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Rokugan 2000

Episode XXII

La Cité Sanglante

dimanche 18 juillet 2010, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode XXII, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome.

Le docteur Kuni Zuiken s’assit sur une chaise en plastique inconfortable, déplia son journal et le secoua plusieurs fois jusqu’à ce qu’il se mette dans une position permettant la lecture. Derrière lui, Aihime était assise avec une petite boite en carton sur ses genoux. La petite fille regardait à travers les trous percés dans la boite, roucoulant et murmurant à l’animal à l’intérieur.

"Quand irons-nous à la Montagne Togashi, Docteur ?" demanda Aihime, en relevant les yeux vers le vieil homme.

Zuiken fit un sourire affectueux. "Nous ne pouvons pas partir maintenant," répondit-il. "Le vol a été différé."

"Quand est-ce qu’on partira ?" demanda-t-elle en faisant la grimace. "Quand est-ce qu’on verra vos amis ?"

"Bientôt," dit Zuiken, en souriant aimablement. "Ne t’inquiète pas, Aihime. Chaque chose vient en son temps. Tout comme je suis arrivé à temps pour te sauver toi et ta maman de cette créature horrible, nous arriverons à la montagne lorsqu’il le faudra. Il n’y a pas d’accident, petite. Toute chose se produit pour une raison." Il reposa ses yeux sur les titres de l’actualité.

"Quelle est la raison ?" demanda la petite fille, en regardant Zuiken d’un air curieux.

"Pardon ?" Il quitta à nouveau son journal des yeux.

"Pour quelle raison est-ce qu’on a trouvé Karasu ?" Elle souleva la petite boite. "Parmi tous les endroits dans l’Empire où il aurait pu aller, pourquoi il nous a choisi ?"

Zuiken réfléchit à cela pendant un moment. "Je ne sais pas trop," répondit-il. "Je sais seulement que cet oiseau est très spécial, et tu es très spéciale parce que tu l’as trouvé. Maintenant, nous devons simplement retourner près de mes amis pour que l’on puisse leur dire tout ça."

"D’accord," acquiesça Aihime. Elle posa à nouveau le regard sur la petite boite. Des croassements venaient de l’intérieur ; Karasu n’était pas content d’être enfermé. "Shinsei avait un corbeau aussi, vous savez," dit la petite fille.

"Vraiment ?" Zuiken sourit à nouveau, impressionné par l’intelligence de la petite fille. "Et où as-tu entendu ça ?"

"Je l’ai appris à l’école," répondit-elle. "C’est pour ça que tous mes professeurs moines avaient des petits oiseaux sur leur robe."

"Est-ce que tu sais pourquoi Shinsei avait un corbeau ?" demanda Zuiken. "C’est une merveilleuse histoire."

Aihime hocha la tête. "Racontez-moi !"

"Très bien, alors," dit Zuiken. "Lorsque Shinsei arriva pour la première fois pour nous montrer la façon de combattre Fu Leng, l’Outremonde était un lieu sombre et maléfique, pas du tout comme il est aujourd’hui. Il n’y avait pas de villes là-bas, pas même Neo Shiba. Il n’y avait personne qui vivait là-bas, et même les Crabes ne savaient pas comment traverser ces terres en toute sécurité. Personne ne savait comment survivre dans l’Outremonde. De tous les animaux du monde, un seul fut assez courageux pour chercher Fu Leng afin que Shinsei puisse conduire les Tonnerres jusqu’à son château. Un petit oiseau blanc. Le corbeau."

"Les corbeaux ne sont pas blancs, vous êtes bête," gloussa Aihime.

Zuiken prit un air surpris. "Ils ne le sont pas ?" dit-il. "Je pensais qu’ils l’étaient."

"Non, ils ne le sont pas !" Aihime rit à nouveau. "Ils sont noirs ! Comme Karasu !" Elle souleva la boite. Le petit oiseau noir regardait vers Zuiken.

"Oh, oui," acquiesça Zuiken en faisant semblant de le réaliser. "Mais, à cette époque, ils étaient blancs. Mais lorsque le petit oiseau revint, il était devenu noir, à cause de l’air malpropre de l’Outremonde. Le noir n’est jamais parti, mais la sagesse que le petit oiseau avait acquise non plus. Le petit corbeau suivit Shinsei partout, après ça, parce que seul le corbeau savait comment assurer sa sécurité."

"C’est une jolie histoire," dit Aihime, en souriant. "C’est pour ça que les corbeaux sont noirs maintenant ? Parce qu’ils sont sages ?"

Zuiken fit semblant d’y réfléchir. "Je suppose," dit-il. "Quelle petite fille intelligente tu es, Aihime."

"Vous êtes bête, Docteur Kuni," rit-elle.

"Ça aussi c’est vrai," acquiesça-t-il sagement.

"Je viens d’aller voir pour notre vol," dit Hinako, en massant ses yeux fatigués tout en s’asseyant sur la chaise à côté d’Aihime.

"Il a du retard ?" demanda Zuiken.

Hinako acquiesça. "Oui, comment le savez-vous ?" demanda-t-elle.

"Une simple intuition," dit Zuiken, en repliant son journal et en souriant piteusement. "Lorsque l’on a voyagé autant que je l’ai fait, on sent ce genre de choses."

"On dirait qu’une autre tempête s’est abattue sur la Cité du Foyer Sacré," dit-elle. "Ils ont d’étranges problèmes de météo dans ce coin-là, depuis des semaines. Ça pourrait prendre des heures avant notre décollage."

"Je suis sûr que ça ira," dit calmement Zuiken.

"Vous en êtes sûr ?" Hinako sembla légèrement inquiète. "Et si une autre de ces choses se montraient ?" demanda-t-elle.

"Nous sommes en sécurité, ici," dit Zuiken. "Un oni n’oserait pas nous attaquer en public…" Le docteur laissa sa phrase en suspend, sa mâchoire s’ouvrit largement de stupéfaction, tout en relevant les yeux. Un silence soudain figea l’aéroport. Les rares voyageurs qui se déplaçaient dans le bâtiment aussi tôt le matin s’étaient tous arrêtés pour regarder en l’air eux aussi.

"Docteur Kuni ?" dit Hinako, nerveuse. Elle regarda elle aussi vers l’un des nombreux écrans de télévision installés au plafond. Dans un premier temps, Hinako ne réalisa pas ce qu’elle était en train de voir. Ça ressemblait à une sorte de monstre de film bizarre. Une grande créature de fer et de pierre qui était en train de détruire la Tour Shinjo.

Et puis, la journaliste terrifiée de KTSU réapparut à l’écran. Une énorme griffe métallique perfora la rue à quelques mètres d’où elle se trouvait. L’écran se couvrit soudain de rouge, et l’image se figea. Un instant plus tard, l’écran montra un présentateur déconcerté assis derrière un bureau. Un murmure alarmé parcourut la foule alors que les voyageurs et les employés de l’aéroport semblaient douter de la véracité de ce qu’ils venaient de voir. Un petit homme chauve poussant un chariot avec des rafraîchissements heurta une colonne de plein fouet alors qu’il regardait les écrans, renversant ses boissons tout autour de lui.

"Que… Qu’est-ce que c’était ?" demanda Hinako, la voix troublée.

"C’était Otosan Uchi," répondit Kuni Zuiken. "Quelque chose de terrible s’est produit. Un grand malheur s’est produit."

"C’était un oni ?" demanda rapidement Hinako. "Vous aviez dit qu’un oni n’oserait pas attaquer dans un lieu public."

"Je le pensais, il y a un instant," Zuiken hocha la tête d’un côté à l’autre, comme s’il avait vu une chose impossible. "Non, il ne peut pas être aussi tard, ce n’est pas possible ?"

"Docteur, sommes-nous en sécurité ?" demanda Hinako.

"Maman, Karasu a peur," dit Aihime. La petite boite était soudain secouée par une frénésie de croassements terrifiés et de battements d’aile.

Du coin de l’œil, Hinako remarqua un homme en imperméable noir et lunettes de soleil quitter la foule, marchant en droite ligne vers eux. Ses pas crissèrent sur la glace éparpillée tandis qu’il passait à côté du chariot de rafraîchissements renversé. L’étranger posa une main sur son imperméable, ouvrant celui-ci, et écartant un pan pour dévoiler son flanc.

"Docteur Kuni !" cria Hinako, en posant la main sur sa fille.

L’homme continua d’avancer, sortant un grand pistolet noir de son imperméable. Quelque chose d’étrange se produisit, comme si le métal sombre du pistolet semblait se fondre avec la main de l’étranger. Les yeux de l’homme brillèrent un instant d’un éclat rouge vif. Zuiken lui lança un regard et se précipita pour prendre son anneau de sorts à sa ceinture, mais il savait qu’il serait trop tard.

Un tintement métallique résonna soudain. Les yeux de l’étranger s’écarquillèrent et son tir ne toucha personne. Il s’effondra à genoux, en toussant. Un filet de sang noir coula de ses lèvres et il s’effondra en avant. Juste derrière lui se trouvait le petit homme chauve du chariot de rafraîchissements, tenant un katana des deux mains. Ses yeux étaient rivés sur le docteur, et il fit un pas prudent vers l’avant. "Qu’est-ce qu’il vous voulait ?" demanda le vendeur de boissons.

Zuiken se leva de sa chaise, regardant prudemment le petit homme. "Celui qui dort beaucoup apprend peu," dit-il, citant le Tao.

"Le Dragon ne dort jamais," répondit l’autre homme. D’un coup de poignet, il remit le katana rapidement à sa ceinture avec un petit signe de tête, puis s’avança pour s’incliner devant le vieux docteur. "Il est bon de vous rencontrer, Docteur," murmura-t-il. "Agasha Hisojo-sama nous a dit que vous auriez sans doute besoin d’aide, mais il a comme d’habitude été incapable de nous fournir votre description. Je suis Mirumoto Etsuya, samurai du Dragon Caché et ancien vendeur de boissons fraîches."

"C’est un plaisir et un soulagement," dit Zuiken en inclinant la tête.

Etsuya inclina la tête lui aussi. "Kakuzo, Seisi, Mayoko et moi allons vous emmener en lieu sûr," ajouta-t-il. Deux autres hommes plus grands et une femme quittèrent la foule pour se placer à côté d’Etsuya, sortant des katana apparemment de nulle part. Ils observèrent anxieusement la foule, s’assurant que personne ne s’approchait trop près. Sur le sol, le cadavre de l’homme sifflait et une vapeur rouge s’échappait de lui.

"Je pense que nous devons partir au plus vite," dit la femme. "La sécurité de l’aéroport va nous poser des questions auxquelles nous ne pourrons pas répondre."

"En effet," acquiesça Zuiken. "Pouvons-nous emprunter la Voie ?"

"Utiliser la Voie ne serait pas sage," dit un grand homme aux longs cheveux. "La Voie a… changé, récemment."

"Il semble que beaucoup de choses ont changé, récemment," répondit sèchement Zuiken.

Hinaka dévisagea les trois hommes pendant un moment, puis se tourna vers Zuiken. "Docteur Kuni, que se passe-t-il ici ? Qui sont ces gens ?"

"Des amis," dit Zuiken. "Nous devons les suivre, et vite !" Hinako ouvrit la bouche pour argumenter, mais Zuiken lui imposa le silence en avançant la main. "Je sais que vous méritez une meilleure réponse que ceci, mais il faudra attendre. Nous ne sommes pas en sécurité, ici. Aihime n’est pas en sécurité. Nous devons partir au plus vite." Des bruits de pas résonnèrent dans chaque couloir, et des cris, s’approchant rapidement.

"Très bien," dit Hinako. Elle prit sa fille dans ses bras. Aihime continuait de veiller sur la petite boite contenant le corbeau.

Il était trop tard. La foule se coupa en deux et une demi-dizaine d’agents de police et d’officiers de la sécurité chargèrent vers le groupe avec leurs pistolets dégainés. "Ne bougez plus !" hurla l’un d’eux, un grand homme portant l’armure indigo de la Licorne. "Posez vos armes !"

"Je présume que vous aviez envisagé que ceci se produise ?" marmonna Zuiken aux Dragons.

"Il y a un embranchement pour chaque chemin," gloussa l’homme aux longs cheveux. D’un coup de poignet, l’aéroport se remplit soudain de fumée. La police et la sécurité de l’aéroport se mirent à tousser et à jurer alors que la fumée emplissait leurs poumons, et que les voyageurs apeurés se mettaient à paniquer pour quitter les lieux.

Un instant plus tard, la fumée s’éclaircit. Zuiken, les Dragons, Hinako et Aihime étaient partis.


"Evacuez la tour !" cria Shinjo Katsunan dans la radio. "Je répète ! A tous les postes, évacuez la Tour Shinjo !"

Le daimyo grisonnant de la Licorne courait à travers les couloirs de la tour assiégée, une radio dans une main et un pistolet dans l’autre. Il jeta un regard par une fenêtre en courant et il vit un œil énorme, brillant d’un éclat malsain verdâtre. L’œil se referma à moitié et une autre secousse ébranla l’immeuble. Des poutres de support craquèrent comme du verre quelque part au plus profond de la tour. L’écho de gravats s’effondrant résonna alors qu’une partie de l’immeuble s’écroulait à nouveau.

"YORITOMO !" fit la bête à l’extérieur, dans un rugissement assourdissant, et le tonnerre gronda en réponse.

A cet instant, Shinjo Katsunan réalisa qu’il n’arriverait pas à descendre vingt volées de marches avant que l’oni détruise l’immeuble.

A cet instant, Shinjo Katsunan sut qu’il allait mourir.

Katsunan avait vécu sa vie derrière un voile de choix politiques brumeux et de subterfuges, sacrifiant l’honneur au profit de ce qu’il considérait comme le plus grand bien. C’était un homme qui avait fait des compromis et satisfait la volonté des individus les plus bas de la société. Ce n’était pas un héros, de quelque manière que ce soit. C’était un père négligent. Son mariage avait été stérile, une façade sans amour pendant ces douze dernières années. Bien qu’il n’eut rien fait de différent si on lui avait offert une seconde chance, le vieux Licorne ne pouvait s’empêcher de ressentir un douloureux regret à la fin.

Sa vie n’avait pas été une bonne vie.

Se tournant vers la fenêtre, Shinjo Katsunan pointa son pistolet droit vers l’œil de l’oni.

"J’ai gâché ma vie en protégeant l’Œil de l’Oni," grommela-t-il pour lui-même, ironique. "Apparemment, les kami ont le sens de l’humour."

L’immeuble trembla à nouveau et Katsunan n’hésita pas. Il vida entièrement le chargeur, tirant dans l’œil de Yoritomo no Oni. Une grossière paupière métallique recouvrit rapidement l’œil verdâtre, mais un rugissement de douleur fit trembler la Tour Shinjo.

Katsunan attendit que l’œil s’ouvre, tentant de conserver son équilibre sur le sol qui s’agitait. Lorsque l’oni ouvrit son œil à nouveau, il s’empara d’un extincteur sur le mur et le jeta à travers la fenêtre. D’un geste prompt, il tira un pistolet d’autodéfense de sa ceinture et tira sur l’extincteur. Le réservoir de gaz comprimé explosa avec un vif éclat et l’oni rugit une seconde fois.

Katsunan savait que ce ne serait pas suffisant pour blesser la bête, seulement pour la distraire. Lorsque l’énorme griffe traversa la fenêtre un instant plus tard, pour lui ôter la vie, il ne se retourna pas pour courir. L’immense pique d’acier transperça le Licorne au niveau des hanches. La griffe était trop rapide, trop aiguisée, Katsunan ne fut même pas projeté en arrière par la force du coup. Il baissa simplement les yeux de surprises, tandis que sa vie s’écoulait. La griffe se retira, et Katsunan s’effondra sur le sol.

Le daimyo de la Licorne espéra avoir donné assez de temps à son clan pour s’échapper. Il sourit, fit feu une dernière fois sur l’oni, par défi, et mourut comme un Licorne.

La vie de Shinjo Katsunan n’avait pas été une bonne vie mais, par les Fortunes, sa mort le serait.


Je suis Yashin.

Je suis Ambition.

Je suis le Fils des Orages.

Maintenant, je suis Rokugan.

La tête de Kameru palpitait cruellement. Il se sentait confus, incapable de savoir où il était. Regardant autour de lui, il ne vit que des formes floues et des silhouettes sombres, rôdant à la limite de son champ de vision. En se tournant vers elles, elles s’éloignaient et disparaissaient. Chaque fois, elles étaient de plus en plus nombreuses à s’avancer aux coins de sa vue, tendant vers lui des doigts fantomatiques. Il s’était à nouveau réfugié dans le monde des rêves à l’intérieur de l’épée de sang, entouré par les esprits de ceux qu’elle avait tués.

Kameru avança, se tournant continuellement dans toutes les directions pour les repousser. Il n’y avait aucune peur dans ses yeux, plus maintenant. Il était allé au-delà de la peur, au-delà de la douleur.

"Que voulez-vous ?" demanda-t-il. "Qui êtes-vous ?"

"Nous reconnais-tu ?" dit une voix grave, et l’une des silhouettes s’avança. Les ombres ondulèrent et révélèrent un homme large d’épaules en armure vert sombre, la même armure que celle que Kameru portait maintenant. L’homme leva les mains pour retirer son heaume, révélant de longs cheveux noirs avec des mèches grises, et des yeux au regard intense et d’un noir profond.

"Père," dit Kameru.

Yoritomo VI acquiesça.

"Suis-je mort ?" demanda Kameru.

Yoritomo VI hocha la tête. "Non, mon fils," répondit-il. "Tu es entre les vivants et les morts. Le pouvoir du Masque de Fu Leng a attiré une partie de ton âme dans les profondeurs de Jigoku, bien que ta volonté et ton lien avec Yashin permettent à une partie de toi de ne pas céder. Tu erres dans le royaume de Yashin, prisonnier avec les autres âmes qu’elle a amenées à la ruine."

Kameru garda le silence quelques instants, détournant le regard. Puis il se tourna pour fixer à nouveau les yeux de son père, et il fut surpris par les mots qui lui vinrent. "Père, je suis faible," dit-il. "Je suis égoïste. Je pense à moi, à mon amour pour Kamiko, avant de penser aux besoins de l’Empire. Je me suis rendu à Munashi. Je crains de nous avoir tous condamnés."

Yoritomo VI acquiesça. "Oui," dit-il.

"Oui ?" rétorque Kameru. "C’est tout ce que vous avez à dire ?"

Yoritomo VI haussa les épaules. "Que veux-tu que je te dise ? Tu as raison. Ta bêtise et ta faiblesse nous ont tous condamnés."

"J’espérais obtenir un conseil, pas une condamnation," répondit Kameru.

"Un conseil ?" rit Yoritomo VI. "Mon conseil serait d’arrêter de chercher des conseils. Soit tu affrontes ton destin, soit tu le renies. C’est aussi simple que ça." L’image de l’Empereur mort se mit à décliner.

"Ça ne m’aide pas du tout !" rétorqua Kameru. L’Empereur était déjà parti. Les autres entités se mirent à bouger, à fusionner, se solidifiant en un nuage unique et sombre, tout autour de lui. En quelques instants, le jeune Empereur fut entouré par un épais mur noir, une présence qui bouillonnait d’une intelligence malveillante. Une fissure brillante, une unique faille, sembla scintiller sur la surface du mur, puis disparut.

"T’attends-tu à ce que je t’aide ?" siffla la présence, sa voix se répercutant dans l’esprit de Kameru.

"Yashin," gronda Kameru.

"A quoi t’attendais-tu ?" répondit l’épée de sang. "Ton père n’est jamais tombé en mon pouvoir."

"Alors, vous avez décidé de donner des conseils ?" demanda Kameru.

"Ce n’était rien de plus qu’une illusion pour calmer ta langue de pleurnichard, Fils des Orages," cracha Yashin. "Ta force est admirable, mais tu dois abandonner la lutte. Tout ce pour quoi tu as combattu a disparu. Le Palais de Diamant a été détruit. Un oni porte ton nom et dispose de ton âme. Le Jour des Tonnerres est proche. Ta volonté est déjà liée à la mienne. Pourquoi doutes-tu encore ?"

"Je n’avais pas réalisé que cela serait ainsi," dit Kameru.

Un rire secoua la forme de Yashin. La fissure à sa surface brilla à nouveau. Sa voix était saupoudrée d’amusement. "Ce sont les derniers mots de plus de scélérats que je ne puis m’en rappeler. Certains d’entre eux étaient des héros, avant que je les découvre."

"Que voulez-vous ?" demanda Kameru. "Je me suis déjà soumis à votre pouvoir. Pourquoi jouez-vous avec moi ?"

Yashin garda le silence quelques instants. "Une question complexe," répondit-elle. "Tu veux un conseil ? Je pourrais t’en donner quelques-uns avec plaisir. Le meilleur moyen de traiter avec le destin, c’est de l’éviter. Vis pleinement ta vie. Essaie de ne faire partie de rien. Deviens le père d’enfants laids. Vis une vie faite de conventions superficielles. Sois morne et fade. Arrange-toi pour que personne ne se rappelle de toi. C’est la seule voie vers le vrai bonheur. La vie de héros, de scélérat, de saint, de conquérant, toutes mènent à la ruine. Ceux qui sont assez fous pour chercher la gloire ne valent pas la peine que l’on se souvienne d’eux."

"Vous êtes étonnamment cynique," répondit Kameru.

"Pourquoi ne le serais-je pas ?" répondit Yashin. "Malgré tous nos pouvoirs, nous sommes des pions, chacun de nous. Nous l’a toujours été, et nous le serons toujours. C’est pour ça que nous faisons une bonne équipe, tous les deux, Fils des Orages. Bien que tu le nies, nous sommes pareils. Tu as reçu une malédiction, et je suis l’incarnation de celle-ci. Il aurait été mieux que chacun de nous deux termine ses jours dans une ferme, édenté et oublié."

"L’obscurité n’est plus un choix possible pour moi," dit Kameru.

"C’est vrai," répondit Yashin. "Ni pour moi… J’ai essayé d’être oubliée, mais j’ai toujours été découverte par quelqu’un."

"Alors, que faisons-nous, maintenant ?" répondit Kameru.

"Nous ?" demanda Yashin. "Tu parles de toi au pluriel Impérial ?"

"Non," dit Kameru. "Je parle de vous et moi. Nous sommes liés, maintenant. Qu’allons-nous faire, à présent ?"

Yashin gloussa à nouveau. "Pourquoi devrais-je me soucier de ce que tu veux faire ?" demanda-t-elle. "Je manipule ton âme, comme si elle était suspendue à une ficelle. Et pourquoi devrais-tu te soucier de ce que je fais ? J’ai détruit tout ce qui comptait pour toi."

"Comme vous l’avez dit, nous sommes les même," répondit Kameru. "Aucun de nous ne souhaite être un pion. Peut-être qu’il existe une meilleure voie pour nous."

"Serait-ce une ruse, Mante ?" demanda Yashin. "Une tentative pour me faire relâcher les entraves que j’ai placées sur toi ?"

"Quel serait l’intérêt ?" demanda Kameru. "Sans votre pouvoir, le Masque de Fu Leng me tuerait. Je veux juste comprendre."

"Comprends, alors," fit Yashin avec un gloussement lugubre. "J’ai été créée il y a des siècles, j’étais un outil façonné pour punir les idiots. Je suis née du mal, et j’ai été forgée dans le sang. Au côté de Bayushi Shoju, j’ai terrassé les Hantei et annoncé le retour de Fu Leng. Entre les mains du rônin, Sanzo, j’ai goûté au sang de la Seconde Dynastie, également. Et cela ne fut qu’un début. J’ai tué des pauvres mais aussi des rois, Fils des Orages, et je peux te dire que le sang, peu importe à qui il appartient, est toujours aussi doux. Tout le monde a des rêves. Tout le monde a des aspirations. Tout le monde a de l’ambition."

"Et vous ?" demanda Kameru. "Avez-vous de l’ambition ?"

"Je suis Ambition."

"Mais vous êtes seulement une épée," répondit-il. "Comme vous le dites, vous êtes un pion."

"Exact," dit Yashin. "Mais contrairement à toi, j’ai accepté ma place."

"Vraiment ?" demanda Kameru. "Alors pourquoi avoir retenu votre coup lors du combat, dans le Palais ?" Une image apparut dans le mur, un souvenir de l’Empereur enfonçant l’épée de sang dans le sol, avant d’être terrassé par le poison de sa sœur. "Ce n’était pas un accident."

"Ainsi, tu l’as remarqué," répondit Yashin d’un ton amusé. "Peut-être que je souhaite être détruite. Mon rôle dans ce Jour des Tonnerres est terminé. Pourquoi ne pourrais-je pas être détruite ? Je l’ai déjà été auparavant. L’oubli lié à la destruction n’est pas du tout une façon inconfortable de passer le temps. Ça dissipe l’ennui et ça m’assure que je ne suis pas mal utilisée. Il faut une puissante force maléfique et une grande volonté pour reforger une épée de sang."

"Qui vous a reforgée, cette fois-ci ?" demanda Kameru.

"Les khadi," répondit l’épée. "Ce sont les maîtres de la douleur. Ils ont invoqué le pouvoir lié à la malédiction de ta famille, bien que ça leur ait pris beaucoup de temps pour me réparer. Ton ancêtre a bien fait son travail la dernière fois que j’ai été détruite, mais c’est le pouvoir de la haine de Kuni Shikogu qui m’a réveillée. J’ai été reforgée, j’ai reçu de nouveaux pouvoirs, et j’ai été libérée pour faire… ce que j’ai toujours fait."

"’Ce que vous avez toujours fait’," répéta Kameru. "Pourtant vous dites que vous n’avez jamais voulu être plus que ce que vous êtes ?"

"Je suis ce que je suis," siffla Yashin. "Je suis un instrument du mal."

"Un instrument qui se détruit à chaque fois qu’il est utilisé," dit Kameru. "Vous appelez ça l’ennui, mais peut-être que ce sont des remords ?"

Yashin poussa un long éclat de rire. "Que pourrais-tu savoir des remords, Mante ?"

"Je vous connais," répondit Kameru. "Nous deux ne formons qu’un, maintenant. Je connais les rêves dans lesquels vous étiez quatre, au début. Vous avez été créées pour détruire les champions des Clans Majeurs. Vous êtes la seule qui a échoué."

"Je n’ai pas échoué," gloussa Ambition. "J’avais une plus grande destinée."

"C’est facile de parler de destinée après coup," dit Kameru. "La vérité est une chose différente. La vérité est que vous vous êtes cachée dans un sous-sol pendant des siècles, n’en émergeant que pour aider Bayushi Shoju à tuer un homme dont la mort, pensait-il, scellerait le destin de l’Empire."

L’Epée de Sang garda le silence un moment. "Qu’est-ce que tu sous-entends, Fils des Orages ?" demanda-t-elle.

Kameru haussa les épaules. "Rien de plus que tout est simplement comme vous l’avez dit. Nous aspirons tous à un sort meilleur. Chacun de nous. Même vous, Ambition."

"Et à quoi crois-tu que j’aspire ?" demanda-t-elle.

"A être intacte," répondit Kameru. La fissure brilla à nouveau à la surface de la forme que Yashin avait prise.

"Et tu penses que tu peux m’aider ?" demanda Yashin d’un ton moqueur. "Tu ne peux même plus t’aider toi-même. Tu es le Champion de Jigoku. Tu es un instrument, au même titre que moi."

"Mais je n’ai plus rien à perdre," dit simplement Yoritomo Kameru.

Yashin ne répondit pas.


"YORITOMO !"

Le rugissement assourdissant de l’oni résonna dans toute la cité d’Otosan Uchi. La tempête illuminait la créature titanesque, faite d’acier étincelant et de pierre tordue, d’une lumière étrange, et projetait son ombre sur des immeubles mesurant moins de deux fois sa taille. Il hurla son nom à nouveau.

"YORITOMO !"

Une vague de peur balaya la cité. Et avec elle, la peur charriait autre chose, une vague de mal palpable. Ceux qui étaient assez sensibles pour sentir de telles choses purent ressentir la soudaine montée en puissance des ténèbres, la déchirure dans la réalité du monde mortel s’était encore affaiblie. Il n’y avait plus qu’un cheveu séparant les deux mondes.

Plus qu’un cheveu, mais ce fut suffisant.

"YORITOMO !" cria à nouveau la bête, et les portes vers Jigoku s’ouvrirent.


"Souvenez-vous qu’il y a le bien et le mal en toutes choses, et parfois, le mal est plus fort. Vous l’avez constaté ce soir, Kita, et vous devrez vous en souvenir. Vous devrez aussi le rappeler à Kameru."

Les mots de Hoshi Jack résonnaient dans l’esprit de Kita. La jeune garde Mante se tenait au milieu de la rue ravagée, les yeux levés vers les ruines de ce qui fut jadis le Palais de Diamant. Au loin, l’énorme masse de métal et de pierre endossait à présent la forme d’une créature de cauchemar, sculptée dans la matière du Palais lui-même, et celle-ci appuyait lourdement sur la Tour Shinjo. Son rugissement déchira la nuit, plus fort que n’importe quel coup de tonnerre.

"YORITOMO !"

"Commandant ?" demanda un soldat debout à côté d’elle. "Commandant, que devons-nous faire maintenant ?"

Kita jeta un regard aux survivants dispersés. Lorsque le Palais avait commencé à s’animer, elle avait organisé l’évacuation de tous ceux qu’elle avait pu trouver. Et malgré ça, seule une poignée de gardes, ouvriers et domestiques l’entouraient, sur les trois cents d’origines. La sombre lueur rouge sur les ruines suggérait le destin qui avait du arriver aux autres - écrasés à l’intérieur du corps de l’oni, alors qu’il se formait. Parmi les disparus se trouvaient la Princesse Ryosei, le Capitaine de la Garde Tsuruchi Shinden, la Championne de Jade Ranbe Yuya, et l’Empereur lui-même.

"Commandant !" répéta le jeune soldat, un peu plus fort. "Que faisons-nous ?"

Kita fit un signe de tête. Elle réalisa qu’elle était choquée, terrorisée au plus profond d’elle-même par le cataclysme qui se déroulait sous ses yeux. Il y avait une seule chose à faire. Elle sortit les Lames Ancestrales de la Mante de leur étui dans son dos, soupesant les lames jumelles dans chaque main. L’Empereur l’avait chargée de porter les lames jusqu’à ce que son successeur soit désigné. Elle avait espéré que les anciens nemuranai pourraient peut-être l’aider à trouver une réponse à cette situation, mais elles n’offrirent aucune solution.

Au lieu de cela, la réponse vint des profondeurs du Palais en ruine. Un mugissement assourdissant retentit dans les ténèbres et une bête massive émergea des décombres. La créature était noire comme du jais, mesurait plus de trois mètres et demi de haut, et était recouverte de furoncles suppurants. Ses longs bras se terminaient en crochets acérés et sa tête n’était rien de plus qu’une masse de tumeurs et de pustules. Des silhouettes aux pieds traînants émergèrent des ruines à sa suite. Ils ressemblaient aux corps brisés et déformés de ceux qui n’ont pu s’échapper du palais, maintenant couverts des mêmes marques purulentes que la grande créature. Déjà démoralisés par la transformation du Palais de Diamant, de nombreux survivants s’enfuirent en hurlant dans la cité.

Le visage de Kita se fit lugubre. Ses yeux se fermèrent à moitié, et elle pointa les lames de l’Empereur vers la créature. "Le Palais de Diamant a été détruit," annonça Kita à ceux qui étaient toujours derrière elle. "Qui va combattre à mes côtés pour le venger ?" Elle brandit les lames pour qu’elles reflètent les éclairs zébrant le ciel au-dessus d’eux.

Une demi-douzaine de gardes acquiescèrent avec confiance et formèrent les rangs derrière elle. Quatre autres s’enfuirent en courant à toute allure tandis que les zombies avançaient. Ce n’était pas exactement le résultat que Kita avait espéré. Les zombies pestilentiels serrèrent les rangs et attaquèrent. Le premier à l’atteindre fut coupé en deux par les Lames Ancestrales de la Mante, mais le suivant lui coupa le ventre d’un coup de griffe sauvage. Elle combattit, ignorant la douleur qui lui brûlait l’estomac, ignorant les cris de ses hommes tandis que les morts-vivants s’enfonçaient dans leurs rangs. A l’arrière du groupe, l’oni noir riait, un son horrible semblable à des bulles qui éclatent, sortant des plaies béantes recouvrant sa tête.

"YORITOMO !" rugit l’énorme oni dans le lointain.

Un dernier craquement déchira le ciel et Kita vit la Tour Shinjo s’effondrer. Un nuage de poussière balaya la cité suite à l’onde de choc, et elle fut jetée par terre. Les zombies furent éparpillés comme des feuilles mortes, un d’eux s’effondra même sur elle. Il se tourna et se mit à cheval sur le corps étendu de Kita, lançant ses doigts pourris et griffus vers ses yeux et sa gorge. Kita tenta désespérément de bloquer le coup avec une des lames Yoritomo, mais n’arriva pas à arrêter l’attaque du zombie. La brûlure à son estomac s’amplifia. Elle sentit la douleur d’une morsure à une jambe.

A sa surprise, elle reconnut avec horreur le garde qui l’attaquait. Un bref instant auparavant, il avait été un de ceux qui étaient restés à ses côtés. Le courage insensé de Kita l’avait déjà tué.

"Non !" hurla-t-elle, enfonçant de toutes ses forces la lame dans la poitrine du zombie. Le zombie fut rejeté en arrière en chancelant, arrachant la lame des mains de Kita en tombant. Kita se remit difficilement sur pieds, essayant gauchement de récupérer la lame perdue, lorsqu’un coup sauvage l’atteint à l’épaule. Elle fut projetée en arrière, heurtant la rue la tête la première.

Sans trop savoir comment, elle avait réussi à garder l’autre lame en main. Elle se tourna pour faire face à ses agresseurs. L’oni noir lui-même l’avait attaquée et avançait implacablement vers elle. Elle se remit à nouveau sur pieds pour l’affronter alors qu’il avançait d’un pas lourd. Sa jambe droite refusa de supporter son poids et elle tomba à nouveau sur le sol. En tombant, elle remarqua distinctement que sa jambe droite avait été rongée jusqu’à l’os.

Ça ne faisait même pas mal.

Que lui arrivait-il ?

Au loin, le grand oni rugit à nouveau le nom de l’Empereur.

L’oni noir avança vers Kita. Elle tenait fermement la lame Impériale restante. Daikua Kita réalisa qu’il ne lui restait qu’un très faible espoir. La brûlure à son estomac et l’absence de douleur dans sa jambe étaient des symptômes de la maladie de l’oni. Bientôt, elle serait un automate au pas hésitant comme les autres. Elle avait perdu une des lames Impériales, mais ça n’avait plus beaucoup d’importance puisque l’Empereur était probablement mort. Elle n’espérait même pas qu’il ait connu une mort honorable, elle n’y croyait pas.

"Abandonne, garde," siffla l’oni tout en marchant à grandes enjambées vers elle. "L’Empire que tu protèges n’est plus. L’Empereur n’est plus. Nous avons son nom. Nous avons son château. Tu seras la prochaine. Il n’y aura pas de survivant. Il n’y aura aucun espoir. Seulement une douleur immense si tu continues à lutter." L’oni s’arrêta à deux mètres d’elle et se voûta, tel un prédateur prêt à bondir.

La main de Kita trembla ; elle avait à peine assez de force pour brandir la lame verticalement. Ses pensées défilèrent à toute vitesse, répétant les mots qu’Hoshi Jack avait prononcés une semaine auparavant. Qu’avait voulu dire le vieux moine ? Une prophétie ? Un avertissement ? Kita se maudit pour sa stupidité. Si elle avait pu comprendre les mots du moine, peut-être que rien de tout ceci ne serait arrivé.

Peut-être…

Peut-être…

Maintenant, elle ne saurait jamais. Personne ne le saurait. La cité était condamnée. Sa tête se mit à palpiter, et une fièvre soudaine se mit à échauffer son front. L’oni sautillait sur ses talons, tremblant d’excitation.

Le bras de Daikua Kita flancha, et la dernière lame de l’Empereur claqua sur le sol brisé et sale de la rue. L’oni s’avança en gloussant.

Daikua Kita n’eut pas la force pour crier.

Dans le lointain, le grand oni beugla le nom de l’Empereur.


Quelque part de l’autre côté de la cité, une formidable explosion retentit, accompagnée d’un rugissement terrifiant. Kamiko voulait vraiment savoir ce qui se passait en-dehors de Dojicorp, mais elle n’arrivait pas à trouver un endroit où le toit des jardins était ouvert pour avoir une vue sur la cité.

De toute manière, elle avait des problèmes plus importants pour l’instant. Elle devait toujours trouver un moyen pour sortir d’ici.

Kamiko contourna un petit buisson et tomba nez à nez avec un lion.

Pas un Lion, pas un samurai qui portait ce mon et ce nom, mais un vrai animal. La bête était énorme, plus grande qu’ils avaient toujours semblés être de l’autre côté des barreaux, au zoo. Il était tranquillement allongé dans l’herbe et il regardait vers Kamiko avec ses grands yeux dorés.

Kamiko se figea. La bête était l’un des animaux familiers de Munashi, sans le moindre doute. Elle savait que Munashi gardait quelques lions apprivoisés dans les jardins, une plaisanterie de Dojicorp vis-à-vis de ce clan depuis longtemps son rival. Elle se demanda si les bêtes étaient ce qu’elles semblaient être, ou s’ils cachaient un mal bien plus grand, au même titre que les Jardins Fantastiques. Mais est-ce que ça faisait réellement une différence ? Même un lion ordinaire pouvait la déchiqueter.

La bête sortit ses griffes tout en l’observant, les grands muscles de son dos bougèrent légèrement. Sa queue balayait l’air langoureusement. Les lions Rokugani était un peu plus grands que les lions ordinaires, avec une fourrure dorée et éclatante qui virait au blanc pendant l’hiver. Celui-ci était d’une couleur argentée pour l’instant. Il avait l’air très beau et très puissant. Il ne semblait pas du tout dérangé par les bruits de chaos à l’extérieur de l’immeuble.

Kamiko regarda derrière le lion pendant une brève seconde et remarqua une sorte de porte juste derrière lui. Une sortie ? Peut-être. Si elle voulait s’en assurer, elle devait le faire très vite. Elle entendait des bruits de pas bottés approcher et quelqu’un crier pour appeler d’autres gardes.

Manifestement, quelqu’un avait remarqué son évasion et la cherchait. Kamiko ferma les paupières à demi et regarda le lion de travers.

"Hors de mon chemin, minou," siffla-t-elle. "Je suis très pressée, et je n’ai pas le temps de jouer."

Le lion émit un grognement venant du fond de sa gorge et dressa la tête. Une oreille remua.

"Tu m’as bien compris," elle baissa la voix et fit un pas vers la créature. "Bouge. Ces hommes vont me tuer si je retourne là-bas alors ça ne fait pas de différence si je prends l’un ou l’autre chemin. Je te promets que je te ne laisserai pas me manger sans combattre." Elle n’avait pas d’arme, mais ça n’avait pas d’importance. Elle avait déjà touché le fond. Il ne lui restait plus rien d’autre que la colère. Elle n’allait pas abandonner sa liberté retrouvée devant un chat, même si ce chat pesait quatre cent kilos.

Tandis qu’elle avançait, le lion se remit sur ses pattes. Il ouvrit la gueule puis la referma, et renifla, essayant de se décider sur ce qu’il devait faire.

Doji Kamiko lui décocha un coup de pied à la gueule, aussi fort qu’elle le put.

L’air déconcerté, le lion se retourna et décampa rapidement, lui jetant un regard surpris tout en fuyant.

Kamiko souffla silencieusement une prière de remerciement alors qu’elle sentait son cœur battre à nouveau. Un instant plus tard, elle se glissait dans des couloirs au plafond de couleur bleu cristal et au sol de marbre blanc. Elle était loin d’être libre, mais après avoir été piégée dans le jardin aussi longtemps, retrouver un environnement artificiel était un soulagement. Un autre rugissement retentit quelque part dans la cité. Kamiko courut jusqu’à la fenêtre la plus proche et regarda la cité.

"Fortunes !" jura Kamiko. La ligne d’horizon de la cité était illuminée par les flammes. Plusieurs immeubles, dont la Tour Shinjo, manquait au paysage. C’était même pire que pendant l’Invasion Senpet. Et à l’horizon, derrière tout cela, elle vit l’immense forme insectoïde de l’oni.

"YORITOMO !" rugit-il.

"Oh, Kameru," dit Kamiko, en posant une main sur le verre de la fenêtre. "Kameru, qu’as-tu fait ?"

S’arrachant à l’horrible vision de l’autre côté de la fenêtre, Doji Kamiko se mit à courir vers les escaliers, et la liberté.


Kitsuki Hatsu marchait dans les couloirs de l’Usine, avec l’impression d’être un animal à l’intérieur d’une cage complexe. Les autres Dragons l’évitaient, s’écartant à son approche ou prenant l’air occupé pour éviter qu’il ne les dérange. Akkan trottait dans le couloir derrière lui, regardant son maître avec des yeux tristes.

"Tu n’as jamais eu le sentiment d’être ignoré ?" demanda Hatsu au petit chien.

Akkan battit de la queue. Hatsu s’agenouilla par terre pour gratter les grandes oreilles d’Akkan.

"Kitsuki Hatsu," dit une voix.

"Cela faisait longtemps," ajouta une autre.

Hatsu leva les yeux. Deux Ise Zumi s’approchaient de lui, sortant apparemment de nulle part. L’un d’eux avait une peau noire et un croissant de lune sur le visage. L’autre portait un tatouage de soleil levant sur sa poitrine. Ces deux là lui étaient vaguement familiers.

"Vous," dit Hatsu en se redressant. "Vous étiez avec le groupe qui m’a sauvé dans le Labyrinthe Bayushi."

"Je suis Hitomi Mayonaka, Maître de Minuit," acquiesça l’homme à peau noire. "Voici mon frère, Asahi, le Seigneur de l’Aube."

Hatsu souleva un sourcil. "Maître de Minuit ? Est-ce que les gens vous appellent vraiment par ces titres ?"

Mayonaka et Asahi se regardèrent. "En dehors de nous, non, pas exactement," admit Mayonaka avec un haussement d’épaules. "Ces titres nous ont été donnés par le Seigneur Hoshi. Même nous ne sommes pas sûr de leur signification."

"J’aime ces titres. Je pense qu’ils nous rendent plus mystérieux," ajouta Asahi.

"C’est une réponse franche, de la part d’un Dragon Caché," répondit Hatsu avec un soupir de soulagement. Il s’inclina profondément devant les deux hommes. "Il est bon de vous revoir."

"Il en est de même pour moi," répondit Mayonaka en s’inclinant lui aussi. "Celui qui a donné sa vie pour vous sauver, Togashi Gunjin, était notre sensei."

"Il est bon de rencontrer le héros pour qui Gunjin-sama a sacrifié sa vie," ajouta Asahi. Il s’avança et tendit la main au détective. "Le salut est très bien, mais pour les Ise Zumi, seule la main de la confrérie scelle une vraie amitié."

Hatsu acquiesça et serra la main d’Asahi, puis celle de Mayonaka. "Alors, vous êtes tous les deux des Hitomi ?" demanda-t-il. "On m’a raconté que ma grand-mère était aussi une Hitomi."

"Qui vous a dit ça ?" demanda Asahi, un air curieux s’affichant sur son visage.

Hatsu fronça les sourcils. Il était peu probable qu’ils croient que Hatsu avait parlé au Dragon du Vide, et il n’était pas sûr d’être prêt à le révéler. "Ce n’est pas important," dit-il. "Je pensais que la famille Hitomi avait été détruite."

"Nous l’avons presque été," acquiesça Mayonaka. "Depuis la création de notre lignée, les Hitomi ont été toujours été réduits à peu de choses. Le Clan du Dragon a toujours du subir la colère du Destin, et il semble que c’était le rôle de notre famille d’endurer le poids de cette colère."

"Le sang d’Hitomi entraîne de grandes responsabilités," ajouta Asahi. "Tout comme la Sombre Tonnerre, nous sommes condamnés à nous sacrifier." Il fixa les yeux de Hatsu, comme s’il y cherchait quelque chose.

Hatsu se sentait d’une certaine façon dérangé par le regard de l’homme tatoué, et il détourna les yeux rapidement. Il changea de sujet. "Au fait, c’est seulement mon imagination, ou tout le monde m’évite ici ?" demanda-t-il, regardant un jeune shugenja qui contourna rapidement le trio et qui poursuivit son chemin à toute allure dans le couloir.

"Ce n’est pas votre imagination," répondit Mayonaka.

"Agasha Hisojo nous a donné des ordres stricts," ajouta Asahi. "Vous devez rester dans la Montagne. Nous ne devons vous aider en aucune manière. Vous devez rester ici, et nous devons nous en assurer."

Hatsu plissa le front. "Jusqu’à quand ?"

"Jusqu’au Jour des Tonnerres," répondit Mayonaka.

"C’est ridicule," Hatsu hocha la tête. "Je ne vais pas me cacher dans une montagne alors qu’Asahina Munashi est dehors en train de faire Togashi seul sait quoi à l’Empereur ! Je dois sortir d’ici, trouver Hida Yasu, trouver l’Armée de Toturi, et riposter contre Dojicorp !"

"Si Hisojo-sama estime que vous êtes prêt à quitter les lieux, alors il vous laissera partir, mais pas avant," dit calmement Mayonaka.

Hatsu regarda l’homme tatoué à peau noire. "Je ne savais pas que j’étais un prisonnier," répondit-il. "Est-ce que mon clan a décidé de passer au kidnapping, maintenant qu’il ne peut plus se cacher ?"

"Je crois qu’Hisojo-sama souhaite simplement vous montrer que vous avez déjà fait assez d’erreurs, Tonnerre," dit Asahi, et il se retourna pour s’en aller.

Hatsu dévisagea Mayonaka, puis cria après Asahi. "Et qu’est-ce que ça signifie ?"

"Six Tonnerres, c’est insuffisant pour affronter le Champion de Jigoku," répondit calmement Mayonaka. "Bien que j’imagine que ce n’était pas votre faute, c’est malgré tout un fait établi que celle que nous pensions être la Tonnerre de la Licorne, Otaku Sachiko, est morte sous votre protection. Maintenant, l’Empire lui-même pourrait bien être condamné. Nous ne pouvons plus que prier pour que cette information soit fausse, et que cette Sachiko n’était pas la vraie Tonnerre."

"Arrête de perdre ton temps avec lui, Mayonaka," dit Asahi. "Nous devons aller voir comment va Shougo."

Hatsu croisa le regard de l’Ise Zumi à peau noire. "Et bien," répondit-il. "Peut-être que si le reste de vous autres Dragons étaient là-dehors, en train d’essayer de faire quelque chose plutôt que de se cacher sous des rochers et se montrer lorsque le combat sera vraiment terminé, vous n’auriez pas à vous préoccuper de nettoyer la pagaille faite par les autres gens."

Mayonaka hocha lentement la tête, un sourire patient s’afficha sur son visage. "Non, Hatsu. Vous ne me comprenez pas. C’est nous qui avons sauvé votre—"

"Taisez-vous, Mayonaka," dit sèchement Hatsu, fatigué de l’étrange nature changeante de l’Ise Zumi. "Vous m’avez sauvé, c’est vrai, mais votre clan m’a également mis dans une position où il fallait que je sois sauvé, plutôt que d’avoir le droit de connaître la vérité."

"La vérité," sourit Mayonaka. "Et qu’est-ce que la vérité ?"

Hatsu fit un pas pour se rapprocher de l’Ise Zumi, faisant des gestes en parlant, sous l’effet de la colère. "Vous voulez la vérité ? En voici un fragment, Maître de Minuit. Si vous autres aviez joué franc jeu avec moi depuis le début, et si vous m’aviez dit que j’étais le Tonnerre, je n’aurais pas été en danger. Je ne me serais jamais fait tirer dessus par Kyo, et votre sensei serait toujours vivant."

"Alors, vous croyez que la vérité est le plus grand des boucliers ?" demanda Mayonaka, son sourire était maintenant forcé. "J’envie votre naïveté, Kitsuki, mais j’espère que vous vous en débarrasserez avant que votre idiotie ne fasse d’autres morts, tout comme elle a tué votre téméraire amie Otaku."

"Je perds rarement mon sang-froid," dit lentement Hatsu sur un ton neutre. "Alors, je vous présente mes excuses."

"Vos excuses ?" demanda Mayonaka. "Pourquoi ?"

Hatsu décocha un coup de poing directement au centre du visage d’Hitomi Mayonaka. L’Ise Zumi trébucha et tomba à la renverse, les mains posées sur son nez en sang. Hitomi Asahi fit instantanément demi-tour et courut dans le couloir pour revenir. Il s’agenouilla à côté de son frère blessé et il leva les yeux vers le Kitsuki. Hatsu ne semblait plus prêter la moindre importance à ceux-ci, fermant les yeux et se laissant glisser dans le pouvoir du Vide. Akkan sautillait à côté d’Hatsu et aboyait sur tous les trois, pensant que c’était un jeu.

"Puisque c’est comme ça," gronda Asahi, se redressant et fléchissant ses bras musclés. "Quel que soit votre destin, Kitsuki, je pense que vous avez besoin d’une leçon d’humilité."

L’Ise Zumi bondit en avant avec un grognement félin, des griffes surgirent des extrémités de ses doigts. Hatsu n’ouvrit pas les yeux, fit un demi pas en arrière, et donna un coup de pied directement à la gorge d’Hitomi Asahi. L’Ise Zumi fut coupé dans son élan et il s’effondra sur le sol, en étreignant son cou. Hatsu poursuivit sa marche calmement en passant à côté d’eux. Akkan s’arrêta un instant pour renifler Mayonaka.

Hatsu s’arrêta brusquement lorsqu’il vit qu’un troisième homme tatoué se trouvait sur son chemin. Cet homme portait un tatouage d’une grande tortue-dragon sur la poitrine, entourée de brume. Son expression fut triste lorsqu’il regarda vers ses frères. Mais il n’avait pas été là, un instant auparavant.

"Vous," dit Hatsu. "Je me souviens de vous. Vous étiez cet autre Ise Zumi dans le tunnel."

L’homme acquiesça et regarda Hatsu avec un regard étrange et torturé.

"Allez-vous me serrer la main, puis m’insulter et m’attaquer, vous aussi ?" dit Hatsu d’un ton irrité.

"Je ne crois pas," dit l’homme avec un petit hochement de tête. "Mes frères ont perdu leur chemin. Ils ne comprennent plus. Ils résistent à leur destin. Je… vous présente mes excuses pour eux."

Mayonaka s’assit en gémissant, regardant autour de lui, un peu groggy. "Shougo," souffla-t-il, les yeux écarquillés à la vue du nouvel arrivant. "Tu ne devrais pas marcher seul ! Tu-"

"Je vais bien," répondit Hitomi Shougo, en levant une main. "Il n’y a rien que la médecine Rokugani puisse faire pour moi. Il n’y a rien que l’on puisse faire pour aucun de nous, Mayonaka, est-ce que tu le réalises ? Le temps est venu pour nous de rendre ce que l’on nous a donné."

"De quoi parlez-vous ?" demanda Hatsu.

"Il y a de nombreuses années, nous sommes tombés sur quelque chose que nous n’étions pas supposé connaître," dit Shougo, en tournant son étrange regard torturé vers le détective. "Nous avons découvert le domaine maudit du Bas-Quartier, et affronté son sinistre maître, le Kashrak. Nous l’avons combattu, et nous avons perdu. Mon frère Mayonaka reçut ce jour-là un coup mortel."

Hatsu regarda Mayonaka. L’Ise Zumi baissa les yeux.

"Après nous être échappés," poursuivit Shougo. "Nous avons supplié Togashi et les Fortunes de prendre pitié, de sauver notre frère. Malheureusement, nous ne l’avions pas fait entièrement par amour, mais par instinct de survie. Trois personnes pouvaient s’échapper du Bas-Quartier plus facilement que deux. Ce que nous désirions était, en fin de compte, une bonne chose, mais nos idéaux étaient déformés. Nous étions devenus égoïstes. Nous n’étions plus des Dragons."

"Plus des Dragons ?" répéta Hatsu. "Que voulez-vous dire ?"

"C’est le devoir d’un Dragon de faire en sorte que ses idéaux restent purs même lorsque ce qu’il recherche est peu clair," répondit Shougo. "Togashi a répondu à nos prières, car il était critique que cette connaissance au sujet du Bas-Quartier soit transmise au Dragon Caché, mais il a fixé un prix à ce présent."

"Frère," dit Asahi, en massant sa gorge tout en se relevant. "Ne dis-"

"Non, Asahi," répondit Shougo d’un air sévère. "Il est le Tonnerre. Il doit savoir."

"Continuez," dit Hatsu, en s’appuyant contre le mur et en gardant un œil sur les trois frères. Akkan reniflait le pied de Shougo et fit un petit aboiement.

Shougo acquiesça. "Nos âmes furent reliées en une, mais seulement pour un temps. C’est notre destin de protéger les Tonnerres, et nous avons déjà échoué une fois."

"Echoué ?" demanda Hatsu.

"Vous étiez seulement un enfant, Hatsu," poursuivit Shougo. "Hisojo et Chojin avaient peur car notre Seigneur Hoshi avait trop dévoilé de choses sur le destin des Tonnerres, trop tôt. Hitomi Ishinomori eut peur pour le destin de son fils. Elle partit dans le Bas-Quartier pour détruire le Kashrak afin que le Jour des Tonnerres n’ait jamais lieu. Elle était notre sœur."

"Ishinomori ?" murmura Hatsu, répétant ce nom avec crainte. "C’était ma mère…"

"Nous sommes une famille sous bien plus d’aspects que vous ne le réalisez," répondit Shougo avec un petit sourire. "Le tatouage que vous portez vous lie à chacun de nous. Vous êtes notre frère, tout comme Ishinomori était notre sœur, jadis. C’est notre devoir de vous protéger, puisque nous avons échoué pour elle."

"Nous n’avons pas échoué, Shougo," dit sèchement Asahi. "Nous ne pouvions pas connaître l’étendue des pouvoirs du Kashrak, ou savoir à quel point Ishinomori serait prête à tout pour protéger son fils."

"Un échec est un échec," dit Shougo, la voix toujours calme. "Maintenant, vous deux, cessez de blâmer Hatsu pour nos fautes, sinon je lui permettrai de vous écraser à nouveau."

Hatsu regarda chacun des frères prudemment. "J’ai déjà été trompé auparavant par des Dragons," dit-il. "Comment puis-je être sûr que ceci est la vérité ?"

"Vous ne le pouvez pas," dit tristement Hitomi Shougo. "La seule consolation que je peux vous offrir c’est qu’il n’y a plus de raison pour mentir. Le Dragon Caché n’a plus rien, à part nous. Nous devons lutter ensemble. Comme une famille. Lutterez-vous avec nous, Kitsuki Hatsu ?"

Hatsu hésita. "Je n’ai jamais eu de famille," dit-il. "Je n’en ai jamais vraiment eu besoin."

"Maintenant, qui déforme la vérité ?" répondit Shougo. "Vous avez toujours eu une famille. Hisojo vous a toujours protégé. Derrière lui, il y avait un millier de Dragons prêts à combattre et mourir pour vous à chaque instant de votre vie. Vous n’avez jamais eu besoin de nous. Vous étiez assez fort tout seul. C’est nous, maintenant, qui avons besoin de vous."

Hatsu n’avait toujours pas l’air convaincu. "Hisojo aurait pu me le dire," dit-il, en regardant sur le côté.

"Alors, pensez à Agasha Hisojo," poursuivit Shougo. "Il est le plus puissant shugenja que le Dragon ait jamais eu depuis Tamori lui-même. Il peut faire pleuvoir le feu du ciel d’un simple effort, et créer des inventions tetsukami qui pourraient stupéfier les Maîtres Elémentaires. C’est un génie, comme nous n’en verrons plus jamais. Cependant, comment a-t-il utilisé les vingt dernières années de sa vie ? Dans un laboratoire, à créer des armes pour le Dragon Caché ? Dans un temple, à perfectionner la magie qui nous protégera des ténèbres ?"

Hatsu garda le silence un bref instant. Il sourit lentement et hocha la tête. "Non," dit-il. "Il fit semblant d’être un vieil homme dans une petite boutique de souvenirs."

Shougo acquiesça. "Pour vous. Agasha Hisojo est votre famille. Nous sommes votre famille. Le Dragon Caché est votre famille. Ne soyez pas trop en colère pour ce que nous avons fait. Dirigez cette fureur contre votre véritable ennemi - celui qui a créé un monde où les subterfuges sont des armes nécessaires."

"Fu Leng ?" demanda Hatsu.

"Non," répondit Shougo. "Fu Leng n’était pas maléfique. Vous allez affronter le vrai mal, Hitomi Hatsu, vous et les autres Tonnerres."

"Vous m’avez appelé Hitomi Hatsu," dit Hatsu. "Mon nom est Kitsuki Hatsu."

"Vous êtes les deux," répondit Shougo. "Le sang de celle qui fut jadis la lune coule dans vos veines et nous nous tenons à vos côtés comme vos frères. Kitsuki Hatsu est l’homme qui s’est avancé pour combattre pour l’Empire, mais Hitomi Hatsu est le Tonnerre qui sera le sauveur de tout ce qui est bon dans le monde. Ne trouvez-vous pas ce nom approprié ?"

"Je n’en suis pas trop sûr," dit Hatsu. "Kitsuki est le seul nom que j’ai jamais connu, et c’est le seul auquel je répondrai."

Shougo acquiesça, fermant lentement les yeux. "D’accord," dit-il.

"Quel est ce vrai mal que vous avez mentionné ?" demanda Hatsu. "Que va-t-il arriver lors du Jour des Tonnerres ?"

"C’est la prochaine étape de notre chemin, Hatsu," répondit Shougo. "Venez avec moi, et nous allons le découvrir."


Le Croissant de Lune vibrait considérablement. Traverser le mur extérieur du Palais de Diamant n’avait pas fait du bien à la structure du vaisseau, et c’était grâce aux talents de pilote d’Isawa Saigo qu’il était toujours capable de se maintenir en vol. La douleur à sa jambe était un supplice, et il avait des difficultés pour se concentrer. Tsuruchi Shinden était toujours étendu sur le sol, inconscient. Il pouvait ressentir la présence du grand oni quelque part derrière lui, très loin, répandant la ruine dans la cité. L’oni savait sans aucun doute qu’ils s’étaient échappés avec l’Empereur. Il viendrait chercher l’homme qui portait son nom tôt ou tard, et le Croissant n’était plus en assez bon état pour permettre une fuite en catastrophe.

Par Jigoku, qu’allaient-ils faire, maintenant ?

Ryosei émergea de l’arrière du cockpit, luttant pour garder son équilibre tandis que le vaisseau vibrait. "Saigo !" cria-t-elle. "Pourquoi est-ce qu’on vole aussi mal ?"

"Nous devons un endroit pour atterrir," dit Saigo par-dessus son épaule.

"Dans la cité ?" répondit Ryosei. "Mais ta prophétie-"

"Je n’aime pas plus que toi cette idée, mais nous allons mourir d’une manière ou d’une autre. Nous n’allons pas pouvoir pousser ce truc beaucoup plus loin," dit Saigo. "Nous avons déjà de la chance d’avoir pu traverser le mur."

Ryosei baissa les yeux, et ceux-ci s’écarquillèrent. "Saigo ! Tu mets du sang partout !"

"Ouais, peut-être que je devrais faire quelque chose pour ça," dit Saigo, en posant un regard légèrement vitreux sur son mollet transpercé. "Je me sens un peu étourdi."

"Que tu es bête," grommela Ryosei. Elle se mit à genoux et déchira un morceau de sa manche, et fit rapidement un nœud serré autour de la blessure du Phénix. "C’est mieux comme ça ?" demanda-t-elle.

Saigo acquiesça. "Je pense que je vois un endroit pour nous poser," dit-il. Il désigna un petit immeuble proche. Une grande zone sur le toit était marquée d’un signe pour permettre aux hélicoptères de s’y poser. "Je crois que c’est un hôpital."

"Bien," dit Ryosei. "Je crois que tu en as besoin. Ta jambe a l’air dans un sale état, et Shinden n’a pas l’air beaucoup plus en forme. Et avec de la chance, ils pourront aider mon frère aussi."

"Je crois que Kameru a besoin de bien plus qu’un hôpital," dit tristement Saigo.

"Saigo, ne dis pas des choses comme ça," répondit doucement Ryosei.

"Désolé," dit-il. "Je ne voulais pas paraître insensible, je voulais juste-"

"Je sais," dit-elle d’un ton énergique, en le coupant. "Je sais que tu ne serais pas ici maintenant si tu n’avais pas voulu l’aider. C’est juste que c’est difficile pour moi, Saigo. Je suis désolée. Je suis heureuse que tu sois là."

Saigo acquiesça et ne dit rien. Il n’y avait rien à dire. Le Phénix vira de bord avec le Croissant pour se diriger vers l’hôpital. Soudain, un mouvement à l’arrière de l’appareil attira son attention. Le Phénix orienta ses perceptions vers l’intérieur, balayant tout l’intérieur du véhicule pour déterminer ce qui se passait. Sa bouche s’ouvrit sous le choc.

"Quoi ?" demanda rapidement Ryosei, devinant sa stupéfaction. "Qu’est-ce qui ne va pas ?"

"La porte passager arrière vient de s’ouvrir," dit Saigo.

"Kameru ?" demanda Ryosei, se relevant à moitié.

"Non," dit rapidement Saigo. "Il n’y a plus de pression dans la cabine, là derrière. Tu pourrais tomber."

"Mais mon frère," protesta Ryosei.

"Non, Ryosei," Saigo hocha la tête. "Je peux voir à l’intérieur du compartiment passager. Ton frère vient juste de sauter."


Kitsuki Hatsu et les trois Ise Zumi se tenaient au centre d’un jardin ouvert. Le terme "jardin ouvert" était pourtant assez vague. En effet, le jardin était simplement une autre salle de l’Usine de la Montagne Togashi remplie de plantes et illuminée par une lumière du soleil créée artificiellement. Malgré ça, la proximité de cette salle avec la pureté de la nature était bien plus grande que tout ce que la plupart des Dragons avaient vu parmi le réseau de cavernes.

Une demi-dizaine d’autre samurai et shugenja méditaient dans la grande salle, eux aussi. Hatsu contempla les dessins complexes sur la garde de son katana de la griffe du dragon et se demanda ce qu’il devrait faire ensuite. Hitomi Asahi et Hitomi Mayonaka se tenait à l’écart, observant Hitomi Shougo d’un air soucieux tandis qu’il errait sans but autour du jardin.

"Frère," dit Asahi, avançant au côté de Shougo. "Tu dois retourner dans ta chambre. Tu ne vas pas bien."

"Je vais suffisamment bien," répondit Shougo, tout en inclinant maladroitement la tête alors qu’il regardait son frère. "Je ne vais pas me sentir mieux si je reste enfermé dans cette chambre. Pas maintenant. Il arrive."

Mayonaka regarda vers Hatsu, puis vers ses frères. "Qu’est-ce qui ne va pas, Shougo ? Qu’est-ce que disent les esprits ? Qu’est-ce qui arrive ?"

Les yeux de Shougo se firent vitreux, et un frisson traversa son corps. "Ce n’est pas clair. Ne les entendez-vous pas, frères ? Nous partageons une seule âme. Ils parlent à vos esprits aussi. Je peux les entendre, mais pas seul."

"Non," dit Mayonaka d’un ton tranché. "Cette histoire dans les montagnes t’a déboussolé-"

"Cette histoire dans les montagnes n’a rien changé," rétorqua Shougo, sa voix soudainement claire et tranchante. Son regard était intense. "Souvenez-vous de qui nous sommes, mes frères. Nous sommes les Hitomi, et un jour, le monde s’éveillera et nous demandera de mourir. Est-ce que ça vous effraie ?"

Mayonaka et Asahi ne dirent rien, détournant leur regard de leur frère.

"Ne vous dérobez pas à vos responsabilités," dit Shougo. "Je ne peux pas faire ça seul. Les Dragons ne sont pas sensés combattre seuls."

"De quoi parle-t-il ?" demanda Hatsu.

"Les forces de l’Outremonde ont surgit alors que nous étions à la Cité du Foyer Sacré," dit Asahi. "Shougo a ouvert son âme aux esprits pour aider un Phénix Souillé à trouver la source de la Souillure. Il est devenu plutôt dérangé, depuis lors. Il n’est plus lui-même."

"Je suis moi-même, Seigneur de l’Aube, c’est toi qui a changé," répondit Shougo, en dressant un doigt courbé vers son frère. Un grondement grave sembla se confondre à la voix de Shougo et ses yeux se mirent à briller d’un vert pâle. "Je peux sentir le flux et le reflux de Jigoku, maintenant. Je sens son pouvoir, et c’est une partie de moi."

"Je suppose que ces yeux verts brillants ne sont pas normaux," dit Hatsu.

"Frère ?" demanda Mayonaka, la voix légèrement alarmée. "Que pouvons-nous faire ?"

"Vous pouvez m’aider," dit Hitomi Shougo, en tendant les mains. "Vous pouvez prendre une partie du fardeau que Zul Rashid a placé sur moi, m’aider à découvrir ce qui cherche à nous détruire, et être détruits ensuite."

"Etre détruits ?" demanda Asahi.

"Avez-vous peur ?" demanda Shougo.

Mayonaka et Asahi s’avancèrent vers les mains de leur frère.

Shougo referma ses yeux verts avec un sifflement, et fit reculer ses frères. "Ne commettez pas d’erreur, mes frères, si vous acceptez ce fardeau, vous en payerez le prix à mes côtés. Nous partageons toujours une âme…"

Mayonaka et Asahi prirent ses mains. Les Frères du Jour étaient à nouveau réunis. Une brillante lueur recouvrit le jardin alors que les trois frères criaient tous ensembles.

Kitsuki Hatsu se releva rapidement, l’épée à la main. Sur une impulsion, il activa le pouvoir de son tatouage et fit un pas en arrière, stupéfait. Les pouvoirs du sang de Hoshi lui révélèrent le flux d’innombrables esprits, tourbillonnants autour des trois frères. Certains étaient brillants et bienveillants ; la plupart étaient sombres et malicieux, et envahissaient la pièce avec une faim amère. Hatsu réalisa soudain que la vision qu’il avait n’appartenait pas à ce monde, mais à un autre, à un cheveu de la réalité. Les créatures de la lumière et des ténèbres tourbillonnaient maintenant, convergeant vers la Montagne Togashi, se préparant à leur conflit final.

Hatsu remarqua très vite que les esprits des ténèbres l’emportaient en nombre sur les esprits de la lumière.

Hatsu remarqua très vite que les esprits des ténèbres semblaient proches de gagner.

Et par-dessus tous ces esprits, il semblait y avoir une énorme présence, menaçante et sombre. Elle pressait sur la Montagne Togashi, son poids était plus grand que la montagne elle-même. Et tandis qu’Hatsu la regardait, il réalisa que la présence le regarda à son tour. Il sentit une colère infinie, une vengeance froide et furieuse.

Une vrille sombre s’avança en tournoyant et effleura l’esprit d’Hatsu.

Les ténèbres parlèrent à Hatsu.


Iuchi Kenyu allait et venait dans sa cellule, se sentant impuissant. Il regardait vers la garde de temps en temps, puis recommençait à marcher. Il ne disait pas un mot, se contentant de marcher tout comme il le faisait depuis qu’ils l’avaient arrêté, quelques heures auparavant.

"J’aimerais que tu arrêtes de faire ça," dit la garde Phénix en levant les yeux de son magazine.

"Arrêter de faire quoi ?" répondit-il, s’approchant des barreaux avec un air curieux.

"De marcher," elle le fixa du regard. "C’est agaçant."

"Hé, je suis désolé," répondit-il avec un haussement d’épaule. "Je dois continuer à bouger. Je suis comme ça."

"Ouais, ben tu vas t’asseoir ou je vais t’aider à ne plus bouger," grogna-t-elle, en le regardant d’un air plus sévère.

Kenyu s’assit. Il regarda la cellule autour de lui quelques instants, puis se mit à tripoter ses doigts. "Hé, comment va ce type ?" demanda-t-il.

Pas de réponse. La Phénix continuait sa lecture.

"Ohé ?" dit Kenyu. "Je vous ai posé une question. Comment va ce type ?"

"Quel type ?" dit la garde, irritée.

"L’Inquisiteur," répondit Kenyu. "Le type qui a eu un malaise cardiaque. L’Asako. Je ne connais pas son nom. Il va bien ?"

"Tu veux dire l’Inquisiteur Yao ?" répondit-elle. "L’homme que tu as agressé ? Je ne suis pas autorisée à te tenir au courant de son état de santé."

"Je ne l’ai pas agressé," rétorqua Kenyu, légèrement vexé. "J’ai essayé de lui sauver la vie."

"Ce n’est pas ça qu’il nous a dit," grogna la Phénix.

"Il a dit ça ?" demanda Kenyu. "Il va bien, alors ?"

La Phénix baissa son magazine et posa sur Kenyu un regard froid et immobile. "La ferme, Licorne," dit-elle. "Tu vas nous causer un tas de problèmes à tous les deux."

"Des problèmes ?" répondit Kenyu. "Avec qui ? Shiba Gensu ?"

La Phénix acquiesça.

Kenyu haussa à nouveau les épaules. "Je m’en fiche un peu," dit-il. "Je veux pas offenser votre famille, mais Gensu est une enflure. Il veut tuer mes amis. Il veut probablement me tuer aussi. Ce qui veut dire que je ne dois pas trop me soucier de ce qu’il pense."

La Phénix hocha la tête et retourna à sa lecture.

"Je suppose que je n’ai pas le droit à un coup de fil, alors ?" tenta Kenyu.

"Non," dit la Phénix. "Il n’y a personne que tu pourrais appeler qui sauverait ta misérable carcasse, Licorne."

"Ça, je n’en suis pas sûr," rétorqua Kenyu. "Je peux utiliser le téléphone ?"

"Non," dit la Phénix, la voix de plus en plus irritée.

"Je peux utiliser le téléphone, s’il vous plaît ?" demanda Kenyu.

Elle baissa à nouveau son magazine et lui lança un regard meurtrier. "Arrête de me déranger, maintenant."

"Désolé," dit Kenyu, et il regarda le sol. "Je ne voulais pas vous irriter en vous parlant de mes droits civils ou d’autres bêtises comme ça."

Elle reprit sa lecture.

"Dites, c’est quoi votre nom ?" demanda Kenyu après quelques instants.

"Pourquoi ?" répondit-elle, sans relever les yeux.

"Je suis simplement curieux," Kenyu haussa les épaules. "Vous les Phénix n’avez pas l’air d’être méchants. Je me demandais ce qui pouvait vous pousser à tous suivre une enflure comme Gensu. Je pensais que si j’apprenais à vous connaître, je pourrais peut-être comprendre."

La Phénix referma son magazine et se releva lentement. "Arrête d’insulter le Champion de mon Clan," dit-elle, la voix menaçante.

"Je ne le fais pas," répondit Kenyu. "Je n’ai rien dit sur Sumi."

"Sumi n’est pas la Championne du Phénix," répondit la garde d’un ton glacial. "Shiba Gensu est notre Champion."

"Ce n’est pas ce que prétend l’Ame de Shiba," dit Kenyu. "Mais je suppose que Gensu le sait très bien, hein ?" Il rit nerveusement.

La garde prit un air soupçonneux. "De quoi parles-tu ?"

"De rien," il haussa les épaules. "Juste que Gensu a accusé Sumi de maho et l’a emprisonnée parce qu’elle pouvait porter l’épée alors que lui ne peut même pas la toucher."

"Ecoute-moi bien, Iuchi, espèce de méprisable menteur," gronda la garde, en avançant vers la cellule. "Tu ne sais rien de ce dont tu parles."

Kenyu leva doucement les yeux vers elle. "Bien sûr que non," répondit-il. "Sumi m’a sauvée de l’Oracle Noir de l’Eau. Shiba Gensu m’a fait arrêter parce que je faisais une réanimation cardio-pulmonaire à un homme. Manifestement, je fais partie des méchants, hein ? Je ne veux pas paraître impoli ou ce genre de choses, madame, mais Shiba Gensu est un con."

La garde fulmina, se retourna, et retourna d’un pas rageur à son bureau. "Je ne sais même pas pourquoi je te parle," marmonna-t-elle.

"Shinsei a toujours dit que les bidons vides sont ceux qui font le plus de bruit," répondit Kenyu. "Peut-être que vous me parlez parce que vous avez des doutes."

Elle lui lança un regard par-dessus son épaule. "Il n’y avait pas de bidons à l’époque de Shinsei. Tu as pris ça d’une chanson."

"Non, pas du tout," Kenyu haussa les épaules. "Shinsei était vraiment sage."

"Tu es idiot," dit-elle, hochant lentement la tête.

"Bien," acquiesça Kenyu, se levant et marchant jusqu’aux barreaux, les mains dans les poches. "Laissez-moi donner un coup de téléphone. Un seul et je vous fiche la paix pour toujours."

"Gensu-sama a laissé des instructions spécifiques. Tu n’as pas le droit de téléphoner," répondit la garde.

"Hm," acquiesça. "Qui Gensu a-t-il peur que j’appelle, exactement ?"

La garde haussa les épaules, et reprit sa lecture.

"Aura-t-il peur si j’appelle les Maîtres Elémentaires ?"

La garde ne répondit pas.

Ils restèrent silencieux tous les deux pendant un long moment. Kenyu ne bougea pas d’où il était, regardant calmement la garde. Elle leva finalement les yeux vers lui, un air de mépris sur le visage. "Arrête de me fixer," siffla-t-elle.

"Désolé," dit-il, tournant le regard.

"Qu’est-ce qui va pas chez toi ?" dit-elle d’un ton sévère, en fermant son magazine. "La moitié du temps, tu fais ce que je te dis. L’autre moitié, tu te moques ouvertement de mon Champion. Qu’est-ce qui ne va pas, Licorne ? Tu n’arrives pas à savoir si oui ou non tu as des couilles ?"

"Non, à ce sujet, je suis plutôt sûr de moi," dit-il pensivement. "J’essaie juste d’être poli. Je ne veux pas avoir de problèmes avec vous. Je déteste tout simplement votre patron. Comparé à certains que j’ai rencontré récemment, vous êtes plutôt sympa, en fait. Je voulais juste que vous m’appréciez."

"Tu es bizarre," dit-elle, en rouvrant son magazine.

"Pas tant que ça," dit Kenyu. "Arrêter son Champion de clan, l’enfermer dans une boite et l’enterrer dans une arrière-cour, ça c’est bizarre. La Licorne a un mot pour désigner des gens comme ça, vous savez, et ce n’est certainement pas ’sama’."

"La ferme," dit la garde. "Tu me déranges."

"Désolé," répondit Kenyu.

Elle hocha la tête. "Bon, très bien," dit-elle. "Si Shiba Gensu était aussi détestable que tu le dis, pourquoi ne le prouves-tu pas ?"

"Je vais le faire," acquiesça rapidement Kenyu. "Laissez-moi donner mon coup de téléphone."

"Pas de téléphone," sourit la garde en hochant la tête. "Je sais que tu es un shugenja. Tu vas essayer un truc de tetsukami."

"Très bien, dans ce cas," acquiesça Kenyu. "C’est vous qui téléphonez. Vous n’aurez qu’à leur répéter ce que je dis."

La garde regarda le téléphona, puis Kenyu. Elle souleva un sourcil. "Et qui vais-je appeler ?"

"Shiro Otaku," répondit-il. "Demandez si Ide Daigoro est là."

"Ide Daigoro ?" elle rit, ôtant sa main du téléphone. "Le propriétaire d’Ide Motors ?"

Kenyu acquiesça. "Oui, c’est lui."

Elle rit et décrocha le téléphone. "Ça pourrait être marrant," dit-elle d’un ton sarcastique. "Et je lui dis que l’appel est de la part de qui ?"

Kenyu soupira. "Dites-lui que c’est Kenyu. Dites-lui que c’est son fils."


Yoritomo no Oni souleva ses énormes griffes vers le ciel et hurla. Au son de sa voix, les fenêtres des immeubles environnants explosèrent en poussière. Les rues devant lui étaient encombrées par le trafic et les gens terrifiés, hurlant et grimpant les uns sur les autres pour s’échapper. L’énorme oni baissa les yeux sur les habitants d’Otosan Uchi, et sourit. Ils étaient si pressés de fuir qu’ils s’entretuaient pour lui. Le démon pouvait sentir qu’une demi-douzaine de gens venait d’être écrasée dans la rue, déjà.

Amusant, mais pas assez. Vraiment pas assez. La destruction de la Tour Shinjo était seulement le commencement. Maintenant, la vraie terreur pouvait commencer.

L’oni ouvrit la bouche, aspirant l’air dans ses grands poumons métalliques. Il gardait l’air en lui pendant un moment, laissant le pouvoir de sa corruption le corrompre. Et dans un rugissement formidable, il vomit un nuage noirâtre.

Au premier coup d’œil, ça ne ressemblait à rien de plus que de la fumée, mais lorsque le nuage descendit jusqu’à la foule en fuite, il se changea en des millions et des millions de minuscules insectes métalliques. Ils mordirent et déchirèrent les gens en fuite, réduisant en un instant les hommes et les femmes en tas de viande déchiquetée et d’os. L’oni éclata de rire et hurla à nouveau son nom dans toute la cité.

"YORITOMO !"

La créature n’était en vie que depuis très peu de temps. Comme tous les oni, elle existait depuis toujours aux bornes de la conscience, simple fragment de la masse souillée qui composait Jigoku. Mais après avoir reçu un nom, elle recevait une forme et le pouvoir qui l’accompagnait. Et ayant reçu le nom de l’Empereur, elle héritait de tout ce que ce nom impliquait. Toutefois, elle sentait quelque chose d’autre… une chose empiétant sur le pouvoir absolu de son nom… le protégeant… l’oni n’aimait pas ça.

Un mystère dont il faudrait se soucier une prochaine fois. Il avait de la destruction à causer, aujourd’hui.

Les yeux de l’oni parcoururent la ligne d’horizon de la cité, à la recherche d’un autre immeuble à détruire. Un autre se dressait au-dessus de tous les autres, maintenant, une flèche de cristal bleu, parfaite.

Dojicorp.

Il sentait le pouvoir du Maître à l’intérieur, mais le Maître n’y était pas. Ça voulait dire que l’utilité de Dojicorp était arrivée à son terme. Tous les emblèmes humains, tout ce qui peut leur apporter de la confiance doivent être détruits. Otosan Uchi doit être piétinée, et Dojicorp était la prochaine cible.

Yoritomo no Oni frappa de sa griffe colossale et faite d’acier et de pierre. Un immeuble de vint étages fut renversé par ce coup.

L’oni avança.

Une toile d’autoroutes surélevées se trouvait devant lui. L’oni les traversa aussi aisément qu’une toile d’araignée, provoquant la chute vers le sol de dizaines de véhicules. L’oni souleva ses griffes et se prépara à détruire un autre immeuble sur sa route vers Dojicorp, et soudain, il ressentit une vive douleur au niveau du dos. Yoritomo no Oni se retourna en grognant. Une formation de douze hélicoptères rouge sang viraient de bord et se préparaient à l’attaquer à nouveau. L’oni aspira une bouffée d’air et recracha un nuage noir d’insectes métalliques vers ses agresseurs. Deux des hélicoptères virèrent sauvagement de bord et battirent en retraite, mais les autres explosèrent dans une gerbe de flammes.

"YORITOMO !" rugit l’oni.

L’oni baissa les yeux. Il vit une petite famille qui se cachait dans une des voitures sous lui. Ils avaient échappés au nuage de l’oni et espérait maintenant se cacher jusqu’à ce qu’il s’en aille. L’oni ricana sinistrement et écrasa une jambe insectoïde à travers le toit de la voiture, tout en poursuivant son chemin vers Dojicorp.

Yoritomo no Oni se pencha en avant sur ses quatre jambes segmentées et recouvertes de saillies, nées des ruines du Palais de Diamant. Des gouttes d’un sang noir et purulent coulaient de son dos tandis qu’il se déplaçait. Certaines se transformaient en touchant le sol, amenant à la vie d’autres créatures de Jigoku. D’autres brûlaient et trouaient la surface de la rue, et se creusaient un chemin à travers les égouts jusque d’autres parties de la cité. Chaque fois qu’une autre créature de Jigoku apparaissait dans les rues d’Otosan Uchi, Yoritomo no Oni se sentait devenir plus fort. Il était invincible. Plus rien ne pouvait l’arrêter maintenant.

Un orchestre de sirènes hurlantes résonna dans les rues. L’oni se retourna pour découvrir un groupe de véhicules lourdement armés tourner au coin d’une rue, en crissant des pneus, et fonçant droit vers lui. Des lumières brillaient sur leur toit. Des survivants de la Tour Shinjo. Des samurais. Même à cette époque, ils étaient toujours aussi stupides et prompts à se sacrifier. Mais qu’espéraient-ils accomplir ?

L’oni se tourna vers eux et leva deux de ses jambes bien haut dans le ciel étoilé, puis les planta avec un craquement assourdissant. Une onde de choc traversa les rues. Le béton se boursoufla et se déchira comme du papier de riz. Des conduites de gaz explosèrent. Les véhicules de police disparurent dans la conflagration, totalement éradiqués. L’oni gloussa à nouveau, son rire lugubre résonna dans toute la cité.

Il continua d’avancer à travers la cité, confiant en son pouvoir. Les samurais avaient été fous de permettre aux choses d’en arriver là. S’ils avaient agi rapidement, peut-être que la suprématie de l’oni aurait pu être contestée. Maintenant, il n’était plus vulnérable. Rien ne pouvait l’arrêter. Ni l’acier, ni la magie, ni même le jade tant détesté.

"YORITOMO !" rugit l’oni, partageant son nouveau nom avec le monde.

Rien ne pouvait l’arrêter. Rien du tout…


"Par Jigoku, où est-ce que tu crois aller ?" cria Kaiu Toshimo, en marchant d’un pas rapide dans les couloirs du Kyuden à la suite d’Hida Yasu.

"Yasu !" gronda Hida Tengyu qui marchait aux côtés de l’ingénieur. "Arrête, mon fils ! Explique-moi ce que tu comptes faire !"

"Je pense que Toshimo l’a déjà très bien expliqué, papa," répondit Hida Yasu, sans regarder derrière lui tout en ajustant et resserrant son armure. "La cité est en proie à Jigoku. Le Palais de Diamant s’est changé en un foutu oni et il a détruit la Tour Shinjo ! On doit sortir et aller se battre !"

"On ne peut pas charger tête baissée, mon fils !" rugit Tengyu, en attrapant son fils par l’épaule et l’obligeant à se retourner.

"Nous ne connaissons pas la situation !" ajouta Toshimo. "Les techniciens-opérateurs disent que les compteurs de Souillure de l’Outremonde sont tous hors-échelle ! Cette créature n’est pas seule. La cité entière est très probablement remplie d’abominations de l’Outremonde. De plus, nous n’avons toujours pas évalué les dégâts causés par Mizu no Oni. Le Kyuden n’est peut-être pas prêt à combattre !"

"Ouais, mais on ne va rien apprendre si on reste assis ici," rétorqua Yasu. "Je vais prendre Ketsuen et aller botter quelques culs."

Tengyu soupira, hochant légèrement la tête. "Je pensais que je t’avais mieux éduqué que ça, fils. Tu es un Crabe, pas un Lion. On apprend de quoi l’ennemi est capable avant de le tuer. Nous ne savons même pas si cette chose peut mourir."

"Ouais, je le sais," dit Yasu. "Je sais que nous ne pouvons pas risquer le Kyuden dans quelque chose d’aussi stupide qu’une attaque frontale."

"Bien," dit Toshimo, l’air légèrement soulagé. "Je suis heureux qu’il y ait un Hida sur ce vaisseau qui sache entendre raison."

"Exactement," acquiesça Yasu. "C’est ridicule de vouloir risquer le Kyuden." Il se tourna et se remit à marcher dans le couloir, vers les hangars.

"Où vas-tu, Yasu ?" cria à nouveau Tengyu, lançant un regard irrité à Toshimo avant de le suivre.

"Prendre Ketsuen," dit Yasu. "Voici mon plan. Hayato et moi, on sort d’ici avec une escouade de tanks amphibies, on essaie toutes nos armes dessus, et on voit ce qui le blesse et ce qui ne le blesse pas. Si j’arrive à voir comment lui faire des dégâts, alors on saura comment le tuer avec le Kyuden."

"Et si tes armes ne lui font rien ?" demanda Tengyu.

"Alors, on saura ça aussi," Yasu se retourna et fit un sourire triste à son père. Toshimo marmonna quelque chose dans sa barbe et tourna la tête.

Tengyu garda le silence un moment, observant son fils. Après un certain temps, il s’avança et posa une main sur l’épaule de Yasu. "Yasu, je n’ai jamais rien vu de comparable à ce monstre. C’est un combat qui ne ressemblera à rien de ce que nous avons connu auparavant."

"Je sais," acquiesça Yasu, lucide. "Te tracasse pas pour moi. J’ai eu les meilleurs profs." Il fit un signe de tête à Toshimo et à son père.

"Yasu," poursuivit Tengyu. Un air de regrets sembla traverser le visage du Champion Crabe tandis qu’il cherchait ses mots. Bien que le père et le fils avaient toujours été en très bons termes, ni l’un ni l’autre n’avaient jamais été proche ou intime au point de montrer ses émotions à l’autre.

Yasu acquiesça, et souleva une main. "Ouais, je sais, papa," dit-il, la voix légèrement enrouée. "Crois-moi, je sais. Je ferai attention. Vous aussi faites attention, ok ?" Il regarda son oncle, puis son père.

"On y veillera, Yasu," acquiesça Toshimo. "Maintenant, ne perds plus de temps. Sors d’ici et fais-lui mal. Tu testes et puis tu décroches. Laisse le coup de grâce à Tengyu et au Kyuden. N’essaie pas de jouer au héros."

"Je n’ai pas besoin d’essayer. J’ai ça dans le sang," dit Yasu avec son habituel sourire en coin, bien qu’il semble moins confiant que d’habitude. Il s’inclina une dernière fois devant les deux hommes puis se retourna et se mit à courir dans le couloir.

Toshimo et Tengyu restèrent immobiles pendant un moment.

"C’est une tête de mule," grommela Tengyu, irrité. "Tout comme sa mère."

"Je ne suis pas sûr qu’il tienne ça uniquement de sa mère," dit Toshimo avec un petit rire nerveux. "Ne vous inquiétez pas, mon vieil ami. Il est assez courageux. Il doit beaucoup à Moruko."

"Bon, rentrons à la salle de contrôle, Toshimo," dit Tengyu avec une confiance soudaine. "Je suis sûr que mon fils s’en tirera sans problèmes."

Toshimo se tourna vers son vieil ami. "Etes-vous optimiste à ce point ?"

"Il le faut," répondit calmement Tengyu en rebroussant chemin. "Si jamais je le voyais mourir, je crois que j’arrêterais de combattre. Maintenant, retournons sur le pont et espérons que Yasu découvre un moyen de blesser cet oni."


Dans le Temple des Eléments, quatre des Cinq Maîtres Elémentaires étaient rassemblés. Au loin, le chaos et la destruction provoqués par Yoritomo no Oni étaient clairement audibles. Les Gardiens en robe bleue vaquaient toujours à leurs occupations dans le temple, avec dignité, à peine conscients des bruits à l’extérieur. Leur vie était dédiée au Temple. S’il le fallait, ils mourraient ici. Leur destin était clair. Isawa Kujimitsu enviait cette clarté.

Asahina Munashi était absent, et Kujimitsu n’était pas de très bonne humeur. Tandis que le Maître de l’Eau marchait de long en large à l’Etage du Vide, les trois autres Maîtres Elémentaires, Iuchi Hiro, Hoshi Hisato et Ranbe Kuro, le regardaient, impassibles.

"Il faut prendre une décision, messieurs, c’est aussi simple que ça," grogna Kujimitsu. "Je n’arrive pas à croire que vous trois puissiez ignorer ce qui se passe dehors à cause d’un problème politique !"

Hoshi Hisato haussa les épaules. C’était un homme d’un certain âge, la tête rasée à la manière des moines. Il s’était récemment retiré de sa retraite pour remplir le rôle de Maître du Vide. "Je comprends votre tension, Maître Kujimitsu, mais j’étais jadis un Phénix et je comprends la manière dont le Conseil doit fonctionner mieux que quiconque. Il est important que nous agissions en temps voulu. Nous ne pouvons pas commencer un combat contre cet oni sans connaître ses capacités, et sans le Maître de l’Air ou le Champion du Phénix pour nous donner leurs opinions à ce sujet, je crains que nous ne puissions prendre de décision sans un quorum adéquat. Un quorum représente quatre votes, comme vous le savez, et je suis désolé de devoir m’abstenir. Mes vœux envers Shinsei m’interdisent d’accepter tout comportement violent. Je crains que ceci ne mérite pas une exception."

"Vraiment ?" acquiesça Kujimitsu, comme s’il réfléchissait aux mots du moine.

Ranbe Kuro acquiesça. "Le quorum, selon les lois du Conseil, est effectivement de quatre voix," ajouta le vieux Mante, en tirant sur sa longue moustache avec deux doigts. "Soit quatre, soit l’entièreté des membres survivants du conseil."

"Par les Sept Fortunes !" jura Kujimitsu, en abattant un poing sur la table. "Dans une heure, il n’y aura peut-être plus de Conseil ! Qu’est-ce qui ne va pas avec vous autres, par Jigoku ?"

"Allons, allons," dit Hiro, sans regarder directement vers Kujimitsu. "Perdre notre calme ne nous aidera pas à accomplir quoi que ce soit." Le jeune ex-Licorne tourna son regard sur la table, une de ses mains tremblait légèrement.

"Vous me faites tous pitié," grogna Kujimitsu. "J’ai été fou de croire Munashi."

"Maintenant, vous devenez paranoïaque, mon vieil ami !" gloussa Hisato. "Munashi est un homme honorable. Quelle part pourrait-il prendre dans tout ceci, voyons ?"

Kujimitsu arrêta de marcher un instant, et affronta sereinement le regard d’Hisato. "Paranoïaque ?" dit Kujimitsu. "La paranoïa sous-entend un certain niveau d’incertitude. C’est comme si le fardeau des évidences pesait sur mes seules épaules - moi, le seul membre du Conseil Elémentaire qui veut faire quelque chose contre cet énorme oni qui dévore la cité, et toute décision légitime est empêchée par des imbéciles radoteurs ainsi que par le maître-marionnettiste qui les contrôle et qui n’est pas là. C’est comme s’il était de mon devoir de corriger votre folie à présent si évidente. Est-ce qu’aucun d’entre vous ne réalise à quel point cette situation est grotesque ? Est-ce que vous vous entendez ?"

Hisato plissa le front. Hiro bougea un peu maladroitement, assis sur sa chaise. Kuro regardait ailleurs.

"Très bien," dit Kujimitsu. "Si vous voulez des preuves, je vais vous en donner. Vous connaissez tous les tetsukansen qu’on a découvert lors de la tentative d’assassinat du daimyo Blaireau." Kujimitsu avança vers le fond de la pièce. Une grande boite laquée se trouvait sur un autel. "Vous connaissez leurs effets sur le comportement. Vous savez qu’il a été déduit que des tetsukansen plus puissants pouvaient être créés, capable d’avoir un degré influence encore plus grand."

"Seriez-vous en train de suggérer que le Conseil Elémentaire pourrait être influencé d’une manière ou d’une autre par ces tetsukansen ?" rit Hisato.

"Et bien, je vais vous dire une chose avec certitude," Kujimitsu afficha un sourire sinistre. "L’homme qui dispose des moyens et des ressources pour concevoir de telles choses n’est justement pas ici, pour l’instant."

"Des tetsukansen ?" les yeux d’Iuchi Hiro s’écarquillèrent. "Nous ? Mais comment ? Nous… Je… C’est impossible !"

"Alors, dites-moi, Hiro," dit Kujimitsu, se tournant vers le Licorne. "Que devons-nous faire contre cet oni, là-dehors ?"

Hiro garda le silence un court instant. "Rien," dit-il.

"Et pourquoi ça ?" dit Kujimitsu. "Pourquoi ne devons-nous rien faire ?"

"Nous ne devons pas…" Hiro se tut un moment. "Et bien, il faut un quorum. Oui. Le quorum. Nous ne pouvons rien faire." Hisato et Kuro échangèrent un regard nerveux.

"C’est une accusation ridicule," dit soudain Kuro, d’un ton fâché. "Kujimitsu, vous savez qu’il n’y a aucun moyen de prouver que nous avons été implantés. Les implants sont indétectables ! Il n’y a aucun moyen de prouver ou de réfuter leur présence, à part en pratiquant une autopsie ! C’est à cause de ce genre de chasse aux sorcières que nous ne vous rallierons pas dans votre croisade insensée contre cette chose à l’extérieur !"

"Bien, il y a aussi ceci," acquiesça Kujimitsu. Son regard se fit plus dur, et il fixa Kuro. "Il y a aussi le fait que vous trois, avec le soutien de Munashi, avez donné votre accord pour qu’on arrête notre Championne suite à une étrange accusation de maho."

Les trois hommes parurent surpris. Hisato sursauta. "Mais comment ? Je veux dire…"

"Oh, je n’étais pas sensé l’apprendre, rassurez-vous," acquiesça Kujimitsu. "Je n’étais pas non plus sensé survivre au poison que j’ai découvert dans mon repas, la nuit dernière. Par chance, j’ai un peu l’habitude de reconnaître ce genre de choses. Je ne vous ai pas fait appeler ici pour vous entendre tous les trois débattre de tout ce que je sais déjà. Je vous ai fait appeler pour atteindre un quorum, d’une manière ou d’une autre." Kujimitsu regarda par-dessus son épaule et ouvrit lentement la boite laquée.

"Kujimitsu, revenez à la raison-" commença Kuro, tout en se levant de son siège.

"Je crois que j’ai assez raisonné, je suis maintenant prêt à utiliser la manière forte," cria Kujimitsu, sa voix résonnant dans tout l’Etage du Vide. Isawa Kujimitsu plongea rapidement derrière lui, sortit un petit pistolet d’argent de la boite laquée et le braqua vers le Conseil Elémentaire. Trois sifflements accompagnés d’une odeur d’air brûlé résonnèrent dans l’Etage du Vide, et trois hommes s’effondrèrent sur la table avec un impact de balle en pleine tête.

"Fortunes !" jura l’un des Gardiens. "Kujimitsu-sama, qu’est-ce que vous faites ?"

"Je réalise que ceci n’est pas très orthodoxe. Je répondrai à vos questions dans un instant," promit-il, le regard intense, tandis qu’il s’approchait des corps.

Et juste quand Kujimitsu atteint la table, trois petites machines noires surgirent de chacune des têtes, se déplaçant rapidement sur la table. Des grincements étouffés surgirent des créatures mécaniques maculées de sang tandis qu’elles couraient dans tous les sens sur la table, des petites antennes reniflant l’air à la recherche d’une proie. Un des Gardiens se retourna vivement et fut soudain prit de vomissements. Kujimitsu plissa le front, et avec une détermination presque sinistre, il pointa un doigt vers les tetsukansen. Prononçant un mot de magie, le Maître de l’Eau remplit la pièce d’une lumière de jade. Les tetsukansen hurlèrent, s’embrasèrent et furent réduits en cendres fumantes.

"Maître-" dit l’un des Gardiens.

"On dirait que j’avais raison," soupira Kujimitsu, les épaules s’affaissant de fatigue et de peine. "Ne me posez pas de questions. Emmenez simplement les corps hors d’ici."

"Kujimitsu-sama ?" dit une voix venant de la porte. Le Maître de l’Eau leva les yeux. C’était Shiba Genichi, son ami loyal et son yojimbo depuis dix ans. C’était un guerrier vieillissant, mais il avait toujours de bons yeux, et Kujimitsu appréciait l’intuition de cet homme. Le yojimbo jeta un regard aux cadavres pendant un bref instant, acquiesça, et accorda son attention à son maître.

"Avez-vous trouvé ceux que j’ai demandé ?" demanda Kujimitsu.

"Oui, Maître," acquiesça le Gardien. "Ils dînaient au restaurant de l’autre côté de la rue un peu avant que le désastre ne nous frappe. Je les ai fait venir ici. Ils attendent dehors."

"Bien, alors ne les faites pas venir tout de suite," répondit Kujimitsu, en désignant la salle du Conseil ensanglantée et les corps affalés. "Attendez que nous nettoyons un peu avant. Il serait stupide de les effrayer plus que je ne vais déjà le faire."


Le jardin disparut. Hatsu se trouvait maintenant dans une grande plaine ténébreuse, sans horizon ni ciel. Tout ce qu’il reconnaissait était la lueur de son katana en griffe de dragon et le pâle reflet des corps des trois Frères du Jour, sur le sol non loin. Hatsu ne pouvait dire s’ils étaient morts ou inconscients, même avec le pouvoir de son tatouage. Il ne sentait presque rien, à part la présence qui se dessinait au-dessus de lui.

"Qui êtes-vous ?" murmura Hatsu.

"QUELLE QUESTION EST-CE DONC ?" répondit la présence, sa voix était rude, courroucée, et immensément puissante. "COMMENT OSES-TU ME QUESTIONNER ? COMMENT OSES-TU T’ADRESSER A MOI ? COMMENT OSES-TU ME PERCEVOIR ? TU N’ES RIEN DE PLUS QU’UN OUTIL, L’ARME D’UN ENNEMI. JE NE ME SOUCIE PAS PLUS DE TOI QUE TU NE TE SOUCIES DE LA LAME DANS TA MAIN."

"Alors, pourquoi me parlez-vous ?" répondit Hatsu. Il fit un petit pas vers les Frères, espérant s’approcher suffisamment pour s’assurer de leur sécurité, sans déranger la présence maléfique.

"PARCE QUE JE LE DESIRE," répondit la présence. "JE NE SUIS PAS FACILEMENT SURPRIS, ET TU M’AS SURPRIS EN ME PERCEVANT AUSSI TOT."

"Qui êtes-vous ?" demanda à nouveau Hatsu.

Il y eut un silence curieux pendant un moment, et Hatsu sentit une vague de confusion chez la présence. "VOUS AUTRES, OUTILS MORTELS, VOUS POSEZ DES QUESTIONS SUR TOUT. IL N’Y A AUCUN INTERET A INTERROGER. TOUT CE QUI EST, EST. INTERROGER NE CHANGERA PAS LE DESTIN."

"Je connais beaucoup de gens qui ne seraient pas d’accord avec ça," répondit Hatsu, en faisant un autre pas. Il baissa les yeux vers Hitomi Asahi. Il ne semblait pas respirer.

"TES AMIS NE SAVENT RIEN. TU NE SAIS RIEN. TU N’ES RIEN."

"Éclairez-moi, alors," dit Hatsu. "Divertissez votre ego divin, qui que vous soyez. Prouvez-vous à quel point je sais peu de choses en illuminant mon fragile esprit de mortel."

"JE SUIS CE QUI REPOSE AU-DELA," répondit la présence, un coup de tonnerre noir résonna dans les ténèbres les plus profondes. "JE SUIS CE QUI ETAIT LA AVANT."

"Avant ?" demanda Hatsu. "Avant quoi ?"

"AVANT TOUT," répondit la présence. "VOUS AUTRES MORTELS CROYEZ STUPIDEMENT QU’IL N’Y A PAS D’ABSOLUS. VOUS VOUS TROMPEZ, SANS ABSOLUS, IL N’Y AURAIT PAS DE VARIATIONS. L’UNIVERS EST COMPOSE D’ABSOLUS. VOS SHUGENJA SE TOURNENT VERS LA PURETE DU FEU, DE L’AIR, DE L’EAU, DE LA TERRE, DU VIDE, DU TONNERRE, ET DES CIEUX EUX-MEME POUR UTILISER LEUR FAIBLE MAGIE. CHAQUE OUTIL MORTEL, DANS TOUS LES DECISIONS QU’IL PREND, SE TOURNE VERS UN ABSOLU. IL Y A UN ABSOLU A LA RACINE DE CHAQUE DECISION, COMME CAUSE DE CHAQUE EVENEMENT, A L’ORIGINE DE CHAQUE ATOME DE L’EXISTENCE. JE SUIS UN ABSOLU. JE SUIS LA RACINE DE CE QUI A GUIDE ROKUGAN PENDANT DEUX MILLE ANS."

"Qui êtes-vous ?" demanda Hatsu.

"JE SUIS LE CHOIX," répondit la présence. "JE SUIS LES TENEBRES DE L’AMBITION. JE SUIS LA LUMIERE DANS LES YEUX DU TUEUR. JE SUIS LE FEU AU COEUR DE TOUTE DESTRUCTION. JE SUIS LA JOIE QUI ECARTE LES REMORDS. JE SUIS LE BESOIN DE PLUS LORSQUE IL Y A DEJA SUFFISANCE."

"Vous êtes Jigoku," dit Hatsu.

Les ténèbres semblèrent onduler, comme pour marquer leur accord. "J’EXISTE DEPUIS L’AUBE DES TEMPS. JE SUIS LE MAL."

"On m’avait dit que Jigoku et Yoma utilisent des pions mortels," dit Hatsu. "Je pensais que votre existence abstraite limitait votre compréhension de notre monde."

"EXACT," répondit Jigoku.

"Pourtant, vous me parlez, maintenant," répondit Hatsu. "Vous semblez me comprendre parfaitement."

"OBSERVER, C’EST COMPRENDRE," répondit Jigoku. "VOUS AUTRES HUMAINS AVEZ UN CONCEPT - VOUS L’APPELEZ L’APPRENTISSAGE. J’AI ADAPTE CE CONCEPT. JE NE SUIS JAMAIS LOIN DE VOS CŒURS. DES MILLIARDS D’HOMMES ET DE FEMMES M’ONT APPRIS DEPUIS L’AUBE DES TEMPS, ET J’AI CHANGE POUR POUVOIR COMPRENDRE. UN TEST DE PLUS, ET MA VOIE SERA CLAIRE. VOTRE MONDE SERA A NOUVEAU MIEN, COMME IL L’A TOUJOURS ETE."

"Vous vous trompez," dit rapidement Hatsu, il s’agenouilla pour prendre le pouls du frère le plus proche. Il semblait vivant, mais à peine. "Les Naga vous ont vaincu. Nous vous avons vaincu aussi. Deux fois !"

"TROIS VICTOIRES PARMI UNE PLETORE DE DEFAITES," répondit Jigoku. "CE QUE VOUS APPELEZ YOMA EST UN ENNEMI QUI N’EST PLUS DIGNE DE MES EFFORTS. VOTRE TEMPS EST PRESQUE FINI, OUTIL. PROFITE DE TA LIBERTE TANT QU’IL T’EN RESTE."

Un bruit assourdissant surgit du cœur de Jigoku et Hatsu fut rejeté en arrière, ses sens totalement anéantis.

Lorsqu’il revint à lui, il était assis dans le jardin sous la Montagne Togashi, indemne.


La voiture de patrouille de l’officier Shinjo Rakki traversa la vitrine d’une petite boulangerie, projetée par la magie de l’Oracle Noir de l’Air. Pendant un moment, Rakki sut qu’il allait mourir. Puis ses yeux remarquèrent l’éclat de la pierre dans sa main et il sentit quelque chose changer juste avant que le monde ne devienne noir.

Huit silhouettes brûlées et roussies par l’électricité traversèrent la rue couverte de débris pour aller vers la boutique, leurs yeux brillants du pouvoir de l’Oracle. Ils avançaient sans craintes et confiants. Leur pouvoir était sans égal dans la cité, à part l’oni qui portait le nom de l’Empereur. Un corps menait les autres, un jeune garçon qui avait perdu ses cheveux sur un des côtés de sa tête. Il escalada le tas de briques cassées et de verre brisé devant la façade de la boutique, le regard avide.

Un coup de feu résonna derrière, explosant le crâne de l’enfant. Il tituba et tomba en avant. Les sept autres corps de l’Oracle Noir se retournèrent, leur visage affichant le même masque de colère. Un grand homme en veste noire et portant un masque d’éléphant en caoutchouc se tenait au centre de la rue, un énorme pistolet braqué vers leur groupe. Et tandis qu’ils le dévisageaient avec colère, il tira encore et en abattit deux autres, les plus proches de lui.

L’Oracle Noir rit à travers toutes ces bouches volées. Le corps central, un vieil homme en pantalon vert à damier, tendit un doigt vers le Scorpion. "Eclair !" rugit-il.

Bayushi Zou tenta d’esquiver l’éclair d’électricité pure qui tomba du ciel. Une odeur de chair brûlée et de composants électroniques grillés emplit l’air tandis que le Garde du Corps roulait la tête la première sur le trottoir. Sa chute fut arrêtée par un horodateur, qui fut totalement plié lorsque le dos du Garde du Corps le heurta.

Les corps de l’Oracle Noir tournèrent leurs yeux partout, parcourant les rues avec une expression amusée. "Je ne suis pas fou, Scorpions, j’existe dans cet Empire depuis bien longtemps," dit-il. "Vous agissez toujours par paire. Feinter avec les pinces et tuer avec la queue. Mais c’est raté. Eclair !"

Six autres éclairs s’abattirent du ciel obscurci, frappant la rue et les immeubles au hasard. L’un d’eux frappa directement le corps allongé de Zou, le faisant rebondir sur le trottoir comme une poupée désarticulée."

"Montre-toi, Bayushi !" rit l’Oracle. "Tente ton embuscade, si tu l’oses. Le Garde du Corps est mort, de toute façon."

Immédiatement, un coup de feu résonna d’un toit proche. Un autre des corps de l’Oracle s’effondra, un impact de balle dans la tête. Deux autres tirs résonnèrent, abattant un second corps et blessant un troisième, avant qu’un éclair ne frappe le toit en réponse. Un petit homme en masque rouge sauta de l’escalier de secours tandis que l’éclair illuminait l’immeuble, et il tomba dans l’allée alors que la lumière de l’éclair déclinait. L’Oracle invoqua son pouvoir à nouveau, l’électricité inonda l’allée tandis que le Scorpion se jetait en avant dans la rue.

"Tu es celui de tout à l’heure," rit l’Oracle alors que le petit homme esquivait et zigzaguait pathétiquement entre les colonnes d’éclair. "Le petit kolat qui a jeté le morceau de pierre dans le vide. Quel dommage que tu ne puisses vivre pour voir le résultat de ton erreur."

"J’étais sur le point de te dire la même chose," rétorqua Oroki.

L’Oracle hurla de douleur lorsque Bayushi Zou s’empara soudain de deux corps dans leur dos, les écrasant l’un et l’autre d’une simple pression de ses puissants bras mécaniques. Zou lança les deux corps sur le côté et courut pour atteindre le dernier corps de l’Oracle Noir de l’Air, le vieil homme en pantalon vert.

"Tornade !" rugit le vieil homme. De puissantes rafales de vent se mirent à tourner autour du corps volé, soulevant Zou en pleine course et le projetant contre un mur, six mètres plus loin. Bayushi Oroki se cacha derrière une voiture cassée pour se protéger des bourrasques de vent.

"Vous m’avez suffisamment trompé, Scorpions," cria l’Oracle, à la recherche d’Oroki. "Maintenant, il est temps d’achever tout ça." L’Oracle fit un pas dans la direction d’Oroki, puis s’arrêta soudain. Sa tête se tourna dans la direction de la boutique détruite. Son visage afficha une expression totalement déconcertée. "Non," dit l’Oracle. "Ça n’est pas possible. La Pierre au Sang Blanc…"

Une silhouette métallique émergea des décombres de la boutique, grande et blindée, et de couleur violet et argent. A partir de sa taille, son corps était celui d’un énorme cheval. En tout, il devait mesurer plus de trois mètres de haut, un puissant centaure portant une longue lance à la main.

"Une Machine de Guerre ?" murmura l’Oracle, stupéfait. "Tu as créé une Machine de Guerre ?"

"Moi ?" dit la voix de Shinjo Rakki, déformée électroniquement. Il avait l’air vraiment surpris. Le centaure mécanique baissa les yeux vers son propre corps. "Oh… On dirait que oui."

Et avant que l’Oracle ne puisse réagir, la machine s’élança depuis les décombres du magasin, ignorant la force du vent et heurtant l’Oracle de plein fouet. L’électricité crépitait autour d’eux, transformant leurs formes combinées en une silhouette sombre. Bayushi Zou se releva péniblement d’où il s’était effondré, se protégeant les yeux d’une main tandis qu’il observait le combat. La Machine de Guerre saisit l’Oracle Noir des deux mains, et jeta en l’air le corps du vieil homme, sans le moindre effort. Il s’immobilisa soudain en plein vol, lança un regard haineux à son adversaire, et puis plongea vers lui.

La Machine de Guerre bondit en avant à la vitesse du vent lui-même, sa longue lance déchirant le vent avec un sifflement strident.

Le dernier corps de l’Oracle Noir de l’Air retomba sur le sol, tranché en deux morceaux.

La silhouette mécanique s’immobilisa au milieu de la rue, son armure crépitant toujours du pouvoir de l’Oracle. Il baissa les yeux vers ses mains, émerveillé, comme surpris par sa propre existence. Bayushi Oroki sortit de sa cachette, observant avec prudence le nouvel arrivant. Il tenait un petit pistolet noir dans chaque main. Il s’arrêta et étudia le corps de l’Oracle.

"Il est mort," dit Oroki avec une certaine surprise. "Je pensais que seuls les Migi Hidari pouvaient tuer un Oracle." Zou apparut tel une ombre derrière son maître, son regard froid observant la Machine de Guerre à la recherche de tout signe d’intention hostile.

"Hé, du calme," dit la Machine de Guerre, en tendant les mains pour montrer aux Scorpions qu’il ne leur voulait aucun mal. "Je ne veux faire de mal à personne. Je suis un flic."

"D’où venez-vous ?" demanda Oroki, en inclinant la tête devant l’armure de combat. "La Tour Shinjo ne possède pas une technologie comme ça."

"Je… euh…" le Licorne sembla dérouté, puis tourna soudain la tête vers Oroki. "Comment savez-vous que nous n’en avons pas ?"

"Je suis un Scorpion. Maintenant, répondez à la question !"

"Je ne sais pas !" dit Rakki, légèrement effrayé. "Ça s’est produit tout seul. J’ai trouvé cette pierre et…"

"L’Eclat de Sang Blanc ?" s’exclama Oroki. "Vous avez trouvé l’Eclat de Sang Blanc ?"

"Euh… peut-être," dit Rakki. "J’ai trouvé une pierre brillante. Je crois que c’est elle qui a fait ça. Ce type était juste sur le point de me tuer, et puis alors, j’ai souhaité avoir une Machine de Guerre, et voila."

"C’est ridicule," dit Zou, platement, en observant le centaure mécanique.

"Hé, faut pas me le reprocher !" rétorqua Rakki. "Ce n’est pas ma faute !"

"Est-ce que les Eclats peuvent faire des choses comme ça, monsieur ?" demanda Zou.

"Les Eclats de Sang Blanc ont le pouvoir de manipuler la réalité, Zou," dit Oroki, en reculant tout en observant Shinjo Rakki prudemment. "Dans certaines conditions, un éclat de la Pierre au Sang Blanc peut donner le pouvoir pour créer une Machine de Guerre. C’est ainsi que nous t’avons créé, Zou. Les kolat ont utilisé les Eclats de Sang Blanc pour créer toutes les Machines de Guerre - Lion, Crabe, Phénix, et Scorpion. Toutefois, on ne peut pas les créer à partir de rien. Du moins, pas à ma connaissance. Comment avez-vous appris à utiliser le pouvoir de l’Eclat, Shinjo ?"

"Je ne sais pas," Rakki haussa les épaules. "Je suppose que j’ai eu de la chance." La Machine de Guerre Licorne regarda à droite et à gauche, essayant de voir par-dessus ses épaules. "Est-ce que l’un de vous voit un moyen de sortir de ce truc ? Je voudrais vraiment sortir de là, maintenant. Mes jambes sont toutes repliés et je vais attraper des crampes."

"Vu les circonstances," répondit Zou, en désignant l’énorme forme sombre qui se déplaçait à l’horizon dans la cité, "je pense que ce serait une bonne idée si vous restiez à l’intérieur."

"En effet," répondit Rakki.

"Et maintenant, monsieur, où va-t-on ?" demanda Zou, ajustant sa veste brûlée et déchirée, tout en se tournant vers Oroki. Etrangement, le masque de Zou était toujours en parfait état.

"Au Labyrinthe," répondit Oroki. "La cité plonge en enfer, alors on va avoir besoin de t’équiper un peu. Vous venez avec nous, Shinjo, que vous le vouliez ou non."


"Avez-vous déjà vu quelque chose de semblable ?" demanda Orin Wake, regardant au loin, en direction du gigantesque oni.

Mirumoto Chojin lança un regard irrité au gaijin. "Bien sûr que non, je n’ai jamais rien vu de tel !" Il fit un geste de la main en direction de la créature en forme de mante. "Vous croyez que le Dragon Caché pourrait dissimuler quelque chose de ce genre ?"

"Hé, lâchez-moi un peu, je ne pense pas très rationnellement," répondit Orin. "Il y a un monstre grand de deux cent mètres en train de détruire la cité ! C’est comme un vieux film-catastrophe !" Un craquement effroyable résonna dans toute la cité au moment où l’oni renversait un autre gratte-ciel.

"Il vient juste de renverser l’immeuble de la Shosoil," dit Daidoji Ishio, s’asseyant sur le capot de leur voiture Phénix volée et observant la scène la mâchoire entrouverte, intimidé.

"J’espère que tout le monde a réussi à s’en sortir indemne," dit Togashi Meliko d’une voix faible. Elle était toujours recroquevillée dans le siège conducteur de la voiture, comme si elle se cachait de Yoritomo no Oni.

"J’espère qu’on va s’en sortir indemne," dit Orin, en se retournant pour la regarder. La rue était encombrée par les voitures collées pare-choc contre pare-choc des gens qui tentaient de fuir la cité. Des passants apeurés couraient dans tous les sens, sans accorder la moindre attention à l’armure ancienne de Chojin ou à la grande épée qu’Orin portait à la ceinture. Avec tous ces évènements dans la cité, quatre réfugiés du Dragon Caché passaient totalement inaperçus.

"Quel est le plan, Orin ?" demanda Chojin.

"Oui, qu’est-ce qu’on fait maintenant, chef ?" dit Meliko, se penchant à travers la fenêtre de la voiture et levant les yeux vers lui. Ishio se releva et regarda Orin comme un soldat au garde à vous.

Orin les observa tous les trois. "De quoi est-ce que vous parlez ? Chojin est bien plus expérimenté que moi," il fit un signe de tête vers le vieux forgeron. "C’est lui qui devrait nous commander."

Chojin hocha la tête et sourit légèrement. "Hisojo vous a confié le commandement du Dragon Caché à Otosan Uchi," répondit-il. "Je pense que nous ne pouvons pas nous tromper en disant que le reste des agents du Dragon sont probablement en train de fuir la cité. Donc, nous sommes tout ce qui reste du Dragon Caché à Otosan Uchi."

"Hé, ça veut dire que je suis un Dragon, maintenant ?" dit Ishio avec enthousiasme. "Je peux avoir un tatouage ?"

"Chojin, avec tout le respect que je vous dois, il y a un foutu oni en train de détruire la cité !" Orin pointa le doigt vers la forme à l’horizon. "Je sais que vous respectez le Seigneur Hoshi et que vous accordez un sens tout particulier à ce qu’il a dit sur moi, mais soyons pratique ! Il y un temps et un lieu pour les idioties pseudo-mystiques."

"Je suis d’accord," acquiesça Chojin, le regard soudain dur comme l’acier. "Et ici, il s’agit justement du temps et du lieu pour cela. Vous pouvez vous moquer de la voie du Dragon si vous le désirez, mais rappelez-vous quand même que je suis un Dragon. Si le Seigneur Hoshi vous a orienté vers votre destin, alors je ne vais certainement pas me mettre en travers de celui-ci. Je suis parfaitement disposé à vous conseiller, Orin-sama, mais je suis navré, c’est vous qui devez commander."

"Ouais," dit joyeusement Meliko. "Je suis une Dragon tout comme lui. Bien dit, Chojin."

"Bon, très bien," grogna Orin. "Je prends le commandement, mais c’est uniquement pour qu’on arrête de discuter de ça et qu’on puisse se tirer d’ici."

"Je peux avoir un tatouage, chef ?" demanda Ishio.

"Voici mon premier ordre - Ishio, boucle-là," dit Orin.

"Hai," salua Ishio.

"Un bon début," marmonna Chojin.

"Que fait-on ?" demanda Meliko, en se tortillant pour sortir par la fenêtre de la voiture, puis sautant sur ses pieds. "Par où fuit-on ? Quel est le chemin le plus rapide pour quitter la cité ?"

Orin regarda à nouveau les gens terrifiés, en train de fuir. Il leva les yeux vers les hélicoptères qui fourmillaient dans le ciel du matin, essayant en vain de combattre un ennemi qui ne pouvait pas être vaincu. Il entendit le gémissement des sirènes et des hurlements un peu partout autour de lui. Il serait si facile de partir, de fuir, de laisser tout ça derrière lui. Personne ne lui en voudrait, personne ne s’en soucierait. Qu’est-ce que quatre personnes isolées pourraient bien faire comme différence, lors d’une nuit comme celle-ci ?

Pas la moindre différence.

C’était peut-être mieux de laisser ce genre de choses aux professionnels, non ? Otosan Uchi avait des tas de policiers, de soldats et de shugenja pour s’en occuper. Il ne ferait que les gêner. De plus, il n’était même pas Rokugani, alors ce n’était pas son problème, pas vrai ?

"Orin ?" le pressa Chojin. "Que fait-on ?"

Juste à ce moment, la rue explosa à un quartier d’eux. Des automobiles détruites et des morceaux de trottoir retombèrent un peu partout tandis qu’un rire saccadé et hystérique retentit. Des dizaines de petites créatures noires affluèrent dans les rues, portant de petites lames et d’autres armes improvisées, tandis qu’ils pourchassaient la foule en fuite et sans défense. Ils n’avaient pas remarqués Orin et ses amis. Ils pouvaient s’enfuir facilement. Le regard d’Orin quitta cette scène de chaos et se posa sur les rues relativement vides qui menaient hors de la cité.

"Orin, vu la situation, une décision rapide serait vraiment la bienvenue," dit Meliko. "Par où doit-on aller ?"

Orin désigna les créatures et sortit son épée-ours. "Par là."

Meliko fronça les sourcils. "Orin, tu es sûr ? Il y en a vraiment beaucoup, et-"

"POUR LE DRAGON !" hurla Orin à pleins poumons. Ishio et Chojin s’avancèrent à ses côtés en un instant. Chojin dégaina son grand katana scintillant et Ishio sortit sa propre lame, un cadeau des Dragons, pas aussi impressionnante que celle d’Orin, mais néanmoins remarquable. Les trois hommes chargèrent impétueusement dans la rue.

Meliko marqua une brève pause avant de les suivre. Elle poussa un cri aigu et son corps changea. Sa peau bronzée et ses magnifiques cheveux rouges furent remplacés par des tatouages tachetés et tourbillonnants, et une crinière verte.

Orin frappa les créatures en premier, son épée décrivit un puissant arc de cercle et trancha trois des créatures de l’épaule à la hanche. Il donna un coup de pied sur le côté d’une autre qui se jetait sur une femme recroquevillée dans les ombres d’un abri d’arrêt de bus. Chojin apparut à son côté, son katana laissa une traînée de lumière en découpant une créature qui essayait de surprendre Orin. Ishio sauta dans la mêlée, écrasant le crâne de la plus proche sous ses pieds. Meliko arriva derrière elles, rassemblant les passants effrayés et les faisant entrer par la porte d’un magasin de meubles abandonné. De plus en plus de petites créatures noires surgissaient à chaque seconde de la faille dans la route. Chojin, Orin, et Ishio les combattirent sans répit, et bientôt, ils furent tous les trois recouverts d’un sang noirâtre.

"Quelles sont ces choses ?" gronda Orin, en découpant le crâne d’une d’entre elles avec sa lame.

"Des bakemono," dit Chojin, d’un ton sévère. "Votre peuple appellerait ça des ’gobelins’."

"Des gobelins ?" rétorqua Ishio, reculant alors que sept gobelins l’assaillaient tous en même temps. "Je pensais que les gobelins étaient mignons et stupides."

"Vous regardez trop de films," fit Chojin, du même ton. "Croyez-moi, rien n’est mignon quand ça essaie de vous tuer." Une autre dizaine de gobelins surgirent de la faille et Chojin recula, les yeux s’écarquillant lorsqu’il vit que les créatures avaient coupé leur retraite.

"Mais d’où sortent-ils ?" demanda Orin, se déplaçant pour se mettre dos à dos avec le Mirumoto. Ishio vint se mettre à côté d’eux, formant une étoile à trois branches avec les lames de leur épée. "C’est l’oni qui les attire ?"

"C’est très probable," acquiesça Chojin. "La cité bascule littéralement en enfer, et ceux-là sont la piétaille de l’enfer." Les bakemono commencèrent à se rapprocher, caquetant et riant comme des hyènes.

"Très bien !" cria Ishio. "Approchez donc !" Il piétina un autre gobelin et frappa un autre du poing. Il recula en poussant un cri bref lorsque la lame rouillée d’une des créatures s’enfonça profondément dans son estomac. Un rire jubilatoire secoua la horde de gobelins lorsque le Grue s’effondra lourdement sur le sol.

"Ishio !" hurla Orin, en sautant pour venir aider le Grue. Il s’avança auprès de son ami au sol, baissant les épaules pour repousser la foule et les forcer à reculer, grâce à sa force et sa volonté. Une brique tomba de quelque part, heurtant violemment Orin à la tempe. Le grand gaijin chancela et du sang coula le long de son visage. Dans sa tête, il prit la douleur et s’en débarrassa. Elle ne le dérangerait plus.

Chojin passa devant Orin, se concentra un instant et pointa son katana vers les rangs gobelins. Un instant plus tard, un rayon d’énergie pure frappa la horde, réduisant plusieurs créatures en cendres fumantes. La horde se ressembla à nouveau, prêts à tuer. Chojin lutta pour soulever à nouveau l’épée, mais l’effort l’avait épuisé.

"Désolé pour ça, Chojin," fit Orin d’un ton sévère tandis que les gobelins se rapprochaient. "Je pense que comparé à tous les dirigeants du Dragon, je ne suis pas aussi doué que le Seigneur Hoshi le pensait."

"Hé, vous seriez surpris," rit Chojin, se préparant pour l’attaque des gobelins. "Vous faites un meilleur boulot que certains."

Les gobelins crièrent de triomphe. Au centre du groupe, l’un d’eux, plus grand que les autres, portait un énorme maillet. Il pointa l’arme vers Orin et rugit. Les gobelins chargèrent, brandissant des morceaux de verres et des couteaux rouillés. Orin resserra les mains autour de la garde de son épée-ours et se prépara à rejoindre son père.

Un cri sauvage et strident ébranla la rue, et un rideau de flammes s’abattit sur la horde de gobelins. Les petites créatures se dispersèrent, brisant les rangs et courant à couvert tout en glapissant de terreur. Même le chef déguerpit, de la fumée s’échappant de son chapeau roussi. Il se retourna pour lancer un dernier regard à Orin avant de disparaître dans la foule de gobelins.

Dans les ombres du magasin de meubles abandonné se tenait Togashi Meliko, de la fumée s’échappant de ses lèvres. Elle leur sourit faiblement et s’écroula.

"Mel !" cria Orin. Les gobelins se regroupaient déjà.

"Allez la chercher !" cria Chojin, passant le bras d’Ishio autour de ses épaules et aidant le Grue blessé à se remettre sur pieds. "Nous devons récupérer ces gens et sortir d’ici !"

Orin regarda d’un côté de la rue, puis de l’autre. "Non," dit-il. "Il n’y a pas de sorties. Allez dans le magasin, Chojin, et prenez Ishio. Nous allons nous retrancher là-bas."

Le vieux Dragon acquiesça sans discuter. Orin sauta au-dessus d’un tas de débris et souleva facilement la jeune fille. Elle ne pesait pratiquement rien - Orin s’imagina qu’une rafale de vent aurait probablement pu l’emporter. Les couleurs qui tourbillonnaient sur sa peau avaient déclinées en bleus ternes et en gris. Son visage était tiré et blême, mais elle était vivante. L’utilisation d’une magie aussi puissante l’avait épuisée. Orin leva la tête vers le magasin, et vit les yeux de la vingtaine de personnes effrayées à l’intérieur.

"Je sais que vous avez peur," cria-t-il en Rokugani avec un fort accent. "Mais je suis ici pour vous aider. Ecoutez ce que je vais dire et nous allons tous sortir d’ici. Barricadez les fenêtres ! Bloquez la porte dès que mes amis et moi-même seront rentrés !"

Ensuite, il courut à l’intérieur du magasin, Chojin et Ishio juste derrière lui. Les gens obéirent rapidement, jetant des tables et des commodes contre les fenêtres tandis que d’autres coinçaient la porte juste au nez des premiers gobelins. Orin posa délicatement Meliko sur un divan et courut pour aider à obstruer toutes les issues en coinçant des petits objets dans les fentes en martelant avec la lourde garde de son épée. Chojin courut à l’intérieur du magasin, poussant d’autres meubles pour bloquer le chemin des gobelins avant qu’ils ne fassent le tour. Les cris à l’extérieur ne s’arrêtaient pas, et les martèlements contre les barrières de fortune étaient incessants, mais rien ne céda.

"Que se passe-t-il ?" demanda un jeune homme, regardant vers Orin, les yeux désespérés. "Que nous arrive-t-il ?"

"Je ne peux pas vous l’expliquer maintenant," répondit Orin, en parlant assez fort pour que tous puissent l’entendre. "Est-ce que l’un d’entre vous a des connaissances médicales ? Un infirmier ? Un étudiant en médecine ? Un vétérinaire ? N’importe quoi ? Mon ami est gravement blessé."

"Je suis infirmière," fit une jeune femme, en levant la main.

"Bien. Quel est votre nom ?" demanda Orin.

La femme sembla légèrement troublée par la question. "Yonai," dit-elle.

Orin acquiesça et mémorisa son nom. "Yonai, mon ami Ishio a été poignardé," Orin désigna Ishio. "Aidez-le, s’il vous plaît."

Yonai acquiesça et courut rapidement auprès du Grue. Après avoir observé sa blessure un instant, elle releva les yeux, l’air perdue. "Je n’ai aucun matériel, ni bandages. Il saigne vraiment beaucoup." Ishio grogna de douleur et murmura quelque chose au sujet de tatouages.

"Vous, et vous," Orin désigna deux hommes debout et immobiles. "Quels sont vos noms ?"

Les jeunes hommes se regardèrent mutuellement.

"Ebizu," dit l’un.

"Keichi," dit l’autre.

Orin acquiesça, et mémorisa leur nom et leur visage. "Ebizu, Keichi, Ishio a besoin de matériel médical. Fouillez ce bâtiment. Il doit y avoir une trousse de premiers soins, quelque part. Même du linge propre et de l’eau feront l’affaire. Allez voir à l’étage et trouvez-moi ça. Si vous avez des ennuis, courez et revenez ici. Ne jouez pas aux héros. C’est compris ?"

Les hommes inclinèrent la tête et se mirent à courir.

Orin parcourut le magasin du regard. Sa première estimation était bonne ; il compta vingt personnes, sans compter l’infirmière et les deux à l’étage. Six étaient des enfants de moins de douze ans, blottis dans les bras de leurs parents. Deux semblaient être de vieux messieurs de plus de quatre-vingt ans, mais il y avait quelque chose de particulier chez eux. Ces deux là étaient assez malins pour s’asseoir ailleurs que près des fenêtres. Ils avaient probablement déjà dû connaître une situation comme celle-ci auparavant. Et tandis qu’Orin étudiait chaque personne dans la pièce, il remarqua à sa grande surprise que toutes ces personnes le regardaient également.

Ils attendaient qu’il leur dise ce qu’ils devaient faire.

"Très bien, voici ce que nous allons faire," cria-t-il d’une voix forte. Chojin apparut à la droite d’Orin, les bras croisés devant sa poitrine en armure, et observant la foule d’un regard d’acier. "Mon nom est Orin Wake, et voici mon ami Chojin. Nous sommes ici pour vous aider. Si nous voulons tous nous en sortir vivants, vous devrez m’écouter. Est-ce clair ?"

Tous les gens acquiescèrent.

"Pour commencer, je veux savoir vos noms," dit Orin. "Je vous que vous connaissiez tous les noms des autres. Et après ça, il n’y aura plus d’étrangers ici. Nous sommes tous ici ensemble. Veillez sur les autres. Sachez qui sont les autres. Si quelqu’un venait à disparaître, vous devez me le faire savoir immédiatement. Nous allons tous nous en sortir. Avez-vous compris ?"

Ils acquiescèrent encore. Pendant les quelques minutes suivantes, les noms furent échangés. Ce fut difficile, mais Orin parvint à mettre un nom sur chaque visage, et à se rappeler de tous. Ebizu et Keichi redescendirent avec des bandages et un seau d’eau. Yonai commença à soigner la blessure d’Ishio.

"Très bien, maintenant," dit-il. "Est-ce que certains d’entre vous ont un jour été militaire ? Policier ? Garde National ? N’importe quoi qui implique le combat, la tactique, ou l’utilisation des armes ?" Il observa les hommes âgés, Gyukudo et Haruki.

"Par le cul d’Osano Wo, oui !" cria l’un d’eux d’un ton passionné. "Haruki et moi étions dans la Marine Marchande de la Mante !" Il fit un signe de tête à l’autre vieux monsieur, qui sourit de sa large bouche édentée.

"Je suis videur dans un… euh… club de strip-tease," fit Gihei, un petit rônin mais large d’épaules.

"C’est déjà ça," acquiesça Orin.

"Je suis garde de la sécurité dans une école publique," dit Toyoko, une jeune femme plutôt mignonne.

"Alors, je suppose que ces gobelins ne sont pas nouveaux pour vous," répondit Orin à Toyoko. Un rire parcourut la pièce, dissipant une partie de la peur et de la nervosité de la situation. "Très bien," fit-il. "Nous allons nous séparer en quatre groupes. Toyoko, Gihei, Haruki, Gyukudo, je veux que chacun de vous choisissiez les cinq personnes les plus proches de vous. Vous êtes responsables de leur vie. Gardez un œil sur eux. Assurez-vous qu’ils ne s’éloignent pas et ne fassent rien d’insensé. S’ils sont blessés, assurez-vous que quelqu’un d’autre les aide. Est-ce compris ?"

"Oui, monsieur," dit Gyukudo, un air enthousiaste était soudain apparut dans son regard. Il se releva et salua.

Orin lui rendit son salut avec un sourire. Les trois autres se levèrent et imitèrent ce geste. "Très bien," dit Orin. "Gihei, Gyukudo, je veux que vous et vos groupes venniez avec moi, et que vous m’aidiez à fouiller cet immeuble à la recherche d’armes, de provisions, d’une radio, ou d’un moyen de sortir d’ici. Les autres, vous restez ici et vous surveillez les portes. Vous ferez ce que Chojin vous demandera de faire. Est-ce compris ?"

Ils acquiescèrent. Orin se retourna pour partir, et il vit que Chojin souriait au coin de son heaume. "Quoi ?" murmura-t-il au vieux Dragon. "Qu’est-ce qui vous fait sourire, vieux lézard ?"

"Pour un meneur d’homme réticent, vous vous débrouillez plutôt bien," murmura-t-il à son tour. "Ce truc de leur faire apprendre les noms des autres était excellent. Vous avez pris un groupe de réfugiés, et vous les avez transformés en équipe, et ça vous a pris moins de dix minutes pour y arriver."

"Mon père était diplomate," répondit calmement Orin. "Mon père disait toujours qu’il est important d’apprendre le nom d’une personne si on veut découvrir la vérité à son sujet."

"Il avait raison," acquiesça Chojin tandis qu’ils continuaient d’avancer vers les escaliers. Gihei et Gyukudo étaient juste derrière, chacun gardant un œil attentif sur leurs protégés. Chojin parla à voix basse. "Vous avez bien fait de ne pas leur dire que vous ne saviez pas pourquoi les gobelins sont ici. L’incertitude détruit la confiance. Il est mieux qu’ils pensent que vous le savez."

"Et lorsqu’ils découvriront que je ne sais rien ?" demanda Orin, en regardant le vieil homme dans les yeux.

"Et bien, à ce moment-là, ça n’aura plus beaucoup d’importance, non ?" dit gravement Chojin.

Orin acquiesça. "Gardez un œil sur Mel, ok ?" demanda-t-il au vieux Dragon.

"Oui," dit Chojin. "Bonne chance en haut."

Orin acquiesça. "A vous aussi." Il se tourna et se dirigea vers les escaliers. Il se sentait toujours aussi effrayé. A tout moment, il savait que les gobelins pouvaient abattre leur barricade de fortune, ou que l’oni pourrait arriver dans leur rue. Dans ce cas, ce serait la fin de leur petite évasion. Dans ce cas, il n’aurait pas fait la moindre différence.

Mais jusque là, bon sang, il n’allait pas se rendre. Tant qu’il pourrait améliorer les choses, aussi petit ce changement soit-il, il continuerait de se battre. Lorsque les gobelins viendraient, il préfèrerait mourir en les retenant et espérer qu’au moins quelques-uns de ces gens pourraient s’échapper.

D’une certaine manière, Orin Wake se demanda si maintenant il avait finalement compris ce que ça signifiait d’être un Dragon.


Agasha Hisojo plissa le front et croisa ses longs doigts. "Ce que tu dis est impossible, Hatsu, tu le sais."

"J’imaginais que tu étais habitué à traiter avec l’impossible," répondit Hatsu, appuyé contre une étagère.

"Vous étiez là tous les quatre, m’as-tu dit ?" répondit Hisojo, se levant de son siège et se tournant vers les trois Frères du Jour. "Avez-vous tous été témoins de cette vision ?"

Mayonaka hocha la tête. "Nous n’étions pas conscients."

"La vision était pour Hatsu uniquement," ajouta Shougo.

"Car il est le Tonnerre," conclut Asahi.

Hisojo dévisagea les Frères du Jour pendant un moment. Depuis l’incident à la Cité du Foyer Sacré, ils avaient cessé de finir les phrases des autres et avaient commencé à fonctionner comme des individus séparés. Maintenant, ils semblaient à nouveau former un seul esprit. Hisojo fit quelques pas de long en large dans le petit atelier. Des nemuranai à moitié achevés et des équipements tetsukami exotiques traînaient un peu partout. Une dizaine d’Agasha, des spécialistes Tetsukai, aidaient Hisojo à préparer des armes et de l’équipement pour le Jour des Tonnerres imminent ; il les avait congédiés d’un mot lorsque Hatsu était arrivé.

"Je sais ce que j’ai vu," dit sèchement Hatsu. "Je me souviens parfaitement de chaque mot. Je peux tout te répéter, si tu veux."

"Hatsu, je ne sous-entends pas que tu me mentes, ou que tu ne te souviennes pas bien," dit Hisojo. "Je te connais mieux que ça. Toutefois, tu dois comprendre que c’est très difficile pour moi de digérer ça. J’ai dirigé la guerre du Dragon Caché contre Jigoku pendant des décennies. C’est une bataille métaphysique tout autant que physique. Pour que la lutte entre Jigoku et Yoma puisse exister, certaines choses doivent rester constantes. Ce n’est pas la question que je ne croie pas que Jigoku puisse acquérir une conscience humaine de sa propre volonté, c’est simplement que ce genre de choses ne peut pas se produire."

"Et pourquoi pas ?" demanda Hatsu, observant attentivement le vieil homme, les bras croisés.

"La guerre entière entre Jigoku et Yoma, le bien et le mal si tu préfères, existe parce que les concepts abstraits n’ont pas de conscience proprement dite. Jigoku et Yoma sont sensibles, et ils sont puissants, mais ils existent sur un autre plan de conscience. Ils ne comprennent pas ce que ça signifie réellement d’être humain pas plus qu’un humain ne comprend entièrement la notion de mal ou de bien. Et puisqu’ils ne nous comprennent pas, ils sont limités à mettre en œuvre leur conflit au moyen d’intermédiaires."

"Des pions," répondit Hatsu. "Des pions comme les Tonnerres."

Hisojo lança un regard interrogateur à Hatsu. "Tu préfères te considérer comme un pion plutôt qu’un intermédiaire ?" demanda-t-il. "Est-ce que le poids de Yoma pèse si lourdement sur tes épaules ?"

Hatsu haussa les épaules. "Je dois dire que j’ai eu des jobs avec un peu plus de liberté créative," répondit-il.

"Oui, bon, vu comme ça. Permets-moi de continuer," dit Hisojo.

Hatsu acquiesça.

"Je parlais des intermédiaires," dit Hisojo, en accentuant ce mot. "Occasionnellement, on rencontre des intermédiaires dotés de grands pouvoirs ou d’une grande conscience, et un tel pouvoir leur permet d’agir au nom de Jigoku ou de Yoma. Fu Leng. Iuchiban. Toi. Les autres Tonnerres. Je pourrais même signaler que l’Akasha des naga pourrait être un tel intermédiaire, clairement une force puissante au service du bien. Ces exemples sont les plus évidents comme quoi Jigoku ou Yoma n’ont jamais obtenus une réelle conscience de notre monde. En fait, l’idée même de Jigoku et de Yoma sont des clarifications faites de certaines abstractions puisque, comme tu le sais, leurs noms ou leurs méthodes d’influence ont changés de nombreuses fois au fil des années."

"Et si ça n’était plus le cas ?" demanda Hatsu. "Et si le besoin qu’ils ont d’utiliser des pions n’existait plus ?"

"La guerre entre Jigoku et Yoma est une guerre de compréhensions, Hatsu," répondit Hisojo. "Leur plan d’existence réside à la frontière de notre compréhension. A nouveau, c’est une évidence prouvée par le fait que nous avons même des difficultés à leur attribuer un nom. Jigoku est souvent utilisé pour donner un nom à tous les royaumes spirituels, et pas uniquement les infernaux, et Yoma était jadis appelé Yomi avant qu’un scribe Phénix ne prenne sur lui de-"

"Arrête de m’inonder de pensées métaphysiques, Hisojo-sama. J’ai compris," dit Hatsu. "Je sais ce qui se passera si l’un d’eux gagne le Jour des Tonnerres. Ma question est la suivante : que se passerait-il s’ils décidaient qu’il n’y a plus besoin d’un Jour des Tonnerres ?"

Hisojo fit une pause, regardant la table recouverte de Sphères du Dragon brillantes. Lorsqu’il se tourna à nouveau vers Hatsu, son visage sembla très vieux, très fatigué, et très inquiet. "Si l’un d’eux gagnait assez d’influence sur notre monde pour qu’ils puissent agir librement, alors leur besoin d’utiliser des subterfuges et de nous manipuler n’aurait plus de raison d’être. Leur besoin de se confronter l’un à l’autre indirectement cesserait d’exister. Ils n’auraient plus besoin de nous. Le pouvoir de Jigoku ou de Yoma est tel que l’un ou l’autre pourrait détruire le monde mortel le temps d’un battement de cœur, mais jusqu’à présent, nous avons toujours été bien trop précieux pour risquer une telle chose."

Un long silence remplit la pièce.

"Donc, ce que tu veux dire, c’est qu’après le prochain Jour des Tonnerres, on en sera là," Hatsu fit un geste brusque de la main. "Peu importe celui qui gagne, nous serons de toute façon les perdants. Même si les Tonnerres l’emportent, Yoma ou Jigoku pourraient tout détruire."

"Si ce que tu me dis est vrai, c’est une possibilité à ne pas écarter," répondit Hisojo. "Mais il y a toujours un détail qui me gène. Si Jigoku était déjà conscient, alors pourquoi s’embarrasser d’avoir un Jour des Tonnerres, finalement ? Pourquoi ne pas tout simplement affronter le pouvoir de Yoma avec sa compréhension supérieure et mettre un terme à tout ceci ?" Hisojo mordait nerveusement un ongle en réfléchissant à cette idée.

"Je ne sais pas," répondit Hatsu. "Mais j’ai une idée, si tu es d’accord pour écouter une analogie plutôt étrange."

Hisojo fit un sourire amer et regarda Hatsu. "Hatsu, l’acception de l’étrangeté est un pré-requis dans notre famille. Je t’en prie, raconte-nous."

"Ok," acquiesça Hatsu. "Essayez de réfléchir comme moi. J’étais un flic, à l’époque. Je n’ai jamais utilisé d’armes à feu, mais j’ai été obligé de participer aux entraînements au tir comme tout le monde, lorsque j’étais à l’académie. Lorsqu’un truand sort son arme contre vous et peut vous tuer facilement mais qu’il ne tire pas, il y a toujours une raison. Peut-être qu’il a peur, peut-être qu’il est arrogant, peut-être qu’il est à court de munitions, mais il y a toujours une raison et dans cette raison, il y a une opportunité de retourner la situation à notre avantage. Jigoku semble avoir acquis une conscience, être prêt à tout détruire, et pourtant il ne fait rien et se moque de nous comme un méchant de film de série B. Je pense qu’il doit y avoir une raison, et dans cette raison, une opportunité."

Hisojo fit un sourire amer. "Tu as l’intention de prendre l’avantage sur Jigoku lui-même au niveau de la puissance pure ? Qu’est-ce que tu vas faire, appeler une escouade de SWAT ?"

"S’il le faut," répondit Hatsu avec un petit rire. "Au point où nous en sommes, n’importe quoi vaut la peine qu’on essaie."


Zul Rashid revint dans le vrai monde.

La lumière du soleil levant l’aveugla. Il ne savait pas combien de temps il avait voyagé à travers la Voie. Le temps évoluait différemment dans les royaumes spirituels, et après sa rencontre avec l’Oracle Noir du Vide, il avait perdu la notion du temps. Il se sentait différent, presque pris de vertige. Ishak avait prétendu ne pas s’intéresser à lui, mais Rashid craignait que ça ne soit pas entièrement vrai. Quelqu’un d’aussi puissant qu’Ishak n’avait pas besoin d’agir de manière évidente.

Rashid regarda rapidement autour de lui, essayant de situer où il était. Il se trouvait au milieu d’une grande plaine fertile. Il se trouvait près de la rive d’un petit lac - calme, bleu, et serein. Au loin, il pouvait voir des montagnes. Ça ne l’aidait pas beaucoup. Près d’un tiers de Rokugan était recouvert de montagne ou parsemé de plaines. Il y avait un nombre incalculable de lacs. Il pouvait se trouver n’importe où entre les steppes de la Licorne et les collines Suzume. Une soif soudaine lui brûla la gorge, et il avança en titubant jusqu’au bord de l’eau.

Tombant à genoux, Zul Rashid prit de l’eau dans ses mains et but bruyamment. Depuis combien de temps n’avait-il plus bu de l’eau ? Il réalisa à sa grande surprise que ça remontait à presque deux semaines. Depuis son arrivée au Village du Foyer Sacré, il n’avait plus rien consommé. La recherche de son père lui avait pris la majeure partie de son temps, et la malédiction de Kaze semblait lui permettre de se passer d’aliments et d’eau. Un bruit gronda dans son ventre et il réalisa qu’il avait également faim. Est-ce que la malédiction avait pris une telle emprise que non seulement il avait cessé de ressentir les besoins de son corps, mais qu’en plus il ne se sentait même plus concerné par ces besoins ? Cette pensée le fit frissonner. Il contempla la surface du lac, attendant que l’ondulation s’apaise afin qu’il puisse voir à quel point l’oni l’avait transformé.

Ce qu’il vit le terrifia.

Le visage de Zul Rashid était le sien. Les circuits électroniques ne parcouraient plus ses joues. Ses yeux étaient ordinaires, et non pas des points rouges lumineux. Regardant sa main, il vit qu’elle était totalement faite de chair, et non plus de cette texture pseudo-mécanique de Kaze no Oni. C’était certainement un rêve. Il allait se réveiller à tout moment et découvrir que ce soulagement n’était qu’un répit temporaire avant de succomber à une terreur plus grande encore.

Zul Rashid attendit, mais cet instant ne vint pas. Comment était-ce possible ? Avait-il été guéri de sa Souillure ? Comment pouvait-il être redevenu humain ? C’était trop facile.

Peut-être que c’était l’œuvre de l’Oracle Noir ? Yogo Ishak avait facilement vaincu Rashid, le faisant s’effondrer d’un simple mot. La puissance de sa magie était inconcevable.

Mais pourquoi Ishak l’aurait-il soigné ? Ça n’avait aucun sens.

Zul Rashid se releva, lissant sa robe. Il essaya à nouveau de réaliser où il était tout en réfléchissant à la situation. Ishak ne pouvait pas être aussi fou ! N’avait-il pas réalisé que Rashid était son ennemi ? Pensait-il que Rashid serait reconnaissant pour ce cadeau ?

"Non, Rashid," se dit calmement le khadi. "Ton cœur était jadis aussi noir que le sien. Tu sais comment pensent ceux de ce genre-là. On ne fait jamais de cadeau à un adversaire, sauf si c’est encore plus profitable pour vous… Ou sauf si ce cadeau n’en est pas un."

Rashid prononça quelques mots de magie, invoquant les pouvoirs des kamis. La spécialité de Rashid était la magie de l’Air, mais sa volonté était suffisante pour qu’un sortilège de Terre aussi simple soit à sa portée. Il lança une simple invocation sur le sol.

"Va, petit kami," murmura-t-il. "Amène-moi ton cousin."

Le sortilège dura quelques minutes, mais il y eut finalement une réponse. Un petit morceau de terre bougea près des pieds de Zul Rashid, et un éclat vert brilla sous le soleil. Du jade. Prenant une profonde inspiration, Zul Rashid baissa les mains et ramassa le minuscule éclat de jade sur le sol.

Avec un sifflement et un cri de douleur, Rashid jeta le jade dans le lac. Ses doigts étaient blessés à vif et sanglants où la pierre l’avait touché.

Zul Rashid maudit Yogo Ishak tout en soignant sa main blessée. L’Oracle Noir n’avait pas supprimé la Souillure de Rashid. Au lieu de ça, il avait enfouit plus profondément encore la malédiction. Voila pourquoi il s’était senti aussi confus et pris de vertige, un peu plus tôt ; non pas parce que son corps avait changé, mais parce qu’il était à nouveau comme avant. Ishak lui avait pris tous les dons ténébreux de Kaze no Oni, la maîtrise améliorée de la magie, la puissance pure de l’Outremonde, mais il avait laissé la Souillure de Rashid intacte, diffusée dans son corps entier. Bien qu’il apparaisse sain de l’extérieur, il n’y avait aucun moyen de savoir ce que l’Oracle Noir avait fait à son âme.

Pendant un instant, Rashid sentit l’espoir le quitter. Il savait qu’il ne pouvait plus faire grand chose. Yogo Ishak avait jadis emprunté le chemin de la corruption, et maintenant Rashid avait été lui aussi placé dessus. Il y a longtemps, avant la venue de la Guerre des Ombres, Ishak avait été un puissant shugenja, un homme noble. Les histoires s’en rappelaient. Et puis vint Akuma. D’un seul coup meurtrier, les ténèbres consumèrent tout ce qui était bon en Ishak. Son honneur, ses bonnes actions, sa famille entière furent ravies par l’Outremonde. C’était la voie de la Souillure. Le pouvoir de la corruption avait pris tout ce qui était bon et l’avait perverti en mal. Il n’y avait pas de moyen d’y échapper.

Comment Rashid pourrait-il combattre là où tant d’autres avaient échoués ?

L’ancien Maître de l’Air se releva près du lac et réfléchit pendant un long moment. Le vent soufflait dans les plaines, ridant la surface de l’eau, rafraîchissant son visage. Rashid était devenu très proche des esprits du vent lors de son temps dans Rokugan. La brise était devenue comme une vieille amie, le réconfortant lors des moments de faiblesse. Il sourit tout en se tournant vers le vent apaisant.

"Très bien," dit-il, un sourire sinistre s’épanouissant sur son visage. "Très bien. Que le jeu commence. Si mon âme est damnée et vouée à Jigoku, qu’il en soit ainsi. Il semble que je ne puisse plus faire grand chose pour ça. Toutefois, tant que je vivrai, je ne me rendrai pas. Kaze, Ishan, Ishak, vous posez sur moi un regard chargé de supériorité suffisante et vous riez du ’cadeau’ que j’ai reçu. Vous avez raison. J’ai arraché mon cœur pour maîtriser la magie des khadi. J’ai écarté ma famille pour maîtriser la magie des kamis. Si vous croyez que je ne pourrai pas maîtriser votre pouvoir également, alors vous allez être surpris."

Rashid tendit une main et prononça un simple mot. Les esprits de l’air autour de lui tremblèrent, comme si une ondulation venait de traverser les éléments. Pendant des années, Rashid avait réfléchi à des moyens de combiner la sombre magie des khadi sans cœur avec le pouvoir élémentaire du Phénix, mais n’avait jamais mis ses théories en pratique. Il avait toujours craint le pouvoir qui pouvait être libéré.

Zul Rashid ne craignait plus grand chose, maintenant, et il invoqua tout le pouvoir de sa magie. Les éléments tremblèrent, et le ciel s’assombrit. Zul Rashid sentit une présence planer au-dessus de lui, ce que le khadi pouvait appeler un "troisième œil", une présence invisible et sombre à laquelle on ne pouvait pas échapper, ni se cacher.

"Zul Rashid ibn al Kassir," siffla la créature. "Meurtrier du Djinn de l’Heure Sombre. Je suis le Djinn de l’Œil Brûlant. Cela faisait longtemps."

"En effet," répondit Rashid. Il ferma le poing, martelant la créature d’une volonté puissante, s’emparant de son pouvoir. Le Djinn frémit devant la puissance du khadi, reculant de terreur et implorant sa liberté.

"Pas encore," dit Rashid. Il prononça un autre sortilège et l’intuition intensifiée des esprits Rokugani de l’Air fut accordée au Djinn, provoquant un petit scintillement doré autour de l’œil. Il pulsait d’un sombre pouvoir, mais il resta enchaîné à la volonté du khadi.

"Que dois-je chercher, maître ?" demanda l’esprit. "Dites-moi, et je le trouverai."

Rashid orienta les perceptions de l’œil à l’intérieur de son corps, vers la sombre souillure de la malédiction de l’oni. "Trouve la source de ces ténèbres."

Le Djinn observa le puits de l’âme de Rashid et sembla tiquer. "Ce que vous recherchez est plus puissant que vous l’imaginez," dit-il. "Etes-vous sûr de vouloir le trouver ?"

Rashid acquiesça. "Il a commencé ce jeu," répondit le khadi. "Maintenant, j’ai l’intention de le terminer."

L’œil cligna, pour marquer sa reconnaissance, puis s’en alla en planant. Zul Rashid se mit à marcher derrière lui. Quelque part, Rashid réalisa que ce qu’il faisait n’était pas vraiment raisonnable. Il réalisa, logiquement, que personne n’avait jamais affronté la puissance pure de Jigoku et ne s’en était tiré l’âme intacte.

Il réalisa également qu’il ne s’en souciait plus vraiment.

Le temps était venu de mettre un terme à ceci.


Jared Carfax les avait fait s’en aller.

Il l’avait vu venir, et il leur avait demandé de partir.

Mazaqué et Selena ne faisaient plus partie du grand jeu, et maintenant, ils seraient en sécurité. Carfax était debout à la fenêtre de son appartement et il regardait tristement l’horizon d’Otosan Uchi brûler. Bien que ça fasse longtemps qu’il savait que ceci arriverait, ça ne faisait pas moins mal pour autant. Rokugan était devenu le foyer de Jared. Bien qu’il soit né et élevé comme un gaijin, Jared avait passé la majeure partie de sa vie dans l’Empire. Il avait passé la majeure partie de sa vie en tant que représentant du pouvoir du Dragon de l’Air. Il n’était pas simplement un citoyen de Rokugan, il en faisait partie intégrante. A chaque fois que l’énorme oni prenait une vie, Jared pouvait le ressentir, même sans ses pouvoirs. Il pouvait sentir un autre petit morceau d’éternité brûler et disparaître à jamais.

Petit à petit, les ténèbres triomphaient. Carfax était impuissant. Sa magie avait disparu il y a des heures de cela avec la mort de son homologue ténébreuse. Il n’avait même plus assez de force pour s’enfuir de la cité.

Il était redevenu un humain, maintenant. Un simple humain.

Et maintenant qu’il était redevenu humain, il se rappelait de tout.

Ce jour lointain, lorsqu’ils avaient accordés leurs pouvoirs, les Dragons Elémentaires avaient confié à Jared Carfax un fardeau encore plus grand. Il serait celui qui dirigerait les Oracles. Il serait celui qui mènerait leurs recherches de ceux qui auraient un rôle à jouer dans la bataille à venir.

Il serait celui qui dirigerait le jugement de l’humanité, et qui ferait s’abattre la colère des Dragons Elémentaires qui trouvaient la race des hommes superflue. La vérité avait été liée si étroitement à son âme que même Jared n’avait pas été autorisé à s’en souvenir, bien qu’il ait toujours agi avec les intérêts des dragons à l’esprit. Il avait mené Hoshi Kenzo et Karasu Meiji à la mort, dans les égouts. Il s’était assuré que le Masque de Porcelaine tombe entre les mains de Kashrak. Il avait…

Il ne voulait plus penser à tout ce qu’il avait fait, à ces motivations dont il n’avait pas réalisé l’existence jusqu’il y a peu.

Il se demanda si le nouvel Oracle du Vide était toujours vivant. S’il ne l’était plus, alors Yogo Ishak était le dernier Oracle. Ça le surprit un peu. Jared avait toujours imaginé qu’il serait un des premiers à disparaître. Les lois des Oracles étaient si dures, si contraignantes, et Jared avait à l’époque un esprit libre, rebelle. Pourquoi les dragons l’avaient-ils sélectionné pour être leur meneur ? Pourquoi avoir placé entièrement sur lui le fardeau de connaître la vérité ? Il observa la paume de ses mains, où le kanji de l’air avait jadis brûlé. Les écritures mystiques avaient maintenant disparues, mais il sentait toujours le poids de ce fardeau, comme auparavant.

Et voila, après tout ce qui s’était passé, il était toujours là. Bien vivant, bien que plus pour très longtemps. Il observa son reflet sur le grand mur couvert de miroirs de son appartement. Ses cheveux étaient blancs, mais ça n’était pas naturel. Son visage était beau et jeune. Il n’avait pas vieilli d’un jour depuis la Guerre des Ombres. Au moins, il ferait un chouette cadavre. Carfax ajusta la veste de son costume et passa une main dans ses cheveux.

L’immeuble entier trembla quand Yoritomo no Oni hurla son nom à nouveau. Une fissure fendit le mur de miroirs. Jared espéra vraiment que ce fichu oni arrête de faire ça. Tout le monde avait entendu son nom. Maintenant, ça commençait à l’énerver.

Jared soupira. Peut-être aurait-il été préférable qu’il soit mort dans cette tranchée, il y a cent ans d’ici. Peut-être aurait-il été préférable qu’il ait donné sa vie pour quelque chose. Quel était le but de tout ceci ? Quel était l’intérêt d’utiliser la sagesse et le pouvoir d’un Dragon Elémentaire, si vous ne pouviez pas faire la moindre bonne chose ?

"Stupide gaijin," dit une voix. "Vous regardez trop loin, et pas assez minutieusement."

Jared leva les yeux vers les nuées de vide tournoyant, flottant à leur place habituelle près du lustre. Des points d’un noir absolu le fixaient. "Encore vous," dit Carfax au Dragon du Vide. "Que voulez-vous, cette fois ?"

"Ceci n’est pas encore fini," dit le Dragon.

"Pas encore fini ?" Carfax fit un geste de la main vers la fenêtre. "Vous plaisantez ? N’est-ce pas tout ce que vous vouliez ? Vous vouliez détruire l’humanité. Alors voila. L’humanité est détruite. Vous êtes content ?"

Le Dragon ferma les yeux pendant un instant. Jared crut ressentir une vague d’une infinie tristesse émaner de la créature, mais c’était impossible. Le Dragon du Vide était une créature sans émotion, sans sentiments. Il était venu pour détruire le monde, pas pour le sauver. Malgré ça, il semblait être comme tourmenté.

"Je ne suis pas content," répondit le Dragon. "J’ai regardé cette cité grandir, depuis un simple village paysan engoncé dans une région inhospitalière de terres en friche. J’ai vu les Dynasties grandir et un grand Empire s’unir, ce qui stupéfia les immortels. Oh oui, les immortels étaient leurs pères mais les enfants les surpassaient de loin. J’ai vu des héros. J’ai vu des scélérats. J’ai vu des histoires s’achever brutalement, sans personne pour les raconter, malgré l’intérêt qu’elles eurent pu susciter. Maintenant, la fin approche. Maintenant débute la destruction de tout ce qui subsiste de bon en ce monde." Il ouvrit les yeux. "Devrais-je être heureux pour ça ? Je ne le suis pas."

"C’était votre décision," dit Carfax, croisant les bras et haussant les épaules au Dragon du Vide. "C’est pour ça que vous m’avez envoyé pour guider ces moines. C’est pour ça que vous m’avez dit d’envoyer Naydiram à la rencontre d’Ichiro Chobu. En tant qu’Oracles, nos paroles ne seront jamais remises en cause. Nous avons toujours été les champions de la lumière." Carfax éclata d’un rire ironique et regarda vers la cité. "Ironique, n’est-ce pas ? Nous avons plus aidé Jigoku que les Oracles Noirs."

Le Dragon du Vide tourna autour du lustre, son regard fixé à chaque instant sur le petit homme en dessous de lui. "Vous ne comprenez toujours pas," murmura-t-il. "Un siècle de prophéties et vous ne comprenez rien."

"Vraiment," dit Jared. "Eclairez-moi."

"Des mots bien étrangement choisis," répondit le Dragon du Vide. "Etes-vous sûr d’être prêt pour une telle requête ?"

"Si je ne le suis pas, je ne le regretterai pas longtemps, n’est-ce pas ?" répondit Carfax. "Ecoutez, quel bien ai-je fait ? A quoi ont pu servir les Oracles en se cachant, en orientant les gens vers de mauvais chemins, en s’asseyant sans rien faire pendant que Yogo Ishak nous vole nos pouvoirs ? Est-ce qu’il y a un but derrière tout ça, ou est-ce que c’est juste un foutu jeu ?"

"J’adore parler aux humains," répondit énigmatiquement le dragon. "Vous devenez injurieux pour de si petites choses, et pourtant, vous encaissez facilement des défaites terriblement démoralisantes. Ce conflit final n’aurait pu être ce qu’il est sans la mort des informations," dit-il. "Rokugan se rappelle de peu de choses de son passé, de son histoire, de sa magie. Ceux qui se souviennent de ces siècles de tradition en tirent un certain pouvoir, et se dressent sur les épaules des géants. C’est le but de nos activités ici. Nous sommes une source d’information, Jared Carfax. Nous créons des géants. C’est pour ça que je vous ai demandé de ne jamais vous mêler des affaires des Tonnerres."

"Pour qu’ils puissent échouer ?" demanda Carfax.

Le dragon tourna sur lui-même et sourit. "Non," répondit-il. "Pour qu’ils aient une chance."

"Parlez clairement," demanda Jared. "Je ne comprends toujours pas."

"Les informations que vous avez reçu étaient déformées," répondit le Dragon du Vide. "Pensez-vous qu’après tout ce que les humains ont fait aux Dragons Elémentaires que vos pouvoirs pouvaient toujours être purs ? Non. Chaque conseil que vous avez donné, chaque prophétie que vous avez faite, bien que vraie, n’offrait rien de plus que la route la plus rapide vers la destruction pour ceux qui suivaient vos conseils. Ne me dites pas que vous ne l’aviez pas remarqué."

La bouche de Carfax s’ouvrit mais aucun mot ne sortit. Il hocha la tête de négation. "Non," dit-il. "Non, non, non… C’est impossible. Nous avons utilisés vos pouvoirs… Nous autres Oracles les avons utilisés pour pouvoir découvrir les identités des Tonnerres pour nous-mêmes, et nous n’en avons rien retiré."

"Rien ?" le Dragon du Vide semblait amusé. "Regardez-vous, maintenant, Jared Carfax. Regardez Selena, Mazaqué et Naydiram. Regardez Moto Hashin et ses Maîtres Elémentaires. Diriez-vous que les Fortunes ont été aimables ?"

"Vous ne nous l’avez jamais dit !" Cria Jared au dragon. Jared était en colère, maintenant, son visage rouge contrastait avec ses cheveux blancs. "Vous ne nous avez jamais prévenus !"

"Les priorités d’un dragon sont différentes de celles d’un mortel," répondit-il avec dédain. "Oui, vous alliez mourir. Oui, vous souffririez. Tout s’achèverait bien assez tôt, et pour le plus grand bien de tous."

"Le plus grand bien ?" Jared se mit à rire. "Je pensais que vous étiez venus pour juger l’humanité, pas pour vous soucier du plus grand bien de tous."

"Vous présumez que notre jugement serait forcément négatif," répondit le Dragon.

Carfax observa le Dragon pendant un long moment. "Qu’essayez-vous de me dire ?" Demanda-t-il. "Que tout ce que nous avons fait ici est une manière déformée d’arriver au bien de tous ?"

"J’essaie de vous dire que l’histoire sera seule juge," répondit le Dragon du Vide.

"Et à propos de Yogo Ishak ?" Demanda Carfax. "Il nous a volé vos pouvoirs, exactement comme les humains l’ont fait pour vous il y a bien longtemps, selon ce que vous nous avez dit. Ça aussi, ça fait partie de vos plans ?"

Le Dragon du Vide plissa les yeux pendant un instant, affichant une autre trace d’émotion, ce qui était rare. "Non, ça ne fait pas partie du plan," dit le dragon, "mais c’est un évènement inattendu. Comme je vous l’ai dit, Jared Carfax, l’histoire de votre peuple est sinistre. Vous avez beaucoup oublié. Et vous seriez très surpris en vous rappelant de certaines choses, tout comme le serait Yogo Ishak."

"Quelles choses ?" demanda Jared.

"Le Feu, l’Eau, la Terre, l’Air et le Vide composent l’univers, mais il y a d’autres forces importantes. Le Tonnerre. Le Paradis Céleste," dit le Dragon du Vide, presque en chantonnant. "Les Dragons Elémentaires incarnent tout ce qui est et tout ce qui sera. Même le petit Dragon de Jade incarne la pureté qui s’étend à travers tous les royaumes spirituels, bien qu’il n’ait jamais réellement été l’un d’entre nous. Il y a huit dragons, Carfax. Huit Dragons et… Cinq Oracles ?" La voix du Dragon du Vide était amusée. "Non, Jared Carfax. Le Dragon Céleste réserve son jugement pour bientôt, et Jade récupère de ses blessures causées par la Colère de l’Au-delà."

"Et pour le Tonnerre ?" Demanda Jared.

Le Dragon du Vide inclina la tête. "Tonnerre a toujours gardé une place spéciale dans son cœur pour les mortels. A tel point qu’elle s’est cachée après les cataclysmes de la Colère de l’Au-delà, le temps qu’on ait à nouveau besoin d’elle. Elle attend le moment où un Oracle du Tonnerre sera nécessaire."

"Je dirais que là, ce serait peut-être le bon moment," dit Jared. "Rokugan est mourant !"

"Vraiment ?" Répondit le Dragon du vide. "Vous voulez à nouveau offrir votre aide ? Je pensais que vous vous considériez comme exclu de tout ceci." Le dragon tourna sur lui-même et son image se mit à décliner.

"Hé !" Cria Jared. "Hé, où allez-vous ? Vous allez me laisser ici ? Je suis sans défense face à ce qui se passe dehors ! Je vais mourir !"

"Vous autres humains," gloussa le dragon en retournant dans son royaume. "Vous vous sous-estimez toujours. Bonne chance, Jared Carfax. Bonne chance, Oracle…"

Jared Carfax sentit une soudaine chaleur dans ses mains. Il regarda ses paumes. Surpris, il vit que les kanji mystiques de l’air y brûlaient à nouveau.

Non… Pas l’air… Il regarda à nouveau et réalisa que ce n’était pas du tout les kanji qui lui étaient si familiers.

C’étaient les kanji du Tonnerre.


Les Gardiens emmenaient le dernier des corps juste lorsque les portes de l’Etage du Vide s’ouvrirent. Un jeune homme et trois jeunes femmes entrèrent, l’air pensif, guidés par Shiba Genichi. Ils portaient tous l’uniforme des étudiants Phénix.

"Bonsoir, mesdames et messieurs," dit Isawa Kujimitsu. "Savez-vous qui je suis ?"

"Oui, Maître," répondirent-ils tous ensembles.

"Je présume que vous êtes tous shugenja ?" Répondit-il.

"Oui, Maître," dit le jeune homme, un garçon assez petit et corpulent, avec une coiffure de type coupe au bol.

Kujimitsu souleva un sourcil.

"Et bien, techniquement, oui, Maître de l’Eau," dit l’une des femmes, une jeune fille mince avec des cheveux teints en blond. "Nous n’avons pas encore reçu notre certification, mais nous sommes des shugenja compétents." Elle lança un regard étrange aux taches rouges sur le sol, puis releva les yeux vers Kujimitsu, curieuse.

"Bien, bien," acquiesça-t-il. "Il nous reste peu de temps, alors je prendrai ce que j’ai à ma disposition. Au nom du pouvoir du Conseil Elémentaire, considérez-vous à présent comme des shugenja à part entière." Kujimitsu fit un signe de la main.

"Merci, monsieur !" Dit le jeune homme. "Je-"

"Vous n’allez plus me remercier dans un moment," l’interrompit Kujimitsu. "Vous allez devenir des Maîtres Elémentaires." Les quatre jeunes shugenja furent surpris.

"Nous ne pouvons pas," dit une autre étudiante, une belle et grande fille avec des cheveux descendants jusqu’à la taille. "Nous ne sommes ni assez puissants, ni assez expérimentés."

"Croyez-moi, vous ne pouvez pas faire pire que vos prédécesseurs," dit Kujimitsu. "Alors, est-ce que vous êtes prêts ? Si vous ne l’êtes pas, je devrai trouver quelqu’un d’autre. Gardez cependant à l’esprit qu’à chaque minute où je dois envoyer Genichi dans la cité pour trouver un shugenja, c’est cent personnes innocentes de plus qui seront tuées par Yoritomo no Oni pendant que le Clan du Phénix reste assis ici sans personne pour le diriger. Donc, êtes-vous d’accord ou pas ?"

Les quatre se regardèrent et marquèrent leur accord d’un signe de tête. Kujimitsu acquiesça lui aussi. Ils étaient jeunes. Ils étaient faibles. Ils étaient inexpérimentés. C’était tout ce qu’il avait pu trouver dans l’urgence, mais ils étaient courageux. Cela devrait suffire.

Kujimitsu se retourna pour prendre les anneaux d’or que lui présentait un Gardien à la robe bleue. "Maintenant, la cérémonie," poursuivit Kujimitsu. "Je vais la faire aussi brève que possible. Voici les Sceaux Elémentaires, le symbole de votre position en tant que Maître. Vous allez chacun en recevoir un. Quels sont vos noms ?"

"Isawa Hideyoshi," dit le jeune homme.

"Asako Jo," dit une robuste jeune fille avec une mâchoire plutôt carrée et de grands yeux.

"Isawa Okiku," répondit la blonde.

"Shiba Natsumi," dit la grande fille aux longs cheveux.

"J’ai quelques questions pour vous quatre," dit Kujimitsu. "Qui servez-vous ?"

"Pardon ?" Répondit Okiku.

"Nous n’avons pas beaucoup de temps, Okiku," dit Kujimitsu. "Lorsque je dis ’qui servez-vous ?’ La réponse correcte est ’Les Fortunes, le Phénix et Rokugan.’ Ne vous amusez pas à être créatif dans les réponses ou nous serons toujours coincés ici lorsque cet oni viendra nous manger. Les kamis sont assez pointilleux à propos de ce genre de choses."

"Les Fortunes, le Phénix et Rokugan," dirent-ils d’une seule voix.

"Quelle voie suivez-vous ?" Demanda Kujimitsu. "Que chacun choisisse un élément. Pas l’Eau, ça c’est le mien. Je sais que c’est peu orthodoxe, mais pardonnez-moi."

"Le Feu ?" dit Natsumi.

"Le Vide," répondit Jo.

"L’Air," dit Okiku.

Kujimitsu sourit. "Bon choix," dit-il.

"Euh, le Feu ?" Dit Hideyoshi.

Kujimitsu soupira. "Celui-là est pris. Voici un conseil. Dites ’La Terre’."

Hideyoshi tiqua. "Ok. La Terre."

"Et allez-vous nous servir, maintenant ?" Leur dit Kujimitsu, un air fier dans le regard. "Si vous n’êtes pas prêts, n’hésitez pas à dire non, j’ai eu une longue nuit et je ne suis pas d’humeur à supporter quelqu’un qui n’est pas sérieux."

"Pour le reste de ma vie," dit Hideyoshi, avec un ton de férocité sincère dans la voix.

Kujimitsu acquiesça, impressionné, et lui tendit le Sceau de la Terre. Il le porterait avec fierté. Celui-là n’était peut-être pas très astucieux, mais il serait digne de confiance. Ça pourrait être utile.

"Pour le reste de ma vie," fit Jo, un sourire en coin, "enfin, pour aussi longtemps qu’elle durera."

"Bien," répondit Kujimitsu. Il lui tendit le Sceau du Vide. Elle regarda les autres autour d’elle et le prit. Celle-là avait le sens de l’humour. Elle les aiderait à rester sains d’esprit.

"Pour le reste de ma vie," dit Natsumi, en levant le poing devant elle. Kujimitsu lui jeta le Sceau du Feu. D’une main, elle l’attrapa en plein vol. Celle-ci était fière, parfaite pour le Feu. Kujimitsu se demanda avec quel niveau de hasard Genichi avait choisi ces quatre-là. Les Fortunes suivaient parfois une voie bien mystérieuse…

"Et vous ?" Kujimitsu se tourna vers Isawa Okiku.

Le visage de la jeune blonde affichait une expression pensive, presque soupçonneuse.

"Alors ?" La pressa Kujimitsu.

Okiku plissa le front. "Allez-vous nous tuer comme les autres ?" Demanda-t-elle franchement.

Kujimitsu sourit. Celle-ci était intelligente. Elle leur serait encore plus utile que les autres. Il apprécia immédiatement Okiku.

"Allez-vous vous comporter de telle sorte que je sois obligé de le faire ?" Répondit Kujimitsu.

"Je vais essayer que non," dit-elle, sans la moindre trace d’humour, en croisant les bras tout en affrontant son regard. "Mais je serai le Maître de l’Air si le Clan a besoin de moi."

"Excellent," acquiesça-t-il. "Je n’ai pas votre Sceau ici, mais je serai heureux de vous aider à le reprendre au bâtard qui nous l’a volé. Félicitations, vous êtes le Conseil Elémentaire. A votre avis, que devons-nous faire au sujet de cet oni ?"

"Il y a du sang sur mon anneau," dit Hideyoshi, regardant surpris son sceau.

"Essayez de ne pas y penser," répondit sèchement Kujimitsu. "Nous avons beaucoup à faire, ce soir."


"Vous vraiment vouloir sortir ?" Demanda le nezumi. Ses yeux étaient comme deux billes noires tandis qu’il regardait Hida Yasu rassembler ses armes et son équipement.

Yasu acquiesça mais ne dit rien. Il souleva un grand pistolet, estima son poids et son équilibre, puis le reposa. Il en essaya un autre, regardant sa qualité.

"Ça gros oni," dit T’Chip, ses moustaches remuaient tandis qu’il parlait. "Ça très gros oni."

"Ouais, T’Chip," Yasu se tourna pour faire face à la petite créature et acquiesça. "Ça vraiment très gros oni. Est-ce que Ketsuen est prêt ?"

T’Chip haussa les épaules et se retourna vers la silhouette massive de la Machine de Guerre. Un petit groupe de mécaniciens nezumi s’activaient à sa surface, faisant des ajustements avec des clés à outils et des chalumeaux. "Pas penser Ketsuen vraiment prêt," dit-il, indécis. "Pas vraiment réparé depuis dernière fois. Pas savoir qui réparer avant, mais T’Chip est sûr que ça pas nezumi."

"Je l’ai réparé," dit Yasu. "Enfin, Mikio m’a aidé, mais c’était principalement moi."

T’Chip acquiesça et fit un petit sourire. "Ouais, ben, vu de meilleurs boulots avec chewing-gum et fil de pèche, Yasu. Préfère toi t’occuper tuer gobelins."

"Nous avions des moyens limités," dit Yasu, en soulevant un sourcil.

Les portes de la salle de réparation s’ouvrirent en coulissant pour révéler Hiruma Hayato. Il resta debout à l’entrée pendant quelques instants, avant d’entrer dans la pièce. "Hé, Yasu," dit-il. Il sembla un peu distant tandis qu’il levait les yeux vers Ketsuen. Un groupe de dix crabes en combinaison de vol et armure légère le suivaient. Certains d’entre eux souriaient et blaguaient ensemble. D’autre étaient comme Hayato - anxieux.

"Ça être ça toi prendre pour aller cité ?" Demanda T’Chip. "Onze Crabes ? Onze Crabes et gros taré Yasu ?"

"J’en avais seulement demandés neuf," répondit Yasu.

"Vous combattre oni deux cent mètres de haut avec onze Crabes ?" Demanda T’Chip, fixant Yasu d’un air incrédule. "Onze Crabes et gros taré Yasu ?"

"Je voulais lui laisser une chance," dit Yasu.

T’Chip regarda Yasu pendant un instant, puis se retourna et s’éloigna en se dandinant, en grommelant à voix basse.

"Les gars, êtes-vous sûr de vous, pour ce coup-ci ?" Demanda Yasu, en regardant vers Hayato, puis vers les autres. "Si l’un de vous n’est pas totalement sûr de lui, qu’il me le dise maintenant. Je ne vais pas vous considérer moins bien pour ça. Il est très possible qu’on y reste tous. Je ne vous garantis même pas que nous mourions pour une bonne raison. Ce truc là-dehors est peut-être vraiment aussi impossible à arrêter qu’il en a l’air."

Les soldats se regardèrent mutuellement. Même ceux qui plaisantaient et qui admiraient la Machine de Guerre un instant auparavant avaient à présent l’air de douter. Ils se regardèrent, puis se tournèrent vers Yasu.

"Non," dit Hayato, en croisant le regard de Yasu avec confiance. "Non, faisons-le."

"En es-tu sûr ?" Demanda Yasu. "Je ne voudrais pas être obligé de faire demi-tour à mi-chemin. Comme T’Chip l’a dit, c’est un très gros oni qu’on a dehors."

Hayato détourna le regard un instant, puis fit face à Yasu à nouveau. "Ouais," dit-il. "Allons-y. Sortons d’ici et allons exploser ce truc-là." Il s’avança à côté de Yasu et se tourna vers les autres.

Yasu se tourna vers les Crabes rassemblés. "Et vous, les gars ?" Dit-il. "Je ne veux pas que le moindre d’entre vous se sente obligé de le faire, mais une fois que nous serons sortis, faudra le faire. Si vous essayez de fuir ou de me lâcher, je vous tuerai moi-même."

Un rire étouffé parcourut le groupe.

"Je ne plaisante pas," dit Yasu, le visage totalement sérieux. "Ce n’est pas un jeu. Souvenez-vous de qui nous sommes. Lorsque le premier Empereur fit tirer les clans à la courte-paille, c’est nous qui avons eu la petite. La Grue obtint le droit de s’asseoir sur la plage et de faire du parfum. Le Phénix lui reçut la tâche de jouer avec la magie. Le Dragon, lui, le droit de se raser le crâne. Les Licornes, de monter des petits chevaux. Les Scorpions, de jouer à des jeux et de se cacher dans les ombres. Les Lions, de jouer avec leurs épées et les Mantes, de faire la loi. Nous, nous avons reçu la charge de tuer des démons. Ça ne laisse pas beaucoup de place pour l’échec, et ça ne laisse aucune place pour les compromis. Si nous échouons, c’est tout Rokugan qui plonge en enfer. Si vous échouez, c’est moi qui vous y enverrai. Je suis à cent pour cent sérieux. Est-ce que quelqu’un a encore envie de rire ?"

Personne ne dit le moindre mot.

"Très bien," dit Yasu. "Est-ce que l’un de vous souhaite rester ici et espérer que mon oncle puisse faire décoller le Kyuden, pendant qu’Hayato et moi nous sortirons du Kyuden pour mourir ? Je vous garantis que vous ne vivrez pas assez longtemps pour le regretter dans les deux cas. Un oni de cette taille nous permet d’imaginer que le futur ne sera pas radieux, alors moi je dis que nous devons prendre l’initiative tant que nous le pouvons encore. Alors, qui reste ici ?"

"Pas moi," dit l’un d’eux. Les autres acquiescèrent tous.

"Bien," dit Yasu. "A partir de maintenant, le premier que je vois qui joue au trouillard dès qu’on a décollé, je lui colle une balle dans la tête. C’est clair ?" Il les regarda tous, un après l’autre.

La plupart des hommes pâlirent ou tentèrent de prendre un air décontracté en voyant la gravité de l’expression de Yasu. L’un d’eux, celui qui parla en premier un instant auparavant, fronça les sourcils en regardant Yasu.

"Si je vois Ketsuen qui se barre, je ferai la même chose," rétorqua l’homme. "Je n’hésiterai pas, peu m’importe si vous êtes le fils du Champion."

Yasu sourit. "Bien, mon gars," dit-il. "Quel est ton nom ?"

"Hiruma Yoshi," fit l’homme.

"Tu es aussi bon que l’ancêtre dont tu portes le nom ?" Demanda-t-il.

L’homme haussa les épaules. "Meilleur."

Yasu acquiesça. "Prouve-le. Tu dirigeras l’Unité Deux."

L’homme acquiesça et salua.

"Maintenant, tous à vos véhicules," ordonna Yasu. "On se retrouve au point de rendez-vous." Les hommes acquiescèrent et se dispersèrent.

Yasu se détourna des portes tandis qu’elles se refermaient, et s’avança pour faire une dernière inspection de Ketsuen. Hayato se tenait quelques pas derrière lui, le regardant avec attention.

"Je ne vais pas t’insulter en te demandant si tu étais sérieux," dit Hayato, en grimpant à l’échelle menant au cockpit de Ketsuen.

"Je ne vais pas t’insulter en répondant à ta question," répondit Yasu, en prenant l’échelle de l’autre côté.

Dans les ombres de la Machine de Guerre, Fuzake T’Chip sourit. Il avait écouté les paroles d’Hida Yasu aux autres pilotes. Il ne s’était plus senti aussi fier d’être un Crabe depuis longtemps.

Bien sûr, il y avait toujours peu de chances qu’ils y arrivent.

Mais maintenant, il sentait qu’ils pouvaient avoir une chance.


Les Grues étaient à l’extérieur des murs depuis des heures, maintenant. Matsu Chieko avait pris le contrôle de la situation peu après le mystérieux coup de téléphone de Gohei. Les propos du champion lui avaient semblés bizarres, mais Chieko n’était pas le genre de femme à discuter les ordres. La Fierté du Lion s’était mobilisée en quelques instants, bouclant le périmètre extérieur des Studios du Soleil d’Or, mettant tous ces Ikoma et ces Kitsu quasiment inutiles en sécurité, et mettant ces Akodo à peine supportables en positions où ils pourraient se montrer un peu moins inutiles, lorsque les combats commenceront.

Il y avait eu des plaintes, c’est sûr, mais une Matsu savait comment s’occuper d’une plainte. La fierté de quelques acteurs Akodo richement payés venait d’en prendre un coup ce soir, en même temps que leur nez poudré et refait chirurgicalement. Gohei avait dit à Chieko de ne permettre à personne d’interférer avec la sécurité des studios, et elle prenait un malin plaisir à faire voler quelques plumes aux Akodo par la même occasion. Même si le coup de téléphone de Gohei n’était rien de plus qu’une fausse alerte, elle considérerait malgré tout cette soirée comme très agréable.

Et peu après, elle découvrit que l’appel de Gohei était tout sauf une fausse alerte. Peu après son avertissement, une horde de camionnettes bleu acier de Dojicorp étaient arrivées pour entourer les studios. Lorsque les conducteurs réalisèrent que les portes ne s’ouvriraient pas et remarquèrent les soldats Matsu dans les tours de sécurité, ils ne sortirent pas de leurs véhicules mais ne partirent pas non plus. Chaque camp pouvait reconnaître un siège lorsqu’ils en voyaient un, et savait que la situation pouvait se transformer en bain de sang à n’importe quel instant.

Chieko avait secrètement espéré en avoir un. Depuis son arrivée à Otosan Uchi, elle piétinait pour un peu d’action. Les Lions avaient manqué le Senpet, malheureusement. Le coup d’état de Doji Meda et l’invasion Sauterelle avaient été de bons entraînements, mais ils n’avaient pas étanchés sa soif de plus de violence. Les bandes de rebelles et de heimin armés n’étaient pas le genre de défis dont un Lion se satisfaisait. Lorsque l’armée de Grues avait encerclé les studios, elle pensait avoir trouvé le défi qu’elle attendait.

Elle se trompait.

Lorsque l’oni s’était dressé dans la cité et que Matsu Chieko ressentit de la peur pour la première fois de sa vie, elle sut que ceci était le défi qu’elle attendait. Les véhicules Grues partirent ensuite, pour fuir la cité sans aucun doute. Chieko se trouvait dans la plus grande tour du Soleil d’Or, observant la grande silhouette de Yoritomo no Oni alors qu’il se déplaçait et détruisait la ligne d’horizon de la cité.

Kitsu Tono, conseiller de Matsu Gohei, se tenait à côté d’elle. C’était un petit homme nerveux et il se mit à trembler de peur à la vue de l’oni.

"Qu’en pensez-vous, shugenja ?" Demanda-t-elle. "Quel présage pourriez-vous tirer de ceci ?"

"Je… je ne sais pas," répondit Tono. "C’est… c’est trop horrible pour que je puisse comprendre."

"C’est un défi, voila ce que c’est," répondit-elle, un éclat de folie brillait dans ses yeux. "Un défi digne d’un Lion."

"Ça me semble être un très gros oni, Chieko-san," dit calmement le shugenja. "Peut-être que nous devrions faire évacuer les studios, emmener nos gens hors de la ville."

Chieko lança un regard dédaigneux à Tono. "Une bête ronge le cœur de l’Empire et votre première pensée est de vous enfuir ?" Gronda-t-elle. "Et vous vous appelez un Lion ?"

Tono plissa le front. "Tout le monde n’est pas un combattant, dans ces studios," répondit-il, essayant de garder un ton neutre dans sa voix. Ça n’avait aucun sens de froisser encore plus la fierté de cette Matsu. Il avait appris à ménager la fierté des Matsu en esquivant les coups de poing de Gohei. "Je suggérais que nous escortions ces gens vers la baie aussi rapidement que possible pour qu’ils n’interférent pas pendant le combat."

"Est-ce que vous vous comptez parmi ce personnel inutile, Tono ?" Demanda Chieko, incisive.

"Non," dit-il calmement. "Peut-être jadis l’aurais-je fait. En dépit de mes sentiments personnels pour l’homme qu’il est, notre Champion m’a appris ce que ça signifie d’être un Lion. Je resterai à vos côtés, Chieko-sama."

Chieko acquiesça, impressionnée. Elle avait présumé que le petit homme était un couard. "En êtes-vous sûr ?" Demanda-t-elle. "Il n’y a peut-être aucun moyen de combattre cette créature. Nous pourrions tous mourir, ce soir."

"Personne n’échappe à la mort," répondit sereinement Tono, en contrôlant la peur dans sa voix.

"Oui," dit Chieko, en levant les yeux vers l’oni. "Personne n’échappe à la mort."


Asahina Suro se trouvait sur le parking des bureaux de Dojicorp du Faubourg Sud. Autour de lui était rassemblée une large foule de gens effrayés, regardant tous en direction d’Otosan Uchi.

Au contraire des autres gens, Suro n’était pas effrayé. Pas complètement. Il se sentait plutôt soulagé. Trente minutes auparavant, il était dans la cité. Il aurait pu être en route vers les cieux en ce moment, emporté dans la mort par un simple haussement d’épaules d’un monstre gargantuesque. Le jeune technicien Grue avait toujours eu un important instinct de survie, et à cet instant précis, il lui semblait que ça lui avait été très utile, finalement. Même à cette distance, il pouvait voir l’immense masse de Yoritomo no Oni détruire des immeubles et exhaler un souffle corrompu par la Souillure.

Munashi avait dit à Suro qu’il y aurait un oni, mais il n’avait rien dit de tel. Munashi ne l’avait pas prévenu, ni même suggéré à Suro de quitter la cité. Toutefois, Suro connaissait bien son patron. Il savait qu’Otosan Uchi ne serait bientôt plus de ce monde. Il avait décidé que c’était le bon moment pour s’assurer de la bonne arrivée de Sumi au Faubourg Sud et qu’il devait personnellement veiller à ce que celle-ci soit livrée correctement à Dojicorp.

Suro n’était pas un homme bon. Il était, en fait, un petit homme méprisable. La magie était devenue faible dans sa branche des Asahina, le laissant lui et sa famille totalement inutiles en tant que shugenja. En réaction à cela, Suro avait appris à saisir toutes les occasions qu’il pouvait - et elles étaient rares pour un shugenja sans magie. Et lors de la quasi-totalité de sa vie, il avait été avare, lâche et flagorneur. Il avait dû donner des tas de coups dans le dos au sein du monde corporatif pour obtenir un job confortable dans la section développement de produits chez Dojicorp, et il avait avidement accepté lorsqu’Asahina Munashi lui avait offert une place en tant que l’un de ses conseillers techniques personnels. Suro n’était pas un homme bon, mais c’était un grand ingénieur. Munashi avait besoin d’ingénieurs, et il était prêt à les payer suffisamment pour qu’ils se tiennent tranquille.

La vérité au sujet de Munashi avait plutôt surpris Suro, mais il l’avait gardé pour lui. Un boulot était un boulot. Suro ne croyait pas vraiment à Jigoku ou Yoma. Pour autant qu’il le sache, ce monde était le seul réel. Ça n’avait aucun sens de faire des sacrifices dans cette vie en pariant sur le fait que la suivante pourrait être meilleure. Non, Suro n’était pas du genre à faire des paris. Asahina Munashi représentait probablement la meilleure chose qui puisse lui arriver, alors il avait décidé de le suivre.

Maintenant, Suro n’était plus si sûr. Il savait pour le Jour des Tonnerres, oui. Il savait que Munashi avait l’intention de tuer les Tonnerres et d’annoncer la venue de Jigoku. Suro savait tout ça et l’avait aidé de son mieux. Il avait même découvert l’identité de quelques Tonnerres à partir des énigmes que Munashi lui avait fournies. Jusqu’il y a trente minutes d’ici, il était totalement prêt à combattre pour les forces des ténèbres et être récompensé par mille ans de règne de Jigoku. Il n’avait jamais pensé à ce que ça signifiait réellement.

Parfois, Asahina Suro ne pensait pas jusqu’au fond des choses.

Suro était, au moment présent, en train d’avoir une sorte d’épiphanie. Avoir un vieil homme (qui vous offre beaucoup d’argent) qui vous dit que de sombres créatures dirigeront le monde, et réellement voir ces créatures massacrer des centaines de gens avec de négligents coups de griffes étaient deux choses différentes. Asahina Suro fit un rapide raisonnement mental et il réalisa qu’il n’y aurait pas de place pour quelqu’un comme lui dans l’univers de Yoritomo no Oni.

Chaque fois que Yoritomo no Oni écrasait un building avec ses gigantesques griffes de pierre, Suro commençait à réaliser petit à petit qu’il avait fait une très, très, très, très, très grosse erreur. Il n’avait pas de remords, pas du tout. Il commençait juste à reconsidérer ses alliances. Dans l’esprit d’Asahina Suro, il n’y avait pas beaucoup de possibilités d’avancement du côté des gens qui invoquent des oni destructeurs de cités. Si Munashi avait ce genre de chose à ses côtés, pourquoi aurait-il besoin de Suro ?

"Alors, par Jigoku, je fais quoi maintenant ?" Marmonna Suro à voix basse, marchant de long en large sur le parking.

"On fiche le camp d’ici !" Dit une secrétaire, se retournant et courant vers sa voiture.

"C’est une très bonne idée," admit Suro, acquiesçant. Il se retourna et se mit à marcher vers sa voiture. Il s’arrêta soudain, la clé à moitié dans la serrure, jurant dans sa barbe.

Non, il était trop tard. Il était impliqué dans tout ça. Bien qu’il ne fût pas très important dans l’ordre général des choses, il était toujours le bras droit de Munashi. Une fois que tout ceci serait terminé, la première chose que les survivants feraient serait de vérifier les registres de travail et il y aurait le nom de Suro, à côté des recherches sur les tetsukansen et autres projets de développement. Par les Tonnerres, il avait pratiquement inventé ces fichus trucs ! Munashi ne l’avait que peu aidé, finalement, à déambuler dans ses jardins et à jouer avec les Pekkle la moitié du temps.

C’était ça le pire. Comme il voyait les choses maintenant, Suro allait mourir de toute façon. Si Yoritomo no Oni et les siens gagnaient, tout le monde périrait, et ça incluait Suro. Si les Tonnerres se rassemblaient et parvenaient malgré tout à gagner, ils fouilleraient dans les cendres et trouveraient le nom de Suro lié à celui de Munashi. Puis ils trouveraient Suro. Et puis ils le tueraient. Et puis voila. Il n’y avait rien qu’il puisse faire.

"A moins que ?" Se dit le jeune technicien. Il jeta un regard aux bureaux de Dojicorp du Faubourg Sud. La plupart des employés semblaient s’enfuir, courant vers leur voiture pour qu’ils puissent aller chercher leur famille et partir aussi loin d’Otosan Uchi que possible.

Quelque part à l’intérieur, ils retenaient Sumi.

Sumi était la Tonnerre du Clan du Phénix.

Suro remit ses clés en poche et courut vers l’immeuble. Quelques membres du personnel lui lancèrent un regard curieux alors qu’ils couraient dans l’autre direction. Un garde de sécurité l’attrapa des deux bras et lui cria en plein visage.

"Qu’est-ce que vous faites ? Sortez d’ici ! Sauvez-vous !"

"Je suis en train de me sauver !" Lui répondit Suro, et il poussa l’homme sur le côté.

Suro ouvrit les portes et s’avança dans l’immeuble pratiquement abandonné. Il n’était pas aussi grand que les bureaux d’Otosan Uchi, mais il était décoré avec la même élégance. Des dalles de marbre blanc recouvraient le sol et des fenêtres teintées en bleu projetaient des formes pareilles à de l’eau agitée sur le sol. Le bureau au centre du vestibule d’entrée avait été renversé, et des papiers étaient répandus partout sur le sol. Quelqu’un avait pris l’ordinateur, avec l’écran et tout le reste. Suro hocha la tête de dégoût. Certaines personnes n’avaient absolument aucune morale.

Quelque chose sembla briller dans le coin de la vision de Suro, et il tourna rapidement la tête pour voir de quoi il s’agissait. Pendant un instant, il lui sembla voir l’image d’une épée suspendue en l’air, un katana familier avec une lame bleue brillante.

"Yashin ?" Murmura Suro.

Un instant plus tard, la lame disparut. Suro cligna des yeux puis les frottas de ses mains. Non, tout compte fait, ce n’était pas Yashin. L’Epée de Sang n’avait pas de garde incrustée de perles, comme cette épée. Que lui arrivait-il ? Il prit ça pour une hallucination et se remit à courir.

Suro courut à travers le vestibule, se précipitant vers la porte où était indiqué Recherche et Développement. D’un rapide passage de sa carte magnétique, il ouvrit les portes et courut dans le couloir d’un blanc immaculé. Il pria les Tonnerres pour que personne n’ait eu la même idée et ne soit venu sauver Sumi avant qu’il n’arrive à elle. Un mur vitré à sa droite lui permit de voir une salle d’opération en contrebas. Il pouvait voir un lit d’hôpital en bas avec une jeune fille allongée dessus, entravée et sous l’effet d’un puissant sédatif.

Sumi.

Il n’y avait pas de gardes, et la porte était ouverte. La salle d’opération était à l’étage en dessous - maintenant Suro avait juste à trouver comment descendre là-bas. Il manqua de renverser un cendrier en se retournant et en courant à l’autre issue du couloir. Un signe sur le mur indiquait un escalier. Suro tourna brutalement dans cette direction et faillit heurter Asahina Munashi de plein fouet.

Suro fit quelques pas en arrière et leva les yeux, terrorisé et incapable d’en croire ses yeux. Le visage flétri de Munashi affichait une expression de surprise. Il ne portait plus sa robe bleue et orange mais portait à la place une robe d’un noir intense, avec une Grue brillante toujours affichée sur sa poitrine. Il y avait un petit enfant de chaque côté de Munashi, souriant tous les deux à Suro d’un air espiègle.

C’était fini. Suro était mort. C’est tout ce qui pouvait arriver maintenant.

"Suro ?" Dit Munashi, un léger sourire creusant son visage desséché. "Que fais-tu ici ? N’es-tu pas sensé être au bureau principal ?"

"Je pensais bien faire en venant ici pour m’assurer de l’arrivée de la Tonnerre," mentit-il. Personne ne pouvait mentir à Munashi. Munashi était un maître des mensonges. Suro espéra que cette réputation le protégerait - peut-être que personne n’avait plus menti au vieil homme depuis si longtemps qu’il ne s’attendait pas à ce que ça arrive encore ?

"Vraiment ?" Répondit Munashi, en relevant un sourcil. "Pourquoi cet empressement, alors ? Tu voulais vérifier au plus vite si notre difficile travail avait enfin payé ?"

"Je courais ?" Demanda Suro. "Je n’avais pas fait attention."

"Oui," Munashi plissa le front. L’image de la lame apparut à nouveau, brillant derrière l’épaule gauche de Munashi. Un des Pekkle leva les yeux vers l’image et un grondement sourd naquit dans sa gorge. Les yeux de Munashi se refermèrent à demi et il regarda derrière lui, mais l’image avait disparu. Il hocha la tête et se tourna à nouveau vers Suro. "Et bien, je suis ici maintenant, Suro-san," dit-il. "Ta présence n’est plus nécessaire. Je te propose de retourner à Dojicorp et de m’attendre là-bas."

"Retourner en ville ?" Demanda Suro, la mâchoire ouverte de terreur. "Et pour l’oni ?"

"Ne te mets pas sur son chemin," sourit Munashi. "Il ne se mettra pas sur le tien." Les Pekkle gloussèrent.

Suro hésita un instant, posant les yeux sur la forme endormie de Sumi. "Qu’allez-vous faire, monsieur ?" Demanda-t-il.

Munashi gloussa. "Je vais la tuer, Suro," répondit-il calmement. "Mais ce ne sont pas tes affaires. Ne me dis pas que tu te sens un peu coupable ?"

"Non, monsieur !" Dit rapidement Suro.

"Vraiment ?" Demanda Munashi. "Je ne serais pas surpris si tu l’étais. Les Asahina descendent des Isawa. Heureusement, mon père n’était pas un Asahina. Donc, je n’ai pas réellement votre conscience à ce sujet. Tu peux retourner aux bureaux et je m’occupe de ceci. Nous discuterons plus tard, d’accord ?" Munashi sourit, le rictus d’un prédateur qui apprécie de jouer avec sa proie.

Suro regarda ce rictus et il sut que Munashi n’avait nullement l’intention de revenir lui parler au bureau, ou même de le rencontrer à nouveau pour parler de ce sujet. La lame brilla dans l’air à nouveau, semblant danser de gauche à droite derrière le Grue noir. Qu’est-ce qu’elle essayait de lui dire ?

"Suro-san, va-t-en," dit Munashi, qui avait cessé de sourire. "Je n’aime pas me répéter."

"Oui, Munashi-sama," dit Suro. Il se retourna et s’en alla en marchant dans la direction d’où il était venu. Il entendit un trottinement derrière lui et il jeta un regard. Munashi avait disparu dans l’escalier, mais un des Pekkle le suivait. Il lui fit un grand sourire et un signe de sa petite main.

Suro lui rendit son signe, et se força à sourire lui aussi. Il savait quels tueurs les petits Pekkle étaient, et il avait toujours eu très peur d’eux. Celui-ci allait le tuer, il le savait. Il se tourna et continua de marcher, essayant de prendre l’air décontracté. Le Pekkle le suivait. Il lança un dernier regard à la salle d’opération, à Sumi, inconsciente sur le lit d’hôpital. Personne ne viendrait plus. Personne ne la sauverait plus. Dans quelques instants, Munashi allait entrer dans la pièce et la tuer, et tout serait fini.

Un Tonnerre de moins. Une chance de moins pour le monde.

Asahina Suro se fichait un peu du reste du monde, mais il devait vivre dedans. Il observa le couloir autour de lui. Le cendrier qu’il avait presque renversé se trouvait contre le mur, rempli à raz bord de mégots de cigarettes abandonnés par des ingénieurs accros. Pekkle s’approcha en sautillant et fit un sourire à Suro, lui faisant encore un signe de la main. Il se trouvait seulement à un mètre de lui, maintenant. Suro pouvait entendre un léger grondement dans sa gorge, dissimulé par les gloussements continuels.

Suro rendit son salut au Pekkle, et se tourna pour regarder à nouveau la salle d’opération en contrebas. Il entendit le Pekkle se remettre à sautiller. Il se pencha, pris une poignée de cendres dans le cendrier, et les lança dans les yeux de la créature. Elle cria et recula, posant les mains sur ses yeux, pris de douleur. Suro attrapa le cendrier des deux mains et frappa la créature en plein visage. Le coup ne blessa pas du tout le Pekkle, mais le fit tomber à la renverse.

Suro se tourna pour courir, et lança un dernier regard en bas. En dessous de lui, Suro vit Asahina Munashi entrer dans la salle d’opération, sa robe noire se soulevant autour de lui. Un couteau brillait dans une de ses mains. Il leva les yeux pour croiser le regard de Suro, et il prit un air mauvais. L’autre Pekkle se trouvait à côté de lui, et il fit un petit signe à Suro.

Un Tonnerre de moins. Une chance de moins pour le monde.

Suro pouvait toujours partir…

Sans hésiter, Asahina Suro souleva le cendrier au-dessus de lui, et le lança à travers la vitre d’observation. Vingt kilos de métal plongèrent dans la pièce pour heurter violemment le corps fragile de Munashi. Le vieux shugenja s’effondra avec un cri de frayeur. Suro hurla de triomphe, puis sentit quelque chose attraper sa jambe par derrière. Il entendit un craquement humide, et le bruit flasque de la chair touchant le sol. Une soudaine douleur parcourut sa jambe. En dessous, Asahina Munashi se releva, son visage présentait une légère expression de déception tandis qu’il massait la vilaine marque rouge sur son front. Le Pekkle derrière lui riait sous cape.

"Suro," dit Munashi, en hochant la tête comme si son associé déloyal était un petit garçon en tort. "J’ai de la cendre partout sur ma nouvelle robe, à présent. J’espère que tu n’as pas voulu me salir. Tu sais à quel point je déteste être sale."

"Sumi !" Suro hurla de toute la force de ses poumons. Il attrapa le rebord de la fenêtre pour garder son équilibre tandis que le Pekkle essayait de le tirer en arrière. Les morceaux de verre brisés s’enfonçaient dans ses doigts, mais il ignora la douleur. Il entendit un autre craquement humide, et son autre jambe fut torturée par une autre sensation d’intense agonie. "Sumi, réveille-toi ! Sumi !"

Munashi posa son regard sur la fille endormie, puis à nouveau sur Suro. "Idiot. Elle a été anesthésiée," gloussa-t-il. "Tu t’attendais à ce qu’elle bondisse de son lit et te sauve juste parce que tu as changé d’avis ?"

Suro ressentit une autre douleur fulgurante à l’arrière de son dos, et quelque chose de chaud se mit à couler sur sa jambe. Pekkle enfonça violemment son poing et se mit à arracher les côtes de Suro à travers son dos. Suro ne regarda pas derrière lui, se disant qu’il perdrait toutes ses forces s’il voyait le Pekkle en train de le tuer. Il cria encore. "Sumi !"

"Je suis désolé, Suro," dit-il, le couteau dans sa main scintillant une nouvelle fois. "Sumi n’est pas disponible. De plus, tu es renvoyé." Le vieil homme se tourna vers la fille inconsciente reposant sur le lit.

Le lit était vide.

Sumi était debout devant Asahina Munashi, tout à fait réveillée, avec une épée bien réelle entre ses mains. "L’Ame de Shiba ne dort jamais," dit-elle, et elle abattit la lame à travers sa poitrine. Munashi tomba assis à la renverse, étourdi, alors que du sang coulait de sa poitrine. Il leva une main, comme surpris de voir qu’il était recouvert de son propre sang, noirci par des décennies de corruption. La grue d’argent sur sa robe fut rapidement obscurcie par le sang.

Les deux Pekkle se mirent à hurler ensemble. Celui derrière Suro sauta à travers la vitre, les entrailles du technicien pendant à ses doigts. Les deux créatures se mirent à quatre pattes à côté de leur maître mourant tandis que celui-ci avait les yeux relevés vers Sumi, choqué et surpris. Etrangement, un sourire amer s’afficha sur les traits du vieil homme.

"Comme c’est décevant…" gloussa-t-il, du sang noir coulant au coin de sa bouche. "Après tout ça… je ne mérite pas de… mourir le Jour des Tonnerres ?" Les Pekkle étaient blottis de chaque côté de leur maître, l’entourant de leurs bras et gémissant comme s’ils voulaient le protéger de la lame brillante de Sumi.

"Pour la dernière fois, meurs," répondit froidement Sumi. Ofushikai fendit l’air, décapitant le vieux Grue et les deux Pekkle d’un seul coup. Suro fut surpris de voir que sa lame pouvait blesser les petits démons alors qu’ils… étaient sensés… être… invulnérables…

Puis tout devint noir, et Asahina Suro s’effondra sur le sol.

Dans la salle en dessous, Sumi leva les yeux vers la vitre brisée. L’Ame de Shiba brûlait pour dissiper le brouillard de l’anesthésie. Elle savait qu’elle avait été sauvée. L’Ame avait trouvé un moyen, trouvé quelqu’un de lié, un lien de sang grâce auquel elle avait pu se manifester.

Un homme mort était suspendu au rebord de la fenêtre, un sourire paisible sur son visage.

Sumi ferma les yeux et prononça une prière pour l’étranger qui l’avait sauvé. Quel que soit son nom, il était mort en héros.


Doré.

Daidoji Eien observait le visage doré et ne ressentait rien. S’il lui restait encore de l’honneur, il aurait ressenti de la honte. Si le revenant l’avait souhaité, il aurait sentit une joie pervertie et malveillante. Au lieu de ça, il ne ressentait tout simplement rien. Il observait le mempo doré de la grande armure de combat et se sentait aussi mort qu’une pile de bûches.

Ce n’était pas une véritable Machine de Guerre. Pas réellement. Kin’Iro semblait ne pas disposer du type de pouvoir dont disposait la Machine de Guerre Akodo. La Machine de Guerre Crabe que Eien avait affrontée semblait elle aussi posséder la même sorte d’énergie étrange. Kin’Iro n’était pas aussi forte, aussi rapide, aussi puissante, sauf si elle recevait un sursaut d’énergie venant des ténèbres de l’Outremonde. Au contraire des autres Machines de Guerre, Kin’Iro n’était pas véritablement vivante.

Tout comme Eien.

L’armure avait été forgée à partir d’un nemuranai, mais Munashi ne savait pas quel genre de catalyseur Kitsu Ikimura avait utilisé pour donner à Akodo un tel pouvoir. Au lieu de ça, il avait utilisé sa propre source de pouvoir - la maho. Fu Leng avait jadis lui aussi sa propre Machine de Guerre, et Munashi avait encore quelques morceaux d’elle qui traînaient par-ci ou par-là.

Asahina Suro avait appelé le nemuranai l’Armure du Samurai Doré, bien que personne ne sache plus exactement qui était ce Samurai Doré, ou pourquoi il était si important. La machine de Fu Leng, d’un autre côté, était comme un juggernaut inarrêtable. Lorsqu’elle fut liée à l’armure, elle la domina, lui apportant son pouvoir et par la même occasion, une force et une vitesse incroyable. Lorsque Eien était à l’intérieur, il était invincible. Sa vitesse et sa puissance étaient sans égales, mais le pouvoir insidieux et gluant de l’Outremonde s’insinuait alors dans ce qui restait de son âme.

Jadis, l’Armure du Samurai Doré avait été un puissant symbole d’honneur. Munashi s’en fichait totalement ; c’était un nemuranai suffisamment "faible" pour être contrôlé, bien qu’assez puissant pour pouvoir subvenir à ses besoins. Elle fut négligemment utilisée, et Kin’Iro était née.

Eien releva les yeux sur le visage de l’armure et vit plusieurs images de son reflet.

"Tu peux m’entendre, n’est-ce pas ?" dit doucement Eien. Il ressentit son épaule le brûler où le Crabe lui avait tiré dessus avec du jade. Un morceau de métal souillé s’était mêlé à son sang avant que sa chair de mort-vivant ne se referme. Il le sentait toujours en lui.

L’armure était simplement là, devant lui, tel un objet immobile et silencieux.

Il n’y avait plus personne dans le laboratoire. Lorsque Yoritomo no Oni était apparu, les soldats et les techniciens s’étaient éparpillés pour récupérer toutes les armes dans le laboratoire et les distribuer. Mais personne n’avait touché à Kin’Iro. Personne ne le pouvait. C’était beaucoup trop dangereux pour quiconque, excepté pour Eien.

"Il est temps," dit Eien, le regard toujours fixé sur le heaume doré. "Il est temps pour nous de partir. Es-tu prête ?"

L’armure dorée ne dit rien, mais Eien ressentit son approbation.

A suivre...



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