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Rokugan 2000

Episode XXIV

La Cité Vengeresse

mardi 20 juillet 2010, par Captain Bug, Daidoji Kyome, Rich Wulf

L’Empire de Diamant Episode XXIV, par Rich Wulf - traduit par Daidoji Kyome

Asahina Munashi était de retour dans Otosan Uchi. Il quitta les brumes de la Voie, son pied nu se posant sur le trottoir brisé et des morceaux de verre. Ça ne le dérangea pas le moins du monde. La douleur était un souci pour les vivants. Sa main se posa à nouveau distraitement sur son masque de porcelaine ; il était toujours en train de s’habituer à sa présence sur son visage.

Il avait beaucoup changé, ces dernières heures, tout comme la cité.

"Bien sûr," se dit Munashi en riant. "Et pourquoi ne pourrais-je pas changer ? Otosan Uchi est ma cité. Pourquoi ne pourrais-je pas changer pour la refléter ?" Son léger gloussement se changea rapidement en rire hystérique. Le Grue mort-vivant leva ses bras pratiquement squelettiques vers le ciel et rit. Sa robe en lambeaux était battue par le vent, et il trébucha légèrement. Il en rit également. Il était si maigre et desséché que le vent avait plaqué sa robe contre son corps et avait failli le faire s’envoler comme un cerf-volant. Munashi arracha sa robe ; il n’en avait plus besoin. Il n’avait plus besoin de ces apparats de l’humanité. Maintenant, tout comme son père, il était une force de la nature.

Il avait été guéri.

Et tandis que son rire s’évanouissait, il entendit l’écho de petits cris saccadés venants d’une allée proche. Il releva la tête pour voir une petite bande de gobelins, qui le regardaient attentivement en riant entre eux.

"Et bien ?" Leur lança Munashi. Sa voix avait un timbre irréel, surnaturel, à cause de son masque de mort. "Qu’est-ce qui vous fait rire ?"

Les gobelins gloussèrent à nouveau. L’un d’eux s’avança, pointant sur lui un pistolet, un petit doigt griffu posé sur la gâchette. "Homme maigrichon tout nu," gloussa le gobelin. "Stupide homme maigrichon tout nu. Bientôt sera homme maigrichon tout nu mort."

"Bientôt ?" Répondit Munashi. "Je pense que tu te trompes. Je suis déjà mort, petit."

Le gobelin arrêta de rire et regarda sa bande, avec nervosité.

"Ne sois pas si mal à l’aise," dit Munashi, faisant quelques pas étonnants agiles vers la bande de gobelins. "La mort n’a rien d’effrayant. Essaie donc…" Il pointa un doigt vers la bande de gobelins, et un éclair de petites particules noires et blanches fut projeté vers le gobelin de tête. La petite créature étreignit sa poitrine et tomba à la renverse, de manière assez comique.

Les autres gobelins se mirent à rire tous en même temps, jusqu’à ce qu’ils remarquent que Munashi les pointait à présent. Ils se turent rapidement, puis se laissèrent tomber sur le sol et se mirent à plat ventre pour implorer qu’il leur laisse la vie.

"Allons, allons, ce genre de choses n’est pas nécessaire," dit doucement Munashi. "Tant que nous nous comprendrons mutuellement, il n’y aura pas besoin de combattre. N’est-ce pas ?"

Un gobelin releva les yeux vers lui et hurla. Il se remit sur pieds et décampa. Les autres le suivirent rapidement. Munashi plissa le front, confus, puis réalisa que ce n’était peut-être pas lui qui les avait effrayés. Il regarda derrière lui, par-dessus une épaule, et l’illumination éclaira ses yeux.

L’immense bête d’acier, de verre et de métal en forme de mante se tenait derrière la rangée d’immeubles la plus proche, l’observant de ses énormes yeux segmentés. Elle semblait attendre.

"Mon fils," dit Munashi, en levant joyeusement une main vers le ciel. "Mon petit Yoritomo. Comme tu as grandi."

"YORITOMO !" Rugit la bête. Un petit immeuble à sa gauche s’effondra suite au rugissement.

Munashi rit tout en se relevant. "C’est ça !" Cria-t-il avec allégresse. "C’est ton nom ! Je vois que tu l’aimes !"

"YORITOMO !" Rugit-elle à nouveau.

Munashi se releva à nouveau, ses yeux se plissant de mécontentement. "En effet, tu connais ton nom. Mais est-ce que tu sais ce que tu dois en faire ?"

L’oni baissa la tête, curieux. Une grande griffe érafla le flanc d’un gratte-ciel brisé.

"Le temps de te délecter de ta puissance est achevé," dit Munashi. "Maintenant, il est temps de nettoyer la cité. Détruis tous ceux qui se rassembleront contre nous. Peux-tu les sentir s’allier ensemble ? Peux-tu sentir leurs pouvoirs se réunir ? Es-tu prêt à leur montrer qu’ils ne sont pas assez forts ?"

L’oni contempla Munashi pendant un moment, puis leva sa griffe vers le ciel. Pendant un instant, Munashi se demanda si la créature n’était pas trop puissante pour pouvoir encore la contrôler, et si elle n’allait pas le tuer maintenant. Ça n’avait pas vraiment d’importance, de toute façon, il avait accompli l’objectif de sa vie et retournerait à nouveau à la mort avec satisfaction. La griffe s’enfonça dans la rue avec un craquement étourdissant, à peine à quelques mètres d’où se trouvait Munashi. La bête attendit un moment, puis regarda le Grue mort-vivant. Elle semblait attendre.

"Ah," acquiesça Munashi. "Je vois. Tu veux me prendre avec toi. Comme c’est mignon." Il se déplaça rapidement jusqu’à la griffe de l’oni et trouva une crevasse profonde comme prise. L’oni le souleva vers le ciel et déposa le petit homme sur son épaule. Le métal et la pierre s’écartèrent pour permettre au Grue de rentrer à l’intérieur de l’oni. Puis se retournant, l’oni se remit à marcher d’un pas lourd dans la cité.

Sur le toit d’un immeuble proche, Daidoji Eien les observait. Il avait assisté au retour de Munashi dans la cité. Il pouvait suivre le tsukai, maintenant, où qu’il aille. Il s’était préparé à le tuer, avant que l’oni arrive.

Le plan avait été modifié.

Kin’Iro bondit vers le ciel, chevauchant le vent tout en suivant la monstrueuse silhouette de Yoritomo no Oni.


Bien que la quasi-totalité de la cité soit plongée dans le noir, les Studios du Soleil d’Or étaient comme un phare à l’extrémité est de la ville. Entre les générateurs de secours et la magie des Kitsu, le Lion ne s’était pas incliné devant les ténèbres. Les samurais survivants des autres clans s’étaient réunis là-bas également, oubliant les anciennes différences des clans et des familles. Des survivants eta et paysans étaient également amassés en grands nombres entre les murs du Soleil d’Or, attendant le prochain transport pour qu’ils puissent être évacués vers les faubourgs. Des groupes de soldats de tous les clans patrouillaient toujours dans la cité mourante, chassant les sombres créatures ou recherchant des réfugiés.

Dans les studios eux-mêmes, la tension était à son comble. Dans une salle de réunion utilisée d’ordinaire pour prévoir les futures saisons télévisuelles, les dirigeants "de facto" des clans s’étaient réunis. L’assaut initial contre l’oni avait été désastreux. Le Crabe et le Lion avaient été chanceux de pouvoir en réchapper. Maintenant, ils décidaient de leur prochaine action.

Matsu Gohei était assis à la tête de la table, le visage plissé par une expression revêche tandis qu’une jeune médecin inspectait sa blessure. Son expression semblait être un mélange de douleur et de ressentiment pour ses alliés Grues et Crabes actuels. Kitsu Jurin était assise près de lui, feuilletant le journal de Yoritomo Kenjin. Ses yeux étaient marqués par la fatigue, et elle semblait dodeliner de la tête de temps en temps alors qu’elle lisait l’ouvrage. Argcklt, le zokujin, se trouvait à ses côtés. Il ne semblait pas fatigué du tout, bien qu’il n’ait plus dormi depuis deux jours. Akodo Daniri complétait le contingent Lion, il était resté dans la cité après avoir envoyé ses autres compagnons vers les faubourgs. Il marchait de long en large dans la pièce, sa longue veste déchirée virevoltant dans son sillage.

Isawa Kujimitsu et son yojimbo étaient assis au milieu de la table, représentant le Phénix. Le Maître de l’Eau et ses troupes avaient en réalité fuit la cité, puis avaient combattu pour y revenir à la requête de la Championne du Phénix, Sumi. Maintenant, Sumi avait décidé d’explorer la cité et de voir ce qu’elle pouvait apprendre. Les quatre autres Maîtres Elémentaires et Matsu Chieko, la commandant en second de Gohei, l’accompagnaient. Kujimitsu semblait nerveux, pensif, comme s’il était inquiet pour ses camarades absents et sa daimyo.

Par un improbable concours de circonstances, Iuchi Razul, l’excentrique daimyo de la famille Iuchi, représentait la Licorne. Le petit homme portait des lunettes épaisses et un bandana noir. Il était assis en face de Kujimitsu, en train de bricoler une plaquette couverte de circuits électriques. Après la tragédie de la Tour Shinjo, il semblait être le Licorne de plus haut rang de la cité. Il faisait de son mieux pour diriger le reste des Licornes, bien qu’il ne soit pas très habitué à être écouté par d’autres. Mais il avait peu de suivants, ça n’était peut-être qu’une maigre consolation, car seuls les Mantes avaient subis plus de pertes dans la cité que les Licornes.

Doji Kamiko était assise à l’autre extrémité de la table, vêtue d’une armure de plastacier bleu des gardes de Dojicorp, ses cheveux courts teints en brun noués en simple queue de cheval. Sa présence en tant que nouvelle dirigeante des forces Grues avait été une heureuse surprise. Les soldats Daidoji qui avaient fait le siège du Soleil d’Or même pas vingt-quatre heures auparavant gardaient maintenant les murs avec leurs ennemis Lions contre les sombres créatures, à l’extérieur.

Hida Yasu et Hiruma Hayato complétaient le groupe. Les deux Crabes étaient encore plus lourdement armés et armurés que Gohei. Ils se trouvaient tous les deux près de la fenêtre, observant attentivement la cité et les mouvements de l’énorme oni.

Personne ne représentait le Scorpion, et aucun survivant Mante n’avait encore été découvert.

"Rien de tel qu’un oni pour foutre en l’air un Festival de Bon," observa Hida Yasu. Il soupira profondément, les bras croisés sur sa large poitrine alors qu’il observait l’oni semer le chaos dans la cité. Pour une fois, l’armure lourde et les armes du Crabe ne faisaient pas figure d’exception mais plutôt de règle générale.

"Si vous autres Crabes ne vous étiez pas alliés avec Doji Meda contre l’Empereur, peut-être que ceci ne serait pas arrivé," grogna Matsu Gohei de la place où il attendait. Il poussa un léger gémissement alors que la jeune médecin cousait des fils sur la blessure à son flanc. Elle faisait son travail calmement et silencieusement, faisant de son mieux pour ne pas avoir l’air de recoudre le flanc d’un des hommes les plus dangereux de Rokugan.

"Oh, ouais, mais c’est comme ça que les choses se passent," répondit Hiruma Hayato. "D’habitude, vous faites sortir de votre cité à coups de pied au cul les gens qui combattent l’Outremonde lorsque vous cessez d’avoir des problèmes d’oni de deux cent mètres de haut. Mais je n’avais pas compris qu’ici, on faisait l’inverse. Désolé Gohei. Je suis trop bête."

"Arrêtez. Vous vous comportez comme des enfants," dit sèchement Doji Kamiko. "Jurin essaie de lire."

La shugenja Lion la remercia d’un signe de tête et reprit sa lecture du vieux journal de Yoritomo Kenjin. Yasu et Hayato firent aussi un signe de tête à Kamiko et retournèrent à leur surveillance. Matsu Gohei posa sur la Grue un long regard calme. Intérieurement, elle était furieuse. Si Gohei prononçait un seul autre mot au sujet de son père, elle ne se montrerait pas aussi polie que les Crabes. Elle n’était pas sûre de ce qu’elle ferait dans cette situation. La lèvre de Gohei frémit et il détourna le regard, apparemment peu désireux d’inspirer d’autres conflits dans une situation déjà terriblement désastreuse.

"Est-ce que ce livre va vraiment nous mener quelque part ?" Demanda Akodo Daniri.

"La lecture est fondamentale, Lion," commenta doucement Iuchi Razul.

"Marrant," dit Daniri d’un ton neutre. L’acteur marchait d’un côté à l’autre de la pièce, une expression agacée creusant son visage. "Avez-vous déjà trouvé la moindre chose dans ce livre pour nous aider ? Maman m’a dit qu’elle a lu ce vieux bouquin une demi-douzaine de fois et elle n’a jamais rien lu au sujet d’un oni."

"Les prophéties tendent à être vagues et symboliques, Daniri," ajouta Kujimitsu. "Je ne doute pas de la parole de votre mère, mais peut-être qu’il y a quelque chose dedans qu’elle n’aura pas remarqué. Après tout, pour elle, ce n’était pas une prophétie. C’était simplement un héritage familial, n’est-ce pas ?"

"Exactement," acquiesça Gohei. "Et j’aurai plus de considération pour l’analyse du Maître de l’Eau que pour celle d’un rien du tout d’heimin. D’ailleurs, ça me rappelle quelque chose. Pourquoi est-ce que ce rônin est toujours ici ? Ne devrait-il pas être évacué vers les Faubourgs avec le reste du personnel négligeable ?"

"Le robot de combat de quatre mètres qu’il pilote le rend essentiel dans mon livre," fit Yasu en haussant les épaules.

"J’aurais tendance à être d’accord," acquiesça Isawa Kujimitsu. Le robuste Maître de l’Eau s’appuya contre le dossier de sa chaise. "Vous devez mettre vos rancunes personnelles de côté, Gohei-sama. Akodo est une arme puissante, un avantage pour nos forces de défense."

Les lèvres de Gohei frémirent alors que la médecin tirait sur le fil. "Akodo a dit un jour qu’une arme entre les mains d’un fou est seulement une menace pour celui qui la porte," dit le Champion du Lion. "Des mots appropriés pour un pilote de Machine de Guerre, puisque les Machines de Guerre semblent avoir le don de tomber entre les mains de fous."

Hayato lança un regard mauvais à Gohei. Yasu haussa les épaules et reprit son observation par la fenêtre. Daniri s’arrêta de marcher et se tourna vers le Champion du Clan du Lion. Il hocha lentement la tête, le visage livide de colère. "Par l’enfer, c’est quoi votre problème, Matsu ?" Demanda-t-il. "Si vous avez quelque chose à me dire, alors ne vous gênez pas et dites-le."

Gohei regarda Daniri dans les yeux. "Si tu penses que cette coïncidence concernant ta relation avec Ikoma Genju te fera ressembler plus à un Lion à mes yeux, alors réfléchis-y à nouveau. Notre clan est bâtit sur plus que le sang. Lorsque tu as prétendu être un Lion, tu savais que c’était un mensonge. Notre clan est bâtit sur la noblesse, l’honneur, l’honnêteté. Aucune de ces choses ne signifie quoi que ce soit pour quelqu’un comme toi, et je ne me battrai pas au côté d’un couard."

Daniri fit un autre pas vers Gohei, se rapprochant du Champion du Lion jusqu’à ce qu’ils soient face à face. "Alors, je suppose que vous feriez mieux de vous y faire," répondit-il. "Parce que je n’ai absolument pas l’intention de rester assis ici et de laisser cette chose détruire la cité." Gohei se pencha légèrement en avant et lança un regard mauvais à Daniri, il était maintenant presque nez à nez avec Daniri. Yasu les observait avec un certain intérêt.

"Par les Fortunes, s’il vous plaît !" Kitsu Jurin tapa son poing sur la table. "Est-ce que ceci va arranger quoi que ce soit ? Vous pensez que Yoritomo no Oni se souciera le moins du monde de savoir si votre fierté est intacte lorsqu’il nous dévorera tous ? Est-ce que votre haine de l’un envers l’autre est intense au point de vouloir me rendre folle alors que j’essaie justement de trouver un moyen d’arrêter cette foutue catastrophe ?!?"

"Hé, moi je l’ai bouclée lorsque vous me l’avez demandé la première fois," dit Yasu, en regardant à nouveau par la fenêtre. "On dirait que certains n’écoutent pas."

"Yasu," dit Kamiko sur un ton d’avertissement.

Gohei se leva de sa chaise, obligeant Daniri à faire un pas en arrière. "Jurin, vous avez raison. Je ne suis pas un homme qui s’excuse à la légère, mais je vous demande pardon." Il se tourna vers Daniri. "Nous finirons cette discussion plus tard, rônin," dit-il calmement. Il lança un regard dur aux Crabes, fit un signe de tête au Licorne et au Phénix, ignora Kamiko, et sortit de la pièce. Sa médecin rassembla son matériel et le suivit précipitamment.

"Mais qu’est-ce qui ne va pas avec ce gars-là ?" Demanda Daniri. "Il ne tolère rien."

"Je connais ce genre-là," acquiesça Yasu. "Certaines personnes aiment croire que le monde est leur restaurant et que tous les autres ne sont que des crétins de serveurs."

Argcklt leva les yeux vers le Crabe. "Qu’est-ce que ça signifie ?"

Yasu garda le silence un bref instant. "Je ne sais pas trop," dit Yasu. "J’espérais que personne ne me demanderait de l’analyser."

"Je crois que j’ai compris," acquiesça vaguement Iuchi Razul.

"Pour ma part, je remercie les Fortunes que Shiba choisisse toujours les dirigeants de mon clan," dit Isawa Kujimitsu. "Est-ce que Matsu Gohei est réellement qualifié pour diriger nos forces ?"

"Aussi surprenant que ça puisse paraître, c’est un dirigeant très qualifié et doué," répondit Jurin. "En dehors du champ de bataille, son tempérament reprend souvent le dessus. Il se contrôle remarquablement, je dirais. Si nous n’avions pas ce besoin mutuel de travailler tous ensemble, je ne pense pas qu’il se serait arrêté aux mots. Daniri, Kamiko, Yasu, vous savez qu’il vous tient chacun en très faible estime pour diverses raisons."

Hayato haussa les épaules. "Yasu est plutôt habitué à décevoir les gens." Yasu jeta un coup d’œil à l’éclaireur.

"Je suis désolée, mais je ne suis pas d’accord," répondit Kamiko. "Il est aujourd’hui plus évident que jamais que mon père avait ses raisons lorsqu’il a attaqué l’Empereur. Si Gohei n’est pas capable de le voir, alors je ne pense pas qu’il soit le genre de personne qui doit diriger le Lion."

"Il le sait," répondit Jurin. "Croyez-moi, il remarque bien plus souvent que tout le monde les sacrifices que sa position exige et les erreurs qu’il a commises. Une des premières choses que j’ai trouvées dans ce journal est la liste des évènements qui doivent survenir avant que Jigoku puisse s’éveiller. Et parmi eux il est dit que les portes du Palais doivent tomber par trois fois. C’est Gohei lui-même qui a abattu les portes la seconde fois. Ça le rend aussi responsable de ce qui arrive aujourd’hui que votre père, le Crabe, ou n’importe qui d’autre. Comment croyez-vous que ceci l’affecte ?"

"Je me fiche de ce qu’il peut ressentir," dit platement Kamiko.

"Attendez," dit Yasu en hochant légèrement de la tête et en désignant du pouce la fenêtre montrant l’oni. "En quoi les Crabes sont-ils responsables de ça ?"

"Nous sommes tous responsables, Crabe," dit Isawa Kujimitsu, sévèrement. "Nous avons vu les signes. Munashi est monté en pouvoir trop rapidement. Ce que nous avions pris pour de la simple ambition était quelque chose de bien pire. Maintenant, l’Empereur paie le prix de notre stupidité."

"Attendez," dit Kamiko, se retournant rapidement vers Kujimitsu. "Vous dites qu’il est possible que Kameru soit toujours vivant ?"

"Ce n’est pas seulement possible," répondit Razul. "C’est évident. Un oni a besoin du nom d’un humain pour en tirer son pouvoir. Si l’humain meurt, l’oni cesse de gagner en puissance. De la manière dont cette créature grandit là-dehors, je pense qu’il y a de bonnes chances pour que Yoritomo VII soit bel et bien vivant, bien que probablement pas en pleine santé."

"Vous connaissez beaucoup de choses au sujet des oni, pour un Licorne," dit Hayato.

"Je lis beaucoup," fit Razul d’un haussement d’épaules, et en retournant à sa soudure. "C’était une de mes passions, je trouvais ça amusant, jusqu’à ce que je réalise que c’était totalement vrai. Maintenant, ce n’est plus amusant du tout à mes yeux."

"Nous devons trouver l’Empereur," dit Kamiko d’un ton résolu. Elle se déplaça jusqu’à la fenêtre, entre les Crabes, et elle contempla la cité en flammes.

"Zut !" Jura Jurin, frappant à nouveau la table de son poing.

"Qu’est-ce qui ne va pas, Jurin-san ?" Demanda Kujimitsu.

"Le journal," répondit-elle. "Les pages sont si vieilles qu’il est difficile de lire de nombreuses parties. Celles que j’arrive à lire sont un des pires exemples de baragouin prophétique. Même un Dragon n’arriverait pas à comprendre quoi que ce soit dans ce charabia, et les seuls passages que j’ai réussis à déchiffrer se sont déjà produits. Il n’y a ni ordre, ni rimes, ni logique dans tout ça. S’il y a un moyen de détruire l’oni dans ce livre, alors je crains que nous ne le trouvions pas à temps."

"Est-ce vraiment sans espoir ?" Demanda Kamiko.

"Je dois admettre que je ressens la même chose," répondit Kujimitsu. "Je n’ai parcouru le journal que brièvement, mais il m’a semblé qu’il n’y avait que peu de choses utiles à découvrir dedans. Je crois que nous devrions peut-être commencer à réfléchir à d’autres moyens de résoudre ce problème."

"Peut-être que lorsque Sumi et les autres Maîtres reviendront, ils pourront apporter plus de lumière sur ce livre ?" Demanda Kamiko.

"Je pourrais y jeter un coup d’œil, si vous le voulez," offrit Razul, en relevant les yeux.

"Peu de chances," répondit Kujimitsu, en ignorant le Licorne. Razul haussa les épaules et retourna à son travail. "L’Ame de Shiba sait peut-être quelque chose, et c’est en fait ce qu’espère découvrir Sumi en examinant l’oni personnellement. Et concernant les autres Maîtres, bien qu’ils soient loyaux et courageux, ils sont inexpérimentés. Je ne crois pas qu’ils puissent nous offrir plus d’explications que le reste d’entre nous. J’espère seulement qu’ils reviendront vivants."

"Matsu Chieko sait ce qu’elle fait," répondit Jurin. "Sumi et les autres sont entre de bonnes mains."

"Alors, mis à part espérer une découverte de la part de Sumi, que peut-on faire ?" Demanda Kamiko. "Nous devrions faire un plan. Avons-nous entendu quoi que ce soit venant des autres clans ?"

Kujimutsu hocha lentement la tête. "Il ne reste qu’une poignée de Mantes vivants dans la cité. Le Scorpion reste silencieux lui aussi. Les cavernes constituent un aimant naturel pour le chi négatif, alors il est très possible que les créatures de Jigoku envahissent en grand nombre les quartiers souterrains."

"Permettez-moi d’en douter," dit Razul, sans relever les yeux.

Kujimitsu regarda le Licorne. "Avez-vous une raison particulière de le croire ?"

"Les Scorpions sont très doués en géomancie," répondit Razul. "Ils ont embauché une poignée de mes parents pour les aider à comprendre le feng shui des tunnels, et ils ont fait un boulot d’enfer, sans mauvais jeu de mots. Pour une majorité des cavernes, le quartier Scorpion est une véritable mine d’or de chi positif. Ils se portent probablement très bien."

"Alors les Scorpions étaient prêts à quelque chose de ce genre," commenta Hayato. "Suis-je sensé être surpris ?"

"Alors nous devons les contacter," acquiesça Kamiko. "Et au sujet de l’extérieur de la cité ? Avons-nous des nouvelles ?"

"Très peu," répondit Kujimitsu. "Les troupes dans les Faubourgs sont occupées à transporter les réfugiés en lieu sûr. Chaque clan a promis d’envoyer plus de main d’œuvre aussi rapidement que possible, mais il faudra des heures tout au mieux avant que des troupes arrivent. Nous ne pouvons compter que sur ce que nous avons maintenant - les soldats de Gohei, vos gardes Dojicorp, mes propres bushi Shiba, la poignée de Licornes de Razul, et les Crabes dans le Kyuden Hida. Selon mes estimations, nous sommes en sous-nombre à un ratio de un contre six, sans compter l’oni. Il n’y a qu’à espérer que Sumi nous apporte de bonnes nouvelles lorsqu’elle reviendra."

"Bon sang," jura Kamiko. "Y a-t-il quoi que ce soit qui puisse blesser cet oni ? Yasu ?"

"Avez-vous essayé du jade ?" Fit Razul. "J’ai entendu dire que ça marchait."

Yasu lança au Licorne un regard vide, puis se tourna vers Kamiko. "Les oni n’existent pas réellement dans ce monde. C’est pour ça qu’un grand nombre d’entre eux ne peuvent être blessés par des choses qui existent sur cette terre. Imaginez un type qui se trouve de l’autre côté d’un mur en papier de riz, qui enfonce une lame à travers le mur. De ce côté-ci du shoji, vous ne verrez que la lame. Si vous déviez le coup, il se contentera de frapper à nouveau à travers. Est-ce que vous me comprenez ?"

"C’est une meilleure métaphore que la dernière, en tout cas," répondit Kamiko. "Alors que devons-nous faire ? Comment passer notre propre lame à travers le mur de papier, pour ainsi dire ?"

"Et bien, c’est exactement ça," répondit Yasu. "Vous avez besoin d’une arme qui existe des deux côtés du shoji. Le cristal, le jade, et la magie sont les meilleurs choix possibles. L’obsidienne est un peu moins sûre. Ce genre de choses existe dans chaque royaume spirituel, et donc elles peuvent habituellement blesser les oni."

"Habituellement ?" Répondit Kamiko.

"En fait, il y a des limites," répondit Yasu, se retournant et s’appuyant sur le carreau de la fenêtre. "Exactement comme dans notre monde, certains sont plus résistants que d’autres. Parfois, le cristal, le jade et la magie ne sont pas assez. Les missiles que nous avons tirés sur Yoritomo disposaient d’un mélange des trois, et on ne lui a même pas fait une égratignure."

"L’oni est puissant dans Ningen-do," acquiesça Argcklt. "Je peux sentir sa présence. Il puise sa force dans le nom de l’Empire lui-même. Les esprits ont peur. Plus il restera longtemps, et plus ils vont s’effrayer. Ils ont peur d’être absorbés par sa corruption alors que son influence sur l’Empire s’étend. Plus le temps passe, plus la magie d’Otosan Uchi s’affaiblit et moins nous avons de chances de le bannir vers son monde d’origine."

"C’est une nouvelle décourageante," soupira Kamiko, retournant sur sa chaise et caressant son menton de la main. "Yasu. Que conseillez-vous ?"

"C’est à moi que vous demandez ça ?" Demanda Yasu, les sourcils relevés de surprise.

"C’est vous le Quêteur, ici, non ?" Répondit-elle.

"Je suis juste surpris que quelqu’un s’en soit aperçu," répondit-il. "Et bien, je conseille d’évacuer. Je peux m’arranger pour que le Kyuden envoie des sous-marins afin de faire partir le reste de nos hommes."

"Yasu, qu’est-ce que vous dites ?" Dit Daniri d’un ton tranchant. "Vous voulez vraiment abandonner Otosan Uchi ?"

Yasu haussa les épaules. "Hé, on ne parle pas de ce que je veux. Si j’avais toujours pu faire ce que je voulais, je tiendrais la position d’arrière dans l’équipe des Architectes. Je ne sais pas si tu as remarqué, Danny, mais la Cité Impériale a connu des jours meilleurs. Je sais quand je dois amputer un membre. Depuis la Baie, on pourrait bombarder la cité avec les armes longue portée du Kyuden. Ça ne ferait pas grand chose à cet oni, mais au moins, ça nous débarrasserait de tous les autres trucs qui rôdent un peu partout. Ça, je vous le garantis."

"Et au sujet des survivants qui se cachent toujours dans la cité ?" Demanda Razul.

"Ce n’est pas un plan que j’apprécie," admit Yasu. "Mais si ça marche, je pourrais vivre avec."

"Je ne pense pas que ça puisse marcher," dit Argcklt. "Vous pourriez tuer quelques créatures, oui, mais la fracture vers Jigoku est large et s’agrandit encore. A chaque créature que nous tuerons, une dizaine d’autres apparaîtront. Vous n’aurez pas assez de balles, Crabe, pour détruire ce qui viendra dans le sillage de cette créature."

"Tu veux parier ?" Demanda Yasu.

Daniri plissa les yeux. "Vous m’avez appelé ’Danny’ ?"

"Le portail doit être fermé," dit Argcklt. "Nous devons trouver le chemin que cet oni a emprunté pour venir dans ce monde et le refermer."

"Attendez," dit Daniri, en tendant la main alors qu’il s’arrêtait de marcher. "Vous avez parlé d’un truc d’oni qui se nourrit de l’Empereur."

"C’est bien ça," dit Kujimitsu. "C’est ainsi que le lien d’un oni fonctionne d’ordinaire."

"Alors, est-ce qu’il y a un moyen de briser ce lien ?" Demanda Daniri. "Est-ce qu’il y a un moyen de le priver du contact avec l’Empereur pour qu’il arrête de gagner en puissance ?"

Kujimitsu regarda Yasu. Le Crabe lui retourna un regard très grave, puis acquiesça.

"Il n’y en a qu’un seul," dit Iuchi Razul, sans lever les yeux de son travail. "Tuer Yoritomo VII."

"Attendez," les interrompit Kamiko. "Que dites-vous là ? Vous êtes en train de dire que nous devons tuer Kameru ?"

"Nous évaluons nos options, Kamiko," répondit Daniri. "Regardez ce qu’il se passe dehors. Cet oni est en train de tuer des milliers, peut-être des millions de gens. Hé, j’aime l’Empereur, mais s’il faut le faire pour sauver la cité, alors je n’aurai pas peur de le faire."

"C’est toujours l’Empereur," dit Kitsu Jurin, légèrement outragée. "Nous ne pouvons pas assassiner l’Empereur."

"C’est discutable," répondit Yasu. "Je pense que le Prince Yo-Kam a cessé d’agir en Empereur lorsqu’il a invoqué cet insecte géant."

"Nous ne savons pas si Kameru a quelque chose à voir avec ça," rétorqua Kamiko.

"Ce n’est pas précisément vrai," l’interrompit doucement Razul. "L’invocation d’un oni nécessite le don volontaire de l’identité de quelqu’un. Un nom ne peut pas être volé. Il ne peut pas être copié par magie. Il doit être donné librement."

"Je n’y crois pas !" S’exclama Kamiko, en se tournant vers Kujimitsu. "Maître, vous êtes d’accord avec eux ?"

"Je ne suis d’accord avec personne," répondit Kujimitsu d’un hochement de la tête. "Je me contente d’observer les faits. Il est tout à fait possible que Munashi ait pu obtenir le nom de l’Empereur par la torture. Nous ne connaissons tout simplement pas tous les faits. Quoi qu’il en soit, ce que nous devons faire avec l’Empereur est une question superflue. Nous ne savons pas actuellement où l’Empereur se trouve. Si nous le savions, je ne suis pas vraiment sûr de quelle décision je prendrais. L’Empereur est plus qu’un homme. Il est l’Empire. C’est pourquoi Munashi l’a pris pour première cible, et pourquoi nous sommes ici maintenant. Si on me demandait de choisir, je ne sais pas si je serais capable de tuer un Empereur. Pour quelque raison que ce soit."

Hayato regarda par la fenêtre, puis à nouveau vers Kujimitsu. "Yoritoni vient de bouffer un autre immeuble. Les immeubles de cette taille ont des garderies et des crèches dedans. Si pour vous ce n’est pas une raison suffisante pour enfoncer la gâchette, pour moi s’en est une."

"Je suis désolé, mais je suis d’accord avec les Crabes, là," dit Daniri après une longue pause.

Les portes de la salle de conférence s’ouvrirent, et la mince silhouette de Kitsu Tono entra silencieusement. Il avait toujours été un homme nerveux, mais il le semblait encore plus encore. Il prit ses mains l’une dans l’autre pour les faire arrêter de trembler, essayant de se reprendre alors qu’il s’adressait aux hommes et aux femmes qui étaient rassemblés pour décider du destin d’Otosan Uchi.

"J’ai des nouvelles," dit-il simplement, et il s’inclina devant l’assemblée.

"Nous sommes pressés de les entendre, Kitsu-san," répondit Kamiko. "S’il vous plaît, ne vous embarrassez pas de formalités."

"Bien sûr," acquiesça-t-il. "Nous avons des nouvelles des Scorpions. Bayushi Oroki vient de prendre contact. Il nous signale que la population du Quartier Scorpion a été déplacée sans incidents à l’intérieur du Labyrinthe Bayushi. On ne sait pas combien de temps les cavernes resteront stables, mais il prétend que les gens seront plus qu’adéquatement protégés dans les tunnels renforcés en dessous du parc."

"Oroki," siffla Daniri. "Pourquoi ne suis-je pas surpris d’apprendre qu’il a trouvé un moyen de se faufiler hors de tout ceci ?"

"Ce n’est pas tout," répondit Tono. "Oroki nous signale également qu’il a une force de trente aéroglisseurs Shadow de la famille Bayushi, de deux cents Hommes de Main armés, vingt shugenja, et deux Machines de Guerre, prête à se joindre à nous pour toute attaque que nous aurions envisagée. Il attend simplement notre réponse."

"Deux Machines de Guerre ?" Répondit Yasu, surpris. "Où donc un Scorpion a-t-il pu obtenir des Machines de Guerre ?"

"Deux plus deux égale quatre," dit doucement Razul. "Devinez donc qui a regardé par-dessus votre épaule ?"

Isawa Kujimitsu sourit. "Je connais un peu Oroki," répondit-il. "Ce n’est pas un homme qu’il faut sous-estimer, d’aucune façon que ce soit. Je pense que son aide est un atout considérable, quelles que soient nos chances de réussite."

"Très bien," acquiesça Kamiko. "Dites à Oroki-san de nous rencontrer aussi vite qu’il le pourra. Est-ce tout, Tono ?"

"Euh… pas tout à fait," répondit Tono. "Je ne sais pas exactement comment l’expliquer… mais vous avez un visiteur."

"Quoi ?" Kamiko semblait troublée. "Un visiteur ? Que voulez-vous dire ?"

"Ce n’est pas sa faute," fit la voix d’un homme venant du couloir. "J’admets que j’ai accéléré les choses en utilisant ma magie pour troubler ce pauvre homme. Si j’avais dû attendre que ces Lions me fasse assez confiance pour me permettre de venir vous parler, j’aurais dû attendre toute la nuit dehors et alors, il aurait été trop tard." Un grand gaijin aux cheveux blancs et au costume blanc entra dans la pièce, les mains dans les poches. Yasu dégaina rapidement un grand pistolet et le pointa vers la tête de l’homme. Kamiko posa une main sur l’épée à sa ceinture.

"Oracle ?" Dit Argcklt, les yeux s’ouvrant encore plus. "Cet homme ne nous veut aucun mal. C’est un Oracle !"

"Salut Jared," dit Iuchi Razul d’un ton réjoui.

"Vous connaissez ce type ?" Demanda rapidement Daniri.

"On a bu un café quelques fois," répondit Razul. "Mais je ne savais pas qu’il était un Oracle. Je le connaissais simplement en tant que millionnaire gaijin un peu excentrique."

"Surprise," répondit Carfax. "S’il vous plaît, Yasu-san," dit l’homme, en levant une main pour montrer le kanji brillant du Tonnerre au Crabe. "Comme le zokujin vous l’a dit, je ne vous veux aucun mal. Je suis Jared Carfax, Oracle du Tonnerre."

"Un Oracle ?" Répondit Kamiko. "C’est ridicule. Ça n’existe pas, les Oracles."

"Et avant mon arrivée ici, je ne pensais pas qu’il puisse exister de femme aussi forte, belle et charismatique que vous, Dame Kamiko," dit Carfax en s’inclinant exagérément. "Et pourtant, vous et moi devons donc ajuster nos concepts de réalité."

"Sumi m’avait mentionné avoir rencontré les Oracles," dit Kujimitsu. "Vous étiez l’un d’eux ?"

Carfax acquiesça. "Sumi. Elle aussi, une femme extraordinaire. Au milieu d’une crise d’identité, mais parfaitement compréhensible vu les circonstances."

Kamiko souleva un sourcil. "Que nous voulez-vous ?"

"Ce que je veux ?" Demanda Carfax. "Je ne veux rien. Il ne s’agit pas de moi. Je suis ici pour vous aider à trouver l’Empereur." Carfax observa la pièce pendant un moment, perdu dans ses pensées. "Je dois toutefois vous avouer que je suis un peu perplexe. Je m’attendais à trouver plus de trois d’entre vous ici."

Hayato regarda la pièce entière, puis à nouveau Carfax. "Trois ?" demanda-t-il. "Mais nous sommes dix ici."

Carfax regarda vers Hayato. "Hm ?" Demanda-t-il, comme s’il venait soudain d’entrer dans la conversation. "Oui, je suis désolé, je pensais à autre chose." Il se tourna vers Kitsu Jurin. "Je vois que vous avez déjà trouvé le journal. Cela devrait m’épargner quelques efforts."

"Vous avez mentionné l’Empereur," dit Jurin, en refermant le livre et le glissant sous son bras tandis qu’elle se levait de sa chaise. "Vous avez dit que vous vouliez nous aider à le retrouver."

"Oui," acquiesça Carfax.

"Vous êtes ici pour nous aider à le sauver ou nous aider à le tuer ?" Demanda Kamiko.

"Ce n’est pas ma décision," Carfax haussa les épaules. "Bien que je préfèrerais que vous ne le tuiez pas. Vous pourriez avoir besoin de lui plus tard."

"Ce que vous dites n’a pas beaucoup de sens," dit Kamiko.

"Désolé," s’excusa Carfax. "C’est le boulot qui veut ça. Les Oracles sont obscurs. C’est ainsi que nous fonctionnons. Quoi qu’il en soit, je suis ici pour vous aider. Vous n’avez qu’à me poser une question. Euh, certains d’entre vous ne le peuvent pas, mais je verrai pour ça au cas par cas. Je vous expliquerai pourquoi, mais c’est très compliqué. Par exemple, je crois qu’il est grand temps d’évacuer les Studios du Soleil d’Or. Yoritomo no Oni a décidé qu’il était temps de se débarrasser de vous. Il sera ici dans quelques minutes."

Et au loin, le rugissement de l’oni se fit plus proche. Le sol commença à trembler.


Un petit hélicoptère était posé sur le toit d’un immeuble de bureaux abandonnés. Bien qu’un flanc soit blasonné du mon du Phénix, le véhicule n’arborait pas les couleurs brillantes et éclatantes habituelles de ce clan. Au lieu de ça, l’hélicoptère était peint en tons de noirs et de gris. Le Phénix était un clan fier, mais c’était également un clan pratique. Ce véhicule avait été conçu pour l’infiltration. Les pales tournaient en silence. Le pilote était prêt pour à nouveau bondir dans le ciel à tout instant et partir. A moins d’un kilomètre de là, l’immense forme de l’oni pouvait être observée par-dessus le sommet des immeubles brisés. Deux hommes et quatre femmes se tenaient au sommet de l’immeuble, observant la créature avec attention.

L’une d’elles était Sumi, championne du Phénix. Elle portait la lame ancestrale de son clan des deux mains, se concentrant sur la sagesse éternelle de l’Ame de Shiba. Elle ne lui avait plus offert d’aide depuis qu’elle avait vu la créature pour la première fois.

"Je suis Shiba," fit la voix au plus profond de l’épée. "J’ai combattu aux côtés de mes frères et mes sœurs contre les armées de Fu Leng, mais jamais je n’ai vu une créature pareille. Je n’ai rencontré qu’une seule fois quelque chose de vaguement comparable…"

"Une seule fois ?" Répondit Sumi dans ses pensées. "Racontez-moi."

Il y eut une longue pause. "A la fin de la guerre contre le Frère Noir," répondit la lame. "Lorsque j’ai bravé l’ordre de Shinsei et que je suis parti seul pour aider les Tonnerres. J’ai vu une créature que l’on pouvait comparer à celle-ci, bien qu’elle ne soit pas aussi grande et que la destruction qu’elle engendrait n’était pas aussi terrible. Shinsei a dit que la créature était le Premier Oni, la bête qui a ouvert les portes entre notre monde et Jigoku, selon les ordres de Fu Leng."

"Comment l’avez-vous vaincue ?" Répondit Sumi.

Il y eut une autre longue pause. "Je ne suis pas sûr de l’avoir vaincue. Je l’ai laissée blessée. Elle m’a laissé mort."

Sumi soupira et glissa la lame dans son saya. Matsu Chieko, l’assistante de Gohei et commandante en second du Lion, l’observait avec un air grave.

"Avez-vous appris quelque chose de plus ?" Demanda-t-elle.

"Rien," répondit Sumi.

"Peut-être pourrions-nous partir, alors ?" Dit Isawa Hideyoshi, en tremblant légèrement à la vue de l’oni. "Avant que ça ne devienne plus dangereux ?"

Asako Jo laissa échapper un rire bref. "Je ne pense pas que ça puisse devenir encore plus dangereux que maintenant."

Chieko hocha légèrement la tête et fit la grimace. "Vous êtes jeune. Ne vous leurrez pas. Les choses peuvent toujours empirer."

Sumi ferma à nouveau les yeux, laissant le pouvoir de sa magie couler à travers elle. "Parlons aux kamis," dit-elle d’une voix douce. "Voyons s’ils ont remarqué quelque chose que nous n’ayons pas vu."

Les autres acquiescèrent. Chieko fit quelques pas en arrière et croisa les bras - elle n’était pas shugenja, et elle savait bien qu’il fallait se retirer du chemin lorsqu’il était question de magie. Le nouveau Conseil des Maîtres et la championne Phénix tombèrent en méditation profonde, contactant les esprits autour d’eux. Après quelques instants, tous les cinq revinrent soudainement à eux.

"L’avez-vous senti ?" Demanda Okiku, la nouvelle Maîtresse de l’Air.

"Je ne suis pas très sûr de ce dont il s’agit," dit vaguement Hideyoshi.

"Pas sûr ?" Répondit Jo, "où vous ne voulez pas être sûr ? Ça semble évident, à mes yeux."

"Ce n’est pas possible," siffla Shiba Natsumi. "Ça ne peut être possible." Elle regarda Sumi. "Ou alors ?"

"Les esprits ne mentent pas," répondit Sumi. "En tout cas, pas les kamis. La cité entière a été Souillée. Otosan Uchi est en train de devenir un nouvel Outremonde."

"Par les Fortunes !" S’exclama Chieko. "Si c’est vrai, alors nous allons tous être corrompus si nous restons ici trop longtemps."

"Pas en si peu de jours," dit Hideyoshi. "Toutefois, il n’est pas sain de s’attarder. Nous devons soit trouver un moyen de défaire la corruption, soit partir d’ici."

"Je ne pense pas que l’oni va nous donner encore plusieurs jours," dit Sumi. "Il semble toujours être en train de récupérer depuis qu’il a craché tout à l’heure ce nuage de… peu importe. Dès qu’il sera à nouveau en possession de toute sa force, il ne fait aucun doute qu’il recommencera à détruire la cité."

"Je ne pense pas que nous devrions encore être ici lorsque ça arrivera," dit Hideyoshi, enfouissant ses mains dans ses poches et tremblant.

"Je suis d’accord," ajouta Matsu Chieko, en avançant à nouveau. "Je pense que nous devons rapporter ce que nous avons appris à Matsu Gohei et aux autres."

"Je suis d’accord avec l’estimé Maître de la Terre et Chieko-san," dit Shiba Natsumi, en passant sa longue veste par-dessus ses épaules. "J’ai un mauvais pressentiment en restant aussi près de cet oni. Nous devrions rentrer au Soleil d’Or. Sumi-sama, qu’en pensez-vous ?"

Sumi était perdue dans ses pensées, observant la silhouette noire de mante qui s’attardait derrière les immeubles, se rappelant un temps très ancien, bien avant qu’elle ne soit née.

Le sang d’un kami éclaboussa la terre… Il n’y a rien de plus surprenant que de voir son propre sang, tout spécialement lorsque vous pensiez être immortel… Le vieil homme et la fille sont toujours debout… Leurs yeux sont remplis de douleur et de regret… Tout ira bien maintenant… Ils vont s’échapper… Les Parchemins Noirs seront refermés, et Fu Leng a été enfin finalement vaincu…

Il n’y a pas de victoire sans sacrifice…

"Sumi-sama ?" Répéta Natsumi, la voix inquiète.

"Hein ?" Sumi se retourna rapidement. "Oh. Oui. Je suis d’accord," acquiesça-t-elle. "Nous ne pouvons rien apprendre de plus ici."

Ils se retournèrent tous les six et traversèrent le toit. Le pilote soupira de soulagement, heureux de partir. Un éclair de lumière au sud attira l’attention de Sumi, et elle s’arrêta.

"Sumi-sama ?" Demanda Isawa Okiku, en jetant un coup d’œil derrière elle. "Quelque chose ne va pas ?" Okiku et les autres étaient déjà à bord de l’hélicoptère, à l’exception de Chieko qui avait sorti son pistolet et qui observait le ciel en quête d’un signe d’une quelconque attaque.

"Il y a quelque chose par-là," dit Sumi, en désignant la direction du sud tout en grimpant dans l’hélicoptère. Chieko monta, elle aussi, dans le cockpit à côté du pilote.

"Bien," dit Hideyoshi. "N’allons pas par-là, alors."

Sumi hocha la tête. "Non," dit-elle. "C’est important. Nous devons aller voir."

"Mon frère…" dit la voix de l’épée dans l’esprit de Sumi. "Il est revenu, bien qu’il soit différent… Il est toujours différent… Plus changeant que Bayushi, encore…"

Le pilote la regarda par-dessus son épaule. "Etes-vous certaine, Sumi-sama ?" Demanda-t-il. "Nous n’avons plus beaucoup de carburant, et la cité est dangereuse…"

"Allez-y," dit Sumi, la voix renforcée par la puissance de l’Ame. "Emmenez-nous immédiatement là-bas."

Le pilote l’observa un instant, étourdi. "Oui, Sumi-sama," dit-il rapidement.

L’hélicoptère décolla promptement de la surface du toit, ses puissants moteurs tetsukami ne produisant pas le moindre son. Il tourna abruptement contre le vent serré de la cité mourante, plongeant entre les immeubles en ruines et descendant vers les rues en contrebas. Des bruits d’explosions se firent plus proches, ponctués occasionnellement par un rugissement guttural.

"On dirait qu’il y a un combat par-là," dit Chieko.

"Derrière ce coin," désigna Sumi. Le pilote acquiesça et abaissa ses commandes pour gagner de la vitesse. L’hélicoptère vira de bord au coin, en direction des bruits de combat.

"Et bien," dit Chieko. "Voila quelque chose que l’on ne voit pas tous les jours."

Les rues grouillaient de petites créatures noires, et d’une poignée de quelques-unes unes plus grandes. Une armée de gobelins et d’oni mineurs convergeaient vers un point central, l’intersection de deux rues. Au milieu des créatures se tenaient deux silhouettes. L’un était un homme gigantesque portant une armure brillante d’émeraude et d’or, avec une épée enflammée dans chaque main. Derrière lui se tenait une petite femme en robe vert foncé ourlée de pourpre. Ses yeux et ses mains brillaient d’une énergie blanche qu’elle projetait sous forme de projectiles magiques sur la horde qui les attaquait. Les innombrables créatures de l’Outremonde voulaient manifestement les détruire, mais elles n’arrivaient pas à s’approcher. L’homme et la femme se tenaient sur un tas de gobelins morts et d’autres créatures ignobles. Leurs épaules semblaient affaissées à cause de la fatigue, mais ils continuaient de se battre.

"Qu’est-ce que c’est que ça, par Jigoku ?" Fit Hideyoshi. "Qui sont ces gens ?"

"On dirait des Dragons," dit Jo, en s’approchant de la vitre pour mieux voir.

Hideyoshi plissa le front. "Il n’y a plus de Dragons."

"Apparemment, il y en a encore deux," rétorqua Sumi. La championne Phénix fit coulisser la porte latérale, remplissant la cabine d’un vent puissant. Enroulant une ceinture de sécurité autour de son bras, elle sauta sur l’un des pieds de l’hélicoptère. Le pilote lança un regard derrière lui et fut sur le point de dire quelque chose, mais il y réfléchit à deux fois lorsqu’il vit le regard de Sumi.

"SHIBA !" Hurla-t-elle, en brandissant la main vers le ciel tout en invoquant le pouvoir des esprits du feu. Un éclair de flammes blanches surgit des nuages, déchirant la horde de démons. Les deux Dragons regardèrent vers le ciel, surpris. Leurs yeux croisèrent ceux de Sumi, et quelque chose passa entre eux avant que les démons ne se reprennent et que les deux soient, à nouveau, accablés par le combat.

"Mon frère," dit la voix à l’intérieur de l’épée. "Il ne reste que quelques liens, mais il s’agit de Togashi…"

"Descendez-nous là-bas !" Cria Sumi. "Nous devons les sortir de là !"

"Je vais essayer," répondit le pilote.

"Vous allez le faire, bon sang," cria-t-elle. "Ou vous en répondrez devant moi. Maîtres, faites de votre mieux pour leur apporter un peu d’aide."

"Ici ?" Demanda Jo. "Vous voulez que nous lancions un rituel compliqué à l’intérieur d’un hélicoptère remuant et dans une cité Souillée ?"

Sumi jeta un regard à la Maîtresse du Vide et acquiesça. "Vous êtes les Maîtres Elémentaires, non ? Méritez ce titre."

"D’accord," répondit Jo. "Allons-y, alors."

Les quatre Maîtres Elémentaires se prirent les mains et tombèrent en méditation profonde. L’hélicoptère décrivit un cercle autour de la bataille, essayant de s’approcher sans s’écraser dans une rue à cause des étranges vents violents qui balayaient la cité. Chieko pointa son pistolet à travers la fenêtre latérale, tirant plusieurs fois dans la foule encerclant les Dragons. Les Maîtres Elémentaires commencèrent leur sort, et il y eut un changement soudain dans la rue en dessous d’eux.

De nombreuses créatures trébuchèrent et tombèrent, comme si la terre sous leurs pieds ne voulait plus supporter leur poids. D’autres chancelèrent, étreignant leur gorge, l’air venait de disparaître de leurs poumons. Un coup de tonnerre résonna soudain et de la pluie se mit à tomber sur les choses en dessous, les faisant glisser et tomber alors qu’ils tentaient d’escalader les monticules de cadavres. Du feu apparut, en dépit de la pluie, des colonnes de flammes apparaissant spontanément pour consumer les gobelins et les oni. Bien qu’il n’y ait que quatre Maîtres Elémentaires présents, quatre était plus que suffisant pour retourner les éléments contre les créatures de Jigoku.

L’hélicoptère descendit encore, passant à seulement quelques mètres au-dessus des deux Dragons. Il décrivit encore un cercle. Le grand Dragon en armure sembla réaliser leur intention. Il rengaina son wakizashi et passa son bras autour de sa compagne. Il combattit d’une main alors qu’elle continuait d’utiliser sa magie sur leurs ennemis. Lorsque l’hélicoptère passa une nouvelle fois, il rengaina son katana, s’accroupit, et sauta. L’hélicoptère pencha lourdement suite au regain de poids soudain du Dragon qui venait d’attraper le pied de l’hélicoptère. Sumi attrapa le bras du Dragon. Elle savait qu’elle n’aurait pas assez de force pour hisser l’immense homme à l’intérieur - il mesurait plus de deux mètres cinquante de haut ! - mais elle refusa néanmoins de le lâcher. Le pilote pria à voix haute alors qu’il luttait pour garder le contrôle du véhicule. Un immeuble apparut soudain en face d’eux. Ils étaient trop près, ils allaient trop vite, il n’y avait aucun moyen de virer de bord à temps.

Et soudain, il n’y eut plus rien d’autre devant eux que le ciel. Loin en dessous d’eux, ils purent entendre les hurlements de frustration et les gémissements de douleur de la horde. En un instant, ils venaient de prendre une trentaine de mètres d’altitude.

"Quoi ?" Demanda Chieko, regardant surprise autour d’elle.

"S’il vous plaît," dit Isawa Okiku, la Maîtresse de l’Air, alors qu’elle se massait les tempes des deux mains. "Ne me demandez plus de refaire une chose pareille. Allons au Soleil d’Or où je pourrai avoir de l’aspirine et un sol bien ferme où je vais pouvoir m’évanouir."


Quelque chose était différent ce soir dans la cité. Etait-ce ces gens hurlants de terreur, courant ici et là comme si leur vie en dépendait ? Etait-ce ces silhouettes ensanglantées et entassées dans les égouts, restes de ceux qui n’ont pas pu courir assez vite ? Peut-être était-ce la fumée, la chaleur des flammes et la poussière noirâtre qui flottait et se déposait sur tout. Peut-être était-ce l’absence d’électricité - la cité jadis brillante ressemblait maintenant à un puits obscur. Peut-être était-ce l’énorme oni qui se dressait au-dessus des immeubles au centre d’Otosan Uchi, rugissant son nom volé en défi pour tous ceux qui vivaient.

Non, ce n’était rien de tout ça.

Omar Massad savait ce qu’il y avait de différent au sujet de cette cité.

Pour la première fois depuis qu’il était arrivé ici, il passait réellement des moments fantastiques. Oh, ce n’est pas qu’il ne se soit pas amusé depuis son arrivée. Massad n’était pas le genre de type à laisser passer un bon moment. L’Invasion Senpet avait été très excitante et il avait beaucoup apprécié sa courte collaboration avec les Sauterelles. Cela avait été de bons moments, mais il n’avait pas réellement pu les apprécier à leur pleine mesure. Un linceul d’incertitude avait pesé sur lui pendant tout ce temps. Il s’était senti comme un étranger dans une terre étrangère. Il n’avait pas été sûr de pouvoir trouver une place pour lui. Ce besoin perpétuel de trouver une niche était resté dans un coin de son esprit pendant tout ce temps dans la cité, ruinant les quelques moments de pur plaisir.

Mais plus maintenant. Pour la première fois, il se sentait vraiment libre. Il n’avait plus aucun tracas, aucun souci. Il pouvait faire tout ce qu’il voulait.

Omar prit une profonde inspiration, laissant l’air de la cité remplir ses poumons. Il pouvait sentir l’habituelle pollution, mêlée avec un soupçon d’une nouvelle chose. Il pouvait sentir la peur - ici, là, partout. Il pouvait sentir un grand changement à l’horizon.

Il pouvait entendre les gobelins.

Massad ouvrit les yeux et regarda aux alentours. Une jeune femme en robe déchirée se tenait au centre d’un carrefour proche, faisant de grands moulinets avec un énorme morceau de bois. Cinq ou six petites créatures difformes l’entouraient comme des chacals, chacun tentant de la griffer puis reculant en lui faisant face, cherchant l’opportunité.

Massad avait toujours admiré le chacal. C’était un animal tellement noble. C’était l’un des rares animaux qui avait réalisé la manière dont le monde fonctionnait vraiment. Il importait peu de savoir comment les autres vous regardent, si vous êtes le dernier vivant. Il se tourna et marcha vers le carrefour d’un pas mesuré, en fredonnant pour lui-même tout en regardant le spectacle.

La femme souleva son morceau de bois, l’abattant sur la tête du gobelin le plus proche dans un craquement humide. Les autres gobelins reculèrent de quelques pas lorsque leur compagnon fut tué, réévaluant la situation. La femme hurla et se précipita vers le plus proche. Il ricana et s’écarta de son chemin en sautillant.

"Excusez-moi," fit Massad, en s’appuyant contre un lampadaire tout en cherchant une cigarette dans sa poche. "Comment allez-vous, par cette magnifique soirée ?"

Les gobelins se retournèrent et dévisagèrent Massad avec curiosité. La femme le regarda également d’un air vide. "Je ne sais pas ce que vous dites," cria-t-elle, "mais s’il vous plaît, aidez moi !"

Massad plissa le front. Il réalisa soudain qu’il n’avait pas parlé en Rokugani. Il se sentait tellement chez lui qu’il avait repris son ancienne façon de penser, et il avait parlé dans sa langue natale. Il se maudit pour son manque de courtoisie et réessaya.

"Je voulais seulement dire bonjour," dit Massad, en tirant une cigarette de son paquet du bout des lèvres et en cherchant le briquet qu’il avait trouvé dans la morgue. "N’est-ce pas une soirée magnifique ? Vous savez, je n’apprécie habituellement pas les femmes Rokugani, mais vous avez l’air vraiment belle. Quel est votre nom, ma jolie ? Pourquoi ne laisserions-nous pas vos amis pour nous trouver un chouette immeuble où nous pourrions attendre le lever du soleil ? S’il se lève jamais, bien sûr."

"Quoi ?" Demanda la femme, la poitrine marquant sa respiration haletée tandis qu’elle regardait Massad, incrédule. "Mais de quoi parlez-vous, par Jigoku ? Vous êtes fou ?"

Massad haussa les épaules et alluma sa cigarette, protégeant la flamme d’une main. "Vous devrez admettre," répondit-il, "que l’on ne voit pas ce genre de choses tous les jours."

"Tuer !" Hurla l’un des gobelins, désignant Massad. La petite bande se tourna et chargea droit vers Omar, hurlant et balayant l’air de leurs griffes. La fille profita de cette occasion et s’enfuit dans l’autre direction.

Massad soupira. Bien qu’il respecte les gobelins, il n’allait pas leur permettre de le tuer. Il était déjà mort une fois cette semaine. "Hé les enfants ?" Appela-t-il en direction des ombres. "Pourquoi ne viendriez-vous pas donner un coup de main à oncle Omar ?"

"A moiiii," fit la réponse, tel un gémissement. Huit silhouettes au pas lent surgirent sur le trottoir, des hommes et des femmes à l’allure pathétique et avec une lueur verte dans leurs yeux. Leur peau était abîmée et froissée à cause de la corruption. La plupart ne portaient qu’une étiquette accrochée à l’orteil, tout comme Massad les avait trouvés dans la morgue. Quelques autres étaient des réfugiés qu’il avait récupérés en route. Les gobelins hurlèrent et se retournèrent pour courir dans l’autre sens, mais les goules étaient déjà sur eux. L’air fut remplit de bruits de mâchouillements grotesques et de chair que l’on déchire. D’habitude, Massad rappelait ses créations, mais cette fois, il ne le fit pas. Il savait que ces gobelins ne pourraient pas devenir des goules - des gobelins morts restaient morts. Il n’était pas exactement sûr de comment il le savait, mais il était aussi sûr qu’il était vivant pour l’instant.

Ce qui signifiait qu’il ne l’était pas tout à fait.

Les goules terminèrent et se tournèrent vers leur maître, des morceaux de chair noire et de sang vert foncé dégoulinant de leurs lèvres abîmées. Ils attendaient son prochain ordre. "A moiiii," fit l’une d’elles.

"Retrouvons cette pauvre fille," dit-il aux goules. "Dans l’état où elle est, elle pourrait avoir des ennuis si nous ne la retrouvons pas rapidement. Je suis sûr qu’elle adorerait nous rejoindre, nous avons seulement à la convaincre. Qu’en penses-tu, Kaz ? Tu penses que tu peux la convaincre ?"

Le conducteur de camion mort-vivant fixa Omar Massad d’un air vide.

"Aah, le genre silencieux," gloussa Massad. "C’est très bien, Kaz. Je sais ce que tu ressens au sujet de Fumi. Tu ne voudrais pas la rendre jalouse." Il posa une main sur l’épaule de Fumi. Jadis, elle avait été une jeune et belle employée à la morgue Shinjo. Maintenant, ce n’était plus qu’une chose au pas lent et au visage ravagé. Kaz se tourna pour fixer Fumi, puis se tourna à nouveau vers son maître.

"Mais assez joué," dit Massad, en tapotant sur la joue de tous les deux avec sa main. "Nous avons du travail à faire. Allons à la chasse."

Massad dépassa la bande de goules et continua son chemin le long de la route. Elles le suivirent, bougeant rapidement et sans faire plus de bruit que leurs pieds nus se posant sur le sol. Massad sourit. Les goules étaient bien supérieures aux morts-vivants Rokugani. Les zombies de l’Empire de Diamant étaient lourds, maladroits et stupides. En contraste, les goules étaient rapides, rusées et très silencieuses lorsque c’était nécessaire. Comme prédateurs, elles étaient bien plus efficaces. Maintenant qu’il était ici, peut-être qu’il pourrait instituer certains changements. Peut-être que dans quelques années, il n’y aurait plus de zombies. Ils seraient tous obsolètes, remplacées par les goules bien plus efficaces. Si Massad restait ici, cela constituerait sa principale priorité.


Hida Tengyu regardait calmement les écrans à l’intérieur du Kyuden Hida. Il avait vu le grand oni s’avancer vers les Studios du Soleil d’Or. Il voyait les feux s’allumer sur son passage. Il pouvait entendre le cliquetis des rafales d’armes automatiques tandis que les samurais luttaient contre son incroyable puissance.

"Non," dit le champion Crabe, se levant de son siège.

Kaiu Toshimo leva les yeux par-dessus sa console. "Tengyu ?" Répondit-il, curieux.

"Ce n’est pas juste," dit-il en hochant la tête. "Je me fiche de l’importance que le Kyuden peut avoir. Je me fiche de la difficulté que nous avons eue à le construire. Ceci est ce que nous attendions. C’est pourquoi le Crabe existe. Que je sois damné si je reste inactif dans le port pendant que d’autres meurent en essayant de combattre cette chose."

"Tengyu, nous ne connaissons toujours pas ses vulnérabilités," répondit Toshimo.

Tengyu regarda vers son ingénieur. "Vous pensez peut-être qu’il est vulnérable aux gens qui restent assis sur leur cul et qui ne font rien ?"

Toshimo fronça les sourcils. "Ce n’est pas ce que je voulais dire, Tengyu. Nous-"

"C’est un non, alors ?" Demanda Tengyu.

Toshimo soupira et acquiesça. Il savait qu’il ne fallait pas débattre avec Tengyu lorsqu’il avait ce regard-là. "Oui, Tengyu-sama. C’était une réponse négative."

"Très bien, alors," répondit Tengyu. "Est-ce que les réparations sont finies ? Avons-nous réparé les dégâts de Mizu ?"

"Pour la plupart," répondit Toshimo d’une voix hésitante. "Théoriquement, nous pourrions agir à pleine puissance, bien que je n’ai jamais fait voler le Kyuden dans un tel état."

"Nous sommes un clan de guerriers, mais c’est notre première vraie guerre," répondit Tengyu. "La vie est pleine d’ironie."

"Une époque intéressante," médita Toshimo, en acquiesçant et en passant nerveusement sa main sur son crâne lisse. "Une époque intéressante, vraiment. Je suppose que le meilleur moyen de tester une lame, c’est de l’utiliser."

"Très bien," répondit Tengyu avec un large sourire. "Allons-y. Communications, je veux tous les canaux internes du Kyuden."

"Oui, monsieur," répondit le responsable des communications.

"Ici Hida Tengyu, champion du Clan du Crabe, Directeur des Quêteurs, Commandant du Kyuden Hida. Tous les membres d’équipage à leur poste de combat. Tous les pilotes à vos véhicules. Ingénierie, déclenchez tous les moteurs. Le Clan du Crabe part pour Otosan Uchi dans cinq minutes."

A la surprise de Tengyu, il entendit les cris d’acclamation résonner dans les entrailles du Kyuden. Le reste de l’équipage n’aimait pas plus que lui de rester assis sans rien faire. Pourquoi le devraient-ils ? Comme lui, ils étaient des Crabes. Un Crabe connaissait la valeur de la patience, mais un Crabe savait également quand le temps pour la patience était terminé.

"On dit qu’il faut combattre le feu par le feu," grommela à voix haute Kaiu Toshimo alors qu’il ajustait des commandes et qu’il observait des instruments de navigation du Kyuden. "Pourquoi ne pas combattre un palais avec un palais ?"

"C’est bien dans l’esprit," répondit Tengyu.

Le temps pour la patience était passé depuis bien longtemps.

Le Kyuden Hida revint à la vie, et la voix du gigantesque oni fut éclipsée par le rugissement de ses moteurs.


Inago Sekkou jura en jetant un coup d’œil au coin de la rue. "Bon sang," dit-il calmement. "Il y en a trop. Nous ne pouvons pas approcher."

Kaibutsu tenta d’avancer au bout de la ruelle et de jeter un coup d’œil lui aussi, mais Sekkou le frappa du creux de la main au menton et le repoussa. "Non, imbécile," dit-il sèchement. "C’est pas toi le discret, tu te rappelles ? S’ils te voient, alors ils vont venir s’occuper de nous. J’aurais dû me douter qu’ils seraient aussi nombreux près du Palais. Ou plutôt, d’où le Palais aurait dû se trouver s’il n’était pas justement en train de piétiner le Petit Jigoku."

"Qui va venir s’occuper de nous ?" Demanda Kaibutsu, en clignant de ses petits yeux tout en regardant le Sauterelle. "Kaibutsu juste vouloir regarder."

"Des gobelins, des morts-vivants, et quelques… ogres," dit prudemment Sekkou. "Difficile à dire, puisque je n’avais jamais vu de créatures pareilles auparavant. Sauf dans mes cauchemars et, bien sûr, toi."

"Ogres ?" Demanda Kaibutsu, en relevant les yeux pour regarder l’extrémité de la ruelle. Il fit lentement bouger sa mâchoire, comme s’il réfléchissait. Son gros nez plat se mit à renifler l’air.

"Oui, des ogres," répondit Sekkou. "Dis-moi, Kaibutsu. Tu ne te sens pas… bizarre, hein ?"

Kaibutsu regarda à nouveau Sekkou. "Bizarre ?" Demanda-t-il.

"Différent," dit Sekkou. "Depuis que la Souillure s’insinue dans la cité. Tu es toujours toi-même, hein ? Toujours ce même gros rustre gentil ?"

Kaibutsu se mit à réfléchir quelques secondes. "Je crois. Pourquoi ? Sekkou se demande si Kaibutsu vouloir rejoindre autres ogres, hein ?"

Sekkou croisa les bras et acquiesça. "Pour être honnête, oui," acquiesça Sekkou. "Cela m’a traversé l’esprit. Tu es une bête de l’Outremonde. Je me suis demandé si tu n’allais pas réévaluer ta loyauté."

"Kaibutsu bête ?" Répondit Kaibutsu.

"Par les cieux, c’est ça que ton nom signifie !" Fit Sekkou, irrité. "Tu ne crois pas qu’Inago t’a pris avec lui pour ton charme naturel, quand même ?"

Kaibutsu fit à nouveau bouger sa mâchoire, et regarda vers l’extrémité de la ruelle. "Kaibutsu… troublé," dit l’ogre. "Pas certain de quoi penser maintenant. Fuis ma famille depuis longtemps. Famille voulait manger Kaibutsu, et Sauterelles donnés une maison à Kaibutsu. Maintenant… Kaibutsu entend voix. Voix appeler Kaibutsu maison… Mais Kaibutsu plus avoir maison… De quoi parler voix ?"

Sekkou fit un pas en arrière. Il mit la main dans sa poche, où il pensait porter sa dernière grenade. "Et que penses-tu de cette voix, Kaibutsu ?" Demanda Sekkou. "Tu veux l’écouter ?"

Kaibutsu regarda vers Sekkou. "Non," dit Kaibutsu. "La voix dit qu’elle est l’amie de Kaibutsu. Mais Kaibutsu n’a plus que deux amis - toi et Jiro…"

"C’est vrai, je suis ton ami," dit calmement Sekkou. "Essaie de toujours t’en souvenir, quoi qu’il arrive."

Kaibutsu fit une pause. "La voix… fait du mal aux gens. Kaibutsu ne veut pas un ami qui fait du mal aux gens." Kaibutsu s’appuya contre le mur et glissa, s’asseyant sur le sol et prenant sa tête entre ses mains. "Embrouillé…"

"Kaibutsu, je déteste te contredire, mais j’ai fais du mal aux gens. A beaucoup de gens," dit Sekkou, parlant prudemment. "Mais je suis ton ami." Le Sauterelle savait qu’il allait se mettre dans les ennuis, mais il ne pouvait pas mentir à l’ogre. Les mensonges étaient pour les fous, des outils de la Machine.

"C’était différent," répondit Kaibutsu. "Sekkou ne voulait pas faire du mal aux gens. Sekkou voulait juste briser les chaînes de la toute puissante Machine." Kaibutsu fit un large sourire. "Kaibutsu a aidé."

"Euh…" Sekkou cligna des yeux derrière son casque. "Oui, c’est vrai, Kaibutsu." Sekkou était vraiment surpris que l’ogre ait totalement assimilé son discours révolutionnaire.

"Et Sekkou sauvé Kaibutsu," dit l’ogre, en souriant au Sauterelle.

Sekkou plissa le front. "Non, tu m’as sauvé," corrigea Sekkou. "Tu te rappelles ? Lorsque les tunnels se sont effondrés ?"

"Non," Kaibutsu hocha la tête. "Sekkou sauvé Kaibutsu. Lorsque tu as pris Kaibutsu avec toi au lieu de le laisser avec Daniri et Mitni et Jiro. Les autres sont partis pour trouver l’armée. L’armée aurait tué Kaibutsu, parce que Kaibutsu est un ogre. Tu n’avais pas besoin de me prendre avec toi. Sekkou bien assez discret pour prendre soin de lui. Mais tu as pris Kaibutsu avec toi quand même."

Sekkou garda le silence pendant un moment. L’idée que les autorités puissent tuer Kaibutsu plutôt qu’écouter son histoire lui avait traversé l’esprit, bien qu’en réalité, il ait voulu tenter de protéger l’ogre des manipulations de Mitni. L’ogre semblait être beaucoup plus perceptif qu’il l’aurait imaginé. "Tu me surprends, Kaibutsu."

Kaibutsu sourit, divulguant de larges dents blanches. "Combien de temps Sekkou a besoin ?" Demanda Kaibutsu.

Sekkou reposa les yeux sur l’ogre. "De quoi parles-tu ?" Demanda-t-il.

Kaibutsu observa à nouveau la fin de la ruelle. "Combien de temps Sekkou a besoin pour arriver à la cachette ? Pour récupérer ce que tu cherches ?"

Sekkou haussa les épaules et croisa les bras. "Une minute, peut-être deux, pour traverser la rue et pour désactiver le code électronique pour rentrer à l’intérieur. Ça devrait être facile, avec le courant parti sans systèmes alternatifs. Si je peux trouver un moyen de distraire ces bêtes, je m’en sortirai. C’est juste une question de-"

"Bonne chance, Sekkou," dit Kaibutsu, se relevant et tapotant sur l’épaule de l’homme plus petit que lui. "Merci d’être mon ami."

Sekkou leva les yeux vers l’ogre. "Quoi ?" Répondit-il. "Kaibutsu, de quoi est-ce que tu parles ?"

"Vais faire diversion," répondit Kaibutsu, en chargeant vers la fin de la ruelle. "Te donne une minute ! Va sauver monde !"

"Kaibutsu, attends !" Dit Sekkou, mais il était trop tard. L’ogre chargeait déjà dans la rue. Sekkou put entendre les hurlements des gobelins et les rugissements des ogres lorsqu’ils virent le gladiateur masqué. Ils seraient sur lui dans quelques secondes. L’ogre venait de sacrifier sa vie.

"DETRUIRE LA MACHINE !" Sekkou entendit le hurlement de défi de l’ogre.

Kaibutsu avait promis de lui donner une minute.

"Kaibutsu, crétin," grogna Sekkou.

Sekkou ne laissait jamais filer une opportunité. Il bondit dans les ombres et courut vers la planque aussi vite qu’il en fut capable.


Zin plongea dans les ombres d’un immeuble brisé, s’accroupissant au milieu des décombres avec une dague dans chaque main. Les lames étaient étrangement chaudes, palpitant sous la puissance de l’Akasha. Elle les posa contre sa poitrine tout en attendant.

Des bruits de pas s’approchèrent. Une bande de petites créatures criardes passèrent en courant. Elles portaient des bâtons, des torches, et des lames grossières. Quelques-unes portaient des pistolets. Des gobelins. Ils portaient des vêtements abîmés et ensanglantés récupérés sur des corps, voire rien du tout. Leurs yeux avaient un éclat rouge dans les ténèbres surnaturelles. Des sourires pleins de dents blanches acérées peuplaient chaque bouche. Ils avançaient en groupe, se poussant et bousculant mutuellement tout en courant. Leur meneur était plus grand que les autres. Il ne souriait pas, et ses yeux brillaient d’un éclat vert glauque. Il portait un fusil automatique dans ses griffes. Bien que les gobelins se battent entre eux, ils obéissaient à leur chef sans poser de question, le suivant où il les menait.

Zin connaissait cette créature. Ce n’était pas un gobelin, mais un oni sous la forme d’un gobelin. Les naga les appelaient les rois des gobelins. Ils contrôlaient les gobelins plus faibles, faisant effectuer des tâches cruelles à ces créatures de Fu Leng habituellement écervelées et chaotiques. En ce moment, il menait un groupe dans la cité pour causer plus de morts et de destruction.

Ils ne l’avaient pas remarquée. Elle pourrait rester cachée et ils passeraient sans la voir, un obstacle de moins sur son chemin pour retrouver le Kashrak.

L’Akasha l’avait surnommée le Remède.

Ces gobelins étaient une maladie, à ses yeux.

Elle bougea avec la vitesse d’un serpent et frappa avant que les gobelins puissent la remarquer, ses lames jumelles découpant la gorge du roi des gobelins. La pitoyable créature sembla à peine surprise lorsque sa tête se décrocha de ses épaules. Son corps décapité s’effondra sur la route cassée, mort.

La bande de gobelins hurla de surprise et de fureur, mais Zin était déjà au milieu d’eux, frappant avec ses lames de perle. Ses mouvements étaient ponctués d’éclats de lumière blancs et noirs, alors que les dagues trouvaient leur chemin à travers les rangs gobelins. Les gobelins tentèrent tout d’abord de la repousser, mais ils n’étaient pas de taille, sans les directives du roi des gobelins. Les survivants hurlèrent de terreur et se dispersèrent. Zin ne se soucia pas de les poursuivre. Seuls, les gobelins étaient inoffensifs. Elle avait un but plus important, ce soir. Elle donna de légers coups de poignets pour nettoyer les lames de leur sang corrompu et poursuivit son chemin le long de la rue. Elle se sentait satisfaite.

Ce n’était que le début. Ce soir, la cité serait guérie. L’Akasha serait purifié. Elle pouvait sentir un pouvoir grandissant à l’Ouest ; Les Naga s’éveillaient. Elle ne savait pas ce qui avait changé, ce qui leur faisait quitter leur sommeil aussi tôt, mais elle savait qu’elle n’avait plus beaucoup de temps. Elle devait tuer le Kashrak, ce soir, ou beaucoup d’autres Naga allaient mourir.

Elle ne serait jamais plus prête qu’elle ne l’était maintenant.

Le bruit des pas de Zin déclina dans la rue.

Après un moment, Ichiro Chobu sortit des ombres et la suivit. Il s’arrêta pour ramasser le fusil du roi des gobelins, puis pressa le pas.


La terre trembla et le rugissement de l’oni traversa à nouveau le ciel. Le craquement assourdissant d’immeubles s’effondrant résonna dangereusement proche, et les crépitements de rafales d’armes automatiques se déclenchèrent à proximité.

"L’oni vient par ici," cria Matsu Gohei en faisant irruption dans la salle de réunion. "Une armée de gobelins et de morts-vivants charge le mur extérieur. Tout le monde doit sortir d’ici, maintenant."

"Tout Oracle que vous soyez," dit Kamiko à Jared Carfax. "Je pense que votre avertissement nous a permis d’avoir seulement deux minutes."

"C’est toujours deux minutes de plus," répondit doucement Carfax.

"Où allons-nous ?" Demanda Kitsu Jurin, se levant de son siège. "Au Kyuden ?"

Yasu hocha la tête. "Pas possible. Pas tout le monde. Pas assez de transports, pas assez de temps."

"Ce n’est pas votre problème," dit Doji Kamiko, se tournant vers Yasu et Hayato. "Récupérez Ketsuen et les autres Crabes. Sortez d’ici et aidez les Lions à organiser leur défense. Ce sont des guerriers compétents, mais ils n’ont jamais combattu quoi que ce soit de pareil."

Gohei ricana. "Mes hommes n’écouteront pas des Crabes." Il marqua une pause. "C’est pourquoi je vais vous présenter à eux. Personne ne sait mieux qu’un Crabe comment se battre sur la défensive." Ces mots n’étaient manifestement pas faciles à dire pour Gohei, mais il savait qu’il fallait ravaler sa fierté lorsqu’il y avait des vies Lions en jeu.

Kamiko acquiesça, impressionnée. "Bien," dit-elle. "Maintenant, sortez tous d’ici."

"Je ne reçois normalement pas d’ordres d’une petite Grue," répondit Gohei.

"Je ne suis pas une ’petite Grue’, je suis la Championne de la Grue," rétorqua Kamiko. "Et ceci n’est pas une situation normale."

"Tant que nous nous comprenons," répondit Gohei d’un signe de tête. "Crabes, montez dans votre monstre de métal et retrouvez-moi au mur nord. Jurin, gardez le journal de Kenjin en sûreté. Allez au Kyuden comme vous le pourrez. Kamiko, je compte sur vous pour la protéger."

"Que les Fortunes vous protègent, Gohei-sama," dit Jurin. Gohei bondit hors de la pièce, Yasu et Hayato juste derrière lui.

"Je vais chercher Akodo," dit Daniri, quittant la pièce précipitamment derrière eux.

Le sol trembla encore. Un morceau du plafond tomba sur la table, directement sur l’objet qu’Iuchi Razul bricolait. Le Licorne jura à voix haute.

"Les autres, avec moi," ordonna Kamiko, se tourna vers le reste des gens dans la pièce. "Oracle, je vous défie de partir hors de ma vue."

"Je n’oserais pas," dit Carfax avec un sourire.

Kamiko quitta la pièce en courant, sortant la radio à courte portée de sa ceinture tout en arrivant devant les portes d’entrée. "Tono," dit-elle, en lui jetant la radio. "Contactez Bayushi Oroki ; vous connaissez sa fréquence."

"Où allons-nous ?" Cria Kujimitsu par-dessus du vacarme du combat à l’extérieur. L’homme vieillissant et bien portant peinait pour maintenir l’allure des longues enjambées de Kamiko. "Nous devons contacter Sumi-sama. Nous devons lui dire que le studio n’est plus sûr."

"Je pense que c’est plutôt évident," rétorqua Kamiko. "Si Sumi a un peu de bon sens, elle ne reviendra plus par ici."

"Vous marquez un point," acquiesça le Maître de l’Eau.

Tous les six sortirent de l’édifice et arrivèrent sur le parking du studio. Des samurais en armures dorées, oranges, grises, bleues et parfois violettes couraient en tout sens. Kamiko put entendre l’inimitable rugissement de Matsu Gohei, au loin, ralliant les troupes et les rassemblant sous son ordre. La sombre silhouette de Yoritomo no Oni avançait lentement vers eux, incroyablement grande et terrifiante.

"Doji-sama," dit Tono, en brandissant la radio. "J’ai Bayushi Oroki !"

"C’était rapide," répondit Kamiko en prenant le petit appareil.

"Il attendait de nos nouvelles," répondit Tono.

"Bayushi-san," dit rapidement Kamiko. "Ici Doji Kamiko, nouvelle Championne de la Grue. Quelle est votre position ?"

"Je suis dans les tunnels sous le Soleil d’Or," répondit la voix douce d’un jeune homme amusé selon toute évidence par son intelligence. "Donnez-moi un signal, et je vous ouvrirai les portes pour votre évasion."

Kamiko soupira. On pouvait toujours faire confiance à un Scorpion pour faire étalage de ses avantages. "Quoi que vous ayez prévu, considérez que vous avez reçu ce signal," rétorqua-t-elle. "L’oni est presque ici."

"Bien sûr, Doji-sama," répondit Oroki avec une politesse exagérée.

Une cacophonie d’explosions s’ajouta au chaos de la bataille. Sept gerbes de flammes surgirent des rues entourant les Studios du Soleil d’Or, atteignant une douzaine de mètres de haut. Les armées de gobelins, de morts-vivants et d’autres créatures crièrent de terreur alors que leurs rangs étaient mis en pièces. Des hélicoptères et des aéroglisseurs peints en noir et rouge sang s’élevèrent lorsque les flammes disparurent, déchiquetant les hordes de l’Outremonde avec des mitrailleuses montées sous leurs planchers. Deux énormes silhouettes mécaniques semblèrent sauter et voler au milieu des forces de l’Outremonde. Une apparut comme un grand homme en noir et rouge, portant un fouet avec une extrémité de queue de scorpion. L’autre semblait être un centaure en violet et argent, brandissant un naginata. La silhouette dorée d’Akodo et l’acier gris de Ketsuen se joignirent à eux, balayant les forces ennemies où la simple infanterie ne le pourrait pas.

"Ça devrait faire l’affaire," dit doucement la voix de Bayushi Oroki dans la radio. "J’ai signalé à Matsu Gohei de commencer à bouger ses troupes dans ces trous que nous venons de faire dans la route. Les tunnels devraient vous emmener où vous voulez vous rendre dans la cité. Il s’agit d’un cadeau d’adieu de la part du Clan de la Sauterelle. Maintenant, ils sont à moi."

"Je vous remercie, Scorpion," répondit Kamiko.

"Nous sommes dans les mêmes ennuis," gloussa Oroki. "Considérez ceci comme une faveur, Doji-sama. Oroki, terminé."

Kamiko plissa le front et hocha légèrement la tête, en glissant sa radio dans sa ceinture. "Suivez-moi," dit-elle aux autres. "Nous devons aussi sortir d’ici." Elle se remit à courir, allant vers les hangars à l’extrémité des docks. "Kamoto," cria-t-elle dans la radio. "Kamoto, réponds-moi."

"Kamiko !" Répondit son cousin, soulagé. "J’avais peur que tu sois morte !"

"Tu comptais partir sans moi ?" Elle sourit en répondant.

"Je n’aurais jamais osé," dit Kamoto. "Tu es en route ?"

"Absolument," dit-elle.

"On fait chauffer les moteurs, mais sois prudente près des quais," dit-il. "Il y a du grabuge près de l’eau."

"D’accord," dit-elle, elle rangea la radio dans sa ceinture. "Soyez prêts à tout," dit-elle aux autres, et elle courut à nouveau en direction des hangars.

"Pour quelqu’un d’aussi jeune, vous semblez bien convenir au fardeau du commandement," remarqua Kujimitsu en courant à grands pas à côté d’elle.

"Je fais ce que je dois faire," répondit Kamiko.

"Et vous le faites bien," répondit Kujimitsu. "Si nous parvenons à survivre, je pense que la Grue bénéficiera grandement de votre direction. Vous me rappelez quelqu’un, en ce moment."

"Votre championne, Sumi ?" Demanda Kamiko.

"Hm ?" Répondit Kujimitsu. "Non, en fait, je ne pensais pas à Sumi. C’est une dirigeante adéquate, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, mais vous êtes beaucoup plus équilibrée qu’elle."

Kamiko parut troublée. "Alors qui est-ce que je vous rappelle ?" Demanda-t-elle.

Le Maître de l’Eau fit un large sourire. "Je pensais à moi," rit-il. "Lorsque j’étais plus jeune, bien sûr."

Kamiko roula des yeux et continua de courir. Jurin, Razul et Argcklt gardaient facilement le rythme, bien que Tono ait un peu de mal. Kujimitsu luttait un peu pour suivre sur ses courtes jambes, bien qu’il ne semble pas fatigué. Son yojimbo l’aidait comme il le pouvait, son bras était passé autour de la taille du Maître de l’Eau. A l’arrière du groupe, Carfax regardait simplement autour de lui avec une expression stupéfaite tandis qu’il flottait à quelques centimètres au-dessus du sol, laissant une traînée de brumes scintillantes et tourbillonnantes sur son chemin.

"Je suppose que vous ne pouvez pas tous nous faire partir d’ici en volant ?" Demanda Iuchi Razul à l’Oracle.

"Non, je suis désolé," rit Carfax. "Ce serait une implication, je pense. Ne vous inquiétez pas, vous vous débrouillez bien. Gardez le rythme, Lion ! Nous y sommes presque."

"Vous parlez comme une de ces foutues cartes de vœux," grommela Tono.

"C’est amusant que vous disiez ça," répondit Carfax. "J’ai toujours pensé la même chose. Les prophètes les plus compétents du futur donnent toujours étrangement des prévisions trop vagues et avec moins de valeur que celles l’on pourrait espérer glaner. Ça fait des années que je suspecte les Oracles Noirs d’avoir la main sur l’industrie des cartes de vœux, des lignes de téléphone d’aides psychologiques, même de ces étranges friandises avec des messages à l’intérieur que ces Scorpions font, mais je n’ai jamais eu aucune preuve. Je suppose que tout ceci est sujet à controverse maintenant, avec quatre des Oracles Noirs morts, et le Jour des Tonnerres à l’horizon. Mais je pense que j’en ai trop dit. Continuez de courir. Je suis sûr que tout ira bien."

"Est-ce que tous les Oracles sont aussi ennuyeux que vous ?" Demanda Tono.

"Oui," acquiesça Carfax. "En fait, je peux personnellement vous le garantir."


"Nous approchons d’Otosan Uchi, monsieur," dit le pilote, les yeux rivés sur les écrans de pilotage.

"Excellent," répondit le Commandant Athmose. "Dites-moi lorsque nous aurons un visuel sur la cité."

"Oui, monsieur," répondit le pilote. A ses côtés, un technicien commençait à régler ses instruments et posa un regard curieux sur les résultats. Il se retourna vers son commandant, avec un regard nerveux, puis se retourna pour étudier les affichages.

"Il y a un problème ?" Demanda Athmose.

"Les résultats sont plutôt nébuleux," répondit le technicien. "La cité semble avoir perdu de sa puissance."

"Le Scorpion les a peut-être prévenus de notre arrivée ?" Grogna Athmose, serrant les dents de colère. Il n’aurait jamais dû parler à ce fou de Dairyu. Maintenant, il allait payer sans aucun doute pour son erreur.

"Non, ce n’est pas ça," répondit le technicien. "Les résultats semblent… déformés. C’est comme s’il y avait une interférence sur toute la cité. Les quelques lectures que j’ai obtenues ne correspondent pas avec les balayages précédents de la cité."

"Qu’est-ce que ça signifie ?" Demanda Athmose.

"Quelques immeubles ont l’air de manquer," répondit le technicien.

"C’est peut-être une erreur technique ?" Demanda Athmose. "Ce vaisseau est un prototype."

"J’en doute," répondit le technicien. "Les Amijdali ont testé tous les systèmes de manière approfondie. Il n’y a pas de technologie dans ce vaisseau inexistante dans la technologie habituelle du Senpet et des Amijdal. En théorie, tout devrait fonctionner correctement."

"Ne jamais construire un château sur une théorie," grommela Athmose.

"Je vous demande pardon, monsieur ?" Le technicien le regarda, confus.

"Laisse tomber," répondit Athmose, balayant le proverbe d’un revers de main. "Approchons-nous. Je veux avoir une meilleure idée de ce qu’il se passe avant de mettre les pieds là-bas. Captez leurs émissions radio et télévisées. Je veux une confirmation visuelle."

"Oui, monsieur," répondit le technicien.

Un grésillement envahit le cockpit alors que le technicien augmentait le volume des systèmes radios du vaisseau. Après quelques instants, une voix étouffée put être entendue.

"Je suis désolé, monsieur," dit timidement le technicien. "Je ne parle pas Rokugani."

"Moi oui, alors taisez-vous et laissez-moi écouter," rétorqua Athmose, les yeux fixés vers le plafond alors qu’il se concentrait sur la diffusion. La voix de l’homme était saccadée, excitée. Il semblait à bout de souffle et légèrement terrifié. Le Rokugani d’Athmose était légèrement insuffisant, mais il pouvait comprendre la plupart des mots. Une ride creusa son visage lorsqu’il comprit.

"Enfer," jura Athmose à voix basse.

"Monsieur ?" Demanda le pilote. "Devons-nous maintenir le cap, monsieur ?"

"Maintenez le cap actuel, mais réduisez la vitesse," répondit Athmose. "C’est une émission militaire. Du Clan du Crabe. La cité est actuellement attaquée."

"Les Amijdal ?" Demanda le technicien.

"Je crains que non," répondit Athmose. "Aurons-nous bientôt une confirmation visuelle ?"

"Affirmatif," répondit le technicien. "Sur écran— Par les milles nuits, qu’est-ce que c’est ?"

L’image à l’écran était sombre, indistincte. Le profil de la cité pouvait être vaguement deviné par la lumière des feux innombrables. Des explosions surgissaient et disparaissaient aléatoirement. Au centre de tout, la forme massive d’un insecte géant dominait l’ensemble.

"Il semble que notre ami Scorpion s’est un peu trompé dans ses estimations," dit calmement Athmose. "Jigoku a fait irruption dans Otosan Uchi."

"Jigoku, monsieur ?" Demanda le pilote.

"L’enfer," répondit Athmose. "Scannez les autres fréquences radio. Je veux savoir ce qui se passe là-bas et découvrir s’il y a quelqu’un d’autre de vivant. Nous mettons notre destination en suspens. Ceci est un problème Rokugani à mes yeux, et je ne m’impliquerai pas dedans sans une bonne raison. Cette bête pourrait très bien faire le travail à notre place."

Le Thoth vira sur l’aile brusquement, se mettant en vol stationnaire au-dessus de l’océan. Le bourdonnement des moteurs du grand vaisseau était ponctué par les explosions lointaines et la voix de l’oni. Athmose plissa le front et frotta ses yeux d’une main lorsqu’il reconnut le nom qu’il hurlait. Les voix de plusieurs Rokugani terrifiés emplirent la radio alors que le technicien passait d’une fréquence à une autre.

"Attendez," dit Athmose, lorsqu’il entendit quelque chose à la radio. "Revenez. Revenez sur la dernière."

Le son de la voix grave d’un homme se fit entendre, parlant dans un Rokugani maladroit, presque aussi maladroit que celui d’Athmose. Lorsqu’il finit son message, il parla à nouveau, dans la langue des Senpet.

"Je répète. Mon nom est Orin Wake. Je suis coincé dans un immeuble à l’angle de Resai et de la 78ème. Nous sommes vingt-sept personnes enfermées dans un magasin de meubles. Il y a une horde de gobelins à l’extérieur et sans doute un oni. Nous demandons une aide immédiate. Si quelqu’un nous entend, s’il vous plaît, aidez-nous." Le message se répéta en langue Amijdal, puis à nouveau en Rokugani.

Athmose garda le silence quelques instants alors que le message se répétait encore et encore. Le pilote et le technicien attendaient patiemment son ordre, essayant de dissimuler la peur dans leurs yeux. Finalement, le Senpet releva les yeux et fixa le pilote.

"Emmène-nous là-bas," dit Athmose. "Emmène-nous à Otosan Uchi. On va au point d’émission de ce message."

Le pilote regarda son commandant derrière lui, un soupçon de doute traversa son visage, puis il acquiesça rapidement.

Le Thoth s’élança dans les ténèbres.


Kamiko jeta prudemment un coup d’œil derrière le coin. Elle pouvait entendre le grave grondement guttural d’une créature près des quais, mais elle ne pouvait pas dire où elle se trouvait exactement. Derrière elle, Kujimitsu, Carfax, et les autres attendaient son signal pour bouger.

"Je suppose que, étant un Oracle et tout ça, vous ne pourrez nous dire comment sortir d’ici ?" Demanda Kamiko. "Ou au moins, nous dire ce qui se cache dans les parages pour qu’on sache à quoi s’en tenir ?"

"Non, désolé," Carfax haussa les épaules. "D’un autre côté, je peux faire mieux que ça." Le grand gaijin la dépassa, les mains dans les poches de sa veste. Il fit un signe de tête aux autres et s’avança vers le milieu de la route.

"Par Jigoku, qu’est-ce qu’il fait ?" Murmura Kamiko.

"S’il est vraiment un Oracle, il peut prendre soin de lui," répondit Kujimitsu.

"Et sinon, je dirais que nous aurons un bel exemple de comment fonctionne la sélection naturelle," ajouta Kamiko.

Carfax avança lentement jusqu’au bout des quais. Il se mit à siffler, une joyeuse mélodie qui résonna dans toute la rue malgré les sons chaotiques de la bataille. L’eau au-delà du bord des quais se mit à écumer. Une demi-douzaine de zombies recouverts de pustules sortit d’une allée près de Carfax, leur mâchoire pendant mollement tandis qu’ils sentaient son odeur. Une énorme tête reptilienne sortit de l’eau, fixant le gaijin avec une haine palpable.

Carfax s’arrêta de marcher, et ramassa une pièce par terre, sans porter la moindre attention aux créatures de l’Outremonde. "C’est mon jour de chance," dit-il.

Les zombies se jetèrent sur lui. Le serpent plongea dans sa direction avec une vitesse foudroyante. Carfax mit la pièce dans sa poche et dit "Tonnerre."

Un éclair de pure énergie blanche frappa la rue où Carfax se trouvait. Un instant plus tard, tout était terminé. Les zombies avaient été désintégrés. La tête du serpent était totalement carbonisée. Le moignon de son cou coula lentement dans les eaux, pris de convulsions.

"C’était de l’autodéfense, hein ?" Cria Carfax par-dessus son épaule. "En tout cas, à mes yeux, ça en avait vraiment l’air !"

"Quel dément," grommela Kamiko à voix basse. Elle bondit hors de l’allée, faisant signe aux autres de la suivre. Ils poursuivirent rapidement leur chemin jusqu’au hangar à l’extrémité des quais. La porte s’ouvrit en glissant à leur approche, et un trio de gardes Daidoji armés les attendait. Ils semblaient tous très surpris.

"C’était incroyable !" s’exclama Doji Kamoto, surgissant de derrière les gardes et s’inclinant devant sa cousine. "Comment avez-vous—"

"Je t’expliquerai plus tard," le coupa Kamiko. "Nous devons maintenant décider d’où nous allons, et filer d’ici."

Kamoto acquiesça mollement et désigna d’un geste les profondeurs du hangar. Un hélicoptère bleu-acier et lourdement armé de Dojicorp les attendait sous un toit ouvert. Elle acquiesça et se retourna vers son cousin. "Et au sujet du reste de notre personnel ?" Demanda-t-elle.

"La plupart ont été évacués par les tunnels, ou sont en route," dit Kamoto. "Malheureusement, nous ne savons pas où aller. Ceci est le seul quai assez stable avec un accès au Kyuden Hida."

"Alors il faudra nous faire à l’idée de ne pas avoir un accès au Kyuden Hida," répondit Kamiko.

"Il reste toujours le Quartier Scorpion," répondit Kujimitsu. "Il est souterrain et bien protégé."

"Mais sans issue," répondit Kamiko. "Je ne suis pas encore prête à nous mettre le dos contre un mur."

"Vous n’êtes pas obligée de le faire," dit Carfax en haussant les épaules. "Vous n’avez qu’à trouver l’Empereur."

"Très bien, alors, où est-il ?" Demanda Kamiko d’une voix irritée.

Carfax la regarda dans les yeux et sourit. "Je ne peux pas vous le dire."

Kamiko attrapa le grand gaijin par le revers de sa veste et le secoua. "Ecoutez, Oracle," fit-elle, fâchée, "J’en ai assez de tout ça. Soit vous nous aidez, soit vous ne le faites pas, mais je ne vais plus supporter longtemps votre bavardage inutile."

"Euh… Kamiko," commenta nonchalamment Razul. "Peut-être ne devriez-vous pas malmener le type qui a désintégré l’orochi…"

"Ne le prenez pas aussi mal," gloussa Carfax. "Je peux le dire à n’importe qui d’autre, si on me pose la question. Je ne peux pas répondre à vos questions parce que vous êtes l’une des Sept Tonnerres."

Kamiko cligna des yeux, surprise. "Quoi ?" Rétorqua-t-elle. "De quoi parlez-vous ?"

"Faites-moi confiance," dit Carfax d’un hochement de tête. "Vous êtes une Tonnerre, Doji Kamiko. Plutôt ironique, non ? Munashi vous avait enfermé dans cette pièce tout ce temps pendant qu’il cherchait à tuer les Tonnerres. S’il l’avait su… Mais que serait la vie sans un peu d’humour de circonstance ?"

Les lèvres de Kamiko tremblèrent. Elle relâcha la veste de Carfax, le repoussa, et tenta de se maîtriser. "Kamoto," dit-elle. "Demande à cet homme où nous pouvons trouver Yoritomo VII."

Kamoto la regarda.

"Maintenant," ajouta Kamiko.

"Où pouvons-nous trouver Yoritomo VII ?" Demanda Doji Kamoto.

Les yeux de Jared Carfax devinrent totalement blancs pendant un moment, et il sourit. "Je pensais que vous ne le demanderiez jamais," dit le gaijin. Il se retourna et marcha en direction de l’hélicoptère. "Je vais vous montrer le chemin. Au fait, je pourrais avoir un fusil ?"


Tsuruchi Shinden ne tenait pas en place. Attendre était la chose la plus difficile pour un soldat - ces longues heures d’inactivités pendant lesquelles vous ne savez pas où et quand l’ennemi pourrait frapper, cette impossible tâche de vous tenir toujours prêt à toute heure, même lorsque absolument rien ne semble être sur le point de se produire. C’était comme jongler avec des rasoirs, comme tenir en équilibre sur une aiguille. Il s’était habitué à l’idée d’attendre, c’était une part essentielle chez un guerrier, et il avait appris depuis longtemps comment s’occuper l’esprit pendant les longues périodes d’inactivité, mais il n’avait jamais aimé ça.

Tout spécialement maintenant. Chaque fois que son esprit vagabondait, il pensait à ce que ce moine lui avait fait, comment il l’avait maudit pour qu’il ne puisse plus aider l’Empereur, pour qu’il ne puisse plus dire à personne ce qu’il avait vu. Il était un homme mort, il ne pouvait plus servir le but qu’il s’était proposé de servir. Même maintenant, alors que la cité était en train de se faire détruire, Shinden ne pouvait rien faire.

Il était le seul homme de la cité qui savait ce qu’il se passait, mais il ne pouvait rien faire.

Il ne pouvait pas aider l’Empereur.

Il ne pouvait pas aider la Princesse.

Il ne pouvait pas aider ce prophète Phénix, celui qui semblait le plus proche de découvrir la malédiction.

Il ne pouvait pas s’aider lui-même.

Tout ce qu’il pouvait faire, c’était s’asseoir dans cet hôpital et attendre que tout soit détruit. C’était tout ce qu’il pouvait faire. Il pouvait attendre. Voila. Il avait réussi à contacter un groupe de Lions se déplaçant vers les Studios du Soleil d’Or, mais eux aussi lui avaient dit d’attendre. Peut-être que quelqu’un viendrait pour les sauver. Peut-être pas. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était attendre et observer.

"Bon sang," jura Shinden, en croisant les doigts et en mordant une lèvre. "Non. Il doit bien y avoir quelque chose…"

"Excusez-moi ?" Demanda une médecin, s’arrêtant dans le couloir et regardant le Guêpe. "Capitaine Tsuruchi-sama, vous allez bien ?"

Shinden leva les yeux vers la médecin. Son nom était Yoriko. Ce n’était qu’une simple heimin, même pas une samurai. Pourtant, elle était restée dans cet hôpital alors que tant d’autres avaient fui. Elle était débordée, épuisée, et terrifiée. Pourtant, Shinden l’avait vue sauver un nombre incalculable de vies ce soir, y compris celle de Saigo, qui serait mort d’hémorragie sans les soins de Yoriko. Cette femme était une héroïne, une des plus courageuses que Shinden avait jamais rencontré, et il s’estimait chanceux de l’avoir rencontrée, même pour seulement quelques heures.

"Je vais bien," répondit Shinden, en frottant ses yeux avec ses poings. "Mes problèmes ne méritent pas que vous y accordiez du temps. S’il vous plaît, allez aider les autres."

Yoriko lui lança un regard incertain. "Très bien, alors," répondit-elle et elle repartit dans le couloir d’un pas rapide.

"Je ne mérite pas que vous m’accordiez du temps," répéta Shinden. "Le moine m’a déjà tué. Je suis juste un fantôme."

Un craquement soudain résonna de l’autre côté de l’hôpital, rapidement suivi par des hurlements. Shinden fut instantanément sur pieds, pistolet en main. Il courut à travers les couloirs de l’hôpital, vers les bruits d’agitation. Des réfugiés apeurés et en loques couraient dans l’autre sens. Une petite fille était étendue par terre, s’agitant derrière un brancard d’hôpital, en hurlant de terreur. Shinden se précipita à côté d’elle et la souleva, la portant jusqu’à un homme portant la blouse blanche de médecin.

"Faites-là sortir d’ici," ordonna Shinden.

"Oui, monsieur," répondit le médecin, prenant rapidement l’enfant et courant avec les autres dans le couloir.

Shinden continua, les yeux parcourant les lieux à la recherche de ce qui pourrait provoquer ce désordre. A la fin du couloir, le passage bifurquait à gauche et à droite. Il put voir la porte d’une chambre à sa droite, arrachée hors de ses gonds. De grandes traînées noires avaient été entaillées dans le bois. Il bondit dans la pièce et regarda autour de lui. Les fenêtres étaient brisées, des rideaux flottaient dans le vent. Le lit et la table avaient été renversés et brisés. Des empreintes de griffes marquaient le sol, menant dans le couloir derrière lui. Le mur était recouvert de sang et d’entrailles, les restes du pauvre patient, trop tard pour pouvoir le sauver. Shinden revint en arrière et regarda de chaque côté. Le couloir à sa droite était silencieux. Le couloir à sa gauche était rempli de fumée. Il put entendre des bruits de verre brisé et d’autres cris. Shinden se précipita dans cette direction, restant proche du mur et étreignant son pistolet des deux mains.

Le sol était recouvert de corps. Shinden leur accorda seulement un regard et continua. Il était incapable d’aider la plupart, avec des blessures bien trop graves à la gorge ou au ventre. L’air était chargé de fumée et des gémissements des mourants. Shinden put distinguer une grande silhouette dans le couloir plus loin, une créature qui se tenait à quatre pattes et qui frappait les murs avec quatre longues griffes. Le Guêpe visa et tira. Il put entendre un "ping" métallique lorsque la balle ricocha sur la peau de la créature. La sombre silhouette se retourna vers lui, des yeux rouges brillaient dans la fumée. Il put sentir son haleine d’où il était, un mélange d’ammoniaque, de soufre et de chair morte. Le Guêpe toussa et des larmes lui vinrent aux yeux, mais il resta immobile.

"MUTRA OGRIN KASHUS GORIN SAMURAAAAI," gronda la créature d’une voix profonde.

"Va-t-en," siffla Shinden d’une voix chargée de colère. "Va-t-en d’ici."

La créature dressa légèrement la tête, comme un chien qui venait d’entendre un bruit qu’il n’identifiait pas. "GAGIUS KONTIRAS MUDARU, SAMURAAAAAI," répondit-elle. Sa voix s’acheva par un grondement guttural et menaçant, alors qu’elle fit un pas vers Shinden.

"Sors de cet hôpital," gronda Shinden, en pointant son pistolet vers la créature. Soudain, cette chose représenta tout ce qui allait mal dans cette cité, tout ce qui arrivait à Shinden. Cette chose était maléfique, et il fallait l’arrêter. "Sors de cette cité !" Le Guêpe ouvrit le feu sur l’oni, visant les yeux. "Sors de Rokugan," ajouta-t-il, éjectant le chargeur de son pistolet et en replaçant un autre. "Sors de ma tête !"

La bête se mit à rire en chargeant Shinden. Elle couvrit ses yeux d’une grande griffe, déviant les balles du Guêpe grâce à sa peau invulnérable. Shinden savait qu’il ne pourrait pas courir assez vite, alors il tira encore. Peut-être qu’il pourrait la retenir assez longtemps pour que tout le monde puisse s’enfuir. Peut-être…

Il sentit l’air quitter dans ses poumons lorsque la créature le heurta. Une sensation froide traversa son abdomen. Le Guêpe baissa les yeux pour voir que deux des longues griffes de l’oni transperçaient son estomac. Ses yeux rouges brillaient de triomphe. Il souleva une autre griffe pour achever la vie de Shinden.

"Je t’ai dit de partir," Shinden serra les dents malgré la douleur. Le Guêpe pointa son pistolet une dernière fois, droit vers l’œil gauche de l’oni. Il lui restait une seule balle. La douleur était trop forte pour viser, alors Shinden laissa son instinct prendre le dessus.

La balle connaissait certainement la voie.

Le Guêpe tira sa dernière balle. Il n’y eut aucun bruit métallique cette fois-ci, seul un son humide et léger, lorsque l’œil de l’oni explosa.

L’oni se figea en plein mouvement. Un cliquetis lugubre résonna dans sa tête alors que la balle de l’oni ricochait sur la paroi intérieure de son crâne invulnérable et réduisait son cerveau en pulpe. Son corps vacilla un instant sur ses quatre pattes épaisses, puis s’effondra en avant. Shinden hurla de douleur alors qu’il était jeté par terre, les griffes toujours transperçant son abdomen et la carcasse de l’oni écrasant sa jambe gauche. Son pistolet s’échappa de sa main, glissant sur le sol hors de portée.

"Capitaine !" Hurla Yoriko, en courant dans le couloir dans sa direction avec trois autres docteurs. Ils s’agenouillèrent à côté de lui pour examiner sa blessure.

"Il a l’air mal en point," dit l’un.

"Merde," jura Yoriko. "A quoi pensiez-vous, Guêpe ? C’était de la folie ! Il y a un hélicoptère de sauvetage Lion en route. Ils seraient arrivés ici en quelques minutes."

"Et qui d’autre serait mort pendant toutes ces minutes ?" Répondit Shinden. Son estomac et sa jambe ne lui faisaient même plus mal, plus vraiment. Il sentait seulement un léger engourdissement. Sa bouche était envahie d’un goût cuivreux, et sa vision se mit à se troubler.

Un autre docteur hocha la tête. Deux d’entre eux se précipitèrent sans dire un mot, à la recherche de ceux qui pouvaient encore être sauvés.

"Vous êtes un homme courageux, Capitaine," dit Yoriko, la voix nouée. Des larmes coulèrent de ses yeux. Elle avait vu trop de morts aujourd’hui.

"Je suis un fantôme," répondit Shinden, en lui souriant. "Je suis juste heureux d’avoir eu la chance d’être utile à quelque chose avant que la mort ne m’emporte."

"Nous ne vous oublierons pas, Tsuruchi-sama," dit sincèrement l’autre docteur. Shinden n’avait jamais appris le nom de ce médecin. A présent, il ne le saurait jamais plus.

"Donnez… donnez-moi mon pistolet," dit Shinden, en tendant une main flasque vers son arme. "Un Guêpe… ne doit pas mourir… sans son arme. Pas même… un fantôme."

"Bien sûr," répondit le médecin anonyme. Il s’empara rapidement du pistolet et le donna à Shinden. Le Guêpe agonisant le saisit des deux mains contre sa poitrine. Il pensait que ça lui ferait du bien de retrouver son arme. En réalité, ça ne changea rien. Il était toujours mourant. Mais au moins maintenant, il se sentait entier.

"Merci," dit Yoriko, en posant une main sur celles de Shinden.

Shinden ne dit rien. Ses yeux se refermèrent, et son visage s’apaisa. Les médecins se précipitèrent pour aider les autres blessés, laissant le Capitaine de la Garde à son dernier repos.


Mojo tombait.

Il avait hurlé pendant un moment, puis avait remarqué à quel point c’était stupide et s’était arrêté. Maintenant, il entendait juste le vent siffler. A sa gauche, le mur de la montagne était devenu flou. Pendant quelques instants, après avoir sauté du toit de la Griffe de l’Aigle à la suite de Washi Takao, Mojo avait espéré pouvoir tomber dans un lac, bien que le lac le plus proche qu’il ait vu fût à huit kilomètres de la montagne. Non, il était tombé trop loin. Peu importe où il allait atterrir, il était comme mort.

Quelle façon de mourir ! Après tout ce à quoi il avait survécu, après tout ce qu’il avait traversé, il allait finir comme une tache orange brillante dans la Plaine du Tonnerre. Il ne pouvait pas voir Takao ou un des autres moines. Ils avaient probablement atterris sur une saillie plus haute et se demandaient où il était.

Mais quel mois pourri ça avait été.

Le vent hurlait dans les oreilles de Mojo, tellement fort que ses tympans le faisaient souffrir. Mojo couvrit ses oreilles avec ses mains, bien que ça ne fasse aucune différence puisqu’il allait mourir dans quelques secondes. Le vent émit comme un gémissement implorant et se mit à fouetter son corps, malmenant Mojo comme une poupée. Le yojimbo se mit à sauvagement tourner sur lui-même. Et malgré son vertige soudain, sa terreur et sa nausée, il réalisa quelque chose.

Il ne tombait plus.

Il regarda vers le bas et vit la terre ; elle semblait comme une chose confuse et verte, alors qu’il tournait sauvagement au milieu d’un cyclone. La surface remontait rapidement vers lui, mais pas aussi rapidement que cela aurait dû. Le vent cracha Mojo sur la terre et il tomba le visage contre le sol avec un grognement. Se remettant sur pieds, il regarda autour de lui. La terre tournait et tanguait à cause de sa descente sauvage, mais il put voir Takao et les sept autres moines de l’Aigle. Ils étaient déjà sur pieds, postés en demi-cercle autour d’un homme en ample robe orange et portant un turban rouge sang. Mojo le reconnut immédiatement.

"Zul Rashid," s’exclama Mojo en titubant. "Que faites-vous ici ?"

"Je pourrais vous poser une question très similaire, Shiba," répondit le khadi, en fixant Mojo avec un regard sinistre. Il n’avait plus son œil mécanique souillé, et sa peau ne portait plus la malédiction de l’Oni de l’Air. Toutefois, il y avait quelque chose de différent dans son regard, une chose troublante.

"Vous connaissez cet homme ?" Demanda Takao, les mains serrées autour de la hampe de son bo tandis qu’il observait attentivement Rashid.

"C’est l’ancien Maître de l’Air, un puissant shugenja," répondit Mojo. "Je n’ai aucune idée de ce qu’il fait ici."

"Je sauvais vos vies," répondit platement Rashid. "Il n’y a pas de quoi."

"Je me méfie," dit Mojo. "Le dernier homme qui m’a sauvé la vie vient juste d’essayer de me tuer."

Rashid plissa le front. "Ecoutez, yojimbo. Je me fiche totalement de savoir si vous me faites confiance, ou même si vous m’appréciez. Je n’ai pas besoin de votre aide. Je recherche Yogo Ishak. Je l’ai pisté jusqu’à ici, et nous avons un compte à régler. Si vous pouvez m’aider, c’est très bien. Sinon, remerciez les dieux en qui vous croyez que je sois passé ici et écartez-vous de mon chemin." Rashid glissa sa cape par-dessus son épaule et passa à côté de Mojo, se dirigeant vers le chemin de montagne tortueux. Un moine se mit en travers de son chemin, et Rashid lança un regard par-dessus son épaule.

"Celui d’entre vous qui donne des ordres à cet homme chauve ferait mieux de lui dire de s’écarter de mon chemin, car je ne me sentirai pas responsable de ce que je vais lui faire," dit-il.

"Attendez," dit Mojo. "Vous avez mentionné Yogo Ishak. L’Oracle Noir du Vide."

Rashid acquiesça et se tourna vers Mojo. "Vous savez où il est ?" Demanda Rashid.

"Il y a un homme là-haut, dans le monastère, qui se fait appeler Moto Teika," répondit Mojo. "Il prétendait être l’Oracle du Vide, jusqu’à ce qu’il n’ait plus besoin de moi, puis il a essayé de me tuer."

Rashid leva les yeux vers le sommet de la montagne. "Qu’est-ce qu’il fait maintenant ?"

"Il est en train de détruire le monastère," répondit Mojo. "Il pense que nous lui cachons quelque chose."

Rashid garda le silence un instant. "Et vous le faites ?"

Les yeux de Mojo se refermèrent à demi, suspicieux. "Je ne vous le dirai pas, khadi. Vous n’êtes pas vous-même."

"Et vous me connaissiez trop bien," rétorqua Rashid. "Je suppose que vous avez une sorte de plan. Quoi que soit cette chose dont vous ne voulez pas me parler, elle doit être importante si vous êtes prêt à sauter d’une montagne pour la sauver."

"Nous devons trouver Isawa Kujimitsu," répondit Mojo.

"Vous feriez mieux de vous dépêcher, alors," dit Rashid. "Il est à Otosan Uchi, et Otosan Uchi est en train d’être détruite."

"Alors, ouvrez la Voie pour nous, Rashid," dit rapidement Mojo. "Envoyez-nous là-bas."

Rashid hocha la tête. "Je crains que la Voie… ne soit plus une option viable. Le pouvoir d’Ishak la détruit. J’ai peur qu’il n’y ait plus d’Oracles Elémentaires vivants. Son pouvoir est suprême. Toutefois, il pourrait y avoir un autre moyen d’aller à la cité." Rashid caressa son bouc pensivement.

"Alors ?" Demanda Mojo après quelques instants.

"Ne me pressez pas," gronda Rashid. "J’ai abandonné la magie gaijin lorsque je suis venu à Rokugan. Se rappeler des rituels corrects est plutôt compliqué, et la téléportation est plutôt un exploit, dans ces circonstances."

"Vous allez utiliser la magie khadi ?" Demanda Mojo. "C’est comme de la maho."

Rashid acquiesça, et sortit une longe dague incurvée de l’arrière de sa ceinture. "Oui, c’est exact," répondit-il. "Toutefois, je suis déjà damné. Quelle différence cela pourrait-il faire, maintenant ?"

"Ne le faites pas, Rashid," dit Mojo. "Il doit y avoir un autre moyen."

"Il n’y a pas d’autre moyen," répondit Rashid. "Les choses vont vite, yojimbo. Celui qui se tourne les pouces, il meurt. Si vous avez besoin de voir Kujimitsu aussi vite que vous le dites, dites-le-moi, et je ferai le nécessaire. C’est moi qui en paierai le prix, pas vous, mais je vous garantis que si vous cherchez d’autres moyens de rejoindre la cité cette nuit, vous la trouverez en ruines. C’est le seul moyen pour vous d’y arriver tant qu’il en est encore temps."

"Comment savez-vous aussi bien ce qui se passe dans la cité ?" Demanda Mojo.

"La malédiction de Kaze m’attire dans les ténèbres," répondit Rashid. "Je pense sentir le flux et le reflux, maintenant. Je fais partie du motif, bien que je me tienne en dehors. Quelque chose de gros est entré dans le monde ce soir, et il est entré dans Otosan Uchi. La Souillure grandit énormément, et se répand dans l’Empire et dans mon âme. Je n’ai plus beaucoup de temps, mais peut-être en aurais-je assez pour détruire l’Oracle du Vide. Est-ce que vous me laisserez vous aider ?"

Mojo réfléchit pendant un moment.

"Très bien, alors," fit Rashid, irrité. "J’ai beaucoup à faire." Il se tourna et se dirigea vers le chemin de montagne, glissant le couteau dans sa ceinture.

"Non, attendez !" Dit Mojo. "Faites-le. Envoyez-nous dans la cité."

Rashid lança un regard par-dessus une épaule. Le couteau brillait dans sa main. Il le passa rapidement en travers de sa paume gauche.

La magie gaijin était une chose étrange. Il n’y avait pas d’éclair de lumière, pas d’invocation des éléments. A un instant, Shiba Mojo et les huit moines se tenaient dans les collines de la Griffe de l’Aigle. Au suivant, ils étaient au milieu d’une cité agonisante. Des flammes brûlaient tout autour d’eux, et l’air était lourd de suite. Au loin, une créature incroyablement grande avançait au milieu des décombres. Derrière eux se tenait le Temple des Eléments, étrangement intact. Washi Takao fit quelques pas. Le vieux moine dissimulait mal sa surprise. Il regarda Mojo d’un air interrogateur.

"Wow," s’exclama Mojo. "Si c’est Otosan Uchi, ils ont laissé la ville plonger en enfer pendant mon absence."


Isawa Saigo et Yoritomo Ryosei marchaient rapidement dans des rues assombries. Les effrayants cris des oni et les mugissements des morts-vivants résonnèrent, non loin. Ils continuèrent d’avancer, et tentèrent de ne pas penser à ce qui pourrait arriver s’ils tombaient nez à nez avec les horribles créatures qui les avaient envahis.

"Petite question," dit Saigo, en se penchant près de Ryosei alors qu’il marchait en boitant. Elle leva les yeux vers lui, le regard pénétrant.

"Où allons-nous ?" Demanda Saigo. "Avons-nous la moindre idée d’où ton frère a pu se rendre ?"

Ryosei plissa le front. "Pas vraiment," répondit-elle, "mais nous ne pouvons pas le laisser. Nous ne pouvons pas l’abandonner. C’est l’Empereur, et c’est mon frère. Il a besoin de nous."

"Je ne discute pas ça du tout," répondit Saigo. "C’est juste que je ne sais pas trop si c’est une bonne idée de le rechercher ainsi à l’aveuglette."

"Il a dû sauter du Croissant de Lune quelque part entre l’hôpital et le Palais," dit Ryosei. "Il n’a pas pu aller très loin. Une chute de cette hauteur…"

"La chute l’a probablement tué," répondit Saigo. "Ryosei, tu le sais aussi bien que moi."

Ryosei garda le silence un long moment. Elle s’arrêta de marcher, s’appuyant contre un mur noirci pour reprendre son souffle. "Non," dit-elle. "Ce n’est pas vrai. Je ne sais pas comment je le sais, mais je suis sûre que Kameru est toujours vivant."

Saigo acquiesça lentement.

"Tu ne me crois pas ?" Demanda-t-elle.

"Je n’ai jamais dit ça," répondit Saigo. "Je pense être le dernier homme au monde qui pourrait avoir des doutes sur les intuitions des autres gens. J’essaie juste de m’imaginer ce que nous allons devoir faire, si tu as raison. Je veux dire, regarde ce qui se passe. Ton frère était à moitié fou lorsque nous l’avons retrouvé. Il y a un oni qui se balade dans cette cité en hurlant son nom. Quoi qu’il se passe pour l’instant, c’est trop gros pour nous deux. En fait, j’ai vu tout ceci arriver et je n’arrive toujours pas à l’accepter. Je n’arrive pas à occulter mon esprit pour lui cacher ce qui se passe, et je n’arrive pas à m’imaginer faire autre chose que courir pour sauver ma vie. C’est la seule chose qui me semble avoir du sens." Saigo fit un signe de tête en direction des décombres brûlants laissés dans le sillage de Yoritomo no Oni. La créature elle-même n’était visible nulle part.

"Je m’en fiche," dit Ryosei. "Si j’étais à sa place, tu m’abandonnerais ?"

"Je suis ici, non ?" Répondit le prophète.

Ryosei resta silencieuse à nouveau, réfléchissant à quelque chose. Saigo regarda nerveusement la rue, prêt à courir au moindre signe d’une bête de l’Outremonde. "C’est ça," s’exclama Ryosei, en relevant les yeux vers Saigo. "Tu as vu tout ceci se produire !"

"En quelque sorte," dit Saigo. "La destruction était claire, mais tout ce qui menait à elle était flou. C’est ainsi que fonctionnent les visions. J’ai tout vu, exactement comme c’est maintenant, mais je n’ai eu aucun renseignement sur la manière d’empêcher que ça se produise. Tout ce que je savais, c’est que la cité serait détruite, et que les Sept Tonnerres seraient responsables."

"Les Sept Tonnerres ?" Répondit Ryosei. "Comment pourraient-ils être responsables de ça ?"

"Je ne sais pas !" Soupira Saigo. "Comme je te l’ai dit, je ne peux pas occulter mon esprit à ce sujet. Je n’ai aucune idée de ce qu’il se passe."

"Alors, laisse-moi savoir," demanda-t-elle. "Qu’as-tu vu d’autre au sujet d’Otosan Uchi ? Tu as vu l’oni ?"

"J’ai vu… quelque chose…" dit Saigo. "J’ai vu deux montagnes s’écraser l’une contre l’autre. L’une d’elle… L’une d’elle pourrait être Yoritomo no Oni. Elle était loin, et il y avait beaucoup de fumée."

"Il y avait une autre montagne ?" Demanda Ryosei. "Etait-ce le Kyuden Hida ?"

Saigo hocha la tête. "Je ne sais pas. C’est possible, mais je ne crois pas. Ça n’y ressemblait pas. L’autre montagne… semblait plus symbolique qu’autre chose."

"As-tu vu mon frère ?" Demanda-t-elle.

"Non," dit posément Saigo. "Je n’ai vu personne. Tout le monde était mort, à part moi et Shinsei."

"Shinsei ?" Demanda-t-elle. "Jack, tu veux dire ?"

"Je ne sais pas," dit-il encore. "Ça pourrait être Jack, mais nous ne savions pas à cette époque que Jack était Shinsei. Il semblait… obscurci."

"Alors comment savais-tu que c’était Shinsei ?" Demanda-t-elle.

"Je le savais," dit Saigo. "C’est tout."

Ryosei ouvrit la bouche pour poser une autre question, lorsqu’un cri résonna soudain à quelques rues de là.

"Yoritomo !" Hurla la voix d’un homme, rauque mais triomphale. Un rugissement bestial et des gloussements de gobelins répondirent, suivis par des hurlements, une rafale d’arme automatique et un fracas métallique.

Ryosei regarda vivement dans la direction de la voix. "C’était mon frère," dit-elle.

"Tu es sûre ?" Demanda Saigo. "Peut-être que c’était quelqu’un d’autre."

Elle lui lança un bref regard, puis se mit à courir en direction du chaos. Saigo la suivit en boitant aussi rapidement qu’il le put, grimaçant malgré la douleur venant de sa jambe blessée. Ryosei le distança rapidement et se perdit dans l’obscurité. Saigo jura et tenta de courir plus vite. Une vague de douleur traversa son mollet droit et il trébucha, tombant le visage en avant sur le trottoir. Le jeune Phénix se remit sur pieds et continua, s’appuyant lourdement contre un mur tout en avançant vers la bataille. Il découvrit Ryosei accroupie dans les ombres d’une voiture détruite. A moins de trente mètres plus loin dans la rue, trois bêtes déformées et très musclées ainsi qu’une dizaine de gobelins encerclaient un homme en armure vert sombre.

L’Empereur.

Dans une main, il tenait un grand pistolet automatique que Saigo reconnut comme provenant de l’arsenal du Croissant de Lune. Saigo remarqua que le mempo vert fissuré de l’Empereur était maintenant d’une couleur blanche macabre. L’enchantement qui le dissimulait s’était dissipé.

Une des grandes créatures, ce que Saigo supposa être un ogre, bondit en direction de l’Empereur, balançant un lampadaire entre ses mains. L’Empereur s’abaissa pour éviter le coup brutal, attrapa une jambe de l’ogre dans sa main libre, et tira. Un bruit écœurant accompagna le hurlement de l’ogre, alors que L’Empereur arrachait une poignée de sang, d’os et de tendons de la cuisse de l’ogre. La bête s’effondra par terre. L’Empereur pointa son arme vers le visage de la chose et ouvrit le feu. Le masque de porcelaine fut éclairé d’une lumière verdâtre alors que la créature mourait. Puis avec aisance, l’Empereur attrapa la ceinture de l’ogre d’une main, le souleva en l’air, et le projeta sur les gobelins. Ils se mirent à courir, pris de terreur, mais trois ne furent pas assez rapides. Le corps massif de l’ogre les réduisit en petits tas dégoulinants de sang noir.

L’Empereur se tourna vers Isawa Saigo, et pendant un instant, les regards du prophète et de l’Empereur se croisèrent.

"Yoritomo !" Cria l’Empereur, et il vida son pistolet en l’air.

Saigo eut un très mauvais pressentiment.

Les ogres et les gobelins restants semblèrent partager la même pensée que Saigo. Les créatures se regardèrent, réévaluèrent leur adversaire, puis s’enfuirent dans les rues, dépassant la cachette de Ryosei sans même lui adresser un regard. Ryosei se releva, et Saigo se précipita à ses côtés, s’écroulant à côté d’elle lorsque sa jambe l’abandonna. Elle s’arrêta, baissant les yeux vers lui, l’air inquiète.

"Saigo," dit-elle. "Est-ce que ça va ?"

"Ne va pas là-bas !" Murmura-t-il, l’air sévère.

"J’ai vu ce qu’il a fait," dit Ryosei. "Je pense que je peux toujours l’atteindre."

"Il n’est plus lui-même !" Rétorqua Saigo. "Peu importe ce que ce masque lui a fait, il ne se contrôle plus ! Il n’est plus ton frère !"

"Alors je dois m’occuper de lui," dit Ryosei, un éclat glacial dans les yeux. "C’est une affaire de famille. Si tu ne veux pas m’aider, Saigo, alors je m’en occuperai toute seule."

"Je ne pense pas que ça soit le moment," dit-il. "Quelque chose arrive."

"Yoritomo !" Cria à nouveau l’Empereur.

"YORITOMO !" Répondit un rugissement bestial qui fit trembler les rues aux alentours. Saigo se redressa d’un bond et attrapa Ryosei par les épaules, la tirant vers le sol derrière la voiture détruite juste au moment où le monstrueux oni en forme de mante apparut au-dessus de l’immeuble le plus proche. Il était à moins de soixante mètres d’eux. S’il les remarquait, il pouvait les tuer d’un simple coup de griffe. Mais il ne semblait pas faire attention à eux. Ses yeux énormes et segmentés étaient rivés sur l’Empereur.

"Toi !" Hurla l’Empereur, en pointant son pistolet sur l’oni. "Tu as pris mon épée ! Tu as pris mon nom !"

"JE… T’AI… TOUT PRIS !" Gronda l’oni. "JE… SUIS… YORITOMO ! JE… SUIS… ROKUGAN !"

"Et que suis-je ?" Cria l’Empereur.

"SUPERFLU," répondit brusquement l’oni.

Une énorme griffe s’éleva au-dessus de lui, prête à prendre la vie de l’Empereur.

L’oni fut soudain entouré de flammes.

Une ombre énorme passa au-dessus de lui, suivie par le rugissement assourdissant de moteurs immenses. Le ciel fut effacé par une énorme forme rocheuse.

"Qu’est-ce que c’est, par Shiba ?" Demanda Saigo, en relevant les yeux.

"Je crois que c’est le Kyuden Hida," répondit Ryosei.

La forteresse Crabe passa au-dessus de la rue, se dirigeant vers Yoritomo no Oni. L’énorme bête se redressa au milieu de la fumée laissée par les missiles du Kyuden et rugit, tournant toute son attention vers la forteresse. En dessous, l’Empereur Yoritomo VII était debout au milieu de la rue vide, l’air stupéfait et égaré.

"Kameru !" Cria Ryosei, en contournant la voiture.

L’Empereur se retourna et la regarda d’un air curieux. Il ne semblait pas la reconnaître, ses yeux injectés de sang clignant machinalement. Il fit un pas dans sa direction, sa tête penchée sur le côté alors qu’il tentait de déterminer ce qu’il devait faire maintenant.

"Ça se présente mal," dit Saigo, en avançant douloureusement à côté d’elle.

L’Empereur regarda rapidement vers le prophète, pointant son arme vers la tête de Saigo. Saigo se figea. Le doigt de l’Empereur se crispa sur la gâchette, lorsque le bruit d’un moteur d’hélicoptère surgit soudain, derrière eux. Un grand hélicoptère bleu-acier vola au-dessus de la rue et tourna brusquement, faisant de son mieux pour rester éloigné du combat entre le Kyuden Hida et Yoritomo no Oni. L’Empereur le regarda avec curiosité. Il descendit jusqu’au niveau de la rue et la porte latérale s’ouvrit. Trois silhouettes sautèrent sur le côté, un homme, une femme et un zokujin. Saigo fut surpris de reconnaître l’homme et la femme - Doji Kamiko et le Maître Isawa Kujimitsu.

"Kameru," cria Kamiko, en tendant les mains et en s’avançant lentement vers l’Empereur. "Tu me reconnais ?"

Kameru se tourna vers elle et pointa son pistolet dans sa direction tout en décrivant un grand cercle pour approcher de l’hélicoptère. Un rire guttural naquit au plus profond de sa gorge. Il passa son bras en travers de son visage, laissant du sang sur ses lèvres et son mempo.

"Il n’est pas lui-même," cria Saigo pour les prévenir. "Il porte un masque maudit. Ça le rend fou." Kamiko lança un regard vers Saigo, surprise de voir le prophète, puis son attention se porta à nouveau sur l’Empereur.

"Il a mon épée !" Hurla l’Empereur. "Je veux mon épée ! J’ai besoin d’Ambition et elle a besoin de moi !"

"Son esprit est embrumé," ajouta le zokujin d’une voix grave. "Kameru est toujours là, Kamiko. Il est toujours fort, mais il y a un autre qui est plus fort. Son esprit est tiraillé de trois côtés en même temps."

"Kameru, tu ne vas pas me tirer dessus," cria Kamiko. "C’est moi, Kamiko. Kameru, reviens parmi nous. Nous allons t’aider."

"Ecoute-là, Kameru," ajouta Ryosei, en avançant vers son frère. "Reprends le contrôle de ton destin, Kameru. Je suis sûr que tu peux le faire." L’Empereur regarda les deux femmes, hésitant. Derrière eux, Yoritomo no Oni fut projeté en arrière par les canons du Kyuden et un autre immeuble explosa sous l’impact.

"Bon sang, nous n’avons pas le temps," dit brusquement Isawa Kujimitsu. Il prononça un simple mot magique et pointa la main vers l’Empereur. De celle-ci surgit un brillant rayon d’énergie verte, filant droit vers les yeux de Kameru. L’Empereur hurla et agrippa son visage.

"Kujimitsu !" cria Doji Kamiko, se tournant vers le Maître de l’Eau.

"Ce qui est fait est fait, Kamiko-sama. N’intervenez pas !" Répondit Kujimitsu, les yeux toujours rivés sur l’Empereur. Celui-ci braqua son pistolet sur le Phénix, mais le Maître de l’Eau tira un autre éclair de jade sur la poitrine de l’Empereur. Kameru chancela et tomba à la renverse, lâchant son pistolet.

"Il est mort ?" Demanda Saigo, en courant vers le corps étendu.

"Non, bien malgré moi," répondit Kujimitsu, en jetant un regard à Doji Kamiko. "Il semble qu’il y en a certains qui pensent que notre Empereur lié à un oni peut toujours être sauvé, et malgré tout ce que je viens de voir ici, je suis encore disposé à écouter."

"Merci, Maître Kujimitsu," Kamiko fit un signe de tête au vieil homme. Le Maître de l’Eau ne répondit rien.

Ils embarquèrent rapidement l’Empereur inconscient dans l’hélicoptère Dojicorp et s’enfuirent, disparaissant dans le ciel obscurci. Derrière eux, les deux grands châteaux poursuivaient leur duel.


Orin ouvrit légèrement la fenêtre, faisant attention de ne pas laisser trop de lumière s’échapper. Si les créatures en bas le remarquaient, elles attaqueraient sans merci, jetant toutes les armes et les débris qu’elles trouveraient. Ebizu avait failli perdre un œil à cause d’une bouteille cassée, à peine une heure auparavant. La bande de gobelins entourait toujours l’immeuble, mais ils étaient étrangement calmes. Ils avaient cessé leurs attaques implacables et étaient assis tranquillement, levant les yeux vers les fenêtres, animés d’une colère froide.

"Que se passe-t-il, Orin ?" Demanda Togashi Meliko, en marchant jusqu’à lui et passant sa petite main autour du bras épais d’Orin.

"Je ne sais pas," il se retourna vers elle et repoussa les meubles devant la fenêtre. Le sourire de Meliko était plein de courage mais ses yeux montraient des signes de fatigue. Les tatouages magiques qu’elle avait utilisés plus tôt semblaient avoir un coût. Elle avait besoin de repos. Ils avaient tous besoin de repos. Il n’y avait rien qu’ils puissent faire. S’ils dormaient maintenant, ils allaient mourir.

"Que font-ils ?" Demanda-t-elle.

"Ils sont juste… assis, là," répondit-il. "Ça m’inquiète encore plus."

"Vous apprenez, mon garçon," dit Mirumoto Chojin, acquiesçant gravement. "Il ne faut pas avoir peur d’un gobelin lorsqu’il court comme un maniaque, agitant les bras et hurlant comme un fou furieux. Il faut avoir peur d’un gobelin lorsqu’il s’assied et qu’il pense, parce que vous ne saurez jamais ce qu’il se prépare à faire, par Jigoku."

"Que croyez-vous que nous devons faire, Chojin ?" Demanda Orin, en parlant aussi bas possible pour ne pas déranger les réfugiés éparpillés dans la pièce servant d’appartement.

"Pourquoi continuez-vous de me demander des conseils, mon garçon ?" Rit Chojin. "Je suis surpris que nous soyons encore en vie maintenant. Vous vous débrouillez très bien, Orin."

"Peut-être," dit Orin. "Mais si nous échouons maintenant, à quoi tout ceci aura-t-il servi ? J’aurai permis à vingt personnes de gagner quelques heures pour finalement mourir malgré tout."

"L’espoir fait vivre," dit Chojin. "N’est-ce pas un proverbe que vous autres gaijin citez toujours ?"

"J’ai toujours haï ce proverbe," répondit Orin.

"Et bien, c’est parce qu’il a été écrit par un gaijin," sourit Chojin. "A quoi vous attendiez-vous ? Les seuls bons proverbes sont les proverbes Dragons."

"Orin-sama !" S’exclama soudain Gihei, en gesticulant dans leur direction. "Orin-sama, venez vite !"

Orin traversa rapidement la pièce, marchant prudemment par-dessus deux enfants qui avaient finalement réussi à s’endormir. Gihei était debout à côté de la radio bricolée. Un tas de câbles et de transistors étaient accrochés à une petite batterie tetsukami récupérée dans l’armure de Chojin et un radio cassette mis sur lecture continue, diffusant un message de détresse qu’Orin avait enregistré dans chaque langue qu’il pouvait parler - le Senpet, l’Amijdal et le Rokugani. Les mains de Gihei tremblaient lorsqu’il tendit prudemment à Orin le petit micro.

"Quoi ?" Dit Orin, en prenant le micro. "Que voulez-vous que je fasse de ça ?"

"M-m-message," bégaya Gihei, apparemment sous le choc. "Nous avons un m-m-message."

"Alors pourquoi n’y répondez-vous pas ?" Répondit Orin. "Je vous avais expliqué quoi faire."

"P-p-peux pas parler…" Gihei hocha légèrement la tête.

Orin regarda Gihei un instant, puis hocha la tête. "Pas grave," dit-il. "Je vais m’en occuper." Il se pencha près de la radio et parla dans le micro. "Ici Orin Wake, nous sommes enfermés dans un immeuble à l’angle de Resai et de la 87ème. Nous avons besoin d’aide, s’il vous plaît. Terminé."

"Monsieur Wake," répondit une voix avec un fort accent Senpet. "Comment le fils d’un éminent ambassadeur a-t-il pu se mettre dans une telle situation ?"

Orin plissa le front. "Identifiez-vous," répondit-il.

"Je suis le Commandant Athmose, ancien dirigeant de la Légion Cobra. Je suis en route vers Otosan Uchi. Continuez d’émettre et nous arriverons jusqu’à vous grâce à ça."

"Qu’est-ce qu’un Commandant du Senpet fait à Rokugan ?" Demanda Orin.

"Un ancien commandant du Senpet," répondit l’homme. "Disons simplement que c’est un heureux concours de circonstances au milieu d’une situation malheureuse. Restez où vous êtes et mon vaisseau viendra vous chercher. Je suis certain que le Président Maximilian sera heureux de vous revoir, si nous survivons."

"Nous sommes vingt-sept," répondit Orin. "Tous des réfugiés Rokugani. Vous devrez les récupérer tous, où je ne viendrai pas avec vous."

"Bien sûr, c’était bien mon intention," répondit Athmose, l’air insulté que Orin ait pu supposer le contraire. "Nous évacuerons le plus possible d’entre vous qu’il est humainement possible."

"Vous évacuerez tout le monde," rétorqua Orin d’un ton ferme.

"Je ferai ce que je peux," dit Athmose. "Je n’ai pas l’intention de laisser mourir des innocents. Je peux voir ce qui se passe dans la cité. Vous devez sans doute croire que je suis un monstre ?"

Orin garda un bref silence. "Je vous présente mes excuses, Commandant," dit-il. "Il est bien entendu que j’apprécie toute aide que vous pouvez nous offrir. Nous tiendrons aussi longtemps que nous le pourrons."

"Nous estimons pouvoir arriver dans quinze minutes," répondit Athmose. "Essayez de nous attendre sur le toit lorsque nous arriverons, pour que nous puissions vous embarquer plus facilement."

"Affirmatif," répondit Orin. Il tendit le micro à Gihei, qui le reposa prudemment sur la table. La petite machine continua d’émettre des bruits et des parasites, afin de diffuser le signal que les Senpet suivaient.

"Qu’en pensez-vous ?" Dit Orin, se tournant vers Chojin.

"Encore à réclamer un conseil ?" Demanda Chojin. "Je vous ai déjà donné mon avis à ce sujet. Que pensez-vous, Orin ? Pouvons-nous faire confiance à cet homme ?"

"Et bien, il me semble qu’au moins un vaisseau de guerre Senpet est en route pour Otosan Uchi la nuit qui aurait dû être la date limite pour l’ultimatum de l’Empereur. Je ne pense pas que ce Commandant Athmose soit venu ici pour sauver des réfugiés."

"Tu penses que le Senpet va encore attaquer la cité ?" Demanda Meliko.

"Athmose a dit clairement qu’il n’était pas ici par ordre de son gouvernement," répondit Orin. "Tout ceci pue un coup de Maximilian, selon moi."

"Maximilian ?" Demanda Chojin. "Le président Amijdal ?"

"Un homme sage mais impitoyable," dit Orin. "Mon père n’était pas d’accord avec ses méthodes ; c’est en partie la raison pour laquelle ma famille a été envoyée ici. Ça ne m’étonnerait pas d’apprendre qu’il a récupéré quelques Senpet pour en faire une escouade d’assassins."

"Et bien, ils sont un peu en retard, en tout cas," dit Chojin. "La cité est déjà en train de se détruire elle-même."

"Ouais, mais est-ce suffisant ?" Demanda Orin. "Si cet Athmose est ici pour réclamer du sang, dois-je lui livrer ces gens ? Puis-je lui faire confiance ?"

"C’est à vous de décider, Orin," dit Chojin. "Si c’était moi, je ne lui ferais pas confiance, mais j’ai l’habitude de ne croire personne. D’ordinaire, c’était seulement ma vie qui en dépendait et mes secrets. Ce soir, c’est différent. Vous avez vingt-trois innocents ici, leur vie est en équilibre dans la balance. Si vous tournez le dos à Athmose, qui d’autre répondra à notre appel de détresse ? Il y a certainement d’autres radios qui fonctionnent dans cette cité. Il y a certainement des unités militaires qui se mobilisent contre cet oni. Aucun d’eux ne nous a répondu. Peut-être que votre relation avec le président Amijdal est la seule chose qui nous a offert une chance."

"Ou peut-être qu’un Commandant Senpet assoiffé de sang espère tuer autant de Rokugani que possible et me sauver pour gagner les faveurs de Maximilian," ajouta Orin.

"Peut-être," dit Chojin. "Les deux possibilités nécessitent un petit effort d’imagination. La vérité est probablement quelque part entre les deux."

Orin plissa le front, se grattant la barbe tout en réfléchissant.

"Il y a quelque chose à prendre en compte," ajouta Meliko d’une voix calme. "Les gobelins préparent quelque chose. Lorsqu’ils attaqueront à nouveau, nous serons probablement tués. Ça fait une différence si c’est le Senpet ou les gobelins qui nous tuent ? Là, nous avons une chance de survie. Ne devrions-nous pas la saisir ?"

Orin regarda Meliko. Ses yeux avaient un étrange éclat doré-argenté, ce soir, à la fois sombre et exotique. Elle était épuisée et terrifiée, mais elle était prête à le suivre quelle que soit sa décision. Orin acquiesça lentement.

"Très bien," dit-il. "Nous allons faire ça." Il se tourna pour faire face aux réfugiés rassemblés. "Tout le monde !" appela-t-il. "Organisez-vous selon les groupes qui ont été assignés et tenez-vous prêts à monter sur le toit. Nous allons être secourus."

Une acclamation de joie parcourut le groupe de gens. "Félicitations, Orin !" Cria Gyukudo, le vieux marin. Son sourire édenté rayonnait de fierté.

"Bah," dit Orin, en rougissant un peu à cause des louanges. "Organisons-nous, d’accord ?"

"Orin !" Cria Honzo, un des sentinelles près de la fenêtre au nord. "Vous devriez venir voir ça !"

Orin se déplaça rapidement jusqu’à la fenêtre, et jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule de l’homme. La rue au nord était dégagée ; Les gobelins avaient tous déguerpis. Il n’y avait qu’une seule silhouette au milieu de la rue, maintenant, un grand homme avec le crâne rasé et une veste noire. Le minuscule point rouge d’une cigarette brillait à sa bouche.

"Sang de Kharsis, qui est-ce ?" Jura Orin.

L’homme s’inclina vers l’arrière et exhala une bouffée de fumée en l’air. A cet instant, des dizaines de silhouettes voûtées et au pas traînant surgirent des ombres autour de lui. Ce n’étaient pas les petits gobelins malhabiles. C’était des hommes et des femmes qui bougeaient avec une vitesse surnaturelle. De là où il était, Orin put entendre le gémissement effrayant qui les précédait.

"A moiiii."

"Des goules," cracha Orin.

"Des goules ?" Demanda Honzo. "C’est quoi des goules ?"

"Un parfait exemple de l’ingéniosité Senpet à l’œuvre," répondit Orin. "Pourquoi s’encombrer de zombies alors que vous pouvez avoir un mort-vivant plus intelligent, plus rapide, et qui escalade les murs comme une araignée ? J’ai entendu dire qu’il y en avait pas mal lors de l’Invasion Senpet. C’est probablement quelques survivantes qui s’étaient cachées dans les égouts et qui ont recommencé à se multiplier lorsque l’oni a fait son apparition. Merde, c’est ça que les gobelins faisaient. Ils attendaient les goules."

"Et maintenant, ils se sont mis hors de leur chemin," ajouta Honzo. "Futés, les gobelins."

"J’suis prêt à les r’cevoir, Orin !" Cria Daidoji Ishio de là où il était assis, sur le sol, le torse soigneusement entouré par des bandages souillés de sang. "Où est mon katana, bon sang ? Je suis prêt à me battre !"

"Pas ce soir, Ishio," répondit Orin. "Ton combat est fini." Orin fit un geste aux trois réfugiés les plus proches. "Emmenez Ishio sur le toit, mais faites attention à lui. Il est blessé gravement." Les trois s’exécutèrent rapidement. Ishio continua de se plaindre alors qu’ils le transportaient, grognant son indignation et ignorant l’extraordinaire douleur que sa blessure lui causait. Meliko les suivit, offrant des mots apaisants qui furent rapidement noyés dans la fontaine de plaintes du Grue.

Orin regarda Ishio disparaître dans l’escalier, puis se tourna vers les deux Dragons. "Chojin, avez-vous la moindre idée de ce que nous devons faire, maintenant ?"

"Pensez-vous qu’Athmose arrivera à temps ?" Demanda Chojin.

"Il a dit quinze minutes," répondit Orin. "Ces goules peuvent facilement escalader les murs bien avant ça."

"Combien y en a-t-il ?" Demanda Chojin.

Orin jeta un coup d’œil à la fenêtre et fit une rapide estimation. "Quarante," répondit-il.

Chojin resta silencieux quelques instants, puis releva les yeux sur lui. Son regard était dur, presque sévère. "Vous n’allez pas aimer ce que je vais vous dire," dit le vieux samurai.

"Et bien, j’ai réclamé vos conseils toute la nuit, vieux Dragon," dit Orin. "Vous pouvez saisir cette chance de me montrer l’erreur que j’ai commise."

"Très bien," répondit Chojin. "Nous n’avons aucune chance."

Orin dévisagea le Dragon. "C’est ça ? C’est tout ce que vous avez à dire ? Que nous n’avons aucune chance ?"

"C’est tout," acquiesça Chojin. "Ceci étant dit, montons sur le toit et battons-nous. Qui sait, peut-être que nous aurons de la chance ? Peut-être que vous aurez l’occasion de me prouver que j’ai tort." Le vieux Dragon écarta Orin et s’avança vers les escaliers, laissant le jeune homme perplexe seul avec ses pensées.


Les tunnels sous Otosan Uchi étaient habituellement dans l’obscurité, mais pas ce soir. En ce moment, ils étaient brillamment éclairés par les innombrables lumières des véhicules et des soldats qui avaient fuis Yoritomo no Oni pour la sécurité des sous-sols. Depuis son véhicule tout-terrain blindé situé à l’avant du convoi, Matsu Gohei pouvait dénombrer des troupes de chacun des Clans Majeurs et de quelques Clans Mineurs. Il ne savait pas exactement d’où ils venaient, mais ils étaient là maintenant et ils le suivaient. Il voyait également d’innombrables réfugiés, amassés au milieu des troupes, à pied ou sur des brancards portés par ceux qui pouvaient toujours marcher. L’image de tant de gens amassés en un seul même endroit aurait dégoûté Gohei en des circonstances ordinaires, mais ce soir, cela lui donnait de l’espoir. Le peuple d’Otosan Uchi était uni. Ils n’allaient pas se mettre à se disputer. Il était fier d’être un Lion, fier de diriger ces troupes.

Il n’était pas sûr d’où il pourrait les mener maintenant, mais il n’était pas prêt de l’admettre ouvertement. Les troupes dépendaient de lui pour avoir le moral ; s’il affichait ouvertement sa propre incertitude, tout s’écroulerait. Quoi qu’il fasse, il devrait avoir l’air sûr de lui. Par chance, ses bons talents de commandement feraient le reste.

Le tunnel trembla sauvagement, et encore plus de poussière tombait du plafond. Gohei regarda attentivement vers le haut, puis se tourna vers le Scorpion assis à côté de lui.

"Est-ce que ces tunnels tiendront, Bayushi ?" Demanda-t-il.

"Difficile à dire," répondit Bayushi Oroki. Le Scorpion était calme et imperturbable dans son costume noir délicatement repassé et son masque rouge. "Rien ne s’est jamais produit de pareil, auparavant. Je veux dire, les tunnels étaient prévus pour résister aux tremblements de terre, oui, mais ceci n’est pas vraiment un tremblement de terre."

"Maudit soit cet Hida Tengyu," jura Gohei. "Pourquoi attaque-t-il ? Qu’est-ce qu’il essaie de prouver ? Il va faire s’écrouler la cité entière sur nous."

"Qu’en savez-vous ?" Répondit Oroki. "Peut-être que les Crabes vont tuer l’oni et nous sauver tous. Ce serait vraiment un heureux retournement de situation, après les résultats mitigés des assauts du Lion." Oroki fit ce commentaire sans venin, ni insinuation. Gohei se retourna et fixa ouvertement le jeune Scorpion. Oroki lui rendit son regard avec une expression neutre, insondable sous son masque.

Gohei haïssait les Scorpions. Il n’appréciait guère le fait qu’il lui doive probablement sa vie, mais il avait assez d’esprit pratique pour réaliser qu’il valait mieux avoir Oroki comme allié que comme ennemi. Pour le moment, il se contentait d’absorber les paroles offensantes du Scorpion. Toutefois, lorsque tout ceci serait terminé…

"Gohei, je m’en vais," la voix d’Hida Yasu grésilla dans la radio du véhicule. "A vous."

"Monsieur ?" Le conducteur lança un regard à Gohei.

"J’ai entendu," gronda Gohei, en s’emparant de l’émetteur-récepteur et en l’amenant à sa bouche. "Pas question Crabe," ordonna Gohei. "Vous et votre maudit robot n’irez nulle part. Au cas où vous n’auriez pas remarqué, la cité est attaquée. Je suis le Champion du Clan du Lion et le commandant des armées de l’Empereur. Vous m’avez compris ? A vous."

"Je vous comprends très bien, mais je ne peux obéir," répondit Yasu. "Le Kyuden se bat contre Yoritomo no Oni. C’est mon daimyo. C’est mon père. En tant que Crabe, ma place est à ses côtés. Je ne veux pas vous offenser, Lion. C’est pour ça que j’ai tout d’abord pris la peine de vous dire que je partais. Au fait, Daniri vient avec moi. Vous pouvez toujours essayer de lui ordonner quelque chose si vous voulez, mais je doute qu’il vous écoute. A vous."

"Croyez-vous pouvoir changer quoi que ce soit en allant là-haut, Yasu ?" Fit Gohei, irrité. "A vous."

"Sans vous offenser, Gohei, j’ai l’impression que Daniri et moi avons une chance. C’est pour ça que les Machines de Guerre ont été conçues," répondit-il. "A vous."

"Très bien," grogna Gohei. "Remontez et mourez si vous pensez que c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Si vous avez besoin de secours, vous savez comment me contacter. A vous."

"Bonne chance, Lion," répondit Yasu.

Gohei marqua une pause, puis appuya à nouveau sur le communicateur. "Bonne chance à vous, Crabe. Bonne chance à nous tous. Terminé."

"Intéressant," répondit Bayushi Oroki. "Peut-être devrais-je envoyer aussi Bayushi et les Quatre Vents ?"

"Les Quatre Vents ?" Demanda Gohei. "Je ne savais pas que les Licornes obéissaient aux Scorpions."

Oroki gloussa. "Ils ne nous obéissent pas," répondit-il. "Pas ouvertement, en tout cas. L’officier Shinjo-san n’est ni mon serviteur, ni mon employé. Nous avons simplement un arrangement. En tout cas, vous ne pouvez pas contredire les paroles du Crabe. Les Machines de Guerre sont conçues pour ce genre de combat. Peut-être pourront-ils ajouter un poids dans la balance."

"Ou peut-être qu’ils se détruiront en essayant et qu’ils nous épargneront le fardeau de devoir gérer une bande d’arrogants pilotes de robots," répondit Gohei.

Oroki inclina légèrement la tête. "Peut-être."


Le Kashrak était tapi dans les ombres de l’immeuble abandonné et commença à incanter un nouveau sort. Il l’avait déjà lancé auparavant ; ce sort l’emmènerait en un autre lieu, peut-être une autre époque. Il l’avait lancé lorsqu’il s’était échappé des Naga et qu’il était arrivé au cœur du Puits de Fu Leng. Il l’avait lancé également pour fuir les armées du Seigneur Oni Akuma avant qu’elles ne se fassent balayer pendant la Guerre des Ombres. Maintenant, il allait le lancer pour la troisième fois. Son travail ici était terminé. Il avait accompli tout ce qui était nécessaire. Quel intérêt pour lui de s’attarder ici ? Si le plan d’Hoshi Jack réussissait, il pourrait toujours revenir pour partager les récompenses. Si le moine échouait, alors Kashrak vivrait pour répandre sa corruption un autre jour.

Les kanji corrompus qui entouraient Kashrak brillaient avec éclat, palpitant d’énergie en rythme avec les grands symboles sur les murs et le sol. Son sort allait drainer un peu du pouvoir du portail de Munashi, mais ça n’aurait aucune importance. Ça ne serait qu’une goutte enlevée à un océan. Kashrak pouvait se téléporter lui-même sans de telles mesures, mais il n’avait pas l’intention d’abandonner derrière lui son repère bien-aimé et toutes ses recherches. Lorsque le sombre Naga s’en irait, il emmènerait un tiers du Bas-Quartier avec lui.

Où irait-il ? Peut-être dans les Terres Brûlées. Il avait entendu d’étranges histoires au sujet des choses qui étaient arrivées aux Naga qui s’étaient aventurés là-bas, comment les sombres magies du sable les avaient transformés. Il trouvait l’idée intrigante ; peut-être qu’il pourrait domestiquer un peu de ce pouvoir et l’ajouter au sien. Il envisagea de retourner à la Forêt de Shinomen elle-même. Grâce à son lien perverti à l’Akasha, il pouvait sentir son peuple s’éveiller. Ça l’amuserait d’apparaître au milieu d’eux, répandant la Souillure comme un feu de brousse à travers eux. Ils ne s’éveilleraient alors que pour dépérir et mourir, et les survivants deviendraient ses esclaves suppliants.

Les Terres Brûlées pouvaient attendre. Kashrak avait vraiment besoin d’aller à la Forêt de Shinomen.

La seule chose qu’il regretterait vraiment en abandonnant sa cachette d’Otosan Uchi, c’est qu’il n’aurait jamais la chance de résoudre sa relation complexe avec la Zin. Elle le détestait, ça c’était sûr. Il s’en fichait. La haine était un puissant outil qui induit le changement, et s’il était capable de l’utiliser correctement, il pourrait la lier à lui aussi sûrement que si la haine avait été de l’amour. La fille avait un fort potentiel. Toutefois, il n’aurait jamais la chance de l’aider à l’exploiter. Elle était peut-être déjà morte.

"Pas morte," répondit Zin. "Et tu auras sans doute ta chance de m’aider à exploiter mon potentiel, finalement." La jeune Naga s’avança d’une niche de l’immeuble abandonnée. Elle portait une chemise courte rouge et un pantalon en cuir noir, sans doute empruntés à l’un de ses amis humains. Ses longs cheveux étaient noués en une tresse unique. Sa peau et ses vêtements étaient recouverts de tâches de sang séché qui ne venait pas d’elle.

"Ma chère Zin," siffla le Kashrak, en se redressant sur sa queue. "Je vois que tu as renforcé ton lien avec l’Akasha. S’il te plaît, ne recommence plus à fouiller mes pensées. J’apprécie une certaine intimité, et tu n’aimerais pas ce que tu pourrais y trouver. En tant qu’ami, je te conseille de ne plus le faire, à l’avenir."

"Tu n’es pas mon ami et tu n’as pas d’avenir," dit Zin, en faisant un autre pas dans la pièce. Elle mit les mains dans son dos et exhiba deux dagues triangulaires étincelantes.

Kashrak fronça les sourcils. Les tentacules à tête de cobra autour de son torse se mirent à fouetter l’air avec frénésie, crachant et sifflant pour refléter l’irritation de leur maître. "Qu’est-ce que tu as là, fillette ?" Demanda-t-il. "Des jouets de perle de l’Akasha."

"Assez de paroles," répondit-elle, et elle frappa les deux lames l’une contre l’autre. Un brillant éclat de lumière surgit des lames, aveuglant le Kashrak. Zin se jeta sur le côté lorsqu’il prononça un simple mot de magie et lança à l’aveuglette une boule de feu noir là où elle se tenait.

Les kanji scintillants sur le sol brillèrent encore plus sous le pouvoir de la magie du Kashrak, amplifiant la force de l’explosion. Zin fut projetée contre le mur, mais se remit rapidement sur pieds. Elle releva les yeux pour voir le Kashrak s’avancer devant elle. Une queue de serpent massive frappa, mais elle bondit vers l’arrière, balayant devant elle avec la Lame de l’Œil Brillant. Kashrak invoqua à nouveau sa magie et créa une onde de choc qui ébranla l’immeuble entier. Zin fut jetée à terre et elle tomba carrément sur l’un des kanji scintillants. Elle sentit une brûlure la traverser, une douleur qui envahissait chaque parcelle de son âme. Elle frappa le sol avec la lame de l’Œil Blafard et le kanji devint noir, lui permettant de se remettre debout et de s’éloigner des symboles brillants. Lorsqu’elle s’éloigna, le kanji assombri s’illumina à nouveau.

"Qu’est-ce que tu fais ?" Cracha-t-elle, en s’agenouillant et en tenant les dagues de l’Akasha en position défensive tandis que ses yeux parcouraient la pièce. "Quel est cet endroit ?"

"Je pensais que tu ne voulais plus parler," répondit le Kashrak avec une expression confuse. Il se redressa de toute sa taille, haut de plus de cinq mètres de haut. Ses queues multiples battaient le sol autour de lui. Des perles noires brillaient dans ses mains. "Tu es dans un lieu de mal pur, Zin," dit le Kashrak. "Le pire endroit où tu aurais pu m’affronter. Je ne sais pas quelles armes l’Akasha t’a donné, mais elles ne sont rien comparées à la puissance de Yoritomo no Oni."

"Yoritomo no Oni ?" murmura Zin. "La créature dans la cité ?"

Kashrak acquiesça tout en glissant sur le sol, se déplaçant pour couper la retraite de Zin. "Il était ici lorsque le portail fut ouvert. Munashi a obtenu l’identité de la bête, mais c’est ma maîtrise de la maho qui lui a donné sa forme. J’ai créé les plus grands cercles d’invocation jamais conçus. Un cercle de cercles, si tu veux. Dix-huit immeubles de hauteur égale, à égale distance du grand Palais de Diamant. En tant que plus grand immeuble de la cité, c’était le focus parfait, et j’ai réussi à concentrer les sombres énergies de tous les dix-huit cercles d’invocation dans sa flèche. C’est ce cercle qui a permis à Yoritomo no Oni de venir à la vie, et c’est ce cercle qui a créé le portail qui transforme rapidement Otosan Uchi en un nouveau Puits Suppurant. C’est ce cercle qui multiplie mon pouvoir un millier de fois. Tu n’as pas pu me vaincre ici par le passé, fillette. Tu n’as plus la moindre chance, maintenant."

"Toujours aussi arrogant, Kashrak," dit Zin, en se redressant et le dévisageant avec un air de défi. Elle bondit en avant et frappa le kanji le plus proche avec ses deux lames. La sombre magie explosa autour d’elle, la projetant en arrière, contre le mur. Les Lames de l’Akasha tombèrent de ses mains avec un claquement métallique. Elle s’effondra sur le sol, cherchant à reprendre son souffle. Du sang recouvrait un des côtés de son visage. Cette fois-ci, c’était le sien.

"Tu as l’odeur d’une Naga mais tu saignes comme l’humaine que tu es," dit le Kashrak, en se reprochant d’elle. "A quoi pensais-tu, Zin ? J’ai partagé ma connaissance avec toi parce que je savais que tu ne pourrais pas m’arrêter. Détruire un cercle tel que celui-ci, c’est comme neutraliser une bombe. Si tu ne sais pas ce que tu fais, c’est toi et non pas le cercle qui sera détruit," il posa un long doigt difforme sur elle. "Tu ne sais rien de la maho. Comme l’Akasha qui coule dans ta fragile carcasse, tu as toujours été trop stupide pour apprendre les méthodes de ton ennemi." Derrière le Kashrak, le kanji qui avait décliné d’intensité à cause des lames de l’Akasha se remit à briller. "Tu vois ?" Dit-il. "Tu n’as rien fait."

"Non !" Cria-t-elle, plongeant sur le sol vers la Lame de l’Œil Blafard. Kashrak fut plus rapide, et s’empara de la lame avec l’extrémité d’une de ses queues. Une tête de cobra cracha un nuage de poison vert sur Zin, la faisant pleurer de douleur et tomber, les mains sur ses yeux.

Kashrak la laissa à sa douleur et examina la lame de perle noire. "Tu sais, cela rendrait les Naga bien plus puissants s’ils s’initiaient avec subtilité," dit-il, en observant son reflet sur la lame. "Vraiment, je veux dire. Des éons de pensée collective nous ont réduits en une bande de fous empotés et trébuchants. Ils m’ont envoyé une assassin pour me tuer, et l’ont baptisée ’le Remède’. Comme si je ne savais pas depuis le début ce qu’ils préparaient. Le temps des Naga est révolu. L’évolution est en train de les supprimer, Zin. Il est temps qu’une nouvelle race naisse, qu’une nouvelle race prenne leur place. Il n’est pas trop tard, ma chère. Pas plus que moi, tu n’es une vraie Naga. Tu pourrais me rejoindre pour créer quelque chose de nouveau, quelque chose de mieux."

"Non !" Cria-t-elle, se remettant à nouveau debout. Un de ses yeux saignait et était fermé, enflé. L’autre était strié de veines rouges. Elle pouvait à peine voir, mais elle n’était pas prête de se rendre.

"Bah, pourquoi ont-ils choisi une Hiruma ?" Dit le Kashrak, méprisant. "Si tu avais été une Shosuro, il aurait été plus facile de discuter avec toi. Mais l’Akasha ne fait jamais rien à la légère, hein ? Hiruma Tanaki, deuxième enfant du cousin du daimyo Hiruma…"

Zin fit un pas en arrière, hochant la tête. "Non," dit-elle. "Tu ne sais rien de moi."

"Vraiment ?" Répondit le Kashrak. "C’est moi qui t’ai tuée ! Tu penses que je ne t’ai pas reconnue lorsque tu es revenue sous la forme d’une Naga ? Oh non, ne te méprends pas. J’ai étudié ton passé, Tanaki. Je te connais bien… Je pourrais dire des choses sur ton passé que les registres historiques ne connaissent pas… Je peux te donner ce que l’Akasha ne peut pas… Je peux te faire redevenir la personne que tu étais jadis. Je peux t’aider…"

"Tu n’es rien qu’un meurtrier," rétorqua Zin. "Tu ne peux aider personne à part toi."

"Oh, comme c’est dur d’entendre ça, Tanaki," répondit le Kashrak. "Les généralisations grossières sont une erreur. Personne n’est totalement bon ou totalement mauvais. Tu dois admettre que tu n’aurais jamais survécue lors des premiers mois en dehors de Shinomen si je n’avais pas été là pour te montrer. Réfléchis-y, Zin. J’ai fait du mal, mais j’ai aussi fait du bien. L’Akasha se concentre uniquement sur ma destruction. Moi, d’un autre côté, j’ai dédié ma vie à te faire comprendre mon mode de pensée. La Qamar a-t-elle jamais prise en considération ma rédemption ? Je suis ouvert à d’autres lignes de pensée. L’Akasha est cloîtré, stagnant, immuable. Je te le demande. Qui est inutile ? Qui est réellement mauvais ? Qui doit être détruit ?"

Zin cherchait des yeux l’autre lame. Elle n’en voyait aucune trace.

"Tu ne m’écoutes même pas," soupira le Kashrak à regret. "Etreindre l’ignorance est le dernier bastion de celle qui sait qu’elle est dans l’erreur. Je vais te donner une dernière occasion de te décider. Resteras-tu le chiot fidèle de l’Akasha, ou te joindras-tu à moi et deviendras-tu plus puissante que la Zin et Hiruma Tanaki ont jamais été ?"

"Je suis la Zin, gardienne de l’Akasha," cracha Zin. "Peut-être que j’étais Hiruma Tanaki, jadis, mais la réponse serait la même. Va au Jigoku."

Le Kashrak soupira, se retourna, et lança la Lame de l’Œil Blafard avec une telle force qu’elle transperça le mur et tomba dans la baie à l’extérieur avec un bruit d’éclaboussure. Il se tourna vers elle, ses yeux brillaient d’un rouge ardent.

"Je suis Jigoku," siffla le Kashrak. "Cette conversation est terminée…"


"Comment va l’Empereur ?" Demanda Carfax. Il regarda par-dessus son épaule à l’arrière de l’hélicoptère sans son habituel air suffisant. Il semblait vraiment soucieux.

"Il est vivant," répondit Argcklt, en observant attentivement l’Empereur inconscient. "Enfin, à peine."

Doji Kamiko lança un regard soutenu au Maître de l’Eau. Kujimitsu regarda ailleurs.

"Vous m’avez mal compris," dit le zokujin. "Son corps est endommagé, oui, mais c’est son esprit qui est vraiment en danger. L’esprit noir dans son masque s’est frayé un chemin dans ce qui était jadis Kameru. Il le consume. S’il n’y avait pas… quelque chose… une autre influence en lui… il serait déjà parti."

"Combien de temps lui reste-t-il ?" Demanda Ryosei.

Argcklt marqua une pause. "Quelques jours, peut-être. Mais gardez espoir. Osano-Wo l’a déjà sauvé une fois. Peut-être qu’il n’a pas encore accompli son destin."

"Mais où avez-vous trouvé ce zokujin ?" Demanda Saigo depuis son siège, à l’arrière de l’hélicoptère.

"Pouvons-nous retirer le masque ?" Demanda Kitsu Jurin, ignorant Saigo.

Kujimitsu grogna. "Ça me semble être une idée extraordinairement mauvaise," dit-il. "Il est physiquement lié à lui. Je ne pense pas qu’il se laissera enlever facilement. Si nous le retirons, il mourra."

"Donc, il meurt dans tous les cas ?" Demanda Ryosei. Carfax se retourna sur son siège, regardant à nouveau la cité.

Kujimitsu acquiesça. "On dirait bien."

"Il doit y avoir un moyen de le sauver," dit Kamiko, en hochant la tête. "Il a dû se rendre à Munashi parce que j’avais été capturée. Il a dû m’utiliser pour le contraindre à donner son nom. Je ne peux pas laisser Kameru mourir."

"Ne pourrions-nous pas demander à Jared ?" Demanda Iuchi Razul de l’arrière de l’hélicoptère. "J’veux dire, c’est pour ça qu’il est ici, pas vrai ?"

Le silence envahit l’hélicoptère, et tout le monde regarda vers Jared Carfax. Carfax se laissa légèrement glisser dans son siège et tenta de prendre un air innocent.

"Alors, Carfax ?" Demanda Isawa Kujimitsu. "Je vous le demande, donc. Comment pouvons-nous sauver l’Empereur ?"

"Je… ne peux pas répondre," dit Carfax, en regardant derrière lui avec un sourire nerveux.

Kujimitsu lui lança un regard maussade. "N’essayez pas de me dire que je suis aussi un Tonnerre. Je ne suis pas d’humeur."

"Oh, non, bien sûr," répondit rapidement Carfax. "C’est juste que… eh bien… la question a déjà été posée."

"De quoi parlez-vous ?" Rétorqua Kamiko. "La question a déjà été posée ?"

"C’est à cet homme que vous devriez le demander," dit Carfax, en désignant Isawa Saigo. "Il n’est pas lié par les mêmes règles."

"Saigo ?" Demanda Ryosei, en regardant le jeune Phénix. "Est-ce que tu sais de quoi il parle ?"

Saigo détourna ses yeux de la fenêtre, surpris. "En fait, je pense que oui," répondit-il après une pause. "Je crois que je dois jeter un coup d’œil dans mon journal."

"Un autre fichu journal !" Jura Kitsu Jurin. "C’est quoi le problème que vous avez, vous autres prophètes ? Vous n’arrivez à vous rappeler de rien ?"

"Les prophéties sont toujours très claires, mais de part leur nature, il est difficile de s’en souvenir très longtemps," répondit Carfax. "Le destin est un lourd fardeau, et l’esprit humain n’est pas prêt pour le porter."

"Vos numéros de chance sont le trois, le vingt-quatre, et le quatre-vingt-huit," ajouta Iuchi Razul.

"J’ai donné mon journal à Ginawa," dit Saigo. "Kamiko, savez-vous où il pourrait être ?"

Kamiko plissa le front. "Yasu a dit que l’Armée de Toturi avait été évacuée vers le Kyuden."

"Kamiko-sama ?" Appela le pilote à l’avant du véhicule. "Je ne voudrais pas vous interrompre, mais nous devons nous poser, et rapidement. Il y a énormément de turbulences provoquées par les moteurs du Kyuden. Ça devient difficile de manœuvrer dans la cité."

"Où allons-nous ?" Demanda Doji Kamiko. "Ne devrions-nous pas aller aux faubourgs et quitter Otosan Uchi ?"

"Je dis non," répondit Kujimitsu, sévère. "Je ne suis pas encore prêt à abandonner. Gohei et les autres sont toujours emprisonnés dans les tunnels. Nous ne pouvons pas les laisser. Il doit y avoir un moyen."

"Pourquoi ne pas nous rendre où les esprits sont forts ?" Demanda simplement Argcklt.

"Hein ?" Demanda Kujimitsu. "De quoi parlez-vous ? Vous parlez comme Carfax."

"Le lieu où les esprits sont forts," répéta-t-il. "Le lieu que les ténèbres n’ont pu envahir."

"Je ne saisi pas de quoi vous parlez," répondit Kujimitsu. "Peut-être pourriez-vous m’illuminer."

"Vous ne pouvez pas le sentir ? C’est près d’ici, au nord," dit Argcklt. "J’étais pourtant sûr que vous pouviez le sentir comme je le puis. La Souillure a peur de ce lieu. La terre est toujours pure."

"Vers le nord ?" Demanda Kujimitsu, toujours confus. Soudain, un air de révélation s’afficha sur ses traits, et il éclata de rire. "Bien sûr ! Le Temple des Eléments ! Après l’attaque de Kaze no Oni, j’ai demandé aux Gardiens d’augmenter la puissance des glyphes pour que ça ne puisse plus se produire à nouveau. Les Gardiens sont de la même lignée que les shugenja Asako qui maintiennent le Grand Sceau. Il est évident que s’il y a des gens qui peuvent repousser la Souillure, c’est bien eux ! Le Temple devrait être sûr !"

"Le temple est-il assez grand ?" Demanda Kamiko. "Pourrait-il abriter les troupes et les réfugiés pendant que nous préparons un plan de contre-attaque ?"

"Le temple lui-même ?" Demanda Kujimitsu. "Non. Toutefois la propriété du temple est vaste. Je suppose qu’elle est protégée, elle aussi. Les Gardiens sont extrêmement minutieux."

"Alors, c’est là que nous allons," dit Kamiko au pilote. "Contactez Gohei et dites-lui de nous rejoindre là-bas. Et prions maintenant pour que le Kyuden arrive à contenir cette chose assez longtemps afin que nous trouvions ce que nous devons faire."


Les bruits en bas étaient horribles. Les battements des lèvres sèches et molles, le bruit des ongles sur la brique, les rires pervers des gobelins alors qu’ils dansaient de joie, et le gémissement perpétuel.

"A moiiii," grinçaient-elles. "A moiiii."

Orin Wake et sa petite armée de réfugiés s’étaient réfugiés sur le toit de l’immeuble. La plupart étaient entassée en groupe au centre, où les créatures en bas dans la rue ne pouvaient pas les voir. Quelques autres étaient à chaque coin du toit et les observaient. La porte menant à l’escalier descendant avait été condamnée avec des meubles brisés et quelques clous. La plupart des autres meubles de l’appartement avaient été emmenés sur le toit. Lorsque les goules s’approchaient trop près du sommet de l’immeuble, Orin et ses compagnons enflammaient les meubles et les jetaient sur eux. La technique avait bien fonctionné jusqu’à maintenant, mais ils allaient rapidement tomber à court de meubles.

"Elles reviennent !" Hurla Haruki, un des deux vieux marins. Haruki balança une lampe sur les goules qui grimpaient, mais un bras griffu le frappa de flanc. La goule se hissa sur le toit, aussi rapide et agile qu’un singe. Le vieux marin tenta de donner un coup de pied à la créature, mais elle attrapa la jambe d’Haruki et le projeta par-dessus le rebord du toit. Le hurlement d’Haruki fut bref, ponctué par un bruit sourd et les hurlements de joie des gobelins.

"Haruki !" Cria Gyukudo, l’autre marin. Le vieil homme chargea la goule, mais Orin arriva le premier. L’épée-ours que les Dragons lui avaient donnée brillait dans sa main. La goule jeta un coup d’œil à Orin et s’avança vers lui.

Sans un mot, Orin frappa la goule aux jambes. La créature tomba en deux morceaux. La lame d’Orin avait frappé tellement vite que la créature n’avait même pas remarqué qu’elle avait été coupée en deux. Deux autres goules se hissèrent par-dessus le bord du toit. A l’autre côté, Gihei criait un signal d’alarme.

"Elles viennent par ici !" Cria le videur.

"On s’en charge, Orin," cria Mirumoto Chojin, l’armure cliquetant alors qu’il courait vers le réfugié.

Du coin de l’œil, Orin vit le Dragon en massive armure verte s’éloigner, Meliko juste derrière lui. Certain qu’ils pourraient s’occuper de ce côté du toit, Orin reporta son attention sur ses problèmes actuels. Le torse et les jambes de la goule découpée bougeaient sur le sol. Gyukudo empala le torse avec une lance qu’il avait construite avec un morceau de cadre de lit et il jeta le torse sur les autres goules. L’une d’elle tomba dans l’allée en criant, déséquilibrée par le projectile improvisé du vieux marin.

Orin donnait des coups d’épée féroces, décrivant de grands arcs de cercle, tranchant le bras et la tête de l’autre goule. Ainsi mutilée, elle perdit sa prise et retomba dans l’allée avec un cri pathétique. Prudemment, Orin jeta un coup d’œil par-dessus le rebord et vit sept autres goules prêtes à grimper sur le toit. Suivant l’exemple de Gyukudo, il donna un coup de pied dans les jambes tranchées de la première goule mais n’arriva pas à décrocher les sept nouvelles de leur perchoir. Il chercha rapidement autour de lui un autre débris à lancer, mais il ne vit rien.

"Gyukudo, reculez et surveillez les autres," gronda Orin.

"Toyoko le fait déjà," cria le vieux marin têtu.

"Merde, vous voulez mourir ?" Fit Orin, irrité.

"Elles ont déjà tué Haruki !" Rétorqua Gyukudo, hystérique. "J’avais fait le pari avec lui il y a trente ans que je serais le premier à mourir ! Maintenant, mon vieux pote est mort et m’a prouvé que j’avais tort ! Je n’ai pas envie de me cacher derrière une bande de gamins alors qu’il y a un combat à livrer !"

Orin acquiesça. "Très bien, vieil homme. Vous êtes prêt ?"

"Plus prêt que je ne l’ai jamais été," répondit Gyukudo, resserrant les mains autour de sa lance.

"A moiiii !" Entendirent-ils lorsque la première goule passa la tête sur le côté.

Gyukudo poussa un cri de défi et chargea, enfonçant sa lance dans le visage de la goule. Elle rugit de frustration et disparut. Une seconde goule sauta par-dessus le rebord et tenta d’attaquer le vieux marin par derrière, mais Orin était là avec son épée. La créature hurla lorsque la lame dorée trancha ses jambes, sous elle. Orin frappa très fort, écrasant le crâne de la goule. Ses bras et ses jambes bougèrent encore un instant, puis s’immobilisèrent.

Trois autres arrivèrent simultanément, chargeant le gaijin et le vieil homme. Orin et Gyukudo se mirent dos-à-dos. Deux d’entre elles plongèrent en avant pour attaquer, tandis que la troisième les contournait pour courir vers les autres réfugiés. Orin jura et frappa la goule la plus proche. Elle gloussa et évita le coup. Deux autres venaient de grimper à leur tour, chantant à l’unisson avec les autres.

"A moiiii !"

"Toyoko, attention, il y en a une qui arrive vers vous !" hurla Orin.

Il n’entendit qu’un cri strident en réponse, et n’arriva pas à déterminer s’il venait d’une goule ou d’un réfugié. Orin frappa encore une des goules, mais elle évita le coup agilement. Une seconde goule plongea et tenta de lui déchirer le flanc avec ses griffes. Orin jura à nouveau lorsqu’une nouvelle goule passa la tête par-dessus le rebord du toit.

"Orin, on a besoin d’aide ! Chojin est tombé !" Hurla Meliko.

Un cri de guerre sauvage retentit et une tête roula devant Orin et Gyukudo. Daidoji Ishio courait derrière elle, décrivant des arcs de cercle sauvages avec son katana et pressant ses bandages contre son estomac de son autre main. Il déséquilibra une des goules de Gyukudo d’un coup de pied et la fit tomber du toit, puis découpa la tête d’une autre bête. Orin profita de la confusion des goules et enfonça son épée dans la poitrine d’une autre. Frappant et tournoyant, il trancha le corps en décomposition en deux parties.

"Orin !" Cria encore Meliko.

"Allez !" Gronda Ishio, des gouttes de sang perlaient au coin de sa bouche. "Le vieux et moi, on peut tenir ici."

"Qui est-ce que tu appelles le vieux, la tarlouze Grue ?" Rugit Gyukudo.

Orin acquiesça et courut sur le toit. Il vit Toyoko et quelques autres entourer le reste des réfugiés. La goule qui les avait chargés gisait en deux morceaux sur le sol. Il courut vers l’autre extrémité du toit. Ebizu, le videur, gisait sur le sol, une goule penchée sur sa poitrine et mastiquant. A six mètres de là, Meliko se tenait au-dessus du corps allongé de Chojin. Ses bras et ses jambes étaient flous tandis qu’elle frappait des coups puissants sur les goules qui s’approchaient, utilisant le pouvoir de ses tatouages pour accroître sa force et sa vitesse. Neuf goules se tenaient en cercle autour d’elle, bondissant et reculant comme des loups. Trois d’entre elles gisaient sur le sol, le crâne brisé ou la tête tranchée. Chojin était face contre terre ; Orin ne pouvait pas dire si le vieux Dragon était vivant ou mort.

"Togashi !" Hurla Orin, et il découpa deux goules d’un seul coup de sa large lame. Les autres se retournèrent pour lui faire face, mais une troisième s’effondra avant qu’elles ne réalisent la menace qu’il représentait. Meliko fit un saut vers les goules les plus proches, frappant deux d’entre elles avec une telle force qu’elles tombèrent à la renverse et s’immobilisèrent. Elle bondit pour retourner protéger Chojin alors que d’autres goules couraient vers le corps inanimé. Orin en découpa une autre dans le dos.

"Togashi !" Hurla Orin et il chargea vers les trois dernières. Un air de peur panique traversa leurs yeux alors que l’épée d’Orin se mit à briller d’une lumière blanche. Une goule fit un faux-pas et tomba du toit, emportant avec elle une autre qui venait juste d’apparaître sur le rebord. Orin décrivit un arc de cercle mortel, des deux mains. Les deux dernières goules furent réduites en morceaux.

"Orin," dit Meliko. Elle l’observait avec ses yeux verts brillants. Son visage affichait une expression de pur étonnement.

"Qu’est-ce qu’il y a ?" Demanda Orin. "Comment va Chojin ?"

"Je ne sais pas," dit-elle. "Je pense qu’il est tombé d’épuisement. Mais tu viens de—"

"Tuez le gaijin barbu !" Gronda une voix sauvage. Orin réalisa, surpris, que l’homme parlait dans la langue du Senpet. Il regarda dans cette direction et vit un petit homme chauve, fumant une cigarette. Ses joues portaient des cicatrices profondes. Il portait une veste de cuir noir recouverte de chaînes et d’une ceinture de couteaux. Derrière lui s’avançaient deux dizaines d’autres goules.

Orin n’avait pas passé beaucoup de temps dans les Nations Senpet, mais il savait reconnaître un Chacal lorsqu’il en voyait un. Il s’écarta de Meliko et de Chojin, avançant lentement et prudemment vers la horde de goules. Leurs yeux le suivaient. Elles s’avancèrent vers lui selon l’ordre de leur maître. Le Chacal observait Orin avec un regard dur et froid.

"Et bien, quelle chance avions-nous de voir ça ?" Dit le Chacal. "Que nous deux nous rencontrions, chacun aussi loin de chez lui et chacun défendant une cause qu’il ne comprend pas réellement. Qu’en penses-tu, hein, Amijdal ?"

"Je ne pense pas pouvoir l’expliquer, Chacal," répondit Orin. "Je pense juste que quel que soit l’endroit où je te rencontrerai, ma haine pour toi sera toujours aussi forte."

"Oh, je suis blessé," répondit l’homme. "Pourquoi être aussi formel ? Les Chacals ne sont plus. Je suis Massad, mais mes amis m’appellent Omar."

"Massad," acquiesça Orin.

"Bientôt, tu m’appelleras Omar," sourit Massad. "Les enfants, apportez-moi le cœur de cet Amijdal."

"A moiiii !" Crièrent les goules. Elles se mirent à courir à quatre pattes vers Orin, comme de monstrueux animaux nuisibles géants. Il était impossible qu’Orin puisse en combattre autant. Elles le déchireraient dans un instant, puis détruiraient les innocents réfugiés sous sa protection. Deux d’entre eux étaient déjà morts.

Il ne pouvait plus y en avoir.

"TOGASHI !" Hurla Orin et le toit fut inondé par une lumière intense. Des flammes blanches embrasèrent l’épée-ours, et Orin sentit qu’un peu de sa force fut transformée en puissance pure qui déferla sur la horde. Les goules crièrent alors que les flammes quittaient la lame et brûlaient leurs chairs et leurs os. Lorsque la lumière déclina, seules six goules étaient encore debout.

Omar Massad était toujours debout au même endroit, les yeux écarquillés. La cigarette pendait à sa bouche ouverte.

"Plutôt impressionnant," acquiesça Massad. Une dizaine d’autres goules grimpèrent sur le toit, derrière lui. L’écho de coups sourds retentit sur les portes barricadées alors que les gobelins tentaient de forcer le passage. "Tu penses pouvoir le refaire ?" Le provoqua Massad, un couteau à la main.

"Tu veux le découvrir ?" Orin pointa l’épée-ours vers lui.

"Oh ouais, maintenant, je suis assez excité," ricana Massad d’un air joyeux. Il cracha sa cigarette sur le sol et fit craquer ses articulations. "Finissons-en, cow-boy."

"Finissons-en," ricana Orin.

Les deux hommes se mirent à courir, les goules criant avec allégresse alors qu’elles suivaient leur maître au combat ou qu’elles couraient vers les autres réfugiés. Les portes du toit cédèrent et les gobelins surgirent en masse. Togashi Meliko était agenouillée à côté de Chojin, prête à donner sa vie pour le vieux Dragon. Daidoji Ishio était lourdement appuyé sur Gyukudo, le katana pendant dans une main. Du sang suintait sous ses bandages et coulait de sa jambe, sa blessure rouverte. Le vieux marin était prêt à combattre les gobelins, même avec le lourd Grue sur son épaule. Les autres réfugiés étaient repliés en cercle et avaient préparé toutes les armes dont ils disposaient.

"C’est fini, cow-boy !" Rit Massad en s’abaissant sous l’arc de cercle décrit par l’épée d’Orin. "Tu ne peux pas sauver tes amis. Tu ne sauveras plus personne. Pourquoi es-tu venu ici ? Tu aurais pu rester chez toi avec ta grosse femme et ta télévision, et être parfaitement heureux. Mais non, tu es venu à Rokugan, pour mourir."

"La ferme, Chacal," gronda Orin.

Un énorme rugissement explosa dans les airs, au-dessus d’eux, et une rafale de vent balaya le toit. Un grand vaisseau en forme de croissant apparut soudain au-dessus d’eux, projetant des lumières vertes sur la foule en dessous de lui. Les gobelins crièrent de douleur et décampèrent. Les goules regardèrent vers le ciel avec curiosité.

Puis, la porte d’arrimage s’ouvrit, laissant tomber trente soldats Senpet sur le toit.

"C’est bien ma veine," ricana Massad en plongeant vers Orin avec son couteau. "Il faut toujours que les Senpet se montrent lorsqu’ils ne sont pas invités."

Orin fit tomber le couteau de la main de Massad avec une parade brutale. "Je les ai invités, Massad," rit-il. Des bruits de coups de feu retentirent sur le toit alors que les Senpet détruisaient les gobelins et les goules. Les grandes tourelles sur le Scarabée balayèrent les hordes de morts-vivants et de gobelins qui rôdaient toujours dans les rues en dessous.

Un autre couteau apparut dans les mains du Chacal. "Tu as changé les règles," rit Massad, en reculant souplement. "Bien que je le respecte, je suis désolé de te dire qu’il est temps pour moi de partir. Je ne joue jamais à un jeu auquel je ne peux gagner." Le Chacal fit volte-face et courut vers le rebord du toit.

Orin chargea après lui, renversant deux goules d’un puissant coup de poing. Massad jeta un regard derrière lui, ses yeux furent remplis d’une terreur momentanée lorsqu’il réalisa qu’Orin ne le laisserait jamais s’échapper. L’épée-ours s’abattit et Massad s’effondra sur le toit goudronné. Il pouvait sentir la douleur dans ses jambes, et il savait qu’Orin venait de les lui découper au niveau des genoux. Il tourna la tête et fit un large sourire.

"Le Moto a dit que je ne pouvais pas mourir, tu sais," gloussa Massad alors que du sang coulait de ses lèvres. "Tue-moi, et je reviendrai."

Orin s’avança aux côtés d’Omar Massad, soulevant son épée des deux mains. Il hocha légèrement la tête. "Stupide Chacal," dit Orin. "Tu n’aurais jamais dû me dire ça."

Les yeux de Massad s’écarquillèrent de peur lorsque l’épée s’abattit sur lui.


"Des Dragons ?" Gohei émit un petit rire tout en observant les deux nouveaux arrivants avec scepticisme. "Je suppose que les suivants, ce seront des Serpents."

"Ce qu’ils prétendent est vrai, ou semble l’être," répondit Sumi, en lançant un regard au Champion Lion. "L’Ame de Shiba reconnaît son propre sang, et ces deux là sont les détenteurs du pouvoir et de la sagesse du kami Togashi."

Les dirigeants de ce qui restait des Clans Majeurs dans Otosan Uchi étaient rassemblés à l’étage le plus bas du Temple des Eléments. Les soldats épuisés, les réfugiés et les véhicules qui avaient survécus étaient rassemblés à l’extérieur, transformant la propriété du temple jadis tranquille en caserne de fortune.

Au loin, les gigantesques silhouettes du Kyuden Hida et de Yoritomo no Oni s’affrontaient. L’Oni semblait intact, et le Kyuden avait subi des dégâts considérables sur plusieurs de ses canons avant. Personne ne doutait de la tournure que la bataille pouvait prendre si elle se poursuivait encore quelques temps.

Les dirigeants des clans avaient, pour le moment, reporté leur attention sur les deux étrangers découverts par Sumi pendant sa reconnaissance de la cité - Mirumoto Rojo et Agasha Kyoko.

"Je me porte garant pour eux," dit Saigo, en observant attentivement Mirumoto Rojo. "J’ai déjà rencontré Rojo auparavant, bien qu’il fût plus petit, à l’époque." Saigo était stupéfait. Il ne semblait plus y avoir la moindre trace du tetsukansen chez le Mirumoto.

"Pourquoi devrais-je vous écouter, Phénix ?" Dit Matsu Gohei. "Qui êtes-vous, d’ailleurs ?"

"Si vous ne voulez pas l’écouter, alors écoutez-moi," dit fermement la Princesse Ryosei alors qu’elle était en train de s’occuper de son frère et se redressant pour faire face au Lion. "Le Clan du Dragon est bien vivant. Ils protègent ma famille et l’Empire en secret depuis plus d’un siècle."

"Je le suspectais depuis cette étrange nuit dans le Labyrinthe," médita Bayushi Oroki, sans chercher à fournir plus d’explications. "Et l’on dit que les Scorpions sont les maîtres des secrets. Dites-moi, Dragons, pourquoi vous cachiez-vous ? Et pourquoi choisir ce moment précis pour vous révéler ?"

"Le moment d’agir est arrivé," répondit Agasha Kyoko. Sa voix avait un timbre étrange, volatil, suggérant que ses mots étaient plus qu’un simple discours.

"Merveilleux," dit Isawa Kujimitsu d’un ton doux. "Plus on est de fous, plus on rit. Nous pourrons mourir tous ensemble. En attendant, qu’est-ce qu’on fait de lui ?" Il fit un signe de tête vers l’Empereur, à présent attaché sur une paillasse par un puissant ruban adhésif gris, amélioré par la magie des Gardiens. Bien que ses yeux soient ouverts, il semblait à peine conscient.

"Ce masque m’est également familier," dit Sumi. "Il a jadis appartenu au Frère Noir."

"Fu Leng ?" Demanda Doji Kamiko, surprise.

Sumi acquiesça. "Son pouvoir a provoqué de grands troubles lors de la Guerre des Clans, et à nouveau pendant la Colère. Il a été abîmé par son porteur précédent, et son pouvoir grandement affaibli. Toutefois, c’est toujours un lien puissant vers Jigoku. Votre frère a un lien direct vers la source ultime du mal, Ryosei-sama. Si nous n’agissons pas très vite, il le consumera."

"Que faisons-nous ?" Demanda Ryosei. "Comment lui retirer ?"

"L’oni est la première chose," répondit Sumi. "Il est lié au nom de votre frère. C’est une chaîne pesant sur son âme, l’attirant dans les abysses. Avec l’oni et le masque, il est certainement condamné. Si nous pouvons éliminer l’un ou l’autre, il pourrait avoir une chance."

"Et que se passera-t-il si nous éliminons le masque ?" Demanda Isawa Hideyoshi. "Si nous le cassons ?"

Sumi regarda le Maître de la Terre en plissant le front. "Nous ne pouvons pas le casser," répondit-elle. "Il a été fabriqué par un kami. Il est quasiment indestructible."

"Ofushikai ?" Demanda Iuchi Razul, en observant l’épée de Sumi. "N’est-ce pas l’arme d’un kami, elle aussi ?"

Sumi sembla indécise. "Ofushukai est… instable…" dit-elle. "Les souvenirs qui lui sont rattachés me laissent croire qu’elle est… incomplète."

"Incomplète ?" Demanda Kujimitsu d’un ton soucieux.

"Intéressant," remarqua Bayushi Oroki.

"Et si l’Empereur mourait ?" Demanda Shiba Natsumi. "Quel effet est-ce que ça produirait chez l’oni ?"

"Vous ne le saurez jamais," répondit calmement Matsu Gohei. "Si vous tentez de tuer l’Empereur, je veillerai à ce que la mort vous emporte avant que vous fassiez un seul pas." Il posa la main sur son katana.

"Je ne le menaçais pas," dit-elle avec un sourire irrité.

"Heureusement," acquiesça le Champion Lion.

"Attendez," les interrompit Kitsu Jurin. "Vous avez dit que le Masque avait été endommagé lors de ce que vous avez appelé la Colère. Comment a-t-il été endommagé ? Vous pouvez vous en souvenir, Sumi ?"

"Non," répondit-elle. "Le Champion du Phénix n’était pas là lorsque ça s’est produit, et les comptes-rendus de ce qu’il s’est exactement passé lors de la Colère de l’Au-delà sont flous, tout au mieux."

"Alors que sommes-nous sensés faire, par Jigoku ?" Demanda Doji Kamiko. "Comment combattre quelque chose qui ne peut pas mourir ?"

"Il est déjà mort," répondit une voix.

Tout le monde dans la salle se retourna. Les yeux de l’Empereur étaient fixés sur Doji Kamiko. Les pupilles brûlaient toujours d’un rouge étrange, mais son regard semblait clair.

"Kamiko, il est déjà mort," dit Kameru. "Elle l’a tué avant qu’il ne puisse entrer dans la cité, avant qu’il ne tire son pouvoir du nom de l’Empereur et qu’il devienne immortel. Kamiko, il est déjà mort. Elle l’a déjà tué lorsqu’elle a appelé le tonnerre. Tu n’as plus qu’à achever le travail."

"Kameru," dit Kamiko, en se précipitant à son côté. "De quoi parles-tu ? Qui a déjà tué l’oni ? Qui a appelé le tonnerre ?"

"Kamiko, aide-moi," répondit faiblement Kameru, s’effondrant à nouveau sur la paillasse. "Trouve mon épée… trouve mon ambition…"

"Kameru, réveille-toi !" Kamiko cria en tendant la main vers son visage.

Saigo lui attrapa le bras rapidement. "Euh, je ne pense pas qu’il soit sage de le toucher maintenant, Kamiko," dit-il. "Je l’ai vu arracher la jambe d’un ogre, tout à l’heure."

"Ça n’a pas d’importance. Il est de nouveau inconscient," dit Ryosei, hochant la tête tout en regardant son frère.

"Le tonnerre," dit Asako Jo. "De quoi parlait-il, selon vous ?"

Tout le monde se retourna vers Jared Carfax, qui était actuellement assis à une petite table, mangeant un reste de riz qu’un Gardien lui avait amené.

"Quoi ?" Dit le gaijin, les baguettes à mi-chemin de sa bouche. "Quelqu’un dit Tonnerre et tout le monde me regarde automatiquement ?"

"Nous ne voulions pas de votre aide, Oracle," gronda Matsu Gohei, en marchant vers le gaijin plus petit que lui. "Mais si je découvre que vous auriez pu nous aider et que vous ne l’avez pas fait, je testerai personnellement les limites de votre immortalité. Est-ce clair ?"

Carfax releva un sourcil. "Je n’ai pas l’habitude d’être menacé."

Gohei lui arracha le bol des mains, répandant du riz sur le sol. "Habituez vous-y," dit-il, méprisant, en se rapprochant très près de l’Oracle, les yeux dans les yeux.

"Très bien," dit Carfax, en avalant sa salive. "Posez votre question, Lion. Heureusement pour vous, vous n’êtes pas un Tonnerre. Heureusement pour nous tous, d’ailleurs. Faites attention à ce que vous demandez, cette histoire de Jour des Tonnerres est une chose dont on ne parle pas à la légère. Je ne peux pas trop en révéler."

"Qui a invoqué le tonnerre contre Yoritomo no Oni ?" Demanda Gohei.

Carfax acquiesça et sourit légèrement. "Bonne question," dit-il. Il bascula la tête en arrière un instant, alors que ses yeux s’embrumaient suite au flot de connaissances. Lorsqu’il parla à nouveau, sa voix n’était plus la sienne. "Ranbe Yuya, la Championne de Jade," répondit-il. "Elle a sentit que l’aboutissement de la malédiction de la famille Yoritomo était à l’horizon, et elle s’est dressée contre celle-ci. Elle a donné sa vie pour la puissance de sa magie, invoquant le tonnerre contre les flèches du Palais de Diamant."

"Comment achever ce qu’elle a commencé ?" Demanda Iuchi Razul.

"Utilisez ce qui a été forgé dans le fluide vital de la terre pour accomplir cet acte," répondit Carfax. Il posa les yeux sur un Gardien proche. "Puis-je avoir encore un peu de riz ?"

La salle resta silencieuse un moment.

"Ça ne nous apprend rien, gaijin," gronda Gohei, en tendant la main vers le visage de l’Oracle.

"Le fluide vital de la terre, c’est la Pierre au Sang Blanc," dit Argcklt du coin de la pièce où il était accroupi. Ses yeux jaunes brillaient d’une intense lumière. "C’est le réceptacle mystique de l’âme de la terre que mon peuple cherche depuis des siècles. Quelque chose qui est fait par la Pierre au Sang Blanc peut tuer Yoritomo no Oni."

"Où pouvons-nous trouver la Pierre au Sang Blanc ?" Demanda Sumi.

Mirumoto Rojo allait ouvrir la bouche pour répondre, lorsque les portes du temple s’ouvrirent soudain. Un petit groupe de moines et Shiba Mojo se tenaient sur le seuil. L’armure du yojimbo était abîmée et poussiéreuse. Ses longs cheveux étaient emmêlés. Les grands yeux d’Argcklt s’élargirent encore plus lorsqu’il vit le Phénix.

"Sumi-sama, Je dois parler à Maître Kujimitsu," dit Mojo d’un ton pressant.

"Mojo, tu es vivant ?" S’exclama Sumi.

"La Pierre au Sang Blanc !" s’exclama Argcklt, en fixant Mojo.

"En ce qui me concerne, les entrées dramatiques commencent à me fatiguer," commenta Jared Carfax, en avalant une gorgée de thé.


Le Kashrak chargea vers la Zin, une tonne de muscles et de puissance brute. Zin avait toujours du mal à voir clairement, mais elle avisa la zone dégagée et sauta. Elle se mit ainsi hors de son chemin, retombant à nouveau sur le kanji brillant. Son épaule fut gravement brûlée par la flamme noire avant qu’elle puisse se remettre sur ses pieds. Elle regarda autour d’elle, essayant de localiser Kashrak malgré la vision floue et indistincte due au poison du cobra.

Le Kashrak souriait simplement, restant aussi loin d’elle que possible. Il connaissait le pouvoir de son poison, et il savait comment chasser une proie aveuglée. "Cet aveuglement est temporaire, ma chère," gloussa-t-il, utilisant un peu de sa magie pour provoquer un écho de sa voix venant de toutes les directions à la fois. "En ce qui te concerne, considère qu’il sera permanent, puisqu’il ne te reste plus que quelques minutes à vivre."

Ichiro Chobu observait dissimulé dans l’ombre. Il avait suivi Zin depuis tout ce temps, et maintenant il était pris au piège. Une horde de gobelins et d’oni mineurs se regroupaient à l’extérieur, suivant sa piste. Même le fusil qu’il avait récupéré ne pourrait pas beaucoup l’aider. Heureusement, ils n’étaient pas prêts d’entrer dans l’immeuble de Kashrak. Ce n’était pas difficile de comprendre pourquoi. Le Blaireau se tapit un peu plus dans les ombres et commença à prier toutes les Fortunes dont il se souvenait du nom pour que la fille puisse gagner, bien que ça semble mal parti.

Chobu écarta rapidement cette pensée. Mis à part l’utilisation directe de la magie, les prières n’avaient jamais vraiment fonctionnées pour lui. Les kamis répondaient à son appel ; les Fortunes avaient mieux à faire de leur temps. Il ne pouvait pas les blâmer. Si un mortel n’était pas capable de s’aider lui-même, alors il ne valait pas la peine qu’on le sauve, n’est-ce pas ? Non, Chobu devait trouver un moyen de se sortir de là tout seul.

Il pouvait courir. Non, l’oni courait certainement plus vite. Il pouvait invoquer sa magie et s’envoler, mais ça ferait de lui une superbe cible pour les créatures volantes et les gobelins avec des armes à feu. Il ne semblait y avoir aucun moyen de sortir d’ici, sauf derrière le Kashrak, mais ce n’était pas du tout une bonne idée d’aller par là pour l’instant. Chobu ne considérait même pas son arme comme un avantage. Une créature comme le Kashrak n’aurait pas survécu aussi longtemps s’il n’avait pas été à l’épreuve des balles.

Le Kashrak frappa sauvagement avec une griffe. Zin n’esquiva pas assez rapidement cette fois, bien qu’elle fût projetée par le coup. Elle s’effondra sur le sol, sa chemise était couverte de sang. Elle n’allait plus tenir très longtemps, et une fois morte, le Kashrak remarquerait le petit Blaireau qui les observait dans l’escalier. Il n’y avait pas d’autre moyen. Ichiro Chobu devait la sauver.

"Merde," jura Chobu. "Je n’aime pas jouer au héros. Ils meurent toujours, les héros."

Zin se remit debout difficilement. Chobu devait bien l’admettre ; la fille était forte. Mais le Kashrak était encore plus fort, et c’est tout ce qui importait. Elle allait encore tenir dix secondes, pas plus.

Résistant à toutes les pulsions de son corps l’incitant à ne pas le faire, Ichiro Chobu s’élança dans la pièce. Il invoqua le pouvoir de sa magie, mais ne l’utilisa pas contre Kashrak. Au lieu de ça, il attrapa Zin par les épaules et inonda son corps avec les esprits de la Terre, nettoyant le poison du cobra.

Zin cligna des yeux, momentanément surprise de constater qu’elle voyait à nouveau parfaitement. Elle plongea sur le côté lorsqu’une des queues épaisses de Kashrak frappa où ils se trouvaient. Chobu n’était pas aussi agile, et fut projeté contre le mur opposé.

"Blaireau !" Rugit Kashrak, en se retournant vers le Blaireau étendu. "Qu’est-ce que tu fais ici ? Comment oses-tu intervenir ?"

Zin profita de l’inattention du Kashrak. Elle vit un éclat blanc sur le sol, au milieu de la pièce, et courut vers lui. Quelques tentacules-cobras la remarquèrent et crachèrent du poison en travers de sa route, mais elle roula sur le sol, sous le nuage, et elle se releva avec la Lame de l’Œil Brillant dans sa main. Le Kashrak se retourna et l’observa par-dessus son épaule, les gardant tous les deux en vue. Il n’était plus arrogant ni impertinent. Il était prudent, maintenant, prêt à toute surprise.

"Fini de jouer," siffla-t-il. "Meurs." Il pointa un doigt vers Zin, tournant sa main pour révéler une main pleine de perles noires. Les sphères noires explosèrent dans une vague d’énergie. Le sol en bois se fissura lorsque l’éclair noir traversa la pièce. L’air était déformé, et il y eut un bruit strident lorsqu’il fut consumé par la vague de pure corruption.

Zin souleva la Lame de l’Œil Brillant et invoqua la magie des perles pour se défendre. Une carapace d’un blanc scintillant se forma autour d’elle, déviant la vague noire. Elle fit quelques pas en arrière, surprise par la puissance de l’assaut du Kashrak. Elle savait qu’il était impossible que sa propre magie puisse résister à la sienne très longtemps, pas avec sa puissance amplifiée par les grands cercles d’invocation.

De l’autre côté de la pièce, Chobu ouvrit les yeux. Il tenta de ne pas trop bouger, espérant que le Kashrak le croit mort. La bataille prenait une mauvaise tournure. Zin tenait bon, mais au vu des fissures, son bouclier magique n’allait plus tarder à céder. Il n’y avait rien que Chobu puisse faire… Il s’y connaissait un peu en maho. Il reconnut le sort que Kashrak invoquait. Il n’allait même pas laisser la moindre trace de son corps.

Et soudain, il réalisa quelque chose.

Chobu connaissait la maho.

Sur le sol brillaient des kanji, exactement les mêmes que ceux que Chobu avait utilisé pour invoquer le Kukanchi, mais à plus grande échelle. Il reconnut le kanji principal, un minuscule symbole à gauche du centre qui permettait de soutenir le sort entier.

Du moins, il pensait que c’était le kanji principal.

Kashrak avait comparé la manière de détruire le cercle à celle de désamorcer une bombe.

"Bon, je crois qu’il est temps de choisir un fil et de couper," murmura Chobu. "J’ai juste besoin de quelque chose pour le couper…"

Et alors, Chobu se rappela du nunchaku de jade dans sa veste. Celui qu’il avait découvert dans les égouts de Kashrak.

Chobu se remit sur pied, sortit le nunchaku et courut plus vite qu’il n’avait jamais couru dans sa vie. Il sauta par-dessus les kanji brûlants, évitant de justesse les flammes noires qui venaient de s’élever pour l’arrêter. Un nuage de poison vert explosa à sa gauche, et il tira sa veste devant son visage pour se protéger.

"Blaireau !" Rugit le Kashrak derrière lui, toujours absorbé par le sort qu’il maintenait sur Zin. "Que fais-tu ?"

Chobu s’arrêta de courir et souleva le nunchaku. "Papa, prie pour je ne me trompe pas."

Il sentit soudain un choc violent dans son dos, mais l’ignora. Il abattit l’arme sur le kanji avec toute la force que ses muscles pouvaient rassembler. Un bruit comparable à un cristal qui se brise envahit la pièce, et tous les kanji se mirent soudain à briller d’une lumière encore plus intense.

"Maudit ! Non !" Rugit le Kashrak, arrachant ses griffes du dos du Blaireau. "Tu ne sais pas ce que tu as fait !" Le Kashrak se mit à prononcer rapidement des mots de magie, invoquant son sort de téléportation de tout à l’heure.

Une vague soudaine de magie des perles frappa le visage du sombre naga, interrompant son sortilège. Le Kashrak chancela et tomba à la renverse. Zin courut rapidement vers lui, la Lame de l’Œil Brillant scintillant d’énergie. Le Kashrak se releva juste à temps pour croiser son regard, et il ouvrit la bouche pour dire une dernière chose…

Que Zin n’avait aucune envie d’entendre. Elle frappa de côté, lui déchirant la gorge d’une épaule à l’autre. Soulevant la lame une deuxième fois, elle l’enfonça profondément dans le cœur du Naga corrompu et elle tourna. Le corps du Kashrak fut parcouru de spasmes, puis s’immobilisa. Elle souleva la lame une troisième fois, lorsqu’elle remarqua que les sombres kanji clignotaient chaotiquement et l’immeuble entier se mit à trembler.

Il était temps de partir.

Elle se précipita au côté de l’étranger blessé, le souleva sur ses épaules, et courut.

L’immeuble explosa dans une colonne d’énergie blanche, juste derrière elle, en même temps que les dix-sept autres dispersés dans la cité.

Yoritomo no Oni hurla.


"Où avez-vous eu ça ?" Demanda Isawa Kujimitsu, en soulevant l’Eclat de Sang Blanc.

Shiba Mojo et le Maître de l’Eau s’étaient retirés dans une petite salle du Temple des Eléments. Mojo avait refusé de montrer la pierre ou de parler à qui que ce soit sans l’accord de Kujimitsu. Vu les circonstances, Kujimitsu avait rapidement accepté une discussion privée, renvoyant même son habituel yojimbo.

"A la Griffe de l’Aigle," répondit Mojo. "C’est un monstre appelé Zesh qui me l’a donnée. Il m’a dit que vous sauriez quoi faire de ça. Que vous l’aviez déjà fait auparavant."

Kujimitsu plissa le front, le regard perdu dans les profondeurs de l’Eclat de Sang Blanc. "Que vous a-t-il dit d’autre ?" Demanda-t-il.

"Il a dit que vous étiez un ami des kolat," dit platement Mojo. "C’est vrai ?"

"Non," Kujimitsu regarda Mojo droit dans les yeux. "Je ne suis pas un ami des kolat. Je suis un Maître Kolat. Un des dix, guidant le destin de l’Empire. A une époque, nous ne nous préoccupions que de nos intérêts égoïstes. Maintenant, certains disent que notre cause est beaucoup plus noble. Maintenant, que ceci soit vrai ou que ceci soit un simple effet de cause parce que les Oracles Noirs nous pourchassent, tout est une question de point de vue. Quel est le problème ?"

"Rien," Mojo haussa les épaules. "J’en ai juste marre des gens qui me mentent et qui me cachent la vérité. Merci pour votre honnêteté, Isawa-sama."

"Maintenant, vous connaissez mon plus grand secret," répondit Kujimitsu avec un sourire strict. "Je pense que vous pouvez m’appeler Kujimitsu."

"Donc, c’est maintenant que vous appelez vos gangsters et que vous me tirez trois balles dans la tête ?" Demanda Mojo en souriant, bien qu’intérieurement, il se demande si c’était réellement une plaisanterie.

Kujimitsu souleva un sourcil. "C’est ironique que vous disiez ça, mais non. Si Zesh vous fait confiance, alors je vous fais confiance moi aussi. Zesh est un excellent juge du caractère."

"Qui est-il ?" Demanda Mojo.

"Zesh ?" Kujimitsu réfléchit un moment. "Zesh est… Zesh. Il n’y a rien qui lui soit comparable. Nous ne savons pas vraiment ce qu’il est, mais il déteste les Oracles Noirs autant que nous, et il protège l’Œil de l’Oni… ou la Pierre au Sang Blanc. Peu importe comment vous l’appelez. C’est la même chose, en fin de compte."

"Comment ce zokujin savait-il que je le portais ?" Demanda Mojo.

"Ce sont les zokujin qui l’ont créé," répondit Kujimitsu. "Leur peuple a commis une grande erreur vis-à-vis de la terre en créant la pierre, une erreur qu’ils cherchent à corriger depuis bien plus longtemps que nous ne pouvons l’imaginer. Une erreur aggravée lorsque les kolat ont invoqué Zesh et brisé la pierre. C’est notre faute si la magie de l’Empire est en déclin, Mojo. L’Œil de l’Oni concentrait jadis la magie de Rokugan. Maintenant, elle décline lentement."

"Pourquoi ?" Demanda Mojo.

"Difficile à dire," dit Kujimitsu. "Et encore plus difficile à réparer, je suppose. Mais c’est un problème à résoudre ultérieurement. Zesh vous a-t-il dit autre chose ?"

"Il a dit que vous pourriez l’utiliser pour construire une arme," répondit Mojo. "C’est vrai ?"

"Je l’ai déjà fait auparavant…" répondit Kujimitsu. "Avec l’aide d’Ikimura, de Toshimo et d’Isawa, j’ai travaillé sur Akodo, Ketsuen et Bayushi. Bien sûr, aucune note de construction ne mentionne mon aide. Les Machines de Guerre étaient conçues pour combattre les Oracles Noirs. Peut-être qu’elles pourraient être utilisées pour combattre Yoritomo no Oni. Jared Carfax semble le croire également. Je sais que j’ai quelques difficultés à faire confiance à un Oracle, mais ça ne concerne que moi. Peut-être n’avons-nous pas le choix." Le Maître de l’Eau se retourna et prit un heaume ancien sur une petite table. Il le posa entre lui et Mojo, doucement, respectueusement.

"Savez-vous ce que c’est ?" Demanda-t-il.

"Ça ressemble à un kabuto," répondit Mojo.

"Il a été construit par Isawa," répondit Kujimitsu.

"Soshi Isawa ?" Demanda Mojo.

Kujimitsu hocha la tête et rit tout bas. "Non. Isawa. Le premier. Le compagnon de Shiba. Il l’avait fabriqué pour son yojimbo, pour qu’il puisse utiliser sa magie afin de conférer de la puissance à son gardien peu importe la distance où il se trouvait. Il est très ancien, et très puissant. Le nemuranai parfait pour construire une Machine de Guerre."

"Vous pourriez construire une Machine de Guerre en une nuit ?" Demanda Mojo.

"Je peux faire une Machine de Guerre en une minute," répondit Kujimitsu. "Cela fait des mois que je m’y prépare. Elle ne sera pas aussi grosse et lourde que les autres, elle aura seulement besoin d’un pilote et du rituel fournissant le pouvoir de quelques shugenja pour qu’elle fonctionne. Tout ce dont j’ai besoin c’est de cette pierre dans votre main, et je pourrai l’achever."

"Super," dit Mojo, en jetant négligemment l’éclat sur la table. "Je suis heureux de m’en débarrasser. Je peux partir, maintenant ?"

"Je ne crois pas," dit Kujimitsu, en relevant les yeux vers Mojo avec un soupçon d’irritation. "Vous devez être ici pour ça."

"Etre ici pour quoi ?" Demanda Mojo. "Lorsque vous créerez la Machine de Guerre ?"

"Bien sûr," répondit Kujimitsu avec un sourire. "Après tout, elle va avoir besoin d’un pilote. Vous en savez déjà beaucoup trop, Mojo. Vous pensiez pouvoir vous en tirer aussi facilement ?"

Mojo soupira et se laissa tomber sur sa chaise.


Yoritomo no Oni n’était pas impressionné. Les samurais avaient envoyé leur arme la plus puissante contre lui, et elle ne lui faisait rien. Le mieux que les puissants canons du château volant pouvaient faire, c’était le faire reculer ; Aucun d’eux ne pouvait le blesser. Il chargea à nouveau vers l’avant, attaquant avec ses grandes griffes. Le Kyuden tenta de prendre de l’altitude et de reculer pour éviter le coup, mais il ne le fit pas assez vite. Une griffe creusa une profonde marque dans le blindage de la forteresse. Le Kyuden ouvrit le feu à nouveau. L’oni hurla de rage et ignora l’assaut.

Sur sa peau, il sentait la piqûre d’innombrables insectes ; la flotte de vaisseaux qui étaient sortis de la forteresse volante. Ils ne valaient guère la peine qu’on s’y intéresse ; l’oni fit quelques mouvements vers eux, mais il consacrait toute son attention au grand château. Lorsqu’il serait détruit, les samurais réaliseraient qu’il n’y a aucun moyen de le vaincre. Ils comprendraient qu’il n’y a plus le moindre espoir.

Asahina Munashi observait la bataille depuis l’intérieur de sa création. La chair de Yoritomo no Oni s’écartait sous ses ordres, et maintenant, le tsukai suivait le déroulement depuis l’intérieur de l’énorme tête de la créature. C’était vraiment pathétique de voir comment ils tentaient de combattre contre lui alors qu’ils savaient qu’ils ne pouvaient rien faire. Pourquoi encore tirer d’autres volées de missiles après avoir déjà tiré quarante fois sans avoir fait le moindre mal ? Ils aidaient simplement à la destruction de la cité, rien de plus. Il n’y avait rien de comparable à la stupide obstination des samurais.

"Assez joué," dit Munashi d’un ton distrait. "Détruis le Kyuden Hida."

L’Oni tourna la tête vers le Kyuden. Sa poitrine s’enfla lorsqu’il inspira de l’air dans ses poumons métalliques. Son dos s’arrondit et ses yeux brillèrent d’une lumière sombre.

"YORITOMO !" Hurla-t-il, et il libéra un nuage d’une noirceur terrible sur le Kyuden. D’innombrables petites choses noires se creusèrent un chemin à travers la surface de la forteresse volante, détruisant tout sur leur passage. Le blindage du château tient bon dans un premier temps, puis commença à se désagréger et se tordre. Le rugissement des moteurs du Kyuden se changea en toussotement, et l’énorme château vacilla en plein vol.

Pendant un moment, le monde sembla retenir son souffle lorsque le Kyuden Hida se mit à tomber.

L’immense château creusa une profonde cicatrice dans la cité lorsqu’il atterrit et glissa sur le sol. L’horrible bruit de métal qui se plie et de pierre qui se casse fut le râle d’agonie de la forteresse volante Crabe. Il tourna comme une toupie immense et s’arrêta lentement à la limite de la cité d’Otosan Uchi, marquant un terrible point d’exclamation à la destruction de la cité. Quelques énormes canons fonctionnaient toujours sur les côtés de la forteresse et des lumières brillaient toujours à l’intérieur, mais la plus grande arme du Crabe avait été éliminée. La flotte Crabe se replia rapidement, se regroupant pour défendre le Kyuden.

"Ah," sourit Asahina Munashi. "C’est beaucoup mieux. Maintenant, achevons les survivants."

Un éclat de lumière à sa gauche capta son attention. Il vit la silhouette dorée d’Akodo, la Machine de Guerre Lion. Le robot doré tenait une grande épée dans sa main et il tira une volée de missiles sur l’oni avec l’autre. Sur le sol, la grande carcasse métallique de la Machine de Guerre Crabe s’avança, tirant des faisceaux de laser de jade sur les nuées d’oni mineurs qui entouraient Yoritomo no Oni. Deux autres Machines de Guerre étaient là, elles aussi, une silhouette rouge et noire, et un centaure d’argent et de violet. Tous les quatre, ils se battaient comme une unité, se frayant un chemin à travers les rangs d’oni mineurs et se dirigeant droit vers l’impressionnant Yoritomo no Oni.

"Ils pensent qu’ils peuvent gagner," gloussa Munashi. "Mon enfant, les autres peuvent attendre un moment. Montre-leur encore comment tu rugis."

L’oni se retourna vers le quatuor de Machines de Guerre et inspira de l’air dans ses poumons…


"Rapport des dégâts," cria Hida Tengyu depuis son siège de commandement. Le Champion Crabe était toujours fermement attaché et il ne semblait pas se soucier de la fumée et du chaos qui l’entouraient. Le grincement du métal que l’on plie résonnait quelque part au cœur du Kyuden, en même temps que les cris des hommes et des nezumi qui tentaient désespérément de réparer les dégâts.

"Tous les moteurs sont en panne," rapporta gravement Kaiu Toshimo. Du sang maculait la joue gauche de l’ingénieur, mais Tengyu n’arrivait pas à dire si c’était celui de Toshimo ou de quelqu’un d’autre. "Nous avons subi des dommages majeurs à la structure il y a une brèche large de douze mètres dans la coque au niveau neuf. Nous n’irons plus nulle part."

"J’aurais pu le dire moi-même," fit Tengyu, irrité. "Et le système d’armement ?"

Toshimo observa à nouveau les écrans. "Les canons deux, trois, et huit sont toujours fonctionnels, mais notre portée de tir est limitée car nous sommes à moitié enfoncés dans le sol avec un angle de vingt-cinq degrés par rapport à l’horizontale. De plus… euh, c’est étrange…"

"Quoi ?" Répondit Tengyu.

"Le niveau de Souillure dans la cité n’augmente plus," répondit Toshimo. "Il grimpait continuellement depuis l’arrivée de l’oni, mais maintenant, ça s’est arrêté. Dix-huit immeubles en cercle viennent de violemment exploser en bordure de la cité, également. Je ne crois pas que ça soit une coïncidence, mais que je n’ai aucune idée de ce qui a pu se produire."

"Considérons qu’il s’agit d’une bonne nouvelle, pour le moment," grogna Tengyu. "Où est l’oni ?"

"A un demi-kilomètre au nord-ouest," répondit un autre technicien, qui serrait son bras blessé contre son flanc tout en observant les moniteurs. "Il semble avoir reporté son attention sur les Machines de Guerre."

"Hmm," Tengyu gratta son menton. "Braquez les canons deux, trois et huit sur l’oni, ou aussi proche de lui que vous le pouvez. Calculez une trajectoire en cloche si c’est nécessaire. Ne tirez pas sans mon commandement."

Toshimo se retourna vers Tengyu. "L’oni est invulnérable, Tengyu. Nous ne pouvons pas-"

"Cessez de discutez mes ordres et faites-le, Toshimo," dit Tengyu. "J’ai le sentiment que tout n’est pas encore fini."


Le nuage de ténèbres avançait vers eux, le même nuage qui avait fait tomber le Kyuden du ciel quelques instants auparavant. Yasu, Hayato, Zou, Daniri et Rakki se préparèrent au pire.

Mais le pire ne se produisit pas.

Une grande silhouette en armure enflammée, faite d’énergie pure, venait d’apparaître devant eux. Ses grandes ailes ardentes s’étendirent en travers de la route, formant un bouclier contre le nuage de l’oni. Les minuscules créatures hurlèrent de douleur lorsqu’elles touchèrent les flammes et furent immédiatement consumées.

"Mais que ?" Dit Shinjo Rakki, stupéfait.

"C’est les renforts," fit une voix venant de derrière eux. Un homme haut de presque trois mètres en armure vert foncé et dorée courait à leur rencontre. Il portait un brillant daisho doré, et la visière de son heaume semblait irradier d’une lueur mystérieuse. "Ça fait longtemps, Bayushi Zou. J’aime bien vos nouveaux bras."

Bayushi Zou jeta un regard au nouvel arrivant, déconcerté. "Nous sommes-nous déjà rencontrés ?"

"Dingue, et moi qui pensais que j’étais spécial," médita Daniri. "Maintenant, tout le monde a une Machine de Guerre."

"Euh… les gars ?" La voix de Shiba Mojo retentit là où il se trouvait, en train de contenir le souffle de l’oni. Son étrange Machine de Guerre semblait capable de communiquer via leurs systèmes radios tetsukami. "Quittez la rue ! Je ne vais pas pouvoir retenir ce truc éternellement."

Les Machines de Guerre se dispersèrent rapidement, s’associant par paires. Le Scorpion et le Licorne bondirent sur la droite, alors que le Crabe et le Dragon partaient par la gauche. Le Lion s’envola et passa au-dessus du nuage. Le Phénix replia ses ailes enflammées et bondit vers le ciel à sa suite, laissant le souffle de l’oni se répandre dans la rue désertée.

"Wow," dit Daniri, observant l’armure Phénix avec surprise. "En quoi est-elle faite ?"

"C’est de la magie," répondit Mojo. "Dedans, il n’y a que moi, un heaume, et surtout, le secret espoir des Maîtres Elémentaires."

"Que fait-elle d’autre ?" Demanda Daniri.

"Je ne sais pas," répondit Mojo. "Nous allons le découvrir."

L’oni hurla de colère, furieux que les Machines de Guerre aient survécu. Avant qu’il ne puisse réagir à nouveau, le Phénix et le Lion s’approchèrent de lui. Le Lion piqua sur la droite, éraflant la peau de l’oni avec son épée. Le Phénix décrivit un arc de cercle sur la gauche, ses bras s’étendant en ailes de flammes pures brûlant légèrement l’œil droit de l’oni. Le Crabe et le Dragon firent leur apparition sur le sol. Le Crabe observa le Dragon pendant un instant, le souleva et le lança sur l’oni. Le Dragon atterrit souplement sur une des jambes insectoïdes de l’oni et se mit à escalader. L’oni tenta d’écraser une de ses jambes sur le Crabe, qui plongea rapidement à couvert. Le Licorne et le Scorpion bondirent sur lui dans son dos, frappant tous les deux à une vitesse étourdissante. Le Licorne sauta dans les airs, son ascension aidée par les réacteurs qui se trouvaient sous son corps, et il perça la peau de l’oni avec son naginata. Le Scorpion s’accrocha à une jambe avec son fouet et commença lui aussi à escalader le corps de la créature.

A l’intérieur de la tête de Yoritomo no Oni, Asahina Munashi était furieux. L’oni ne pouvait pas être blessé, mais il était défié par des jouets ? Impossible. De plus, il était encore plus ennuyeux qu’il n’ait pas été au courant que le Scorpion, la Licorne et le Phénix avaient construit des Machines de Guerre. Et le Dragon ? Encore plus irritant.

"Alors, qu’est-ce qu’on fait ?" Demanda Mojo en tournant autour de l’énorme créature. "Comment est-ce qu’on le blesse ?"

"C’est ça le problème," répondit Yasu à l’intérieur de Ketsuen. "On frappe tout ce qui a l’air vulnérable." La Machine de Guerre Crabe, trop lourde pour voler et trop massive pour grimper, chargea en avant, le tetsubo en main, et tira au hasard quelques tirs de laser de jade sur le bas ventre et les jambes de la créature.

"Je ne parviens même pas à dire si je la blesse," dit Shinjo Rakki. "Si cette chose avait une grosse plaie clignotante sur le côté comme tous les monstres dans les jeux vidéos, je viserais ça." Le Licorne atterrit, se retourna, et sauta à nouveau. Cette fois, il fut balayé en plein vol par une jambe et il fut projeté contre un mur.

"L’Oracle a mentionné les flèches du Palais," grommela Mirumoto Rojo alors qu’il escaladait le flanc de l’oni, utilisant lui aussi la magie de son armure pour communiquer avec les autres Machines de Guerre. "Il faut trouver tout ce qui ressemble à une flèche, et tirer dessus."

Le Lion prit de l’altitude, puis se retourna vers la tête de l’oni et se stabilisa en vol, observant la tête cristalline. Une petite portion sur le côté de son visage était un cristal vert brillant, la même couleur que les flèches du Palais de Diamant. Le cristal vert était marqué par une brillante brûlure argentée. Le Lion le visa avec son lance-missiles et tira une volée de missiles.

Yoritomo no Oni hurla, un cri strident de douleur et de surprise. Il se retourna avec une vitesse incroyable, une énorme griffe heurtant la Machine de Guerre Akodo et la projetant violemment sur un immeuble. Akodo le traversa complètement, puis une autre, avant de s’écraser sur le flanc d’un troisième.

"Je ne sais pas ce que Daniri a touché, mais je pense que c’est ça," dit Yasu sur le sol. "Allez, achevons-le." Il chargea vers la jambe la plus proche, essayant de trouver une prise pour qu’il puisse essayer de viser la tête. La jambe se souleva et s’enfonça à travers une des jambes de Ketsuen. La Machine de Guerre Crabe s’effondra sur le sol, immobile, des étincelles surgissant de son corps. La jambe se souleva encore pour finir le travail, puis vacilla maladroitement et retomba sur le côté. Sur le flanc du torse de l’oni, le Dragon souleva ses épées et se dirigea vers l’autre jambe.

L’oni rugit de colère alors que le Phénix inondait son visage de flammes. Il se tourna et exhala un autre nuage de pures ténèbres. Le Phénix perdit de l’altitude, soudain alourdit par les innombrables minuscules oni qui s’agrippaient à lui et qui tentèrent de se creuser un chemin à travers l’armure magique tout en brûlant.

Le Licorne se redressa et fonça vers l’oni mais ce dernier frappa la rue avec une lourde griffe. La rue se fissura et se souleva sous les sabots du Licorne. Il disparut complètement sous la surface. L’oni souleva sa griffe et l’abattit sur le Dragon, l’écrasant contre son corps. Le Dragon grogna de douleur, incapable de bouger et d’utiliser ses armes, à présent bloqué entre la peau et la griffe de l’oni. L’oni se retourna pour tuer le Crabe, lorsque le Scorpion, oublié depuis le début de la bataille, apparut soudain au niveau de sa gorge. Il enfonça profondément le dard de son fouet dans le cristal vert sur le côté du visage de Yoritomo no Oni. L’oni détourna la tête du Scorpion, ce qui, bien sûr, était exactement ce que désirait le Scorpion. Le Scorpion sauta en arrière et tira, arrachant le flanc du visage de l’oni alors que la Machine de Guerre retombait vers le sol.

Asahina Munashi releva les yeux, surpris, car sa cachette à l’intérieur de la tête de l’oni était, à présent, exposée.

L’oni hurla de douleur et écrasa sa lourde jambe sur le dos de la Machine de Guerre Scorpion.

Le Phénix était au niveau de la rue, maintenant, il avait finalement réussi à brûler tous les oni mineurs qui s’étaient accrochés à son armure. Il se sentait faible, maintenant, comme si la puissance de son armure déclinait. La Machine de Guerre Phénix était puissante, mais seulement aussi longtemps que les Maîtres Elémentaires concentraient leur magie. Leur pouvoir n’était pas inépuisable, et les dégâts que les oni avaient faits étaient énormes. Le Phénix s’éleva dans les airs et croisa le regard de cristal de l’oni. Il pouvait à peine voler. Soit il arrivait à le tuer maintenant, soit il mourrait en essayant.

Soudain, l’oni tourna la tête vers la gauche. L’oni vit un éclat métallique s’élever dans le ciel. Un grand guerrier de métal aux couleurs bleues, blanches et or plongea vers l’oni, la main posée sur un katana toujours rengainé à son flanc.

La dernière Machine de Guerre était arrivée.

"MUNASHI !" Hurla Daidoji Eien tout en plongeant droit vers l’énorme oni selon une trajectoire mortelle. Eien se fichait totalement de sa sécurité.

Asahina Munashi n’eut pas le temps de réagir. Il vit seulement un éclair doré, l’éclat de l’acier de la lame du Grue qui surgit de son fourreau, et une énorme explosion lorsque la Machine de Guerre explosa à l’impact.

Et Asahina Munashi mourut pour la deuxième fois.

La tête de Yoritomo no Oni était entourée d’une gerbe de flammes blanches et dorées. L’énorme bête tremblait sur ses jambes, le Dragon se libéra de l’étreinte affaiblie de la griffe et sauta. Il courut pour se saisir de ce qu’il restait du Crabe et du Scorpion, pour les emmener en sécurité.

Le Phénix planait en l’air, et réalisa avec horreur que l’oni n’était toujours pas mort. Le côté de sa tête était largement ouvert, et un œil avait disparu. Il tourna son œil valide vers les Machines de Guerre, essayant de voir par où elles étaient parties. Son regard se fixa sur le Phénix, et le suivit, se gardant bien de ne pas exposer le côté vulnérable de son visage.

Le Phénix savait qu’il ne pouvait plus se battre. Il n’avait plus la vitesse, la force ou la puissance nécessaire pour contourner l’oni et l’achever. Puis, il remarqua le tas de ruines fumantes au loin, en bordure de la cité. Un plan se forma dans sa tête, il se mit à tourner vers le côté opposé de l’oni. L’oni arriva facilement à tourner aussi vite, toujours observant prudemment le Phénix et maintenant la blessure loin de la Machine de Guerre.

Ce qui, parallèlement, exposa le côté blessé de sa tête au Kyuden Hida.

"Feu," ordonna Hida Tengyu, une note de satisfaction dans sa voix.

Yoritomo no Oni cria pour la dernière fois.


"Tout le monde est là ?" Demanda rapidement le Commandant Athmose, observant les réfugiés et marchant d’un pas rapide dans le compartiment de l’équipage du Thoth. "Je veux qu’on décolle dès que possible. Je n’ai pas envie de rester un seul instant de plus dans cette cité."

"Tout le monde sauf Orin," fit Togashi Meliko. "Il arrive."

Le gaijin aux larges épaules grimpa le long de la rampe rapidement. Il était couvert de sang et à bout de souffle, mais il sourit lorsqu’il vit que Meliko et les autres étaient sains et saufs. Il portait sa grande épée-ours dans une main, et dans l’autre…

"Monsieur Wake," Athmose lui fit un signe de tête. "Je suis le Commandant Athmose. Nous nous sommes parlé tout à l’heure."

"Tous mes remerciements pour ce sauvetage, Commandant," répondit Orin. "J’aimerais vous serrer la main, mais…" Il baissa les yeux vers ce qu’il portait.

"Par les sables," s’exclama Athmose, en baissant les yeux vers la main d’Orin. "Que transportez-vous là ?"

Orin baissa les yeux aussi et sourit. Il souleva la tête d’Omar Massad, empalée sur un de ses propres couteaux. "Considérez ceci comme un prisonnier."

"Vous avez passé trop de temps parmi les Rokugani, Wake," dit Athmose, l’air méditatif.

"Je suis heureux de voir que je ne suis pas le seul à le penser," répondit Orin.

A suivre...



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