ne laissant aucune marque. Un chœur d’explosions retentit au-dessus d’eux alors que les hélicoptères Lions arrivaient, bombardant l’oni sous une pluie de missiles. L’oni les ignora, abattant son autre griffe sur les trois Mako restants sans les toucher.

"Mais qu’est-ce qu’ils font, par Jigoku ?" cria Hayato à Yasu. "Ils n’ont même pas de jade !"

"Que les Lions se débrouillent," répondit Yasu, les yeux rivés sur ses écrans. "On s’occupe de nous d’abord."

"Pour l’honneur du Lion et la gloire des Matsu ! FEU !" Hurla une voix au-dessus d’eux. Un autre chœur d’explosions retentit alors que les hélicoptères lançaient tous les missiles, cette fois sur la rue devant l’oni. La créature siffla et exhala un nuage noir vers les hélicoptères. Les plus proches furent désintégrés par le nuage fait de microscopiques rejetons d’oni. Les autres se replièrent rapidement.

"Mais ils ne visent pas ?" Demanda Hayato en regardant les rues envahies de fumée, stupéfait. "Ils n’ont même pas touché cette chose, cette fois-ci !"

"Ils visent très bien," sourit Yasu. "Mako Un à Trois, suivez-moi dans ce nuage de fumée !" Les réacteurs dans le dos de Ketsuen prirent vie et la Machine de Guerre bondit, disparaissant dans la fumée laissée par les missiles juste au moment où l’oni tournait à nouveau son attention vers eux. Le dernier des trois vaisseaux Mako arrivait lorsque la créature abattit à nouveau sa griffe. Yasu entendit le hurlement du pilote alors que les moteurs du vaisseau étaient sectionnés par l’attaque de la créature. Le vaisseau se mit à chuter en tournoyant et s’écrasa dans une gerbe de flammes.

Ketsuen continua de courir, parce que quelqu’un devait survivre.

"Qu’est-ce que ces Lions sont en train de faire ?" Cria Yasu à Hayato.

"On dirait qu’ils font ce qu’il y a de mieux," répondit Hayato. "Ils se replient."

"Les Fortunes soient louées," répondit Yasu. "Je me demande pourquoi ils sont venus."

"YORITOMO !" Hurla l’oni avec fureur, écrasant un pied au hasard dans la cachette enfumée de ses ennemis, ratant Ketsuen de quelques mètres.

"J’aimerais vraiment qu’il arrête de dire ça," grommela Yasu.

"Yasu, qu’est-ce qu’on fait ?" Demanda l’un des autres pilotes. "Dès que cette fumée se dissipera, on est cuit !"

Yasu observa ses instruments, puis reposa les yeux sur l’écran affichant les rues en ruine. Ketsuen sortit son tetsubo et le brandit. "Suivez-moi," dit-il.

Les réacteurs de Ketsuen se déclenchèrent à nouveau et la Machine de Guerre s’éleva dans les airs. En retombant, elle tira des missiles à fragmentation du lance-missiles placé sur ses jambes et elle abattit son arme sur la rue d’un coup puissant. La surface de béton armé ne résista que quelques instants avant que Ketsuen s’effondre, atterrissant maladroitement dans les égouts en bas. Les deux Mako restant étaient juste derrière, éclairant les tunnels avec leurs projecteurs.

"Les égouts !" S’exclama Hayato.

"Les senseurs indiquaient un gros tunnel juste en dessous de nous," répondit Yasu. "Maintenant, tirons-nous de là avant qu’il ne fasse s’effondrer le plafond sur nos têtes." Ketsuen se mit à courir à pleine vitesse à travers les égouts. Les Mako avaient du mal à suivre une telle vitesse.

"C’était un désastre," dit Hayato d’un air morose alors que le rugissement de l’énorme oni déclinait au loin. "Nous n’avons rien fait, à part voir mourir de bons guerriers."

"Ce n’est pas totalement vrai," dit Yasu, en hochant légèrement la tête.

Hayato le regarda. "Explique," dit-il.

"Tu n’as pas vu ?" Dit Yasu. "Tout d’abord, lorsqu’il a invoqué le nuage, et puis lorsqu’il s’est relevé de notre tir de missiles. Cette chose nous a montrés exactement ce que nous devons faire pour le tuer."

"Explique-toi," dit Hayato.

"Pilotes Crabes !" Craquela une voix venant de la radio. "Je suis la Taisa Matsu Chieko des Forces Armées du Lion. Identifiez-vous et donnez-moi votre position."

"Ici le Quêteur Hida Yasu du Kyuden Hida," répondit-il. "Ma position actuelle est la fuite à toute vitesse le plus loin possible de cet oni."

Il y eut un bref silence.

"Il me semblait que l’Empereur avait ordonné à tous les Crabes de quitter la cité d’Otosan Uchi," dit Chieko d’un ton audacieux.

"L’Empereur a dit beaucoup de choses étranges, ces derniers temps," répondit Yasu. "Et il me semblait que le temps des jeux politiques vient de s’achever, il y a quelques heures. Pourrions-nous vous rencontrer pour organiser notre attaque contre cette créature ?"

Il y eut un autre silence.

"Je vous envoie les coordonnées," répondit-elle. La transmission se coupa brutalement, bien que des coordonnées s’affichent sur l’écran d’Hayato un instant plus tard.

"Et ben Yasu," dit Hayato d’un ton désabusé. "Soit tu viens de nous offrir un peu de puissance de feu supplémentaire, soit tu es en train de nous faire tuer."

"Super," répondit Yasu. "Allons voir ce qu’il en est."


Ichiro Chobu était absolument convaincu qu’il était en train de devenir fou.

Il était impossible que tout ce qu’il voyait soit vrai. Il était impossible que les choses en soient arrivées là. Un instant plus tôt, il avait vu une araignée de la taille d’une camionnette descendre de la façade d’un immeuble, s’emparer d’une famille de cinq personnes, et disparaître dans la fumée avec eux. Il avait vu un immeuble exploser dans une explosion noirâtre, des briques se fissurant comme la céramique sous l’effet de la chaleur. Il avait vu un bus s’écraser contre une pile de décombres, puis se relever et se transformer pour prendre une forme démoniaque et partir dans les rues à la recherche d’une proie. Tout était comme un mauvais trip, sauf que dans un mauvais trip on ne se faisait pas poignarder le bras comme ce gobelin l’avait fait un peu avant que Chobu ne lui écrase la tête. La blessure était toujours aussi douloureuse, et les bandages de fortune que Chobu avaient appliqués ne semblaient pas être d’une grande aide.

Que se passait-il ici, par Jigoku ?

Le Blaireau réalisa qu’il venait de répondre à sa propre question. C’était Jigoku. C’était vraiment l’enfer sur terre, libéré pour détruire la cité. C’était le genre de chose qui se produisait lorsque vous laissez quelqu’un comme Kashrak derrière vous. Il ne faisait aucun doute pour Chobu que le gros serpent avait quelque chose à voir avec ceci, et Chobu savait exactement ce qu’il allait devoir faire.

Il allait devoir s’enfuir le plus loin possible.

Après tout, ce n’était pas de sa faute. L’Empereur avait des gens pour s’occuper de ce genre de choses, pas vrai ? Chobu imaginait que d’une minute à l’autre, les Quêteurs allaient venir envahir les rues, écrasant les monstres de l’Outremonde et rendant à tout ceci un semblant de raison.

Mais les Quêteurs avaient été bannis. Peut-être qu’ils ne voudraient pas aider la cité.

Chobu écarta cette pensée de son esprit. C’était leur boulot ça, non ? C’était la raison pour laquelle le Crabe existait. C’était leur unique travail, leur seule raison d’être. Peu importe comment ils avaient été traités, ils seraient là pour faire ce qu’ils doivent faire. Pas vrai ?

Chobu réalisa que s’il avait été mis dans la même situation, il aurait laissé la cité brûler. Il essaya de ne pas trop y penser.

Un cri strident résonna derrière le coin d’une rue et le Blaireau se dissimula rapidement dans les ombres. Quelque chose de grand, de voûté et recouvert de pointes traversa la rue à un pâté de maison d’où il était. Il s’arrêta un instant, renifla l’air comme s’il était à la recherche de quelque chose, puis se remit à avancer d’un pas lourd.

"Bon sang," murmura Chobu. "Je ne peux pas aller par-là non plus. Je n’arriverai jamais à sortir de cette foutue cité."

Chobu s’attarda dans l’allée pendant encore quelques instants, essayant de décider ce qu’il allait faire ensuite. La rue se mit à trembler sous ses pieds, signalant l’approche de quelque chose de lourd. Chobu se mit à courir, pas vraiment sûr de savoir où il allait. Il commença à remarquer quelques points de repère familiers ici et là, alors qu’il courait, et il réalisa que petit à petit il s’approchait du Bas-Quartier. Le Bas-Quartier était l’un des derniers endroits où il voulait se trouver, mais il était proche du port. Peut-être que s’il pouvait couper à travers le quartier assez vite et avant que Kashrak ou quelque chose d’autre ne lui mette la main dessus, il pourrait piquer une tête dans la baie et s’enfuir.

Peut-être.

Chobu continua de courir.


Koan gémit. Il détestait la forêt de Shinomen. Il avait toujours détesté cette forêt. Certaines personnes la trouvait belle, majestueuse, et mystérieuse, mais pas Koan. Il l’avait détestée dès le premier regard lors de sa première visite. Chaque fois qu’il venait ici, il était dévoré par les piqûres de minuscules insectes. Chaque fois qu’il tentait de s’orienter, il se perdait inévitablement. Et comme à chaque fois, à coup sûr, il allait tomber dans une flaque de boue malodorante et gâcher le reste de son week-end à essayer de faire partir l’odeur de ses vêtements.

Tandis que le vieux moine était assis au bord d’un étang de la forêt et qu’il rinçait son hakama incrusté de crasses, il tentait d’orienter ses pensées vers des choses plus positives. S’il pouvait trouver les Naga, alors tout reviendrait dans l’ordre. S’il pouvait trouver les Naga, il pourrait les réveiller, les mettre sur la voie du Jour des Tonnerres, et rentrer chez lui. Et peut-être… oui peut-être… qu’il pourrait parler à Hoshi Jack afin qu’il utilise un peu des infinis pouvoirs de Jigoku pour raser à tout jamais cette fichue forêt de la surface de la planète.

Au fond, Koan n’était pas une mauvaise personne. Pas vraiment. C’est juste qu’il n’aimait pas la nature.

Le vieux moine brandit son hakama souillé pour l’examiner et soupira profondément. L’étrange mousse sur laquelle il avait glissé avait laissé une trace orange foncé qui ne voulait tout simplement pas partir, au niveau des fesses, malgré tous ses efforts. Il n’avait jamais vu une mousse telle que celle-ci auparavant, pas en deux mille ans. C’est comme si c’était une espèce de plante qui avait spécifiquement poussé pour le faire glisser, et ruiner totalement le pantalon de Koan. Koan n’aurait jamais rencontré ce genre de plantes ailleurs qu’ici. La forêt était vraiment une chose vivante, et elle avait un sens de l’humour détestable.

Koan soupira, abandonna, et enfila son pantalon trempé. Il n’avait vraiment plus de temps à perdre à faire la lessive ; il avait une mission. Ignorant la désagréable impression d’humidité sur ses jambes, il tenta de se concentrer. L’Akasha devait être quelque part par ici. Probablement dans un lit de perles. Les Naga étaient très doués pour dissimuler ces lieux de pouvoir aux yeux des étrangers.

Bien sûr, Koan n’était pas exactement un étranger. Il était déjà venu ici auparavant. Lors de la Guerre des Clans, il avait été un des émissaires de Togashi Yokuni dans la forêt de Shinomen, envoyés là pour créer de bonnes relations diplomatiques avec les Naga. Dans l’esprit de Koan, la mission était plutôt une preuve que Yokuni le haïssait et qu’il voulait le faire souffrir, car le Champion Dragon savait très bien ce qu’il ressentait au sujet de la forêt.

"Et bien, c’est bien fait pour vous, Togashi-sama," gloussa Koan pour lui-même. "Vous aviez voulu que je souffre, mais j’ai fait attention lors de mon dernier voyage ici. Je me souviens de tout. Il devrait y avoir un lit de perles principal juste à côté de cette colline…"

Koan s’arrêta, le regard fixé sur un bassin d’eaux noires et stagnantes, avec un air horrifié sur son visage. Si c’était là un lit de perle de l’Akasha, alors les Naga avaient certainement rabaissé leur standard de vie ces dernières centaines d’années. L’eau crasseuse n’avait plus l’air de pouvoir soutenir la vie d’une race de créatures serpentaires magiques, mais plutôt de millions de micro-organismes parasitaires. L’odeur donnait l’envie de vomir à Koan. Le bassin entier était noir, pourri et totalement mort.

"Merde," marmonna Koan dans sa barbe. "C’est la faute de Kashrak, je le savais. Lui et sa foutue Blessure de l’Akasha. Il est venu et il a tué tous les Naga, à coup sûr. Il faut toujours qu’il exagère."

Koan s’assit sur le rebord du bassin, posant son menton au creux d’une main. Si les Naga étaient morts, alors qu’allait-il faire ? Comment allait-il pouvoir trahir Hoshi Jack assez subtilement pour que le Jour des Tonnerres se déroule comme prévu, tout s’assurant qu’il ne se fasse pas prendre ? Son plan entier était en train de s’écrouler.

C’était bien sa veine.

Koan poussa un gros juron, ramassa une grosse pierre, et la jeta dans le bassin suppurant. Elle toucha la surface avec un ’splash’ étrangement clair. Des gouttes claires éclaboussèrent autour du point d’impact. L’eau sembla se troubler pendant un moment, puis les rides sur l’eau disparurent rapidement. Le bassin était à nouveau noir et stagnant.

"Attends une seconde…" dit Koan, se relevant d’un bond pour avoir une meilleure vue sur le bassin. "Ce n’est pas…"

Il avança son pied jusqu’à l’eau, plongeant un orteil prudemment. La surface de l’eau ne se troubla pas, bien qu’il eut une sensation de fraîcheur humide. Il ressortit son pied et regarda sa sandale. Il n’y avait pas la moindre trace de boue ou de saleté dessus qui ne s’y trouvait pas déjà. En fait, de l’eau claire gouttait de son orteil.

Koan se mit rapidement à quatre pattes et creusa la main, la plongeant dans le bassin stagnant. La surface sembla se troubler un moment, projetant à nouveau quelques gouttelettes argentées. Et il retira sa main, pleine d’eau claire.

"C’est une illusion," murmura Koan.

Il avala rapidement une gorgée d’eau dans sa main. Elle était fraîche, propre et claire. "C’est une illusion !" Il éclata de rire. "Tout ceci est une illusion ! Le lit de perles est toujours ici !"

Il sentit une pointe acérée dans son dos, et se retourna rapidement. Le large sourire disparut de son visage. Une grande créature reptilienne avec une peau écailleuse noire et de grands yeux pâles se trouvait dans les bois à quelques mètres de lui, brandissant une longue lance vers la poitrine de Koan.

"Quittez cet endroit," siffla le Naga, sa voix étouffée par la peau qui s’étirait entre sa mâchoire supérieure et inférieure. "Partez et ne revenez plus. Votre race n’a pas sa place ici."

"Ah," dit Koan avec verve, se relevant et s’inclinant devant la créature. "Je suppose que vous êtes l’un des fiers Naga ?"

"A ton avis, huu-main ?" Siffla la créature, en fermant à demi ses yeux laiteux. "Je suis le Quezar, gardien de ce lit de perles."

"Je ne savais pas qu’il y avait encore des Naga éveillés," dit Koan, essayant de garder une voix calme pour ne pas alarmer la créature. Elle n’arriverait pas à le tuer, c’était sûr, mais elle pourrait le blesser et ça serait vraiment très, très ennuyeux.
"La maladie ne m’a pas tuée comme elle a tué les autres," répondit le Quezar. "Toutefois, elle m’a changé en ceci." La créature émergea des buissons. La partie supérieure de son torse était recouverte de pointes osseuses grises, émergeant de sous la peau. L’extrémité de chacune reluisait d’un éclat rouge vif.

"C’est votre sang ?" Demanda Koan, s’approchant pour mieux voir les pointes.

La créature agita sa lance dans sa direction. "C’est du poison," répondit le naga. "Restez un peu plus, et je vous ferai une démonstration. Vous n’êtes pas le bienvenu ici, huu-main ! Partez."

"Pas le bienvenu ?" Demanda Koan, en souriant à nouveau. "Je n’en suis pas aussi sûr. Je suis venu avec des nouvelles très importantes, mon ami. Des nouvelles concernant la maladie qui gangrène votre peuple, la maladie qui a provoqué chez vous cette intéressante altération de votre peau."

Le Naga acquiesça sombrement. "Ah, je suppose que vous êtes venu avec un remède, hein ? Vous ne seriez que le quatrième huu-main ce siècle-ci à prétendre une telle chose. Je ne suis pas très tolérant avec les menteurs, et ça fait longtemps que je n’ai plus chassé. Soyez aussi malin que le dernier menteur, et courez maintenant. Peut-être que je ne vous suivrai pas."

"Un remède ?" Répondit Koan. "Je ne serai pas obtus au point de croire que je réussirai là où une race entière a échoué. Non, je ne connais pas le remède. Je n’ai aucune idée de comment aider votre peuple à guérir."

"Alors qu’est-ce que vous racontez, au nom du Qatol ?" Rugit le Quezar, en enfonçant son arme entre les côtes de Koan.

"Je vous parle de la vengeance," dit Koan en ignorant la blessure. "Je ne sais pas comment améliorer le sort de votre peuple, mais je sais où le Champion de l’Infâme se trouve. Je l’ai vu. Je l’ai entendu. En ce moment, les armées de l’Infâme sont prêtes à se relever et à faire trembler la terre entière. Tel que je le vois en ce moment, votre peuple a deux choix. Soit vous restez ici dans vos vieux bassins crasseux, à rêver du passé, et vous mourrez pathétiquement en même temps que nous autres, les huu-mains… Ou alors…"

"Ou alors quoi ?" Répondit le Quezar.

"Ou alors vous pouvez mourir avec la peau de la gorge de votre ennemi entre vos mâchoires," répondit Koan. "Vous pouvez reprendre vos lances et frapper l’Infâme, au lieu de trembler comme des vieillards inoffensifs. Vous pouvez mourir comme des Naga."

"Pourquoi devrais-je vous croire ?" Demanda le Quezar. "Qui êtes-vous ?"

"Je suis Koan, serviteur d’Hoshi Jack, Messager de Jigoku," répondit Koan. "Je suis venu ici pour lancer un défi à votre Qamar. Le Jour des Tonnerres approche. Si vous êtes encore assez courageux, je vous défie de venir à la Montagne Togashi et nous affronter à nouveau."

Le Quezar sembla troublé. "Je ne comprends pas," dit-il. "Si vous servez Jigoku, alors pourquoi vouloir éveiller les Naga ? Après tout ce que l’Infâme à fait pour nous rendre impuissants, pourquoi vouloir défaire cela maintenant ?"

"Bah," rit Koan. "Je ne m’attendais pas à ce qu’un guerrier abruti comme vous puisse comprendre. Allez. Ramenez-moi votre Qamar, votre Dashmar. Ils me connaissent."

"Ils dorment," répondit simplement le Quezar.

"Alors plongez dans votre bassin et communiez avec leurs esprits," soupira Koan. Il essaya d’avoir l’air de perdre rapidement patience, bien qu’en réalité, il soit de plus en plus excité. Ça marchait exactement comme il l’avait prévu. "Dites-leur mon message. Je vais les attendre ici et les défier personnellement."

Le Quezar regarda Koan pendant un long moment, puis acquiesça. "Très bien," dit le Naga. "Si vous n’êtes plus ici à mon retour, huu-main, je vous retrouverai."

"Bien sûr," répondit Koan.

Le Quezar posa sa lance sur le rebord du bassin et plongea vivement dans l’eau, disparaissant sous la surface à une vitesse étonnante.

Koan attendit quelques instants, pour être sûr que le Quezar était parti, puis il se mit à courir.

Il n’avait pas menti. Il avait déjà rencontré le Qamar et le Dashmar auparavant. Bien sûr, ces rencontres ne s’étaient jamais très bien passées. Chaque Qamar et Dashmar gardaient depuis lors une profonde antipathie envers Koan. Un Shahadet avait même poussé cette haine jusqu’à personnellement tester l’immortalité de Koan. Ça avait été une décennie vraiment très déplaisante. Non, les dégâts avaient été faits. Le message était délivré à présent. Les Naga allaient s’éveiller.

Maintenant, il devait retourner dans la Voie avant qu’ils ne se réveillent et le trouvent ici.


Tsuruchi Shinden marchait de long en large dans les couloirs du petit hôpital, bouillonnant intérieurement.

"Shinden, calmez-vous," dit Ryosei. "Nous ne pouvons rien faire à part attendre Saigo et prier que tout se passe bien."

"Me calmer ?" Rit Shinden. "Je parie que Hoshi Jack est calme, lui, et qu’il s’amuse bien pendant que son monstre féroce met la cité en morceaux !"

Du moins, c’était ce qu’il voulait dire. Ce que Ryosei entendit était "Je suis calme."

Shinden connaissait la vérité. Il la connaissait depuis qu’Hoshi Jack avait placé cet étrange masque sur le visage de son Empereur, mais il ne pouvait rien dire. Chaque fois qu’il tentait de prévenir quelqu’un, d’autres mots étaient prononcés. Ce foutu moine l’avait maudit pour qu’il soit incapable de partager ses connaissances au sujet du sort de l’Empereur. Shinden avait voué sa vie à protéger l’Empereur. Jack lui avait pris ça, mais l’avait laissé vivre. Mais pour le jeune Guêpe, il était déjà mort. Tout ce qu’il restait à faire, c’était de l’enterrer.

Etonnamment, le petit hôpital était presque vide. Il y avait quelques blessés marchant dans les couloirs, mais pas autant que Shinden s’était imaginé. Le personnel médical était rare également, la plupart ayant fui lorsque l’oni était apparu. Quelques personnes courageuses étaient restées derrière pour aider les blessés ou pour les aider à se faire évacuer par les agents de police Shinjo. L’oni hurla à l’extérieur, plus proche. Bientôt, ils seraient tous morts, comme Shinden.

"Nous allons le trouver, Shinden," dit Ryosei. "Je vous le promets. Je n’abandonnerai pas mon frère."

"Je sais que vous ne le ferez pas, Princesse," et à sa surprise, les paroles qu’il s’entendit prononcer étaient les bonnes.

Ryosei le regarda avec curiosité, mais avant qu’elle ne puisse dire quoi que ce soit, le rideau de la salle d’opération s’ouvrit et Saigo arriva en boitant. Le vieux docteur qui avait bandé ses blessures ne s’arrêta pas pour leur parler, mais se précipita pour aider son patient suivant. D’épais bandages et une attelle recouvraient la moitié inférieure de la jambe de Saigo. Il sourit à Ryosei malgré la douleur. Shinden inclina la tête à l’attention de Saigo, et le prophète rendit le salut du Guêpe avec un regard curieux.

"Saigo, comment te sens-tu ?" Dit Ryosei.

"Plus tard pour ça," dit rapidement Shinden. "Utilisez vos pouvoirs, prophète. Dites-moi où je peux trouver l’Empereur."

"Ça ne marche pas de cette façon, Guêpe," dit Saigo. "Les visions viennent lorsqu’elles le désirent, pas lorsque je souhaite en avoir. De plus, je n’irai pas plus loin avec vous."

"Quoi ?" Fit Shinden. "De quoi parlez-vous ?"

"Il y a quelque chose de bizarre en vous," répondit Saigo. "Presque comme les tetsukansen, mais différent. Vous n’avez pas le contrôle de vous-même. Je n’ai pas eu le temps d’en discuter dans le Palais, mais maintenant que nous sommes libres, je pense que vous devriez vous en aller pour suivre votre propre voie."

"Saigo, tu es sérieux ?" Demanda Ryosei, se relevant et lançant un regard apeuré à Shinden. "Il est implanté ?"

"Je ne pense pas," dit Saigo, "mais il n’est pas lui-même. Niez si vous le voulez, Guêpe, mais je pense que vous savez de quoi je veux parler."

"Bien sûr que je le sais !" Voulut dire Shinden. Mais au lieu de ça, les mots furent "Je n’ai aucune idée de ce que vous voulez dire."

Saigo sembla déconcerté. "Que venez-vous de dire à l’instant ?" Dit-il. "Vos mots semblent faussés."

"J’ai dit que je suis le Capitaine de la Garde Impériale !" Tenta à nouveau Shinden, évitant tout ce qui pouvait déclencher la malédiction. "L’Empereur est sous ma responsabilité, ainsi que la Princesse ! Je ne vais pas les abandonner tous les deux à cause d’un caprice d’un Phénix, peu importe qui il est ou ce qu’il prétend être. Princesse, vous ne croyez tout de même pas ce lunatique ? Vous n’accordez tout de même pas plus de crédit à sa parole qu’à la mienne ?"

Ryosei regarda Saigo, puis Shinden. "Je suis désolé, Shinden, mais je le crois," répondit-elle. "Nous avons traversé tant de choses ensemble. Saigo sait de quoi il parle. Je vous ordonne de rester ici et de protéger l’hôpital."

"Mais l’Empereur !" Insista Shinden.

"Il serait mieux servi si vous restez ici jusqu’à ce que Saigo puisse revenir et découvrir précisément ce qui ne va pas chez vous," répondit Ryosei. "Shinden, je ne veux pas être votre ennemie. J’ai déjà perdu trop de gens que je considérais comme des amis et des alliés. Vous êtes un homme honorable, Tsuruchi-san. Me promettrez-vous que vous allez rester ici ?"

Shinden hocha la tête, prêt à refuser sa requête, mais il remarqua le regard du Phénix. Son regard était froid, dur, et résigné. Il n’y avait aucun doute pour Shinden que s’il résistait aux ordres de Ryosei, le Phénix tenterait de le tuer. Shinden n’était pas sûr que le Phénix puisse y arriver, car sa magie n’était pas très puissante à ce que l’on disait, mais le Guêpe était certain que le garçon essaierait.

Dans son cœur, Shinden réalisa que Saigo était le seul sur qui il pouvait toujours compter. Il ne pouvait même plus compter sur lui-même.

"Protégez-la bien, Isawa," dit Shinden au prophète, la voix lourde. "Ramenez-nous notre Empereur vivant."

"C’est promis, Shinden," acquiesça Saigo, toujours en le regardant attentivement. "Faites comme votre Princesse vous l’ordonne, d’accord ? Je pense que je pourrai vous aider, plus tard, lorsque nous aurons le temps."

Shinden acquiesça, effrayé qu’il puisse dire quoi que soit de perverti par la malédiction d’Hoshi Jack.

"Es-tu prêt ?" Demanda Ryosei à Saigo. Le prophète acquiesça, et ils se dirigèrent tous les deux vers les portes de l’hôpital, pour retourner dans la cité mortelle.

Shinden espérait de toute son âme pouvoir se joindre à eux, mais il savait que c’était mieux pour chacun qu’il ne le fasse pas.


Kamiko était libre pour la première fois depuis longtemps. Elle s’agenouilla dans les ombres d’une allée sombre de l’autre côté de la rue de l’immeuble Dojicorp, et personne ne semblait avoir remarqué ou se soucier qu’elle se soit échappée. Elle avait vu des dizaines d’autres Grues, des soldats, des shugenja, des cadres qui couraient dans Dojicorp ou qui fuyaient, se dispersant à l’approche de l’oni. Elle se retourna pour partir, pour trouver un moyen de partir d’ici. Elle devait quitter la cité.

Sans vraiment savoir pourquoi, Doji Kamiko s’arrêta. Elle regarda par-dessus son épaule, vers ses cousins de la Grue en train de fuir. Ils étaient confus, perdus. Sans Doji Meda, sans Munashi, ils n’avaient plus personne pour les diriger.

Un garde Daidoji courait non loin, portant une enfant en larmes dans ses bras. Kamiko sortit des ombres et le saisit par le bras.

"Hors de mon chemin !" Cria-t-il. Ses yeux s’écarquillèrent de surprise lorsqu’il vit qui elle était. "Doji-sama ? Que faites-vous ici ?"

"J’étais sur le point de vous demander la même chose," répondit-elle. "Qu’est-ce que font les Grues ?"

"Les Grues ?" Répondit l’homme, en jetant un regard vers l’immeuble. "Je ne sais pas, mais moi j’emmène ma fille hors de la cité !"

"Quoi ?" Répondit Kamiko. "Dojicorp n’a pas organisé d’évacuation, ni de contre-attaque, ni rien du tout ?"

"Je n’ai rien entendu dire !" Cria l’homme, en regardant autour de lui, l’air désespéré. "Personne n’a plus eu de nouvelles de Munashi-sama depuis des heures ! Tout est en train de s’effondrer ! On va tous mourir !"

Kamiko le gifla. L’enfant s’arrêta de pleurer.

"Doji-sama ?" L’homme regarda la petite femme, surpris.

"Vous n’allez pas mourir, Daidoji-san," dit-elle calmement. "Munashi est parti. Je prends le commandement, maintenant. Votre fille sera en sécurité, mais vous devez m’écouter. Nous devons nous organiser, et faire arrêter cette panique. Nous sommes des Grues, bon sang, pas une bande de lapins apeurés."

"Qu’allons-nous faire, Doji-sama ?" Répondit le Daidoji, soudain lucide. Ses yeux étaient fixés sur elle, prêt à agir à son ordre.

"Cachez votre fille dans les sous-sols," répondit-elle. "Et puis, faites votre possible pour organiser le plus de membres de la sécurité que vous pourrez trouver. Commencez par rassembler le personnel non-combattant et cachez-les dans les sous-sols aussi. Même si l’oni parvient à abattre notre immeuble, nous serons en sécurité là-bas pendant un moment. Autre chose, trouvez mon cousin, Kamato, et dites-lui de me rejoindre dans le vestibule d’entrée. Il pourra me dire exactement de quelles ressources nous disposons encore."

"Et ensuite, que ferons-nous, Doji-sama ?" Demanda le soldat.

Un bourdonnement mécanique résonna soudain au-dessus d’eux. Kamiko et le soldat levèrent les yeux tandis qu’une formation d’hélicoptères dorés passait au-dessus de leur tête. Quelques instants plus tard, ils étaient suivis par deux aéroglisseurs gris métallisés.

"Ceci ressemble à une contre-attaque, à mes yeux," dit-elle. "Rassemblez tous les véhicules qu’il nous reste. Nous avons rendez-vous avec ces Lions et ces Crabes, pour voir ce que nous allons faire ensuite."

"Oui, Doji-sama !" Répondit l’homme, la mine sévère. Il se retourna vers l’immeuble, puis s’arrêta, jetant un regard au-dessus de son épaule. "Doji-sama ?" Dit-il.

"Oui ?" Répondit-elle.

"C’est bien de vous revoir parmi nous, Doji-sama," dit l’homme avec un petit hochement de tête. "Je suis désolé d’avoir paniqué."

"Ne soyez pas désolé, vous n’avez qu’à agir en conséquence maintenant," répondit Kamiko. "La Grue a bâti cette cité. Je ne vais pas la regarder se faire détruire sans rien faire."

L’homme acquiesça encore. "Hai," répondit-il, et puis il disparut dans l’immeuble.

Kamiko s’employa ensuite à essayer d’arrêter tous les Grues qu’elle voyait courir dans et hors de l’immeuble. Certains s’arrêtèrent pour l’écouter. D’autres poursuivirent leur course, l’ignorant comme si Fu Leng lui-même était à leur trousse. Elle se demanda si ceux-là n’étaient pas les plus sages, et s’il y avait vraiment encore quelque chose qu’elle puisse faire.


Un petit hélicoptère atterrit sur une autoroute déserte en bordure de la cité. Il était peint en rouge et or. Un logo de compagnie brillait sur son flanc et indiquait "Sato Systems." La porte latérale de l’hélicoptère s’ouvrit et une jeune femme en long pardessus noir en sortit, malgré le vent projeté par les pales de l’appareil. Elle leva les yeux vers les ruines d’Otosan Uchi avec le cœur lourd. La cité n’était pas son vrai foyer, mais elle l’était presque, pour elle. Elle se retourna vers l’hélicoptère, ses longs cheveux noirs agités par le vent.

"Zin, êtes-vous bien sûre de vouloir le faire ?" Demanda Shiba Sato. Le visage du vieil homme était soucieux. Il regarda derrière elle, vers la cité mourante. "Je n’ai jamais rien vu de pareil, et croyez-moi, ça signifie quelque chose."

"Je dois y aller," dit-elle. "Il est plus que temps que je l’affronte. J’aurais pu arrêter ceci depuis longtemps. Peut-être le puis-je encore."

"Vous ne voulez pas d’aide ?" Offrit Shiba Jo. Le yojimbo commença à sortir de l’hélicoptère, fusil en main, mais Zin l’arrêta d’un geste.

"Non, merci," dit Zin. "Je dois affronter le Kashrak moi-même. C’est le seul moyen."

"Les gens qui disent qu’ils connaissent leur destin finissent toujours par se faire tuer, jeune fille," dit platement Sato. "Vous devriez nous laisser vous aider."

"Je ne peux pas," dit-elle. "Je sais qu’il m’affrontera. Si je viens avec des autres, il nous tuerait tous. De plus, Sumi aura besoin de vous. Kenyu aura besoin de vous. Et je n’ai plus besoin de votre aide. Soit je réussirai, soit j’échouerai."

Jo acquiesça, retournant s’appuyer contre la paroi de l’hélicoptère. "Je suppose que c’est un au-revoir, alors ?" Dit-il d’un air triste.

"Je suppose," acquiesça Zin. "Je vous remercie tous les deux pour votre aide. Je ne serais jamais arrivée ici sans vous. Dites à Sumi que je la remercie aussi. Je sais que vous arriverez à la sauver."

"Dites-lui vous-même, lorsque vous la verrez," dit Sato avec un sourire en coin. "Et restez en vie. Nous nous reverrons, Zin."

"J’espère que vous avez raison," dit Zin avec un léger sourire. Elle s’inclina devant eux et se mit à marcher sur l’autoroute.

Shiba Jo l’observa pendant quelques instants, puis retourna dans l’hélicoptère. Le petit véhicule décolla dans la nuit prématurée. Zin poursuivit sa route seule. Elle pouvait sentir sa destination. Elle pouvait le sentir qui l’attendait, tirant sur les cordes de l’Akasha jusqu’à leur prochaine et dernière confrontation.

Le Kashrak l’attendait dans le Bas-Quartier.


L’Empereur de Rokugan errait en titubant dans les rues, tenant fermement sa tête douloureuse. Chaque fois que l’oni hurlait, le masque semblait s’enfoncer un peu plus profondément dans son crâne. Chaque fois qu’il disait ce mot étrange, il semblait que le mal s’enfonçait un peu plus encore à l’intérieur de son cœur.

Etait-ce mal ? Il lui semblait que pour une certaine raison, ça l’était.

Et quel était ce mot qu’il ne cessait de dire ? Etait-ce un mot qui devait signifier quelque chose pour lui ?

Il pouvait se rappeler lorsque sa volonté était libre. Il lui semblait que c’était une bonne chose, mais il ne se rappelait plus pourquoi, maintenant. Tout semblait tellement plus facile lorsque tout ce que vous avez à faire, c’est de vous laisser guider par vos émotions. Il avança encore, chancelant, se demandant où il allait arriver.

A quelques pâtés de maison de là, l’énorme créature rugit à nouveau ce mot étrange. Ça rappelait quelque chose à l’Empereur. Oh, oui. C’était son nom. Du moins, ça l’était, avant. Peut-être le serait-il encore ? Il avait déjà perdu son nom, auparavant, non ? Un jour, il avait seulement été Kameru. Alors son père était mort, et son nom lui avait été arraché. Il avait perdu deux noms en un laps de temps plutôt court ; il avait à peine eu le temps de s’habituer à son nouveau. L’Empereur était à moitié tenté d’aller jusqu’à ce monstre et de reprendre son nouveau nom. Peut-être qu’il pourrait donner à cette chose une part de son esprit, pendant qu’il y était.

L’Empereur cligna des yeux, ses paupières lui donnant l’impression de gratter sur ses yeux sans larmes. Il réalisa vaguement que cette créature avait déjà un fragment de son esprit. Un morceau de son âme, en fait. Il pouvait le sentir, maintenant, palpitant au plus profond du corps de l’oni, juste là où le prophète l’avait laissée lorsqu’ils l’avaient emmené.

Yashin.

L’oni avait Yashin.

"Bien," dit l’Empereur. Sa voix était étrangement métallique, elle ressemblait vaguement à la voix de l’homme qu’il était jadis. "Je dois y aller et la reprendre."

L’Empereur de Rokugan continua d’avancer en titubant à travers les rues de la cité, vers l’oni qui lui avait pris son nom et son épée.

A suivre...



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